Cours familier de Littérature - Volume 02

Part 11

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Parmi les noms qui se présentaient à ma mémoire, il y en a pour lesquels j'avais de l'enthousiasme et de l'attrait, et d'autres pour lesquels j'éprouvais ou j'éprouve encore une froide indifférence ou une aversion instinctive; il y en a même qui m'ont outragé gratuitement et auxquels j'ai remis gratuitement aussi leurs outrages. Mais il n'y en a aucun pour qui j'éprouve de la haine. Je puis dire avec vérité qu'on tordrait aujourd'hui mon coeur comme une éponge sans qu'une goutte de haine ou même de fiel en tombât sur aucun nom vivant! Je n'en dis pas autant des morts; mais la haine contre les morts n'est pas de la haine contre les hommes, c'est la haine de la vérité contre le mensonge, de la justice contre l'iniquité, de la liberté contre la tyrannie. Une telle haine n'est pas de la passion, c'est de la justice.

Je parlerai seulement ici des hommes de mon temps que j'ai personnellement connus et qui me parurent marqués entre tous les autres d'un signe de haute intelligence, de grandeur d'esprit ou de supériorité de talent dont se compose l'élite d'un siècle. La vie est une foule, on la traverse en courant; mais on y connaît seulement ceux que le mouvement de cette foule a jetés près de vous et qui bordent votre sentier. Parmi cette forêt de têtes, il y a peut-être des milliers d'hommes qui sont supérieurs à ce que vous avez rencontré, mais vous ne les connaissez pas. Vous n'avez aucun titre pour les nommer. Vous ne pouvez dire de cette foule que ce que le poëte anglais Gray dit des morts inconnus ensevelis dans son cimetière de village:

Ici dorment peut-être des héros, des poëtes, des grands hommes ignorés qui ne connurent jamais leur propre génie, et que le monde ne connaîtra pas, etc., etc. Mais Dieu les connaît.

VIII

J'étais né avec un grand attrait naturel pour les facultés supérieures de l'âme et de l'esprit, et par conséquent avec un grand goût littéraire, le plus noble exercice de ces facultés: dès le collége, il y avait de la littérature dans mes amitiés. Aussitôt que j'entrevis le monde, mes regards y cherchèrent d'abord et avant tout ce qui, selon moi, en était l'âme, c'est-à-dire les hommes qui illustraient ou qui cultivaient le génie humain par leurs oeuvres, ou du moins par leurs goûts intellectuels. Au sortir de mon berceau et pendant que je suçais encore le lait de ma mère, une circonstance tout accidentelle semblait m'avoir prédestiné à ce commerce de prédilection avec les grands esprits de mon siècle. Mon père et ma mère m'ont trop souvent raconté depuis ce singulier hasard de mon enfance pour qu'il ne se soit pas gravé dans ma mémoire et pour que je ne le compte pas au nombre des bonnes fortunes de ma vie.

On sait que le grand écrivain et le grand philosophe anglais Gibbon, auteur du chef-d'oeuvre historique de son pays et peut-être de l'Europe, s'était retiré et recueilli pendant dix années à Lausanne, pour y penser à l'abri de toute distraction son livre. Tout le monde connaît le sublime et pathétique épilogue, le _Nunc dimittis_ de l'historien qui a achevé son monument et qui remercie la Providence d'avoir soutenu son génie jusqu'à sa dernière page. C'est l'_Exegi monumentum_ d'Horace; c'est l'hymne de l'ouvrier de l'esprit qui s'assied sur sa tâche à la fin de sa journée et qui attend le soir sa solde de gloire des mains du temps.

IX

Mon père et ma mère s'étaient établis pour quelques mois à Lausanne pendant la seconde année de leur mariage. Ils habitaient une de ces charmantes maisons qui descendent d'étage en étage de la colline de Montbenon jusqu'à la grève du lac. _Gibbon_ en habitait une contiguë. Les deux jardins se touchaient, séparés seulement par une haie de jasmin. Ma mère qui commençait à me sevrer de son sein, me faisait essayer mes premiers pas dans les allées sablées de gravier du lac, le long du buisson. _Gibbon_, écrivant ou lisant dans une charmille à l'angle de son propre jardin, admirait et écoutait ces jeux et ces voix d'une jeune Française et de son enfant. Il regarda par-dessus la haie et crut reconnaître ma mère, qu'il avait vue avant son mariage, chez ma grand'mère à Paris au Palais-royal et à Saint-Cloud. Ma mère le reconnut à l'instant aussi, à sa prodigieuse laideur et à la bonhomie proverbiale de sa physionomie. Depuis ce jour et pendant un long été, les deux maisons n'en faisaient qu'une. Mon père, ma mère, Gibbon, et quelques amis des deux voisins, furent une seule famille.

Soit pour flatter la charmante mère dans son fils, soit par un goût naturel des hommes d'étude et de solitude pour l'enfance, le grand historien passait ses heures de soirée à jouer avec moi. Ses genoux, me disait ma mère, étaient devenus mon berceau.

La fin de l'automne sépara tout; Gibbon repartit pour l'Angleterre, mon père et ma mère pour la France. Le vieillard pleura en me remettant pour la dernière fois aux bras de ma mère. Il lui fit toutes sortes d'heureux présages sur ma destinée, qui n'était encore écrite que dans mes sourires. Je ne crois pas aux présages, mais je ne peux jamais m'empêcher de penser que cette aimable paternité du célèbre écrivain avait jeté une bonne influence d'esprit sur ma vie, et que c'était à cette bénédiction du grand historien que je devais peut-être ma prédilection passionnée pour la haute histoire, le seul poëme véritablement épique des âges de raison.

X

Quoi qu'il en soit, j'étais à peine rentré du collége dans la maison paternelle, que je cultivais déjà avec mes condisciples les plus lettrés, devenus mes amis, les affections de coeur et les parentés d'esprit que nous avions conçues les uns pour les autres pendant nos années d'étude.

Mes trois amis à peu près également chers étaient alors trois jeunes adolescents de la plus délicate race d'esprit et de la plus haute nature d'âme. De ces natures le sort peut faire à son gré des hommes obscurs ou des hommes célèbres, mais on peut le défier de faire des hommes ordinaires.

Le premier était Aymon de Virieu, fils unique du célèbre comte de Virieu, l'orateur de l'Assemblée constituante; son père était mort dans la dernière sortie du siége de Lyon où il commandait la cavalerie; sa mère habitait, avec les débris de sa fortune, dans un village du Dauphiné.

Le second était Louis de Vignet, neveu par sa mère du fameux comte de Maistre, dont j'aurai bientôt à parler. Il habitait Chambéry, cette ville la plus pittoresque des Alpes, que l'ombre, les torrents, les lacs et les noyers font ressembler aux villes des vallées d'Argos et d'Arcadie. Elle était bien plus célèbre à nos yeux par la petite maison des Charmettes, cette thébaïde de l'amour et de la jeunesse de J.-J. Rousseau, que par son titre d'ancienne capitale de la Savoie.

Louis de Vignet avait reçu de la nature une âme de Werther qui se dévorait elle-même, une imagination ardente et fatiguée avant d'avoir produit, un dégoût qui venait de l'exquise exigence de son goût, un talent poétique et un style d'écrivain qui l'auraient égalé aux plus grands poëtes et aux plus vigoureux prosateurs, mais une mélancolie âpre et maladive qui flétrissait en lui le fruit de son génie avant qu'il fût mûr. Son extérieur était beau, mais sombre, peiné, découragé, _prostré_ comme son âme. C'était la figure d'une passion; grand, maigre, pâle, creusé de joues, serré de lèvres, fiévreux d'accent, un feu terne et un peu oblique dans l'oeil, cherchant toujours la solitude et s'y fuyant bientôt lui-même, puis fuyant le monde aussitôt qu'il l'avait entrevu. Nous le regardions comme très-supérieur à nous par l'esprit comme il l'était par l'âge, et je crois que nous avions raison. C'était celui que j'aimais le mieux; mais il y avait cependant toujours une certaine amertume dans ses affections, une certaine demi-ombre sur son âme; c'était un homme nocturne, si l'on peut parler ainsi; nous étions des hommes de lumière.

L'autre était Prosper de Bienassis, fils d'une veuve qui n'avait que cet enfant et qui vivait retirée dans un petit château du Dauphiné, sur la lisière des grands bois, auprès de la petite ville de Crémieux. C'était un coeur toujours en flamme que le rêve, l'amour, la poésie, l'amitié précoce consumaient en bois vert et qui ne devait laisser, après une longue vie, que des lueurs éteintes et une tiède cendre. Il a été et il est encore le plus heureux d'entre nous, car il en reste le plus inconnu.

C'est à lui que j'ai adressé, il y a beaucoup d'années, ces vers où l'on sent si profondément le regret tardif d'avoir cherché le bruit ou la gloire:

Ô champs de Bienassis! maison, jardin, prairies, Treilles qui fléchissaient sous leurs grappes mûries, Ormes qui sur le seuil étendaient leurs rameaux Et d'où sortait le soir le choeur des passereaux, Vergers où de l'été la teinte monotone Pâlissait jour à jour aux rayons de l'automne, Où la feuille en tombant sous les pleurs du matin Dérobait à nos pieds le sentier incertain, Pas égarés au loin dans les frais paysages, Heures tièdes du jour coulant sous des ombrages, Sommeils rafraîchissants goûtés au bord des eaux, Songes qui descendaient, qui remontaient si beaux, Pressentiments divins, intimes confidences, Lectures, rêverie, entretiens, doux silences, Table riche des dons que l'automne étalait, Où les fruits du jardin, où le miel et le lait, Assaisonnés des soins d'une mère attentive, De leur luxe champêtre enchantaient le convive; Silencieux réduit où des rayons de bois Par l'âge vermoulus, et pliant sous le poids, Nous offraient ces trésors de l'humaine sagesse Où nos yeux altérés puisaient jusqu'à l'ivresse, Où la lampe avec nous veillant jusqu'au matin Nous guidait au hasard comme un phare incertain, De volume en volume; hélas! croyant encore Que le livre savait ce que l'auteur ignore, Et que la vérité, trésor mystérieux, Pouvait être cherchée ailleurs que dans les cieux! Scènes de notre enfance, après quinze ans rêvées, Au plus pur de mon coeur impressions gravées, Lieux, noms, demeure, et vous, aimables habitants, Je vous revois encore après un si long temps, Aussi présents à l'oeil que le sont des rivages À l'onde dont le cours reflète les images, Aussi frais, aussi doux, que si jamais les pleurs N'en avaient de mes yeux altéré les couleurs; Et vos riants tableaux sont à mon âme aimante Ce qu'au navigateur battu par la tourmente Sont les songes dorés qui lui montrent de loin Le rivage chéri de son bonheur témoin, L'ondoyante moisson que sa main a semée, Et du toit paternel le seuil, ou la fumée! Tu n'as donc pas quitté ce port de ton bonheur; Ce soleil du matin qui réjouit ton coeur, Comme un arbre au rocher fixé par sa racine, Te retrouve toujours sur la même colline; Nul adieu n'attrista le seuil de ta maison, Jamais, jamais tes yeux n'ont changé d'horizon, L'arbre de ton aïeul, l'arbre qui t'a vu naître N'a jamais reverdi sans ombrager son maître; Jamais le voyageur en voyant du chemin Ta demeure fermée aux rayons du matin, Trouvant l'herbe grandie, ou le sentier plus rude, N'a demandé, surpris de cette solitude, Sur quels bords étrangers, dans quels lointains séjours Le vent de l'inconstance avait poussé tes jours. Ton verger ne voit pas une main mercenaire Cueillir ces fruits greffés par ta main tutélaire, Et ton ruisseau, content de son lit de gazon, Comme un hôte fidèle à la même maison, Vient murmurer toujours au seuil de ta demeure, Et de la même voix t'endort à la même heure! Ainsi tu vieilliras sans que tes jours pareils Soient comptés autrement que par leurs doux soleils, Sans que les souvenirs de ton heureuse histoire Laissent d'autres sillons gravés dans ta mémoire Que le cercle inégal des diverses saisons, Des printemps plus tardifs, de plus riches moissons, Tes pampres moins chargés, tes ruches plus fécondes Ou la source sevrant ton jardin de ses ondes, Sans avoir dissipé des jours trop tôt comptés, Dans la poudre, ou le bruit, ou l'ombre des cités, Et sans avoir semé, de distance en distance, À tous les vents du ciel ta stérile espérance!

Ah! rends grâce à ton sort de ce flot lent et doux Qui te porte en silence où nous arrivons tous, Et, comme ton destin si borné dans sa course, Dans son lit ignoré s'endort près de sa source; Ne porte point envie à ceux qu'un autre vent Sur les routes du monde a conduits plus avant, Même à ces noms frappés d'un peu de renommée! Du feu qu'elle répand toute âme est consumée; Notre vie est semblable au fleuve de cristal Qui sort humble et sans nom de son rocher natal; Tant qu'au fond du bassin que lui fit la nature, Il dort, comme au berceau dans un lit sans murmure, Toutes les fleurs des champs parfument son sentier, Et l'azur d'un beau ciel y descend tout entier; Mais, à peine échappés des bras de ses collines, Ses flots s'épanchent-ils sur les plaines voisines, Que du limon des eaux dont il enfle son lit Son onde en grossissant se corrompt et pâlit; L'ombre qui les couvrait s'écarte de ses rives, Le rocher nu contient ses vagues fugitives, Il dédaigne de suivre, en se creusant son cours, Des vallons paternels les gracieux détours; Mais, fier de s'engouffrer sous des arches profondes, Il y reçoit un nom bruyant comme ses ondes. Il emporte en fuyant à bonds précipités Les barques, les rumeurs, les fanges des cités; Chaque ruisseau qui l'enfle est un flot qui l'altère Jusqu'au terme où, grossi de tant d'onde adultère, Il va, grand, mais troublé, dépassant un vain nom, Rouler au sein des mers sa gloire et son limon! Heureuse au fond des bois la source pauvre et pure! Heureux le sort caché dans une vie obscure!

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Et plus loin:

Non, tu ris avec moi de l'erreur où nous sommes; Tu sais de quel linceul le temps couvre les hommes; Tu sais que tôt ou tard, dans l'ombre de l'oubli, Siècles, peuples, héros, tout dort enseveli; Qu'à cette épaisse nuit qui descend d'âge en âge À peine un nom par siècle obscurément surnage; Que le reste, éclairé d'un moins haut souvenir, Disparaît par étage à l'oeil de l'avenir; Comme, en quittant la rive, un navire à la voile, À l'heure où de la nuit sort la première étoile, Voit à ses yeux déçus disparaître d'abord L'écume du rivage et le sable du port, Puis les tours de la ville où l'airain se balance, Puis les phares éteints qu'abaisse la distance, Puis les premiers coteaux sur la plaine ondoyants, Puis les monts escarpés sous l'horizon fuyants; Bientôt il ne voit plus au loin qu'une ou deux cimes, Dont l'éternel hiver blanchit les pics sublimes, Refléter au-dessus de cette obscurité Du jour qui va les fuir la dernière clarté, Jusqu'à ce qu'abaissés de leur niveau céleste, Ces sommets décroissants plongent comme le reste, Et qu'étendue enfin sur la terre et les mers, L'universelle nuit pèse sur l'univers. De la gloire et du temps voilà l'image sombre; Éloigne-toi d'un siècle, et tout rentre dans l'ombre; Laisse pour fuir l'oubli tant d'insensés courir; Que sert un jour de plus à ce qui doit mourir?

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XI

Après nous être écrit tous les hivers d'innombrables lettres et des volumes de vers sur nos impressions, sur nos lectures, sur nos philosophies, sur nos rêves d'adolescents, nous nous réunissions tout l'été et tout l'automne, tantôt au _Grand-Lemps_, dans la sévère maison de madame de Virieu, semblable en tout à un cloître autour d'un tombeau, plein de tristesse, de méditation et de silence; tantôt dans la vallée de Chambéry, dans la petite maison de Bissy, chez une tante hospitalière de Louis de Vignet; plus habituellement et plus longuement chez Prosper de Bienassis. Sa mère prêtait avec plus de complaisance sa maison, ses jardins, ses bois, à toutes nos licences d'enfants.

Le fond de nos plaisirs était toujours et exclusivement littéraire. Les livres étaient jour et nuit en société avec nous. Nous avions dérobé, par la main de son fils, la clef d'une très-riche et très-libre bibliothèque à madame de Monlevon (c'était le nom de cette aimable veuve). Cette bibliothèque, fermée depuis la mort de son mari par prudence, n'avait pas été formée pour des adolescents. Sans être licencieuse, elle était hasardeuse. Il y avait de tout, depuis les classiques jusqu'aux Pères de l'Église, et depuis les sermonnaires jusqu'aux philosophes du dernier siècle et jusqu'aux poëtes fardés, fades et méphitiques de l'école de _Dorat_ et de _Parny_, qui nous paraissaient des dieux inconnus découverts sous cette poussière.

Enfermés pendant des soirées entières dans cette chambre haute dont nous avions soin de retirer la clef, pendant qu'on nous croyait dans les bois ou dans les plaines, couchés à terre sur le plancher poudreux, entourés chacun de piles de livres, nous lisions tout en causant à demi-voix des impressions de ces lectures. Histoire, poésie, philosophie, romans, théâtres, journaux, libelles: c'était un véritable pillage de l'esprit humain.

Chacun de nous se choisissait ensuite ses volumes de prédilection pour les savourer à loisir dans sa chambre pendant la nuit ou dans les bois pendant le jour. Le livre de Prosper de Bienassis, c'était J.-J. Rousseau, la déclamation sonore et oratoire; celui de Louis de Vignet, c'était les _Nuits de Young_, le _Cimetière de campagne_ de Gray, le _Jour des morts_ de Fontanes, la mélancolie; celui d'Aymon de Virieu, c'était les _Essais_ de Montaigne, le scepticisme jouissant de son propre doute, le balancement ironique de l'esprit humain sur l'abîme des sottises humaines, avec le sourire du mépris pour toute conclusion.

Le mien, à moi, c'était Tacite, la haute politique et la haute morale dans la haute poésie de l'action et du style. Chacun de nous, à son insu, trahissait ainsi son caractère dans ses préférences. Nous n'avons guère changé depuis.

Le reste de l'année, la fréquente correspondance entre nous n'était guère qu'un commentaire familier de nos innombrables lectures, un cours de philosophie et de littérature épistolaires entre quatre amis qui croyaient découvrir chacun de son côté un monde intellectuel nouveau pour son ignorance.

XII

Cette passion de littérature et ce culte pour les grands esprits vivants ou morts ne s'amortit pas en moi pendant le long voyage d'Italie que je fis avant l'âge. J'avais vécu seul à Rome avec les livres pendant tout un hiver. Aymon de Virieu me rejoignit à Naples au printemps. On a pu voir, dans mon épisode si répandu de _Graziella_, que même dans les premiers frémissements de mon âme, au premier souffle d'une passion presque enfantine, la littérature et l'amour se confondaient presque indissolublement en moi, que nous avions toujours un poëte ou un historien dans notre barque, et que nous lisions Tacite ou Paul et Virginie le soir sous les figuiers de la maison du pêcheur de l'île, à la lueur de la lampe de la belle enfant d'Ischia.

XIII

La restauration des Bourbons m'avait rappelé à Paris. Ces premiers amis étaient dispersés. J'en avais d'autres: nous nous étions attirés sans préméditation par ce goût inné des lettres, langue commune entre nos jeunes esprits.

Ces trois amis, moins intimes que les premiers, dont le souvenir m'est resté cher et présent, étaient l'un de mes camarades des gardes du corps, M. de Vaugelas, qui vit aujourd'hui dans le loisir toujours studieux des champs, à _Die_, dans la belle vallée du Rhône.

L'autre était un jeune homme du Dauphiné aussi, nommé M. Rocher, qui a été depuis secrétaire du ministère de la justice et membre de la cour de cassation, et qu'une maladie heureusement guérie a éloigné passagèrement des grandes affaires. Il avait un goût égal au mien pour l'éloquence et pour la poésie; il écrivait alors, avant que j'écrivisse moi-même des vers, un poëme sur l'_Immortalité de l'âme_, qu'il me récitait dans nos promenades; ce poëme n'a jamais été imprimé, mais ces vers me sont restés toute la vie dans l'oreille comme un tintement d'âme sonore et sensible. Cela ressemblait aux meilleurs vers de M. de Fontanes récités sous les chênes de Fontainebleau et restés dans la mémoire de Chateaubriand.

Le troisième était un jeune homme de Lyon, compagnon égaré, puis retrouvé, d'étude, nommé Auguste Bernard. Figure rêveuse, physionomie plus que belle, car elle était ineffaçable; âme molle comme l'attitude; caractère qui se pliait à tous ceux de ses amis comme une étoffe moelleuse à laquelle l'artiste n'a point donné de forme, mais dont on se drape au gré de la saison; voix musicale qui résonnait jusqu'au fond de l'âme; imagination poétique que la langueur des sensations empêchait de produire, mais toujours prête à rêver mieux que vous vos propres rêves et à ruminer mieux que vous vos propres vers; un homme-écho enfin, si l'on peut se servir de cette expression, mais un écho sensible, intelligent, qui ne restait muet que par paresse, et inerte que par amour du sommeil. On eût dit que sa nourrice avait mêlé à son lait trop de pavots. C'est le plus séduisant des hommes que j'aie jamais rencontrés dans ma vie. Il a inspiré de grandes passions et de longues amitiés. Qu'on le demande à M. Thiers, dont il fut l'ami après avoir été le mien. Nous l'avons perdu il y a quelques années; il n'a rien laissé qu'une ou deux traces dans quelques coeurs. Que laisse-t-on de mieux après avoir beaucoup agi?

XIV

Nous passions à Paris nos journées ensemble à feuilleter nonchalamment nos propres imaginations sans nous arrêter à aucune page. Il m'aidait à penser, je l'aidais à rêver. Il avait comme moi les grands pressentiments de la vie, il n'en avait pas l'élan. Il était né fatigué.

C'est avec lui que je satisfis pour la première fois ce sentiment passionné et enthousiaste de curiosité qui me poussait à contempler de près les grands hommes. Il n'y en avait qu'un alors auquel nous donnions ce nom, parce que c'était un grand homme de jeunesse, un grand séducteur d'imagination, un grand enivreur d'esprit, M. de Chateaubriand.

Je n'avais encore mis le pied dans aucun salon de Paris; j'étais trop inconnu, trop étranger dans cette capitale, trop peu entreprenant, trop timide, trop indépendant, trop fier et trop humble pour chercher à m'introduire entre deux portes dans un monde où je n'étais pas né. Le monde pour moi c'étaient les livres, la rue, les théâtres et quelques amis qui n'avaient comme moi que le ciel et le pavé à eux, dans leur pays.

Mais si ma situation ne me permettait pas d'approcher, dans un salon, de ces grands hommes et de ces femmes célèbres dont j'entendais retentir le nom dans les journaux, je pouvais du moins, et c'était assez pour moi, en approcher du regard et emporter dans mes yeux l'image d'une de ces divinités terrestres.

XV

M. de Chateaubriand venait d'être nommé ambassadeur à Berlin; on disait qu'il allait partir, bien qu'il ne soit jamais parti. On murmurait qu'il était exilé dans cet honorable exil par la jalousie de ses ennemis et par l'ingratitude des Bourbons, son texte éternel. Il avait écrit pour eux une brochure après la victoire; c'était jusque-là son seul service. Mais le génie grossit tout. On le disait persécuté; il a toujours aimé ce rôle. Nous prenions alors sa persécution au sérieux. Avant que cette victime de la restauration quittât pour jamais sa patrie, nous avions soif de l'apercevoir.