Cours familier de Littérature - Volume 01
Chapter 6
Mille bruits couraient sur son mariage; aucuns n'étaient vrais. La gloire attire les yeux, mais fait peur au sentiment; à moins d'être très-inférieur et d'accepter humblement son infériorité, ou à moins d'être très-supérieur et de ne craindre aucune éclipse, on redoute d'épouser ces grandes artistes qui introduisent la publicité dont elles rayonnent dans le ménage, qui ne veut que le demi-jour. On la trouvait trop grande pour la maison d'un époux ordinaire; on rêvait pour elle on ne sait quel sort plus grand que nature. On ne la connaissait pas. Elle ne voulait qu'un coeur; elle savait se proportionner aux plus humbles conditions de la vie commune, pourvu que l'amour, cette poésie du coeur, ne manquât pas à sa destinée.
XX.
Quoi qu'il en soit, à l'insu de sa mère et d'elle-même, quelques admiratrices de sa beauté, parmi des femmes de cour et quelques courtisans affairés d'importance, conçurent, dit-on, à cette époque l'idée intéressée de lui faire épouser clandestinement le comte d'Artois, qui fut depuis Charles X.
Ce prince avait eu occasion de voir et d'entendre la jeune fille dans les salons des Tuileries, chez une des femmes de la cour logée au palais; il avait exprimé pour elle une admiration qu'on pouvait prendre pour de l'amour.
On savait qu'il ne voulait pas se remarier d'un mariage authentique, par des délicatesses de famille et de dynastie; mais on pensait que sensible encore, comme il l'avait toujours été, aux charmes d'une société de femmes, et trop pieux pour avoir une favorite, il serait heureux de trouver, dans un mariage consacré par la religion et avoué par l'usage des cours, une compagne des jours de sa maturité.
L'admiration qu'il avait témoignée pour la belle inspirée devant ses courtisans fut prise par eux pour une inclination naissante. Ils s'étudièrent à la nourrir. Il s'agissait de contrebalancer par un empire de femme, exercé sur le coeur de l'héritier de la couronne, l'empire occulte exercé par une autre femme sur le coeur du roi.
Des intelligences dans les affections des princes sont des influences dans leurs conseils; la politique, sous les apparences de l'amour, assiége même l'oreiller des rois. Une _Diane de Poitiers_ légitime, ou une _madame de Maintenon_ jeune et séduisante, parurent une nécessité de situation au parti royaliste. Ce parti ne pouvait pas choisir une personne plus accomplie pour l'un ou l'autre de ces rôles: Diane de Poitiers n'était pas plus belle, madame de Maintenon pas plus supérieure; mais la jeune fille à qui on destinait leur rôle avait l'innocence qui manquait à l'une, la franchise qui manquait à l'autre.
XXI.
On s'étudia, dans cette idée, à multiplier pour le comte d'Artois les rencontres avec la jeune personne qu'il paraissait regarder avec une prédilection toute paternelle. Moins Delphine était confidente de ce plan de cour, plus la séduction était vraisemblable: la plus sûre des coquetteries, c'est l'innocence.
Tout semblait conspirer au succès du plan des courtisans, lorsque enfin le comte d'Artois, ému en apparence de tant de charmes, parut n'éprouver d'autre embarras que celui de déclarer sa tendresse. Ils vinrent en aide à sa timidité; ils lui parlèrent d'un mariage qui concilierait, dans une demi-publicité, sa religion, sa délicatesse de père et de roi futur; ils lui désignèrent la personne pour laquelle des yeux intelligents avaient deviné son attrait; ils lui en firent un éloge qu'ils supposaient déjà gravé en traits plus profonds dans son coeur.
Le comte d'Artois les écouta sans surprise, accoutumé qu'il était par eux à ces sortes de provocations à un mariage d'inclination et de félicité domestique. Mais, comme toujours, ces complaisants s'étaient trompés: le comte d'Artois avait juré au lit de mort de madame de Polastron, son dernier attachement, que nulle autre femme ne la remplacerait jamais dans son coeur, et qu'il allait donner ce coeur à Dieu seul. Il resta religieusement fidèle à ce serment. Il évita même de revoir trop souvent la belle personne pour laquelle on lui avait prêté d'autres sentiments que ceux de l'admiration. Delphine ne connut jamais cette conspiration de cour, fondée sur ses charmes. Elle était trop fière pour consentir à servir d'amorce, même au coeur d'un roi.
XXII.
Je revins, peu de temps après cette conjuration de cour, à Paris. J'y revis Delphine et sa mère. Rien ne ressemblait plus alors au poétique encadrement de l'apparition de Terni; la scène avait changé, mais non la personne; les années l'avaient embellie encore. La mère et la fille logeaient à cette époque dans un petit entresol humide et bas de la rue Gaillon, carrefour de rues qui vont des Tuileries au boulevard, pleines de bruit, de mouvement et de boue. Tout attestait dans cette résidence la médiocrité de fortune de la pauvre mère.
Deux chambres basses où l'on montait par un escalier de bois, des meubles rares et éraillés, restes de l'antique opulence, quelques livres sur des tablettes suspendues à côté de la cheminée, une table où les vers de la fille et les romans de la mère, corrigés pour l'impression, révélaient assez les travaux assidus des deux femmes; au fond de l'appartement, un petit cabinet de travail où Delphine se retirait du bruit pour écouter l'inspiration, voilà tout. Ce boudoir ouvrait sur une terrasse de douze pas de circuit, sur laquelle deux ou trois pots de fleurs souffrantes de leur asphyxie recevaient à midi un rayon de soleil entre deux toits, et où les moineaux d'une écurie voisine piétinaient dans l'eau de pluie. Ah! qu'il y avait loin de là aux arcs-en-ciel flottants dans l'atmosphère rose de la cascade du Vellino, et aux collines tapissées de lauriers de cette _Tempé_ de l'Italie!
XXIII.
Eh bien! malgré cette médiocrité d'existence de ces deux femmes, les plus beaux noms de France et d'Europe se pressaient dans cet entresol. On y rencontrait depuis madame Récamier jusqu'aux Montmorency et aux Chateaubriand. C'est la vertu de Paris de courir à la beauté, à la gloire, à l'agrément, plus qu'à la richesse et à la puissance. L'air y est cordial, c'est le coeur seul qui y règle l'étiquette. On ne pouvait s'empêcher de penser, en contemplant et en écoutant Delphine, à cette _Vittoria Colonna_, qui fut la noble et chaste Aspasie de Rome moderne, la passion platonique de Michel-Ange, le modèle des Vierges de Raphaël, pendant qu'elle était, par ses propres poésies, la rivale heureuse de Pétrarque!
Je fus reçu avec accueil par la mère et la fille, comme un ami qu'on aurait éprouvé vingt ans. Nous nous étions vus dans une heure d'émotion où les minutes comptent pour des années. Avoir jeté ensemble en face d'une sublime nature le cri de l'enthousiasme, c'est se connaître et s'aimer comme si on avait passé la vie à s'étudier. Il y a des amitiés foudroyantes qui fondent les âmes d'un seul éclair; telle était la nôtre depuis _Terni_.
Je venais assidûment les visiter dans la matinée.
Depuis quelques semaines j'y voyais souvent debout, derrière le fauteuil de Delphine, un jeune homme de petite taille et de charmante figure, qui semblait à peine sortir de l'adolescence. Il parlait peu, on ne le nommait pas; il paraissait vivre dans une intime familiarité avec les deux dames, comme un frère ou un parent arrivé de quelque voyage lointain, et qui reprenait naturellement sa place dans la maison.
Ce jeune homme avait les yeux sans cesse attachés sur Delphine; il lui parlait bas; elle détournait négligemment son beau visage pour lui répondre, ou pour lui sourire par-dessus le dossier de sa chaise.
Je demandai à sa mère quel était ce jeune inconnu, dont la physionomie forte et fine inspirait une attention et une curiosité involontaires. La mère me répondit que c'était M. Émile de Girardin; elle me raconta son histoire; elle me consulta sur de vagues idées de mariage. Je lui dis que le jeune homme avait une de ces physionomies qui percent les ténèbres et qui domptent les hasards, et que dans le pays de l'intelligence la plus riche dot était la jeunesse, l'amour et le talent.
Peu de temps après, j'étais retourné à mon poste, à l'étranger; j'appris, hors de France, que la charmante apparition de la cascade était devenue madame Émile de Girardin.
XXIV.
En feuilletant les pages de ses poésies, on lit celles de son coeur. Beaucoup de ces pages pourraient être signées par les premiers noms de la poésie française. Son invocation à la Croix, au début du neuvième chant de son épopée de Madeleine, a l'accent racinien.
Ô martyre divin, supplice rédempteur, Sceptre du Tout-Puissant, Arbre dominateur Dont Dieu même jeta la racine féconde; Étendard glorieux qui gouverne le monde, Symbole consolant, Croix sainte! noble don, Garant universel du céleste pardon! Ton signe révéré, gage de délivrance, Prodigue à tous les maux des trésors d'espérance: La crainte et le bonheur t'invoquent tour à tour. Le soir, du pèlerin tu guides le retour..... Le crime, en ses remords, vient t'arroser de pleurs, Et la vierge au front pur te couronne de fleurs. Tu consoles les rois quand leur trône succombe, Et du pauvre oublié tu protéges la tombe! Ah! puissent tes bienfaits s'étendre jusqu'à moi!
* * * * *
Fais que dans mes récits, déguisant leur faiblesse, La parole de Dieu conserve sa noblesse! Pour raconter la mort qui sauva l'univers, Fais que l'Esprit divin se révèle en mes vers, Et que, douant ma voix de force et d'harmonie, L'ardente piété me serve de génie!
* * * * *
Les premiers vers de la _Vision_ sont du même accent: La jeune fille, au coeur héroïque, est visitée en songe par l'apparition de Jeanne d'Arc.
Sous les verts peupliers qui bordent nos prairies, Hier j'avais porté mes vagues rêveries; J'écoutais l'onde fuir à travers les roseaux, Et debout, effeuillant le saule du rivage, J'attachais mes regards sur le cristal des eaux, Qui, du ciel étoilé réfléchissant l'image, La nuit sur le vallon répandait sa fraîcheur; Et les vapeurs du lac dont j'étais entourée, D'un nuage céleste égalant la blancheur, Semblaient unir la terre à la voûte azurée.
Mais soudain quel prestige a troublé mes esprits!... Le lac s'est éclairé d'une flamme inconnue; Tremblante, je m'approche, et mes regards surpris Dans l'eau qui la répète ont vu s'ouvrir la nue! Sur un nuage d'or une femme apparaît... Son sein était couvert d'une robe éclatante; Du bandeau virginal sa tête se parait, Et son bras agitait la bannière flottante. Sur son front, dégagé du panache vainqueur, Des lauriers lumineux formaient une auréole. Alors un saint effroi venant saisir mon coeur, À genoux j'écoutai sa divine parole. «Lève-toi, me dit-elle, et reconnais en moi La vierge des combats, le sauveur de son roi; Celle qui déserta sa tranquille chaumière Pour suivre de l'honneur le périlleux chemin; Celle qui délivra la France prisonnière, Et qui porte encor dans sa main Et sa houlette et sa bannière.»
* * * * *
Elle dit, et bientôt, du nuage voilée, L'héroïne s'enfuit sur la route étoilée. Je restai seule, en proie à mes nouveaux transports; Un céleste pouvoir secondait mes efforts; Le Seigneur m'inspirait; sa divine lumière Embrasait de ses feux mon âme tout entière, Et déjà l'avenir était changé pour moi. Mes yeux entrevoyaient la gloire sans effroi; D'un orgueil inconnu je me sentais saisie. «Guide-moi, m'écriai-je, ô toi qui m'as choisie, Protége de mon coeur la pure ambition! Je jure d'accomplir ta sainte mission; Elle aura tous mes voeux, cette France adorée! À chanter ses destins ma vie est consacrée; Dussé-je être pour elle immolée à mon tour, Fière d'un si beau sort, dussé-je voir un jour Contre mes vers pieux s'armer la calomnie; Dût, comme tes hauts faits, ma gloire être punie, Je chanterais encor sur mon brûlant tombeau! Oui, de la vérité rallumant le flambeau, J'enflammerai les coeurs de mon noble délire; On verra l'imposteur trembler devant ma lyre; L'opprimé, qu'oubliait la justice des lois, Viendra me réclamer pour défendre ses droits; Le héros, me cherchant au jour de sa victoire, Si je ne l'ai chanté doutera de sa gloire; Les autels retiendront mes cantiques sacrés, Et fiers, après ma mort, de mes chants inspirés, Les Français, me pleurant comme une soeur chérie, M'appelleront un jour Muse de la patrie!»
Il est difficile à une femme de chanter, en vers plus sobres, plus nerveux et plus virils, l'_Exegi monumentum_ de son sexe.
XXV.
Le retour dans la patrie, après le voyage en Italie où je l'avais rencontrée, n'est pas exprimé avec moins de simplicité et de grandeur:
* * * * *
Que j'aime ces vallons où serpente l'Isère! Pourtant je les ai vus ces rivages si beaux, Où le Tibre immortel coule entre des tombeaux! J'admirai de ses bords la superbe misère; Mais les flots sablonneux de ce fleuve agité, De nos fleuves riants n'ont pas la pureté. Ce torrent qu'à ses pieds l'Apennin voit descendre, Et que Rome adora dans ses temps fabuleux, Semble, dans son cours orgueilleux, Des empires détruits rouler toujours la cendre.
* * * * *
Voilà le poëte; la femme reparaît à la fin du chant:
J'ai besoin, pour chanter, du ciel de la patrie: C'est là qu'il faut aimer, c'est là qu'il faut mourir. Hélas! si le malheur finit mes jours loin d'elle, Qu'on ne m'accuse pas d'une mort infidèle: Jure de ramener dans notre humble vallon Et ma harpe muette et ma cendre exilée! Ah! sous les peupliers de notre sombre allée, Une croix, des fleurs et mon nom Charmeraient plus mon ombre consolée Qu'un magnifique mausolée Sous les marbres du Panthéon.
XXVI.
La tragédie de _Judith_, celle de _Cléopâtre_, élevèrent son style poétique au-dessus de l'élégie, à la hauteur de la scène antique. Des vers tels que ceux-ci dans sa _Cléopâtre_ ont le grandiose d'une scène de Racine. L'âge et l'étude avaient affermi sa main. Qu'on en juge par le tableau de l'Égypte que fait Cléopâtre à sa confidente Iras, dans l'ennui de l'attente d'Antoine.
CLÉOPÂTRE.
Iras doute des dieux, mais non de sa puissance. Il reviendra par mer. Un messager romain A dû le rencontrer dès hier en chemin. Deux vaisseaux de César l'attendent dans la rade. Peut-être il a voulu passer par l'Heptastade, Afin de recevoir les envoyés au port... Mais que lui veut César? Dieux! s'ils étaient d'accord! Pour chasser de ses mers l'héritier de Pompée, Et reprendre sur lui la Sicile usurpée, Il a besoin d'Antoine... il presse son retour. Rome, qui me connaît, a peur de son amour... J'ai hâte de le voir... Oh! comme l'heure est lente! Et que cette chaleur sans air est accablante! Pas un nuage frais dans ce ciel toujours pur, Pas une larme d'eau dans l'implacable azur! Ce ciel n'a point d'hiver, de printemps, ni d'automne; Rien ne vient altérer sa splendeur monotone... Toujours ce soleil rouge à l'horizon désert, Comme un grand oeil sanglant sur vous toujours ouvert. De ce constant éclat l'esprit rêveur s'ennuie; Et moi, pour voir tomber une goutte de pluie, Iras, je donnerais ces perles, ce bandeau... Ah! la vie en Égypte est un pesant fardeau. Va, ce riche pays, à tant de droits célèbre, Est pour moi, jeune reine, un royaume funèbre... On vante ses palais, ses monuments si beaux; Mais les plus merveilleux ne sont que des tombeaux. Si l'on marche, l'on sent, sous la terre endormies, Des générations d'immobiles momies. On dirait un pays de meurtre et de remords: Le travail des vivants, c'est d'embaumer les morts. Partout dans la chaudière un corps qui se consume; Partout l'âcre parfum du naphte et du bitume; Partout l'orgueil humain, follement excité, Luttant dans sa misère avec l'éternité... Des peuples disparus qu'importent ces vestiges? Art monstrueux, je hais tes vains et faux prodiges. Tout dans ce pays, tout est odieux pour moi; Tout, jusqu'à ses beautés, m'inspire de l'effroi; Jusqu'à son fleuve illustre, énigme dans sa course, Dont, depuis trois mille ans, on cherche en vain la source. Son bonheur même a l'air d'une calamité; Car le sombre secret de sa fertilité N'est pas le don du sol, l'heureux bienfait d'un astre: Cette fécondité naît encor d'un désastre. Il faut, pour qu'il obtienne un éclat passager, Que son fleuve orgueilleux daigne le ravager. Il perdrait tout, sa gloire et sa fortune étrange, Si ce fleuve, un seul jour, lui refusait sa fange. Oh! c'est triste pour moi d'avoir devant les yeux Toujours ce fleuve morne aux flots silencieux, Et, regardant monter cette onde sans rivages, De mettre mon espoir en d'éternels ravages.
XXVII.
Le monologue d'Antoine après la bataille d'Actium a des accents de Corneille.
Actium!... Actium! depuis ce jour je pleure... Implacable destin!... rends-moi, rends-moi cette heure. Ce moment ne peut-il jamais être effacé?... Ne pouvons-nous jamais rien reprendre au passé?... Je donnerais ma vie et mes trente ans de gloire Pour arracher ce jour aux pages de l'histoire! La gloire, c'était là mon rêve le plus beau, La gloire qui fait vivre au delà du tombeau. Être pour l'avenir un immortel exemple, Avoir dans son pays une colonne, un temple, C'était là mon orgueil... et j'étais parvenu À gravir dans la gloire un sommet inconnu. Tout jeune, je faisais admirer mon courage; Comme un vaillant aiglon, j'aspirais à l'orage... Ma mère (il m'en souvient, j'étais encore enfant) Me contait les exploits d'Hercule triomphant... Au superbe récit de cette noble vie, Mes yeux brillaient d'orgueil, d'espérance et d'envie; Et ma mère joyeuse, en me tendant les bras, Disait: «C'est ton aïeul, et tu l'égaleras.» Et moi, j'entrevoyais une sublime tâche!... Qui t'aurait dit alors que tu couvais un lâche, Et que ce fils, objet d'un orgueilleux amour, Dans un combat fameux devait s'enfuir un jour?... Il est heureux pour toi de dormir dans la tombe!... Mais pour grandir Octave, il faut bien que je tombe!... Ma lâcheté d'un jour fait sa valeur à lui; Et s'il a triomphé, c'est parce que j'ai fui. Ô Cicéron! jamais ta haineuse invective Ne descendit si bas que l'opprobre où j'arrive. Tu m'accusais d'orgueil, de rêve ambitieux, D'infâmes cruautés, de vols audacieux, D'attentats qui souillaient la majesté romaine. Jouis!... J'ai dépassé les désirs de ta haine! Triomphe dans ma honte, implacable orateur: C'est moi qui me suis fait mon propre accusateur!...
* * * * *
XXVIII.
La force dans la tragédie, une finesse féminine dans la comédie, se révélaient à chacun de ses nouveaux ouvrages. Mais son véritable triomphe était la conversation. Son génie était un de ces génies qu'il faut lire sur la physionomie, dans les yeux et dans le son de voix de l'auteur. Leur meilleur ouvrage, c'est eux-mêmes. Il n'y a pas d'édition de leur esprit qui vaille une soirée passée au coin de leur feu. Hélas! nous ne nous y assoirons plus! De tous ces familiers, ou aimables ou célèbres, que nous y avons aimés, admirés ou entrevus, elle était le lien: le lien brisé, le faisceau s'est dispersé.
XXIX.
Il se passa de longues années avant que j'eusse l'occasion de la revoir; elle avait rempli ces années de bonheur, de vers et de célébrité: des volumes de poésie, des romans de caractère, des articles de critique de moeurs qui rappelaient _Addison_ ou _Sterne_; des tragédies bibliques, où le souvenir d'_Esther_ et d'_Athalie_ lui avait rendu quelque retentissement lointain de la déclamation de Racine; des comédies, où la main d'une femme adoucissait l'inoffensive malice de l'intention; enfin des _Lettres parisiennes_, son chef-d'oeuvre en prose, véritables pages du _Spectateur anglais_, retrouvées avec toute leur originalité sur un autre sol: tout cela avait consacré en quelques années le nom du poëte et de l'écrivain. Sa jeunesse avait mûri sans rien perdre de sa fraîcheur; et de plus, par une exception que méritait son caractère, en acquérant beaucoup d'éclat, elle n'avait pas perdu une amitié.
Telle on la retrouve après la révolution de 1830.
Cette révolution troubla sa vie comme elle avait troublé le monde. La jeune femme poëte sentit dans son bonheur obscur le contre-coup de la chute des rois. Tout se tient dans ce triste monde; le nid d'hirondelle est entraîné dans la chute des palais.
M. de Girardin avait créé un grand organe politique, _la Presse_, puissance d'opinion qui comptait avec les puissances de fait. Mais en même temps qu'il est une puissance, un journal est un tourbillon autour duquel se groupent et s'entre-choquent les ambitions, les passions, les haines et les envies de tout un siècle. La plus affreuse mêlée de sang sur un champ de bataille n'approche pas de cette hideuse mêlée d'encre qui tache les combattants des partis divers dans ces ateliers de la politique. Les noms s'y pulvérisent dans le choc des idées ou des systèmes. Le nom même d'une femme peut être, comme ceux de madame de Staël ou de madame Roland, entraîné sous l'engrenage, et profané jusqu'à l'insulte ou jusqu'à l'échafaud.
Madame de Girardin seule fut préservée de ces éclaboussures des passions par la douce impartialité de son coeur; elle ne se mêla jamais au combat, pour rester toujours chère aux vainqueurs, secourable aux vaincus. Les hommes les plus opposés à la politique de son journal recherchaient le charme de son salon. C'était un de ces territoires qu'on neutralise pendant la guerre entre deux armées, pour traiter de la paix et de l'amitié future après les hostilités.
Quant à elle, elle se réfugia de plus en plus dans les lettres, pour mieux constater son _alibi_ dans les blessures que les différents partis se faisaient à deux pas d'elle; aussi ne la rendit-on jamais responsable des amertumes que la plume des écrivains politiques répand dans le coeur des hommes du parti contraire. Elle savait quelquefois s'irriter, jamais haïr.
XXX.
Cet asile, qu'elle s'était réservé dans son talent poétique, profitait tous les jours davantage à ce talent. Quelque temps avant la révolution de 1848, elle s'éloigna de Paris au premier murmure de la tempête qui couvait dans les âmes. Elle vint passer une fin d'été dans ma solitude au milieu des bruyères de Saint-Point. Elle écrivait alors avec une verve virile sa belle tragédie de _Cléopâtre_, dont le style a la solidité et le poli du marbre. Je n'oublierai jamais l'inspiration de son visage et l'émotion de sa voix quand elle nous lisait, le jour, ce qu'elle avait composé la nuit. C'était ordinairement le matin, à l'ombre d'un toit de mousse qui couvre un pan du verger en pente, d'où le regard plane sur une vallée de _Tempé_, en face de sombres montagnes; rien n'y troublait le silence, si ce n'est le sourd murmure du ruisseau sous les saules, des bourdonnements d'abeilles dans les sainfoins, et quelques gazouillements de linottes importunes sur les arbres. Ses beaux vers faisaient taire en nous tous ces bruits du dehors; les insectes cessaient de bourdonner près de la ruche; son visage, encadré de chèvrefeuille et de vigne vierge, respirait plus de poésie encore que ses vers. Ce furent ses derniers jours de calme; ce furent aussi les miens. Quelques mois après, nous étions en pleine rue, opérant cette grande évocation de la raison publique, et ce grand sauvetage d'une nation après ce grand naufrage d'un gouvernement.
XXXI.
Madame de Girardin était trop Romaine de coeur pour ne pas accepter la république, au moins comme une nécessité de l'occasion ou comme une épreuve du courage. La république seule avait un retentissement d'antiquité. La république à ses yeux, c'était la poésie des événements.