Cours familier de Littérature - Volume 02
Part 10
On a été jusqu'à innocenter, que dis-je? jusqu'à glorifier les membres de la Convention d'avoir suivi comme un vil troupeau les proscripteurs du comité de _salut public_, et d'avoir, les yeux fermés, donné leurs signatures de confiance ou de complaisance sur ces listes de proscriptions qui décimaient tous les matins la vieillesse et la jeunesse, l'infirmité, l'imbécillité, l'enfance, le pêle-mêle de la contre-révolution, de la révolution.
J'avoue que ma raison s'est toujours soulevée en moi contre cette amnistie en masse, jetée comme un manteau, non sur les proscrits, mais sur les proscripteurs. «De deux choses l'une, me suis-je toujours dit à moi-même: ou ces membres en masse de la Convention qui signaient de complaisance les arrêts de mort de tant de milliers d'innocents étaient dans leur coeur complices des proscriptions, et alors ils étaient aussi criminels que leur comité de proscription; ou ces hommes n'étaient pas complices dans leur coeur de ces immolations en masse, et alors ils étaient donc les plus lâches des juges, des législateurs et des hommes, puisqu'ils concédaient ces milliers de têtes aux proscripteurs, de peur d'exposer leur propre tête, en disant oui par leur signature ou par leur silence, quand leur conscience disait non?»
Complice de meurtre, ou complaisante de l'échafaud, quel dilemme pour la Convention? Elle n'en sortira pas quand la vraie postérité sera levée pour cette assemblée tragique. Elle n'est pas encore levée. La conscience de la France est encore intimidée, ou muette, ou captée; mais le temps lui déliera les lèvres.
XXIV
Les politiques acerbes de 1848 nous reprochent d'avoir désarmé la démocratie et aboli la peine de mort politique, de peur que le peuple ne fût tenté d'imiter un jour les sévices sanguinaires de la Convention, dont nous voulions à jamais séparer la nouvelle république par un abîme de magnanimité. Nous avons, disent-ils, énervé ainsi la démocratie, nous avons fait répudier au peuple sa seule force, la terreur; nous avons rassuré et encouragé d'avance par l'impunité les réactions de ses ennemis. Ah! nous acceptons fièrement le reproche, et nous en appelons au temps pour prononcer entre nos accusateurs et nous! Si jamais l'heure de la démocratie sonne pour la nation (et quelle heure ne revient pas sur ce cadran mobile d'une nation, où les heures ne sont que des minutes?), on verra combien les souvenirs néfastes de la Convention portent d'ombres sanglantes après soixante ans sur l'imagination de la nation et sur le nom de république; on verra combien la moindre ressemblance tragique avec la Convention ferait fuir à l'instant cette nation jusque sous le sabre par peur de la hache! On verra combien il faudra de républiques magnanimes, désarmées, innocentes, victimes même de leur innocence, pour apprivoiser ce peuple avec la liberté qui eut le malheur de s'appeler une fois la terreur!
Nous ajournons sans hésitation et sans crainte ceux qui nous reprochent notre innocence aux épreuves et au jugement des démocraties à venir. Si c'était à refaire, nous le referions mille fois. Le plus grand danger pour la république n'est pas dans l'institution, il est dans son nom; et la peur que ce nom inspirait avant 1848, elle la doit tout entière à la Convention. On épouvante le monde avec la peur, mais on ne le gouverne qu'avec la justice et la magnanimité!
XXV
Après cette _terreur_, il n'y eut plus de littérature, parce que la France avait tué ou proscrit tous ses poëtes et tous ses écrivains, et parce qu'il n'y avait plus ni sang-froid, ni loisir, ni attention dans les âmes pour ce luxe de l'esprit qu'on appelle les lettres.
Il était sorti seulement de temps en temps des prisons quelques chants du cygne, quelques plaintes mélodieuses; ces poésies avaient l'accent des brises de nuit qui traversent les ifs ou les cyprès des cimetières, elles donnèrent à la langue poétique, et même à la prose française d'après la révolution, les premières notes de cette mélancolie tragique, inconnues jusque-là à la langue. C'était une corde nouvelle, corde trempée de sang et de larmes, que la mort avait ajoutée à la lyre moderne: cela ressemblait aux voix des pleureuses qu'on entend de loin en Orient suivre en chantant les cercueils au bord de la mer derrière les oliviers ou les cyprès des champs des morts. Mais cela conservait néanmoins quelque chose de grave, de mâle et d'héroïque qui, tout en pleurant sur sa propre mort, insultait courageusement aux bourreaux. Les plus fières et les plus touchantes de ces lamentations de l'échafaud sont _d'André Chénier_, cet Orphée républicain du Bosphore déchiré pour sa modération par les femmes thraces de la Terreur.
Écoutez ces dernières ironies du républicain mourant tué par les démagogues de la Convention, dans la voix d'André Chénier.
PRISON DE SAINT-LAZARE.
Quand au mouton bêlant la sombre boucherie Ouvre ses cavernes de mort, Pauvres chiens et moutons, toute la bergerie Ne s'informe plus de son sort.
Les enfants qui suivaient ses ébats dans la plaine, Les vierges aux belles couleurs Qui le baisaient en foule, et sur sa blanche laine Entrelaçaient rubans et fleurs,
Sans plus penser à lui, le mangent s'il est tendre. Dans cet abîme enseveli J'ai le même destin. Je m'y devais attendre. Accoutumons-nous à l'oubli.
Oubliés comme moi dans cet affreux repaire, Mille autres moutons, comme moi Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire, Seront servis au peuple roi.
Que pouvaient mes amis? Oui, de leur main chérie Un mot, à travers ces barreaux, A versé quelque baume en mon âme flétrie; De l'or peut-être à mes bourreaux...
Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre. Vivez, amis; vivez contents En dépit de Bavus, soyez lents à me suivre; Peut-être, en de plus heureux temps
J'ai moi-même, à l'aspect des pleurs de l'infortune, Détourné mes regards distraits; À mon tour aujourd'hui mon malheur importune. Vivez, amis; vivez en paix.
Voici la sainte colère du poëte mourant résigné à la stupide férocité des hommes.
Maintenant voici quelques strophes de sa dernière élégie, écrite la veille de son supplice, pour déplorer le prochain supplice de mademoiselle de Coigny, sa compagne de captivité. Jusqu'alors la France n'avait jamais pleuré ainsi. Ce sanglot donna le ton de l'élégie moderne à madame de Staël, à Bernardin de Saint-Pierre, à Chateaubriand, à moi peut-être à mon insu. La tristesse fait maintenant partie de la langue; c'est un don de la mort trouvé sur tant de tombeaux.
LA JEUNE CAPTIVE.
Saint-Lazare.
--«L'épi naissant mûrit de la faux respecté; Sans crainte du pressoir, le pampre tout l'été Boit les doux présents de l'aurore; Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui, Quoi que l'heure présente ait de trouble et d'ennui, Je ne veux pas mourir encore.
Qu'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort, Moi je pleure et j'espère; au noir souffle du nord Je plie et relève ma tête. S'il est des jours amers, il en est de si doux! Hélas! quel miel jamais n'a laissé de dégoûts? Quelle mer n'a point de tempête?
L'illusion féconde habite dans mon sein. D'une prison sur moi les murs pèsent en vain, J'ai les ailes de l'espérance: Échappée aux réseaux de l'oiseleur cruel, Plus vive, plus heureuse, aux campagnes du ciel Philomèle chante et s'élance.
Est-ce à moi de mourir? Tranquille je m'endors, Et tranquille je veille; et ma veille aux remords Ni mon sommeil ne sont en proie. Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux, Sur des fronts abattus, mon aspect dans ces lieux Ranime presque de la joie.
Mon beau voyage encore est si loin de sa fin! Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin J'ai passé les premiers à peine. Au banquet de la vie à peine commencé, Un instant seulement mes lèvres ont pressé La coupe en mes mains encor pleine.
Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson; Et comme le soleil, de saison en saison, Je veux achever mon année. Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin, Je n'ai vu luire encor que les feux du matin, Je veux achever ma journée.
Ô Mort! tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi; Va consoler les coeurs que la honte, l'effroi, Le pâle désespoir dévore. Pour moi Palès encore a des asiles verts, Les Amours des baisers, les Muses des concerts; Je ne veux pas mourir encore.»--
Ainsi, triste et captif, ma lyre toutefois S'éveillait, écoutant ces plaintes, cette voix, Ces voeux d'une jeune captive; Et secouant le joug de mes jours languissants, Aux douces lois des vers je pliais les accents De sa bouche aimable et naïve.
Ces chants, de ma prison témoins harmonieux, Feront à quelque amant des loisirs studieux Chercher quelle fut cette belle: La grâce décorait son front et ses discours, Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours Ceux qui les passeront près d'elle.
Une poésie qui inventait de tels accents en mourant ne pouvait manquer de revivre.
LAMARTINE.
Xe ENTRETIEN.
I
La Convention avait fauché tout ce qui se trouvait sous le couteau. La littérature française n'était pas seulement muette, elle était morte. On ne sait pas assez combien meurt vite une civilisation littéraire sous la hache d'une assemblée ou sous la faux d'un Attila. Les croyants au progrès continu et indéfini des civilisations par les livres ne se sont jamais rendu compte de la rapidité avec laquelle s'évanouirent en cendre, au vent de l'incendie des bibliothèques, les prodigieuses littératures de l'Égypte ancienne, de la Perse, de l'Inde lettrée, de la Grèce académique, de la Rome latine sous les pas de leurs conquérants barbares ou sous les anarchies de leurs propres déchirements. Les langues elles-mêmes, du moment qu'on ne les écrit plus, s'évanouissent avec une promptitude qui tient du prodige. Ne croyez pas tant à l'immortalité de ce chiffon empreint de noir qu'on appelle du papyrus ou du papier. On en chauffe les bains d'Alexandrie, et au bout de deux générations on ne sait plus les lire. Supposez dix ans de Convention, une invasion tartare de Souvarof, un changement de religion, une subversion générale de la société, un nivellement communiste de la propriété en Europe, et soyez sûrs qu'en vingt ans il n'y aurait plus ni poésie, ni théâtre, ni littérature, ni langue lettrée en France. Il faut du loisir, de l'élégance de moeurs, du superflu de temps et d'aisance pour les arts de l'esprit; quand il n'y a plus de lecteurs, où sont les écrivains?
II
La Convention avait mis la France bien près de cette extinction des lettres. C'était déjà une terrible désignation à mort que d'être suspect de génie. Cette aristocratie de la pensée n'était guère moins innocente que l'aristocratie de naissance, de fortune, ou même de costume. A quel orateur, à quel poëte, à quel philosophe la Convention avait-elle pardonné? Vergniaud, Danton, Camille Desmoulins, Bailly, Condorcet, Lavoisier, Roucher, Chénier et cent autres avaient éteint dans leur sang les dernières voix. Les supériorités étaient des crimes. On aspirait à la médiocrité pour vivre. «Qu'as-tu fait pour vivre pendant la Convention?» demandait-on à Sieyès. «Je me suis fait petit et je me suis tu!» Toute la nation aurait pu bientôt en dire autant. Or, une nation obligée de se rapetisser et de se taire pour vivre perd bientôt sa langue avec ses idées.
III
Cependant une réaction terrible du sentiment civilisé en Europe contre la France, sa philosophie, sa révolution, ses idées, sa Terreur, sa langue (et c'est encore ici un des funestes services de la Convention), se déclarait chez tous les peuples. Un cri de vengeance contre le terrorisme de la Convention s'élevait de tous les coeurs. Ceux-là mêmes qui avaient adoré nos idées répudiaient nos excès et se repentaient à haute voix d'avoir bien espéré de nos principes. Goethe, Klopstock, Schiller, en Allemagne; Monti, en Italie; Fox et Pitt, en Angleterre, retournaient leur éloquence contre nous. Burke surtout écrivait avec le fer rouge de l'invective contre nos barbaries une série de harangues qui rappelaient les philippiques d'un nouveau Cicéron contre les bourreaux d'une autre Rome. La Convention, en quinze mois, avait dépopularisé les deux siècles de la littérature française. On ne voulait plus ni lire, ni écrire, ni parler la langue des proscripteurs de leur propre génie.
Un phénomène très-inattendu sauva la littérature et la langue de cette proscription par le dégoût. Ce phénomène fut l'émigration: cent mille familles françaises, l'élite littéraire de la nation par le rang, le nom, l'élégance, les moeurs, le langage, s'étaient dispersées dans toutes les cours et dans toutes les villes de la Suisse, de l'Allemagne, de la Russie, de l'Angleterre, traînant avec elles la haine qu'elles portaient à la révolution et la pitié qui s'attache aux proscrits. Ces colonies de nouveaux _Messéniens_, favoris des cours, hôtes des châteaux, suppliants des villes et des campagnes, semaient et entretenaient partout cette langue proscrite dans les bourreaux, amnistiée et aimée dans les victimes. Ces princes, ces vieillards, ces femmes, ces courtisans, cette jeune noblesse, ces militaires, ces hommes de lettres, ces poëtes expatriés, ces jeunes filles qui croissaient en âge et en grâce dans l'exil, pénétraient dans toutes les familles, y payaient l'hospitalité en enseignant la langue et les lettres de leur patrie aux enfants de leurs hôtes, racontaient leurs malheurs, intéressaient à leur ruine et naturalisaient en Europe une France errante et fugitive qui devenait plus chère par les asiles qu'on lui prodiguait. Cette émigration fut pour la littérature de la France quelque chose comme la captivité de Babylone qui sema le dieu, le livre et la langue des Hébreux jusqu'aux extrémités de l'Asie.
Cette émigration traînait après elle ses orateurs de l'Assemblée constituante échappés en petit nombre à la mort, ses poëtes, ses publicistes, ses pamphlétaires, ses écrivains, ses journalistes expatriés. Ce fut le moment où se forma entre ces écrivains antirévolutionnaires de l'Europe cette littérature de réaction contre la philosophie française qui entraîna l'esprit humain tout entier dans son contre-courant d'idées et de principes, et qui dure malheureusement encore (autre service funeste de la Convention, qui, comme Carthage, avait rallié des ennemis à la littérature française dans tout l'univers).
Cette littérature émigrée couvait de grands talents connus ou inconnus dans son sein. On y comptait Delille, poëte aujourd'hui trop ravalé, mais qui fut en réalité l'_Ovide_ de la France. Comme Ovide, il écrivait alors ses _Tristes_ dans le poëme de _la Pitié_. Ses vers étaient la complainte redite partout de l'émigration. On y comptait Chateaubriand, encore invisible, mais qui mûrissait son génie dans un grenier de Londres; M. de Talleyrand, puissance d'esprit qui laissait passer l'orage en Amérique pour revenir au premier vent maniable dans sa patrie; le comte de Maistre alors en Russie, qui se posait, dans ses _Considérations sur la Révolution française_, en confident intime de la Providence, et qui prophétisait à coup sûr la ruine à une Convention qui s'entretuait; Mme de Staël, à Coppet; Mallet du Pan, écrivain de combat, à Bâle; Rivarol, épigrammatiste éblouissant, à Hambourg; M. de Fontanes, à Genève; M. de Bonald, gentilhomme philosophe du Rouergue, menant à pied ses petits-enfants par la main sur les grandes routes de la Hollande, et méditant sa _Législation primitive_, théocratie biblique et absolue inventée en haine et en vengeance de notre terrorisme. Bientôt cette littérature, cette poésie et cette philosophie émigrées s'allièrent par la sympathie du malheur avec tout ce qui avait survécu des lettres en France. Cette littérature prépara par ses doctrines l'avénement d'un Machabée ou d'un Cromwel, s'il y en avait un dans les armées de la France.
IV
Nous n'écrivons pas ici l'histoire de France, nous notons seulement l'influence de la révolution française sur la langue et la littérature françaises. Nous franchissons le Directoire, qui ne fut qu'une ère de journalisme et de victoires de nos armées au dehors, de débats sans éloquence au dedans. La littérature émigrée avait seule la voix; elle s'essayait à des théories et à des audaces qui tendaient à ramener plus que la monarchie.
Le Consulat et l'Empire ne furent pas des époques littéraires. Des bulletins emphatiques, des ordres du jour d'une brièveté soldatesque, des harangues officielles de M. de Fontanes qui rappelaient les prosternements d'éloquence de Cicéron courtisan devant César, enfin quelques poésies de collége, sans âme, sans virilité dans l'accent, efféminèrent et aplatirent la langue comme le despotisme effémine les coeurs et aplatit les idées. Toute cette gloire militaire ne produisit que l'écho du canon qui faisait écrouler d'abord l'Europe, puis enfin la France elle-même pièce à pièce. Mais dix ans de combats, de victoires, de désastres promenant les armes et le nom de dix armées depuis les extrémités de l'Égypte, de l'Italie, de l'Allemagne, de l'Espagne, jusqu'à Moscou, et ramenant deux fois sur leurs pas le reflux de l'Europe sur Paris, ne sont pas perdus pour la langue et pour la littérature d'un peuple. Bonaparte fut le plus funeste mais le plus grand poëte des temps modernes. Il fit du monde une tragédie de dix ans. Il y fit jouer à la France le principal personnage dans tous les excès et dans tous les désastres de sa gloire. Il n'y avait point d'idée, mais il y avait un mouvement, un intérêt immenses dans son drame. Homme tout oriental comme son île, et nullement homme européen de son siècle, tout son rôle semblait être de déplacer violemment la révolution de son centre, de changer le courant des idées en courant de conquêtes, et de faire une longue diversion à la philosophie et à la liberté pour faire oublier à la France sa mission et à l'Europe sa régénération par la pensée libre.
Il n'a que trop bien accompli ce rôle; il a ajourné l'esprit humain de trois siècles. Mais quel poëme il a écrit en trophées et en désastres militaires, de Memphis à Moscou, de Paris à Saint-Hélène, pour nos descendants! C'est avoir fait quelque chose pour la langue et pour la littérature d'un peuple que d'avoir fait ce peuple non pas le poëte, mais le sujet du plus grand drame de l'univers. À ce poëme gigantesque il ne manquera que la moralité. Mais Alexandre et César ne cherchaient d'autre moralité que le bruit de leurs pas dans le monde et dans l'histoire. C'était un homme de leur race; il ne faut pas lui demander un but; son but, c'était son nom. Qu'il en jouisse, puisque le monde a plus d'écho que d'intelligence, et confondra toujours le bruit avec la gloire!--Passons!--ou plutôt mourons, car il n'y a plus qu'à désespérer des peuples qui n'ont d'estime que pour ceux qui les ont le plus méprisés!
C'est encore là un dernier funeste service de la Convention. Toutes les fois que vous donnerez à choisir à une société entre un échafaud ou un trône, elle choisira le trône; et qui osera s'en étonner?
La chute de l'Empire fut tout à coup une renaissance des lettres, de l'éloquence, de la poésie, des tribunes, du journalisme. On manquait d'air dans cette glorieuse caserne. La liberté souffla un nouveau génie français. Ce ne fut pas seulement la restauration des Bourbons, cette dynastie lettrée, ce fut la restauration de l'intelligence.
UNE NUIT DE SOUVENIRS.
V
Il y a peu de jours qu'un de ces dénigreurs acharnés du temps présent, qui croient constater leur supériorité personnelle par un superbe mépris de leur siècle, vint passer la soirée au coin de mon feu. Il avait de l'humeur contre les choses, et il l'épanchait contre les hommes. Il avait oublié ce mot si sensé et si profond de M. de Talleyrand, qui résume en une plaisanterie la philosophie expérimentale d'une longue vie. «Il ne faut jamais se fâcher contre les choses, car cela ne leur fait jamais rien du tout.»
Le petit cercle d'amis qui causaient à coeur ouvert autour de mes tisons fit écho par complaisance à ce mécontent de la nature et de la Providence. À les entendre, le dix-neuvième siècle était la lie des siècles, l'homme, cette oeuvre éternellement jeune de Dieu, à chaque génération, se rapetissait dans ses mains. Chaque nom d'homme politique ou littéraire de ce demi-siècle, en passant sur leurs lèvres, en sortait aminci et aplati comme une médaille mal dorée de mauvais aloi, qui sonne le cuivre en tombant à terre.
J'étais attristé. Je protestais seul en moi-même contre cette dépréciation systématique d'une époque qui m'a paru quelquefois pauvre en circonstances, mais jamais en hommes.
Que le temps ait été malheureux et que de grandes choses y aient avorté faute de bonne fortune, je ne le niais pas; mais que la nature humaine n'y ait pas été très-féconde en grandes intelligences, en grands talents, en grands caractères, plus féconde peut-être qu'à aucune autre époque de notre histoire intellectuelle, c'est à quoi je ne pouvais consentir. Cela me paraissait une ingratitude envers la nature.
Je me tus cependant, parce que je n'aime pas les grands débats dans les petites chambres et les harangues au coin du feu. Quand la pendule sonna minuit, chacun s'en alla satisfait d'avoir ravalé son époque au niveau des plus abjectes décadences, et fier de fouler un pavé qui ne portait plus que la boue des siècles.
VI
Quand j'eus reposé la tête sur l'oreiller, j'attendis en vain le sommeil. L'agitation fébrile de l'entretien survivait à la soirée. Ne pouvant dormir, je voulus du moins occuper agréablement mon insomnie par l'évocation de tous les souvenirs d'hommes éminents dans la littérature ou dans la politique que j'avais rencontrés, entrevus, connus ou aimés dans ma vie pendant les trente ou trente-cinq années où j'avais été plus ou moins mêlé à la foule du siècle. Je n'avais jamais fait à loisir cette revue, parce que je n'avais jamais eu besoin de me grouper à moi-même en faisceau cette multitude de talents et de caractères pour donner un démenti à ce prétendu appauvrissement de la nature en France. Se ressouvenir ainsi, c'est revivre! La mémoire est l'ubiquité de l'âme.
Pendant les courtes heures nocturnes où je tirai un à un ces souvenirs, ces noms, ces figures de ma mémoire avec toutes les circonstances qui marquaient leur rencontre, leur apparition, leur intimité dans ma vie passée, je puis dire que je vivais deux fois. Jamais sommeil de jeune homme avec ses plus beaux rêves ne valut pour moi cette délicieuse insomnie. C'était la résurrection des morts par la divinité de l'imagination qui possède la vie et qui la rend à qui elle veut. Il me semblait me promener dans un ciel tout scintillant de souvenirs, à travers une véritable _voie lactée_ de noms charmants ou de noms illustres que j'avais traversée pendant ma courte apparition dans le temps, et qui avaient été autrefois ou qui étaient encore mes contemporains, mes compatriotes, mes amis, mes émules, mes rivaux, même mes ennemis. Je dis même mes ennemis; car, à une certaine distance de temps et à une certaine hauteur d'âme, l'impartialité réconcilie tout. Les inimitiés ne sont que des froissements: quand on ne se repousse plus, on s'attire, et quand on ne se heurte plus, on s'aime. Or la solitude et l'isolement complet du monde dans lesquels je me suis exilé ont produit sur moi l'effet de distance, d'élévation et de temps qui donnent l'impartialité presque divine au coeur des hommes solitaires.
VII