Cours familier de Littérature - Volume 01

Chapter 7

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Madame de Girardin n'était d'aucun parti préconçu en politique. Ses instincts non raisonnés, si elle n'avait écouté que l'instinct, l'auraient plutôt reportée de regrets et d'affection vers la Restauration. On est toujours du gouvernement où l'on fut belle.

Elle avait été belle, heureuse, aimée, encensée, sous le gouvernement de ses beaux jours; elle ne s'était jamais attachée au gouvernement de Juillet. Ce régime avait péri de prosaïsme; elle sentait l'impossibilité de couronner alors Henri V, mais la possibilité de couronner le peuple s'il avait voulu de la couronne. Le fond de l'opinion de madame de Girardin, c'était le beau; elle était du parti du beau en toute chose. Rien ne pouvait être plus beau à ses yeux qu'un gouvernement de _Périclès_ en France, gouvernement tenté sans crime après la chute spontanée d'un trône qui n'avait ni tradition ni principe. Ce gouvernement de Périclès défendu par l'unanimité de la nation, conseillé par les talents de toutes les opinions réconciliées dans l'amour de la patrie commune, et présidé fortement par un des meilleurs citoyens, régulateur temporaire de la république, lui souriait. Aussi s'intéressait-elle à cette république naissante, sortant d'une ruine qu'elle n'avait pas faite, pour sauver la nation et l'Europe. Les factions trompèrent ses espérances. La nation n'eut pas la patience qui fonde et qui laisse s'user les difficultés; elle ne donna pas le temps aux choses qui ne s'enracinent que par un peu de temps.

Mais madame de Girardin montra un courage mâle dans les péripéties de cette révolution. Son mari, qui avait impunément attaqué le premier gouvernement de la république, fut emprisonné par le second. L'épouse fut sublime d'angoisse, de tendresse, d'imploration, de menaces, d'éloquence, en revendiquant ou la liberté de son mari, ou le cachot avec lui. Tout céda facilement à ses larmes; il y avait erreur et brusquerie, mais non sévice, dans le gouvernement du jour. Les dernières convulsions de la république expirante ne trouvèrent madame de Girardin ni moins résolue ni moins constante. Les secousses avaient ébranlé sa vie, mais non son âme; elle était à la hauteur de tout, même de l'exil. Madame Roland n'aurait pas mieux su mourir pour son honneur d'épouse ou pour son honneur de poëte.

XXXII.

À dater de ce jour, elle ferma son coeur aux illusions et sa porte au monde; elle ne vit plus qu'un petit nombre d'amis de toutes les fortunes. Elle ne travailla plus pour la gloire, mais pour la nécessité. Elle fut fière de se passer de la fortune en se suffisant par son travail.

De grands succès sur la scène récompensèrent son courage; elle en préparait dans le silence de plus importants et de plus durables. Son esprit observateur et pénétrant ourdissait un de ces grands drames de caractère, qu'elle avait la force de nouer et de dénouer d'une main sûre. Elle étudiait pour cela Balzac, ce Molière intarissable du roman. Son salon, autrefois si peuplé, n'était plus que l'atelier d'un grand artiste.

On l'y trouvait presque toujours seule, la plume à la main, le visage trop pâli ou trop coloré par le feu de la composition. Elle quittait tout pour causer, avec une liberté et une promptitude d'esprit qui faisaient de sa conversation le plus délicieux de ses talents. Toujours rieuse, jamais acerbe, elle ne permettait pas à son esprit de railler jusqu'au sang. Elle avait le coeur brusque, mais bon; cette brusquerie de son coeur donnait plus de franchise à ses amitiés; on était plus sûr de sa sincérité en éprouvant ses douces colères. Elle était incapable de flatter, même ses amis.

Ceux d'entre eux qui l'ont vue comme moi dans ces derniers temps, étaient frappés du caractère solennel, majestueux et serein qu'avait contracté sa beauté plus mûre. Elle ressemblait à la _Niobé_, cette mère des douleurs du paganisme. Elle pleurait les enfants qu'elle n'avait pas eus. Une maternité d'adoption trompait ses regrets. Elle aurait été une grande mère pour un fils, elle aurait eu le lait des lions; car le trait dominant de son caractère, c'était l'héroïsme.

XXXIII.

Rien n'annonçait une décadence dans la vie énergique dont elle paraissait déborder. Ses cheveux étaient aussi touffus et aussi blonds, ses bras aussi beaux, ses traits aussi fins, le regard aussi resplendissant de lumière et d'âme. Le ver était dans le coeur. Elle était allée respirer l'air des bois à Saint-Germain.

Tout à coup on apprit qu'elle se mourait.

Ramenée de Saint-Germain à Paris pour y mourir, où elle avait chanté et aimé, elle parut reprendre haleine un moment sur cette pente du tombeau. La porte de sa maison sur l'avenue des Champs-Élysées s'entr'ouvrit à un battant pour quelques amis. Je fus du nombre; j'y courus.

La dernière fois, on me fit entrer dans une petite salle basse du rez-de-chaussée. Elle s'y était réfugiée pour éviter le bruit des ouvriers, qui renouvelaient ses appartements et son jardin. J'y trouvai un jeune écrivain, d'âme sensible et de main magistrale, qui ne rougit ni d'aimer ni d'admirer, Paulin de Limayrac; une femme qui a perdu son sexe dans la mêlée du génie comme les héroïnes du Tasse, madame Sand. Ils étaient seuls avec elle dans la demi-ombre d'une chambre de malade; ils parlaient bas; leurs deux physionomies exprimaient ce sentiment complexe de l'amitié qui veut rassurer, et de la compassion qui souffre et qui doute. J'admirai ce hasard qui réunissait ainsi, dans un espace de quatre pas carrés, quatre âmes de nature diverse presque inconnues les unes aux autres, mais dont chacune avait un empire au dehors sur une région de l'intelligence humaine.

Ces royautés d'esprit, cachées sous les plus humbles costumes, semblaient, devant cette mourante, oublier leurs talents et ne sentir que leur âme. C'est le beau moment des fortes natures. Quand la vie disparaît, toutes les petites passions disparaissent avec elle; il ne reste que de grandes pensées sous des noms d'hommes ou de femmes, qui secouent la poussière du monde et qui contemplent leur néant en face de Dieu. Auprès du lit d'un mourant il n'y a plus de siècle, il n'y a plus que l'éternité.

XXXIV.

Malgré le froid de la saison, une grande porte vitrée était ouverte sur une petite cour fermée de tous côtés par de hautes murailles. Au milieu de cette petite cour, une fontaine en marbre distillait mélancoliquement un filet d'eau sonore; une pluie fine, semblable à un brouillard liquéfié, tombait froide et sans bruit sur les dalles de la cour. Cette pluie ajoutait au frisson de l'âme le frisson du ciel.

La malade était étendue à demi sur un canapé placé en plein air sur le seuil de la porte-fenêtre, entre la chambre basse et la petite cour, afin que la fraîcheur de l'atmosphère et le bruit de l'eau l'aidassent à respirer plus largement l'air qui manquait à sa poitrine.

Je la trouvai peu changée; elle avait maigri pendant son séjour à Saint-Germain, mais une coloration plus vive de ses joues, un éclat plus vif de ses yeux, un repos plus visible de ses traits, un timbre plus naturel de sa voix, me remplissaient de l'illusion d'une convalescence. La conversation fut souriante, légère, affectueuse, telle qu'il convient auprès d'un malade qui reprend à la vie, et à laquelle il ne faut donner que ces mouvements doux de l'esprit et du coeur, qui bercent l'âme comme dans ce second berceau de la mort.

Elle y prit part avec cette même élasticité de sentiments et de conversation qui couvrait d'intérêt ou de gaieté même, un fond de tristesse. Nous abrégeâmes la visite, dans la crainte de la fatiguer; nous nous retirâmes un à un, sans bruit, comme des amis discrets qui emportent une bonne espérance, et qui craindraient de la perdre en se la confiant. Ce fut notre dernier serrement de coeur et notre dernier serrement de mains. Nous apprîmes avec stupeur, le lendemain, qu'elle avait expiré sans faiblesse et sans larmes, entre les regrets qu'elle laissait sur la terre et les espérances qu'elle avait depuis longtemps placées au ciel.

XXXV.

Quand le bruit de cette mort se répandit dans Paris, on crut sentir que le niveau d'intelligence, de sentiment et de gloire du siècle avait baissé en une nuit d'une grande âme. Ceux qui ne la connaissaient que de nom la pleurèrent; ceux qui l'aimaient ne se consoleront jamais.

Ses obsèques furent le triomphe de la douleur publique. Les salons mornes, où tout le siècle avait passé sous le charme de son entretien et surtout de sa bonté, les cours, le jardin, l'avenue même des Champs-Élysées, n'étaient pas assez vastes pour contenir l'immense concours d'hommes de coeur et d'hommes de nom qui se rencontraient, sans s'être concertés, au pied de ce cercueil. Chacun y apportait un tribut, un souvenir, un charme, une piété, presque une reconnaissance; pas un seul une amertume.

Elle n'avait offensé qu'un seul homme dans sa vie, et c'était pour défendre son mari. Il faut effacer ces vers de ses oeuvres, car la plus petite vengeance ne monte pas au ciel avec nous. Mais la sainte colère de l'amour est-elle une vengeance ou une vertu dans un coeur d'épouse? N'importe, effacez-les. Ce tronçon brisé d'armes politiques ne sied pas sur une tombe de poëte, encore moins sur une tombe de femme. Plaire, aimer, pardonner, ce fut toute sa vie: que ce soit aussi toute sa mémoire!

XXXVI.

Dans une lettre jointe à son testament, et qui m'est communiquée par sa soeur, il y a une prière et un reproche sorti du tombeau, auquel j'aurais été plus sensible si je l'avais mérité. «Priez, dit-elle à son exécuteur testamentaire, M. de Lamartine d'achever mon poëme de _la Madeleine_, auquel il manque des chants, et qui est celui de mes ouvrages poétiques auquel j'attache le plus de ma mémoire. J'attends cela de son souvenir pour moi. J'ai beaucoup espéré autrefois de l'amitié de M. de Lamartine. Je l'ai trouvé toujours gracieux et bon avec moi, mais jamais complètement dévoué. Cette froideur a été mon premier désillusionnement dans la vie. Quand je serai morte, il ne me refusera pas d'exaucer le dernier voeu de mon coeur.»

Hélas! la prière arrive trop tard pour être exaucée; la séve des beaux vers tarit avec le printemps, comme celle des roses. Le poëme commencé par une main, achevé par l'autre, ne serait plus qu'un lugubre concert à deux voix, dont l'une est morte et dont l'autre est éteinte. Ce poëme religieux s'achèvera par elle dans le ciel. Je n'y toucherais que pour le décorer sur la terre.

Et quant au tendre reproche qu'elle m'adresse du fond de son cercueil sur la froideur et sur la déception de mon amitié pour elle, ce reproche serait pour moi un cruel remords, si ce n'était un malentendu de nos deux existences. Dans la jeunesse, nos coeurs remplis d'autres sentiments ne pouvaient se rencontrer que dans ces inclinations d'esprit un peu tièdes qui ont la température des convenances et non la chaleur des grandes affections. Plus tard, la politique domestique de sa maison, qui n'était pas toujours la mienne, commanda quelques réserves réciproques dans notre intimité. Je la vis rarement, et comme on voit en trêve une amie d'une autre faction entre deux combats. Le respect de ma propre cause me défendait une trop grande assiduité dans son salon. Son nom se confondait avec le nom d'un homme d'idées éminent, souvent bienveillant pour moi, quelquefois hostile à mes amis.

Mais jamais mon amitié réelle, constante et tendre ne souffrit de cette réserve; et quand nous nous retrouverons dans la sphère des sentiments sans ombre et des amitiés éternelles, elle reconnaîtra qu'elle n'a laissé à personne, en quittant cette boue, une plus vive image de ses perfections dans le souvenir, une plus pure estime de son caractère dans l'esprit, un vide plus senti dans le coeur, une larme plus chaude et plus intarissable dans les yeux.

Mais reprenons l'entretien littéraire que cette larme a trop interrompu.

LAMARTINE.

ÉPILOGUE DU IIe ENTRETIEN.

Je prie ceux de mes honorables abonnés qui me permettent de voir en eux une famille d'amis, et qui m'adressent des lettres d'affection si nombreuses et si émues, de recevoir ici l'expression collective de ma reconnaissance. Je recueille leurs lettres comme des monuments de consolation dans le travail. J'y répondrai individuellement, aussitôt qu'un peu de loisir me permettra de dérober à ces heures de labeur quelques heures de plaisir. En attendant, qu'ils sachent que je les lis, et que je m'écrie souvent en les lisant, et en sentant palpiter leur âme à travers la page: IL Y A DES COEURS EN FRANCE! J'en voudrais avoir mille pour l'aimer comme elle mérite d'être aimée par ceux qu'elle aime!

Al. de LAMARTINE.

Paris, le 12 avril 1856.

IIIe ENTRETIEN.

Philosophie et littérature de l'Inde primitive.

I.

Reprenons, après cette digression de coeur, l'entretien littéraire un moment suspendu.

Le mot littérature, dans sa signification la plus universelle, comprend donc la religion, la morale, la philosophie, la législation, la politique, l'histoire, la science, l'éloquence, la poésie, c'est-à-dire tout ce qui sanctifie, tout ce qui civilise, tout ce qui enseigne, tout ce qui gouverne, tout ce qui perpétue, tout ce qui charme le genre humain.

Ce qui sanctifie l'homme tient évidemment le premier rang dans la littérature de tous les peuples.

Les plus beaux livres sont les plus saints, et les plus saints sont les plus beaux. Le sujet élève le génie; l'homme devient divin en parlant de la Divinité.

II.

Nous sommes étonnés que les philosophes, en cherchant une définition de l'homme, n'aient pas trouvé avant tout celle-ci: L'HOMME EST LE PRÊTRE DE LA CRÉATION. C'est là en effet le caractère distinctif de l'homme. Il cherche Dieu dans la nature comme le grand et éternel secret des mondes; il croit, il adore, il prie. Voilà les trois fonctions principales qui se rapportent à l'éternité; toutes les autres fonctions sont secondaires, et ne se rapportent qu'au temps.

Ces trois fonctions de l'homme PRÊTRE DE LA CRÉATION lui ont été forcément et glorieusement imposées par sa nature. Il ne dépend pas de lui de les abdiquer.

Os homini sublime dedit, _coelumque tueri_ Jussit!

Les Indiens ont dans leurs proverbes une image qui exprime pittoresquement et physiquement cette vérité: _De quelque côté que vous incliniez la torche, la flamme se redresse et monte vers le ciel_.

III.

La première pensée de l'homme lettré, au milieu de la nature ou de la société, est de chercher l'auteur de son être, pour lui porter l'hommage d'amour, de terreur, d'adoration ou de vertu qui lui est dû.

Sa seconde pensée est de le concevoir, de l'imaginer et de le définir dans les termes les plus sublimes que la force de son désir et la faiblesse de son intelligence, comparées à l'infini, puissent prêter à l'homme pour se représenter son Créateur.

Sa troisième pensée est de lui construire un acte de foi et un culte; sa quatrième pensée est de déduire de cette foi, de ce culte et de sa propre conscience, une morale ou un code du bien et du mal conforme, le plus possible, à l'idée que l'homme se fait de ce qui plaît ou de ce qui déplaît à l'Être des êtres.

C'est ce qu'on appelle la théologie, la religion, le sacerdoce, la morale, la philosophie d'un peuple:

La théologie, science de Dieu et de l'âme, la première et la dernière de toutes les sciences, celle qui commence tout, celle qui finit tout, celle qui contient tout.

Si un seul mot sacré pouvait jamais exprimer _Dieu_, et les rapports de l'homme avec _Dieu_, et les rapports de _Dieu_ avec l'homme, toutes les langues et toutes les littératures humaines mourraient sur les lèvres; elles n'auraient plus rien à dire; tout serait dit!

Les livres sacrés des grands peuples sont le dépôt de leur théologie; c'est la littérature de leur âme. Nous allons dérouler devant vous quelques pages des livres sacrés des Indes, les premiers monuments littéraires et théologiques que leur antiquité nous laisse entrevoir à travers les brumes des temps.

Mais avant nous devons dire ce que nous pensons de l'origine des théologies, des religions, des morales, des philosophies sur la terre, à ces époques antéhistoriques de l'humanité. Ce ne sont point des certitudes, ce sont des opinions. Dans ces matières sans autre solution que la foi, et où tout est livré aux conjectures, le vraisemblable est la seule approximation du vrai; quand on ne peut pas prouver, on imagine.

IV.

Les philosophes de l'Inde sont spiritualistes par excellence. Ils ne ressemblent en rien aux philosophes matérialistes du douzième siècle, ni aux philosophes terrestres de la perfectibilité indéfinie de l'homme sur ce globe. Leur Éden, comme celui des chrétiens, est dans le passé.

Il s'est formé depuis quelque temps, dans notre Europe, en Allemagne et surtout en France, une école de philosophie bien intentionnée, mais un peu trop superbe. On l'appelle la philosophie de la perfectibilité indéfinie et continue de l'humanité ici-bas. Nous sommes bien éloigné de nier la tendance organique et sainte du progrès en toute chose, cette force centrifuge de l'esprit humain. Cette force centrifuge lui imprime tout mouvement, comme la force centrifuge des planètes imprime leur rotation aux astres; mais les astres eux-mêmes ne progressent pas indéfiniment, ils tournent sur leur axe immobile et dans des orbites prescrits. Le mouvement et le progrès sont donc deux choses dans le ciel: n'en serait-il pas de même dans l'esprit humain?

Disons un mot de cette théorie à propos de la philosophie de l'Inde.

V.

Ces philosophes de la perfectibilité indéfinie et continue, à force de vouloir grandir et diviniser l'humanité dans ce qu'ils appellent l'avenir, la dégradent et l'avilissent jusqu'à la condition de la brute dans son origine et dans son passé. Si on considère l'idée qu'ils se font et qu'ils veulent nous faire de l'homme au berceau, le véritable nom de leur philosophie ne serait ni le spiritualisme, ni le déisme, ni le panthéisme, ni même le matérialisme; ce serait le _végétalisme_. Avant de nous engager dans la contemplation de la théologie primitive de l'Inde, qu'on nous permette de confesser nous-même et du même droit que ces philosophes, du droit de nos conjectures et du droit de l'histoire, une philosophie tout opposée.

Séduits par quelques analogies scientifiques encore très-douteuses qui leur montrent dans le travail souterrain des éléments qui composent ce petit globe, et dans quelques cadavres d'animaux antédiluviens, des traces d'élaboration progressive et de ce perfectionnement prétendu ou vrai dans les espèces, ces philosophes ont conclu de la matière à l'âme, et de la pierre à l'homme. Ils ont rêvé qu'à l'origine des choses et des êtres l'homme ne fut lui-même qu'une _boursouflure_ de fange échauffée par le soleil, puis douée d'un instinct qui le force au mouvement sans impulsion, puis de quelques membres rudimentaires qu'une intelligence sourde et obtuse dégageait successivement de la boue pour se créer à elle-même des organes; puis enfin de la forme humaine, se débattant encore pendant des milliers de siècles contre le limon qui résistait au mouvement, puis douée successivement de l'instinct, ce crépuscule de l'âme; de la raison, ce résumé réfléchi de l'instinct; du balbutiement, ce prélude de la parole; et enfin de toutes ces facultés merveilleuses qui font aujourd'hui de l'homme la miniature abrégée et périssable d'un Dieu.

VI.

Singulier système qui, pour appuyer une théorie de perfectibilité sans limites, commence la créature qu'elle veut anoblir par la brute; qui déshérite Dieu de son oeuvre la plus divine; qui prend pour créateur, à la place de Dieu, une pelletée de boue dans un marécage, un peu de chaleur putride dans un rayon de soleil, un peu de mouvement sans but emprunté aux vents et aux vagues, puis un instinct emprunté à une sourde puissance végétative, puis une intelligence empruntée au temps qui développe et qui détruit tout! et tout cela pour se passer de Dieu, ou pour reléguer Dieu dans l'abîme _de l'abstraction et de l'inertie!_

Mais cette fange, ce rayon, ce mouvement, cette puissance végétative, qui donc les avait créés avant que votre humanité fangeuse se dégageât de la mare immonde? Sublime imagination de larve, si elle faisait une création, un homme et un Dieu à son image!

Ombres de rêves!

Rêves pour rêves, nous aimerions mieux rêver avec les Brahmanes, ces théologiens philosophes de l'Inde primitive, ces précurseurs de la philosophie chrétienne, nous aimerions mieux rêver que le Créateur, apparemment aussi sage, aussi puissant et aussi bon alors qu'aujourd'hui, a créé dès le premier jour tout être et toute race d'êtres au degré de perfection que comporte la nature de ces êtres ou de cette race d'êtres dans l'économie divine de son plan parfait. Nous aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme fut plus doué et plus accompli dans sa jeunesse que dans sa caducité; nous aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme, encore tout chaud sorti de la main de Dieu d'où il venait de _tomber_, encore tout imprégné des rayons de son aurore, instruit par la révélation de ses instincts intellectuels, pourvu d'une science innée plus nécessaire et plus vaste, d'un langage plus expressif du vrai sens des choses, vivait dans la plénitude de vie, de beauté, de vertu, de bonheur, _Apollon de la nature_ devant lequel toute autre créature s'inclinait d'admiration et d'amour.

Nous aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme, à cette époque, doué d'une liberté mystérieuse sans laquelle il n'y aurait rien d'actif et de méritoire en lui, aurait abusé de cette liberté morale pour pécher contre son Créateur et contre sa destinée; que cette faute ou cette déchéance successive aurait eu pour conséquence une dégradation et une expiation de l'espèce humaine; que les ténèbres de l'intelligence se seraient épaissies alors sur ses yeux, en ne lui laissant entrevoir pendant longtemps que des lueurs et des mémoires confuses de son état primitif.

Nous aimerions mieux rêver, imaginer ou croire que cette même liberté qui le fit déchoir peut le faire remonter laborieusement à son apogée de créature, non plus innocente, mais pardonnée et réhabilitée; que les ténèbres, le travail, les efforts, les misères, les souffrances, la mort, sont les conditions de l'état présent de l'humanité, et la voie de cette réhabilitation dans la lumière, dans le bonheur et dans l'immortalité.

Nous rougirions surtout de rêver, d'imaginer et de croire que Dieu, comme un ouvrier impuissant et maladroit, n'a pas su créer du premier jet l'homme dans toute la plénitude de son humanité; que le Tout-Puissant a tâtonné, comme un aveugle, en pétrissant son morceau d'argile, et qu'après l'avoir ébauché dans les marais diluviens de la terre, il a chargé je ne sais quelle force occulte de l'achever, de l'animer, d'en faire un homme!... Franchement cette philosophie, qui fait un Dieu progressif, fait par là même un Dieu absurde! Nous croirions blasphémer en la partageant. Qui dit Dieu dit perfection et éternité.

VII.

Quant à la perfectibilité indéfinie et continue de l'homme, lors même que ce progrès ou cette croissance indéfinie de l'homme et de l'humanité ne serait pas démentie par le bon sens, par l'histoire, par la tradition, elle serait démentie par la nature, par l'organisation même de l'homme, et par la mesure du globe qu'il habite. L'homme divinisé, perfectionné indéfiniment, immortalisé ici-bas dans la félicité et dans la vie, est un contre-sens à tout ce que nous connaissons et à tout ce que nous constatons de la constitution physique de l'homme.