Cours familier de Littérature - Volume 01

Chapter 9

Chapter 93,899 wordsPublic domain

Eh bien! puisque l'homme ne peut ni se nier ni s'expliquer humainement sa douleur, quelle est la philosophie la plus raisonnable, de celle qui se nie sa condition lamentable, ou de celle qui pense à l'accepter d'abord comme une volonté adorable dans son énigme, et à la sanctifier ensuite comme une épreuve adorable dans son mystère?

Toutes les révoltes de la nature contre la douleur, toutes les imaginations de la philosophie, de la perfectibilité indéfinie et de la jouissance ne corrigeront pas l'amertume d'une larme de l'humanité. Pendant que les bergeries de cette philosophie de la transfiguration de l'homme en dieu ici-bas font couler dans les idylles les ruisseaux de lait et de miel, l'homme continue à s'abreuver de ses pleurs, à gémir et à mourir aux chants faux de ces tristes épicuriens de la vallée de misère. Le sort est le sort, l'arrêt est porté, le monde est vieux; on a rêvé avant vous: ces sophistes de la félicité croissante ont protesté depuis des milliers de siècles, ils n'ont pas fait révoquer une syllabe de la destinée. Le songe passe, et l'homme reste. Son nom est Adam, _terre_, c'est-à-dire infirmité.

XIX.

Mais, dès les âges les plus reculés aussi, une autre philosophie, la philosophie de la réalité, la véritable expression de l'homme complexe, âme et corps, une philosophie qui est raison et religion tout ensemble, vérité et consolation à la fois, une philosophie dont on retrouve les dogmes et les préceptes dans les premiers monuments littéraires de l'Inde, a réfléchi au lieu de rêver, et a trouvé dans la douleur même les deux seuls remèdes à la douleur: l'acceptation et la sanctification.

Cette philosophie découle des premiers livres sacrés de l'Inde jusque dans la philosophie du christianisme de nos jours. Nous la préférons mille fois à celle de la perfectibilité soi-disant indéfinie. Nous la trouvons aussi plus facile à pratiquer. Elle repose sur cet axiome: «IL EST PLUS AISÉ DE SANCTIFIER LA TERRE QUE DE LA TRANSFORMER.»

Elle ne dit pas à l'homme de sourire quand il sanglote, ou d'espérer quand il désespère. Elle lui dit: «Ta douleur est méritée ou ta douleur est méritoire; accepte-la de la main de Dieu comme une expiation, ou accomplis-la sous les yeux de Dieu comme une épreuve. Ton juge sera ton consolateur, ton éternité compensera ta minute; souffre pour justifier ta race coupable, ou souffre pour conquérir ta propre félicité; et, dans l'une ou l'autre hypothèse, bénis!»

XX.

Voilà la philosophie qui émane de la première théologie connue, celle de l'Inde antique. Nous allons vous en donner une idée sommaire dans l'examen des _livres sacrés_ et des poëmes primitifs de ce premier des peuples littéraires. Les philosophes du progrès indéfini en théologie, en morale et en littérature, nous diront ensuite si de telles idées, de tels dogmes, de tels préceptes et de telles poésies, à l'aube des siècles, sont de nature à les confirmer dans leur système de _l'homme brute_ au commencement, de l'_homme dieu_ à la fin des âges.

XXI.

Les premiers de ces livres sacrés se retrouvent dans l'Inde; on ne peut assigner de date à ces livres, tant la date en est reculée. Ce sont les _Védas_.

Les _Védas_ sont un recueil d'hymnes consacrés aux divinités symboliques de ce temps primitif; ces hymnes célèbrent les attributs personnifiés du Dieu unique et créateur que les sages adoraient derrière ces incarnations, et que le peuple adorait dans ces incarnations.

«Les _Védas_, dit M. Barthélemy Saint-Hilaire, sont, chez le peuple indien lui-même, le fondement, le point de départ d'une littérature qui est plus riche, plus étendue, si ce n'est aussi belle que la littérature grecque.»

Quant à nous, nous la trouvons mille fois plus belle; car cette littérature est plus morale, plus sainte et pour ainsi dire plus divinisée par la charité qu'elle respire: c'est la littérature de la sainteté; celle des Grecs n'est que la littérature des passions.

«Poëmes épiques, continue le savant traducteur, systèmes de philosophes, théâtres, mathématiques, grammaire, droit, le génie indien a tenté toutes les grandes directions de l'intelligence. De son propre aveu, ce sont les _Védas_ qui ont inspiré cette littérature.»

Les _Védas_ sont des chants pareils à ceux des prophètes et de David dans la Bible; avec cette différence que les chants bibliques ne sont que des cris lyriques d'enthousiasme, d'adoration, de crainte ou d'amour à Jéhovah, tandis que les hymnes des _Védas_ indiens sont en même temps des dogmes religieux. La poésie lyrique des prophètes hébreux est mille fois plus sublime d'expression, les hymnes des _Védas_ ont plus d'enseignement de morale et de vertu dans leurs strophes. Il y a cependant de magnifiques percées d'imagination sur la création, et sur le chaos qui couvait le monde avant sa naissance.

XXII.

«Alors rien n'existait, dit un de ces hymnes, ni le néant, ni l'être, ni monde, ni espace, ni éther; il n'y avait point de mort, il n'y avait point d'immortalité, il n'y avait ni lumière ni ténèbres. Mais la création future reposait sur le vide. Glorifier Dieu fut le _désir_ de naître pour le premier germe de la création...

«Cependant il y avait _Lui_, dit le livre, il y avait Dieu; lui seul existait sans respirer, il existait absorbé en lui-même dans la solitude de sa propre pensée, de sa pensée tournée en dedans de lui pour jouir de la contemplation de lui-même. Il n'y avait rien en dehors de lui, rien autour de lui; il n'y avait que lui avec lui!»

Quelle métaphysique déjà profondément spiritualiste, que cette création par le _désir_ occulte qui presse toute chose, non encore née, de naître pour s'unir à Celui de qui tout sort et à qui tout retourne, afin de l'aimer et de le glorifier?

«C'est ainsi, poursuit l'hymne sacré, que les sages, méditant dans leur coeur et dans leur entendement, ont expliqué le passage du néant à l'être; mais _Lui_, Dieu, quelle autre source put-il avoir que lui-même? Lui seul peut savoir si cela est ainsi, ou si cela est autrement.»

XXIII.

Un autre de ces hymnes complète lyriquement cette définition par un cri répété de foi et de reconnaissance au Dieu unique créateur, et conservateur des êtres connus.

«Il naissait à peine de lui-même et déjà il était le seul maître des mondes créés par lui; il remplit le ciel et la terre: à quel autre Dieu offrirons-nous l'holocauste?

«Le monde ne respire et ne voit qu'en lui: à quel autre Dieu offrirons-nous l'holocauste?

«À lui appartiennent ces sommets inaccessibles de montagnes blanchies, ce firmament, cet Océan sans limites avec tous ses flots; à lui l'espace où il étend ses deux bras sans toucher les bords: à quel autre Dieu offrirons-nous l'holocauste?

«C'est lui que le ciel et la terre, soutenus par son esprit, frémissent du désir de voir, quand le soleil dans sa splendeur surgit à l'orient: à quel autre Dieu offrirons-nous l'holocauste?

«C'est lui qui parmi tous les dieux secondaires (incarnations de ses attributs) a toujours été le vrai Dieu, le Dieu suprême: à quel autre offrirons-nous l'holocauste?...»

Cette litanie sublime des perfections et des droits divins du Dieu créateur se poursuit de strophe en strophe avec l'accent d'un _Te Deum_ de l'âme, ivre de joie d'avoir entrevu son auteur.

XXIV.

La création de l'homme n'est pas célébrée dans un autre hymne avec moins de métaphysique et moins de poésie pleine de symbole.

«Dieu pensa; il se dit: Voilà les mondes! Je vais créer maintenant les hôtes de ces mondes. Il créa un être revêtu d'un corps; il le vit; et la bouche de cet être s'ouvrit comme un oeuf brisé; de sa bouche sortit la parole, de la parole sortit le feu; les narines s'ouvrirent, et des narines sortit le souffle, et du souffle sortit l'air qui se dilate et se répand partout; les yeux s'ouvrirent, et des yeux jaillit la lumière, et de cette lumière fut produit le soleil; les oreilles se sculptèrent, et des oreilles naquit le son qui donne le sentiment du _loin_ et du _près_ (des distances); la peau s'étendit, et de cet épiderme étendu naquit la chevelure, de cette chevelure de l'homme naquit la chevelure de la terre, les arbres et les plantes! etc., etc.»

On voit qu'en sens inverse du matérialisme moderne, qui fait naître l'intelligence des sensations brutales de la matière douée d'organes, le spiritualisme déjà raffiné des sages de l'Inde fait naître les phénomènes matériels de l'intelligence.

Et ces hymnes sacrés des _Védas_ se chantaient dans l'Inde on ne sait combien de siècles avant la religion des Brahmanes, et la religion des Brahmanes avait été remplacée par celle de _Bouddha_, et celle de _Bouddha_ était déjà vieillie du temps de la conquête d'Alexandre, c'est-à-dire trois cent vingt-six ans avant Jésus-Christ. Qu'on juge par là de cette prétendue barbarie des âges primitifs que les philosophes de la perfectibilité indéfinie affirment, en balbutiant encore eux-mêmes des doctrines infiniment moins sublimes que ces échos lointains du berceau du monde.

Non, en présence de tels monuments, nous ne croyons point avec eux que l'homme ait commencé dans la fange et dans la nuit, mais nous croyons avec l'Inde qu'il a commencé dans la perfection relative et dans la lumière de ce qu'on appelle un _Éden_. Nous croyons que les reflets de cet _Éden_ et de cette lumière ont resplendi longtemps sur son âme, avec plus de lueurs d'une révélation primitive que dans des âges plus distants de son berceau; nous croyons que cette révélation primitive date de la création, que Dieu est contemporain de l'âme qu'il créa pour l'entrevoir et pour l'adorer, et que s'il y a une plus éclatante effusion de la lumière, c'est à l'aurore du genre humain, et non dans le crépuscule de sa caducité, qu'il faut la chercher.

XXV.

La grandeur, la sainteté, la divinité de l'esprit humain sont les caractères dominants de cette philosophie dans la littérature sacrée et primitive de l'Inde. On y respire je ne sais quel souffle à la fois saint, tendre et triste, qui semble avoir traversé plus récemment un Éden refermé sur l'homme. Cette poésie donne l'extase comme l'_opium_ qui croît dans les plaines du Gange. Je me souviens toujours du saint vertige qui me saisit la première fois que des fragments de cette poésie _sanscrite_ tombèrent sous mes yeux. Voilà en quels termes je dépeignis alors moi-même mes impressions.

XXVI.

«Cette extase, disais-je, est comparable à celle que nous avons éprouvée quelquefois nous-même, en tombant par hasard sur une de ces pages mutilées des livres sacrés de l'Inde, où la pensée de l'homme s'élève si haut, parle si divinement, que cette pensée semble se confondre dans une sorte d'éther intellectuel avec le rayonnement et avec la parole même de Dieu, de ce Dieu qu'elle cherche, qu'elle atteint, qu'elle entrevoit enfin au fond de la nature et du ciel, en jetant un cri de voluptueuse joie et de délicieuse possession du souverain Être.

«Ces demi-pages sont si belles que, s'il y en avait beaucoup de cette nature, elles dégoûteraient l'homme qui les lit de vivre de la vie des sens; elles suspendraient le battement du pouls dans ses artères, elles lui donneraient l'impatience de l'infini, la passion de mourir pour se trouver plus tôt dans ces régions indescriptibles où l'on entend de tels accents dans de telles ivresses, où l'intelligence bornée se précipite et se conjoint à l'intelligence infinie dans ce murmure extatique des lèvres, puis dans ce silence de l'amour qui est l'anéantissement de tout désir dans la possession de l'Être infini, infiniment adoré et infiniment possédé.

«Les deux plus fortes impressions littéraires de ce genre furent produites en moi par la lecture de ces pages mystérieuses de l'Inde, vraisemblablement déchirées de quelques livres surhumains, et emportées par le vent des siècles du sommet de l'Himalaya jusqu'à nous.

XXVII.

«La première fois, j'étais seul dans une petite chambre haute et nue d'une maison de campagne inhabitée, où les maîtres en s'en allant avaient laissé quelques feuilles volantes de brochures et de journaux littéraires éparses et livrées aux rats sur le plancher. L'aurore se levait au loin sur une longue lisière de forêts monotones et sombres que j'apercevais en m'éveillant par ma fenêtre ouverte, à cause de la chaleur d'été. Les rayons presque horizontaux du soleil glissaient sur mon lit; les hirondelles entraient avec eux, et battaient joyeusement les vitres de leurs ailes. Le vent frais du matin, en tourbillonnant doucement dans la tout, faisait bruire les feuilles de livres et de journaux sur les carreaux de brique comme des gazouillements d'idées qui se réveillent dans l'esprit.

«Ce bruit attira mon attention. Je n'ai jamais pu voir une page écrite sans éprouver la passion de la lire. Je ramassai quelques feuilles à demi rongées des traductions des hymnes indiens. Ces fragments étaient l'oeuvre d'un de ces hommes qui consacrent toute leur existence et tout leur génie dans ce monde à regarder et à sonder d'autres mondes. Il se nomme le baron d'Eckstein, philosophe, poëte, publiciste, orientaliste; c'est un brahme d'Occident, méconnu des siens, vivant dans un siècle, pensant dans un autre.

XXVIII.

«Je lisais dans mon lit, le coude appuyé sur l'oreiller, dans cette voluptueuse nonchalance de corps et d'esprit d'un homme indifférent aux bruits d'une maison étrangère, qu'aucun souci n'attend au réveil, et qui peut user les heures de la matinée sans les compter sous le marteau de l'horloge lointaine qui les sonne aux laboureurs. Tout à coup je tombai sur un fragment de trente ou quarante lignes qui étincelèrent à mes yeux comme si ces lignes avaient été écrites, non avec le pinceau du poëte trempé dans l'encre, mais avec la poussière de diamants et avec les couleurs de feu des rayons que le soleil levant étendait sur la page; ce fragment était un éblouissement de l'âme mystique, appelant, cherchant, trouvant, embrassant son Dieu à travers l'intelligence, la vertu, le martyre et la mort, dans l'ineffable élan de la raison, de la poésie, de l'extase. L'accent était profond comme l'infini, les mots transparents comme l'éther limpide, les images parlantes et répercussives de l'objet comme le miroir des mers et des cieux, le sentiment jaillissant comme un flot de l'éternité, émanation de chaleur et de lumière qui s'échappe du soleil sans jamais tarir son foyer, une illumination de l'infini par les girandoles des astres sur l'autel de Dieu.

XXIX.

«Je lus, je relus, je relirais encore... Je jetai des cris, je fermai les yeux, je m'anéantis d'admiration dans mon silence. J'éprouvai un de ces instincts d'acte extérieur que l'homme sincère avec soi-même éprouve rarement quand il est seul, et que rien de théâtral ne se mêle à la candide simplicité de ses impressions. Je sentis comme si une main pesante m'avait précipité hors de mon lit par la force d'une impulsion physique. J'en descendis en sursaut, les pieds nus, le livre à la main, les genoux tremblants; je sentis le besoin irréfléchi de lire cette page dans l'attitude de l'adoration et de la prière, comme si le livre eût été trop saint et trop beau pour être lu debout, assis ou couché; je m'agenouillai devant la fenêtre au soleil levant, d'où jaillissait moins de splendeur que de la page; je relus lentement et religieusement les lignes. Je ne pleurai pas, parce que j'ai les larmes rares à l'enthousiasme comme à la douleur, mais je remerciai Dieu à haute voix, en me relevant, d'appartenir à une race de créatures capables de concevoir de si claires notions de sa divinité, et de les exprimer dans une si divine expression.»

Si le poëte inconnu qui avait écrit ces lignes quelques milliers d'années avant ma naissance, assistait, comme je n'en doute pas, du fond de sa béatitude glorieuse, à cette lecture et à cette impression de sa parole écrite, prolongée de si loin et de si haut à travers les âges, que ne devait-il pas penser en voyant ce jeune homme ignorant et inconnu dans une tourelle en ruine, au milieu des forêts de la Gaule, s'éveillant, s'agenouillant, et s'enivrant, à quatre mille ans de distance, de ce Verbe éternel et répercuté qui vit autant que l'âme, et qui d'un mot soulève les autres âmes de la terre au ciel!

Voilà la littérature du genre humain!

XXX.

Mais la douceur envers l'homme et envers toute la nature est le second caractère divin de la philosophie et de la littérature indiennes. Je veux vous redire aussi un des effets de cette littérature sur mon âme.

«Un jour j'avais emporté à la chasse un volume anglais de traductions du _sanscrit_; c'est la langue sacrée des Indes.

«Un chevreuil innocent et heureux bondissait de joie dans les serpolets trempés de rosée sur la lisière d'un bois. Je l'apercevais de temps en temps par-dessus les tiges de bruyères, dressant les oreilles, frappant de la corne, flairant le rayon, réchauffant au soleil levant sa tiède fourrure, broutant les jeunes pousses, jouissant de sa solitude et de sa sécurité.

«J'étais fils de chasseur. J'avais passé mes jeunes années avec les garde-chasses, les curés de village, et les gentilshommes de campagne qui découplaient leurs meutes avec celles de mon père. Je n'avais jamais réfléchi encore à ce brutal instinct de l'homme qui se fait de la mort un amusement, et qui prive de la vie, sans nécessité, sans justice, sans pitié et sans droit, des animaux qui auraient sur lui le même droit de chasse et de mort, s'ils étaient aussi insensibles, aussi armés et aussi féroces dans leur plaisir que lui. Mon chien quêtait; mon fusil était sous ma main; je tenais le chevreuil au bout du canon.

«J'éprouvais bien un certain remords, une certaine hésitation à trancher du coup une telle vie, une telle joie, une telle innocence dans un être qui ne m'avait jamais fait de mal, qui savourait la même lumière, la même rosée, la même volupté matinale que moi, être créé par la même Providence, doué peut-être à un degré différent de la même sensibilité et de la même pensée que moi-même, enlacé peut-être des mêmes liens d'affection et de parenté que moi dans sa forêt; cherchant son frère, attendu par sa mère, espéré par sa compagne, bramé par ses petits. Mais l'instinct machinal de l'habitude l'emporta sur la nature, qui répugnait au meurtre. Le coup partit. Le chevreuil tomba, l'épaule cassée par la balle, bondissant en vain dans sa douleur sur l'herbe rougie de son sang.

XXXI.

«Quand la fumée du coup fut dissipée, je m'approchai en pâlissant et en frémissant de mon crime. Le pauvre et charmant animal n'était pas mort. Il me regardait, la tête couchée sur l'herbe, avec des yeux où nageaient des larmes. Je n'oublierai jamais ce regard auquel l'étonnement, la douleur, la mort inattendue semblaient donner des profondeurs humaines de sentiment, aussi intelligibles que des paroles; car l'oeil a son langage, surtout quand il s'éteint.

«Ce regard me disait clairement, avec un déchirant reproche de ma cruauté gratuite: «Qui es-tu? Je ne te connais pas, je ne t'ai jamais offensé. Je t'aurais aimé peut-être; pourquoi m'as-tu frappé à mort? Pourquoi m'as-tu ravi ma part de ciel, de lumière, d'air, de jeunesse, de joie, de vie? Que vont devenir ma mère, mes frères, ma compagne, mes petits qui m'attendent dans le fourré, et qui ne reverront que ces touffes de mon poil disséminé par le coup de feu, et ces gouttes de sang sur la bruyère? N'y a-t-il pas là-haut un vengeur pour moi ou un juge pour toi? Et cependant je t'accuse, mais je te pardonne; il n'y a pas de colère dans mes yeux, tant ma nature est douce, même contre mon assassin. Il n'y a que de l'étonnement, de la douleur, des larmes.»

«Voilà littéralement ce que me disait le regard du chevreuil blessé. Je le comprenais, et je m'accusais comme s'il avait parlé avec la voix. «Achève-moi,» semblait-il me dire encore par la plainte de ses yeux et par les inutiles frémissements de ses membres.

«J'aurais voulu le guérir à tout prix; mais je repris le fusil par pitié, et, en détournant la tête, je terminai son agonie du second coup. Je rejetai alors le fusil avec horreur loin de moi, et cette fois, je l'avoue, je pleurai. Mon chien lui-même parut attendri; il ne flaira pas le sang, il ne remua pas du museau le cadavre, il se coucha triste à côté de moi. Nous restâmes tous les trois dans le silence, comme dans le deuil de la même mort.

«C'était l'heure de midi. J'attendis que le vieux berger qui ramène les moutons à l'étable pendant les heures brûlantes repassât avec son troupeau sur la lisière du bois, pour lui faire emporter le chevreuil à la maison. En attendant, je tirai de ma poche un volume de ces restes des poëmes épiques de l'Inde, et je m'efforçai de me distraire par la lecture. Vain effort! la page s'ouvrit sur une de ces merveilleuses allégories poétiques dans lesquelles la poésie sacrée des Hindous incarne ses dogmes d'universelle charité. On croit y sentir, dans l'amour et dans le respect de l'homme pour tout ce qui a vie et sentiment, quelque chose de la charité de Dieu lui-même pour sa création animée ou inanimée.

«Le poëte racontait l'ascension graduelle d'un héros, d'épreuve en épreuve, jusqu'au ciel, par les gradins ardus de l'Himalaya. À mesure que la route devient plus longue, plus pénible et plus glaciale, le héros est abandonné de lassitude par ceux qui l'ont le plus aimé sur terre, qui ont d'abord tenté de le suivre, mais qui, rebutés de ses infortunes, retournent en arrière, ou succombent à ses pieds sur les sommets de glace et de neige dans son ascension. Parents, amis, frères, amante même, finissent par se lasser de dévouement ou par s'épuiser de forces. Son chien seul, plus fidèle et plus inséparable de lui que l'amitié et que l'amour, suit en haletant les traces de son maître pour mourir à ses pieds ou pour triompher avec lui.

«Le héros arrive enfin aux portes du ciel. Elles s'ouvrent pour lui, mais elles se referment devant l'animal. L'homme alors, pénétré d'une justice sublime et d'une abnégation qui s'élève jusqu'à l'immolation de soi-même, refuse d'entrer dans le séjour de la félicité divine, si son chien, compagnon de ses peines et de ses mérites, n'y entre pas avec lui. Les dieux, attendris de ce sacrifice de générosité, laissent entrer l'animal avec l'homme, et le ciel se referme sur tous les deux. J'ai noté ce fragment de charité universelle, et je le citerai bientôt dans ces archives des beautés de l'esprit humain.

XXXII.

«Cette lecture me fit comprendre et sentir, mieux que la lecture même des dogmes religieux de l'Inde, la beauté, la vérité, la sainteté de cette doctrine, qui interdit aux hommes, non-seulement le meurtre sans nécessité absolue, mais même le mépris des animaux, ces compagnons et ces hôtes de notre habitation terrestre, hôtes dont nous devons compte à notre Père commun, comme des êtres supérieurs d'intelligence et de force doivent compte des êtres inférieurs qui leur sont soumis. J'admirai, j'adorai cette parenté universelle des êtres, cette fraternité de la vie entre tout ce qui respire, entre tout ce qui sent, entre tout ce qui aime ici-bas dans la mesure de son intelligence et de sa destinée. Je conclus que le poëte indien était le sage, et que j'étais l'ignorant et le barbare d'une civilisation qui avait perdu tant de chemin sur la route de l'amour, ou qui n'y était pas encore arrivée. Je pressentis que l'homme de l'Occident y arriverait un jour.

«Je renonçai pour jamais à ce brutal plaisir du meurtre, à ce despotisme cruel du chasseur qui enlève sans nécessité, sans droit, sans pitié, l'existence à des êtres auxquels il ne peut pas la rendre. Je me jurai à moi-même de ne jamais retrancher par caprice une heure de soleil à ces hôtes des bois ou à ces oiseaux du ciel qui savourent comme nous la courte joie de la lumière, et la conscience plus ou moins vague de l'existence sous le même rayon.