Cours familier de Littérature - Volume 01

Chapter 5

Chapter 53,829 wordsPublic domain

Il y a environ deux petites heures de chemin de la ville de Terni au sommet du plateau. La route, en quittant Terni, s'enfonce en serpentant sous des voûtes d'arbres aquatiques, tout dégouttants de l'éternelle rosée de la chute. Ce chemin traverse, sur des ponts romains à demi écroulés et verdis de mousse humide, trois ou quatre branches du fleuve. Les vagues fuient encore avec la rapidité et le sifflement de la flèche, toutes frémissantes de l'impulsion qu'elles ont reçue en tombant de si haut; elles rejettent à droite et à gauche, sur les prairies, les larges flocons d'écume qui les blanchissent encore, pour aller s'enfoncer en tournoyant sur elles-mêmes dans la sombre vallée de _Narni_, où elles se rassemblent sous les arches brisées du _pont d'Auguste_.

V.

Après qu'on a traversé ainsi les prairies qui bordent le fleuve, on s'élève insensiblement pendant une heure, par un chemin en corniche, sur les flancs mouillés, suants et ombreux de la montagne. À mesure qu'on monte, le mugissement du Vellino devient plus imposant. L'ombre accroît la terreur. Le flanc de la montagne tourné au couchant ne voit le soleil que plus tard; cette pente ruisselle, à ces heures de la matinée, de fraîcheur et de rosée; ce n'est qu'aux extrémités des coudes et des caps élevés, formés par les sinuosités de la rampe, qu'on aperçoit à sa gauche les vagues éclairées du fleuve roulant dans la vallée à travers les brumes roses, les scintillations et les éblouissements du soleil levant. Vapeurs des eaux, verdure des prairies, noirceurs des sapins, pâleur des peupliers, aspérités marbrées des rochers, rubans bleuâtres des langues de la cascade qui s'entrecoupent, groupes d'îles enfouies sous l'ombre portée des caroubiers, splendeur du ciel qui contraste en haut avec les ténèbres d'en bas, rayons de soleil qui semblent jaillir de la gueule du fleuve avec ses nappes, bruit croissant de l'air, vent des eaux et tremblement souterrain du sol à mesure qu'on s'élève, tels sont les préludes du spectacle auquel on vient assister d'en haut.

On ne peut s'empêcher de se rappeler, en approchant, les noms de tous les grands poëtes et de tous les grands peintres qui sont venus avant nous frissonner d'horreur et d'admiration à ce même site, depuis _Horace_ et _Claude Lorrain_, jusqu'à lord _Byron_. Terni est le pèlerinage du génie; le poëte y laisse en _ex-voto_ des vers sublimes, et il en rapporte une impression des puissances et des grâces de la nature, qui gronde aussi éternellement dans son âme que le Vellino gronde dans son abîme. J'avoue que j'étais ivre seulement de bruit avant d'avoir aperçu le précipice.

VI.

La calèche s'arrêta au sommet du plateau dans un chemin creux, auprès de deux ou trois pauvres chaumières; les enfants et les chèvres de ces chaumières jouaient au soleil au bord d'un fleuve encaissé et profond, qui coupait la prairie avec un calme et un silence perfides: c'était le Vellino.

On eût dit que la terreur du précipice qu'il allait franchir l'étonnait lui-même, le suspendait et le faisait presque refluer en arrière, tant son onde verdâtre, huileuse et profonde paraissait s'attacher aux parois de son lit, et se voiler d'arbres et de roseaux penchés sur son cours.

Le bruit seul des eaux croulantes nous conduisit de bouquets d'arbres en bouquets d'arbres, qui nous cachaient la chute et la vallée, jusqu'à un promontoire avancé sur le vide, comme un cap démesurément élevé sur l'Océan.

VII.

À l'extrémité de ce cap coupé à pic, une étroite pelouse bordée d'un parapet de pierres sèches pour retenir ceux que le vertige emporterait avec le fleuve, comme le tourbillon emporte la feuille, servait d'amphithéâtre à cet écroulement éternel des eaux.

Nous n'essayerons pas de le décrire. Il n'y a pas de langue humaine à la mesure de ces sensations produites par ces jeux de la toute-puissance divine: la masse d'un fleuve à qui son lit manque tout à coup; la profondeur incommensurable de l'abîme qui l'engloutit; la pulvérisation en écume par la seule résistance de l'air qu'il écrase en tombant; la nappe transformée à vue en vapeurs qui se dispersent au vent de leur propre volatilisation, et qui fuient aux quatre coins du ciel comme une volée d'oiseaux gigantesques, ou qui se cramponnent aux flancs perpendiculaires de la montagne, comme des Titans précipités cherchant à se retenir aux corniches du firmament; les transparences vertes ou azurées des langues d'eau que la rapidité, l'impulsion et le poids du fleuve arqué en pont sur l'abîme, au moment où elles rencontrent tout à coup le vide, semblent cristalliser; la lumière du soleil levant qui les transperce, et qui s'y fond en mille éclaboussures avec tous les éblouissements du prisme; le choc en bas, le bruit en haut, l'orage éternel, la transe sublime qui serre le coeur, et qui ne trouve pas même un cri pour répondre à ce foudroiement de l'esprit. Cette scène n'a pas de mots, mais elle a des évanouissements, des vertiges, des tourbillons, des frissons et des pâleurs pour langage; l'homme précipité avec le fleuve est pulvérisé avant lui, en tombant en idée dans cet enfer des eaux! (Expression de lord Byron à la même place.)

VIII.

Et si l'on ajoute à ce spectacle de la cascade de Terni ce grand jour, cette sérénité d'un ciel d'Italie, ces teintes marbrées du rocher, cette atmosphère cristalline, cette douce tiédeur de l'air tournoyant, qui vous baigne voluptueusement de l'haleine des eaux, choses qui manquent toujours aux cascades des Alpes et même du Niagara; si l'on considère qu'au lieu de se passer dans les gouffres ténébreux de précipices qui bornent la vue et qui l'attristent, la scène se passe en plein espace, en pleine lumière, en face d'un horizon sans bornes, d'un firmament limpide d'où le Créateur semble assister, derrière le cristal infini du ciel, à ce jeu des éléments en fureur, on n'aura plus seulement la sensation d'une catastrophe des eaux, mais celle d'une fête de la nature, à laquelle Dieu permet à l'homme d'assister en l'adorant.

IX.

Tels étaient la scène et l'amphithéâtre où je rencontrai pour la première fois celle qui fut plus tard madame Émile de Girardin.

Je m'avançai, sans être aperçu, un peu au-dessus de la petite pelouse où elle s'appuyait sur le parapet de rochers pour contempler la chute. J'eus ainsi le loisir, après avoir lentement mesuré la cascade, de reporter mes regards sur la belle jeune fille qui s'enivrait du tonnerre, du vertige et du suicide des eaux. Un peintre n'aurait pas choisi pour la peindre une attitude, une expression et un jour plus conforme à sa grandiose beauté.

Elle était à demi assise sur un tronc d'arbre que les enfants des chaumières voisines avaient roulé là pour les étrangers; son bras, admirable de forme et de blancheur, était accoudé sur le parapet. Il soutenait sa tête pensive; sa main gauche, comme alanguie par l'excès des sensations, tenait un petit bouquet de pervenche et de fleurs des eaux noué par un fil, que les enfants lui avaient sans doute cueilli, et qui traînait, au bout de ses doigts distraits, dans l'herbe humide.

Sa taille élevée et souple se devinait dans la nonchalance de sa pose; ses cheveux abondants, soyeux, d'un blond sévère, ondoyaient au souffle tempétueux des eaux, comme ceux des Sibylles que l'extase dénoue; son sein gonflé d'impression soulevait fortement sa robe; ses yeux, de la même teinte que ses cheveux, se noyaient dans l'espace. Soit gouttes de vapeur condensée sur ses longs cils noirs, soit larmes de l'esprit montées aux yeux par l'excès de l'émotion d'artiste, quelques gouttes de cette pluie de l'âme brillaient et tombaient aux bords de ses paupières sur la cascade sans qu'elle les sentît couler, en sorte que le Vellino roulait à la mer, avec ses ondes, une goutte chaude et virginale du coeur d'une jeune fille de Paris: larmes sans amertume qui baignent les joues, mais qui ne sont pas des pleurs!

X.

Son profil légèrement aquilin était semblable à celui des femmes des _Abruzzes_; elle les rappelait aussi par l'énergie de sa structure et par la gracieuse cambrure du cou. Ce profil se dessinait en lumière sur le bleu du ciel et sur le vert des eaux; la fierté y luttait dans un admirable équilibre avec la sensibilité; le front était mâle, la bouche féminine; cette bouche portait, sur des lèvres très-mobiles, l'impression de la mélancolie. Les joues pâlies par l'émotion du spectacle, et un peu déprimées par la précocité de la pensée, avaient la jeunesse mais non la plénitude du printemps: c'est le caractère de cette figure, qui attachait le plus le regard en attendrissant l'intérêt pour elle. Plus fraîche, elle aurait été trop éblouissante. La teinte du marbre sied seule aux belles statues vivantes comme aux statues mortes. Il faut sentir l'âme, la passion ou la douleur à travers la peau. L'âme, la passion, la piété, l'enthousiasme et la douleur sont pâles.

XI.

Elle se leva enfin au bruit de mes pas.

Je saluai la mère, qui me présenta à sa fille. Le son de sa voix complétait son charme: c'était le timbre de l'inspiration. Son entretien avait la soudaineté, l'émotion, l'accent des poëtes, avec la bienséance de la jeune fille; elle n'avait, à mon goût, qu'une imperfection, elle riait trop; hélas!... beau défaut de la jeunesse qui ignore la destinée; à cela près, elle était accomplie. Sa tête et le port de sa tête rappelaient trait pour trait en femme celle de l'Apollon du Belvédère en homme; on voyait que sa mère, en la portant dans ses flancs, avait trop regardé les dieux de marbre.

La Sibylle a un temple admirable situé au-dessus de la cascade de Tivoli; s'il y avait eu un de ces temples au-dessus de la chute de Terni, on n'aurait pas pu y rêver une Sibylle plus inspirée que cette jeune fille.

* * * * *

XII.

Nous revînmes ensemble à Terni; nous nous y séparâmes le soir, elle pour aller à Rome, moi pour retourner à Florence. Elle m'avait laissé une gracieuse et sublime impression. C'était de la poésie, mais point d'amour, comme on a voulu plus tard interpréter en passion mon attachement pour elle. Je l'ai aimée jusqu'au tombeau sans jamais songer qu'elle était femme: je l'avais vue déesse à Terni!

Cette première impression me resta toujours; elle était pour moi sur un piédestal, isolée dans son génie; je la regardais d'en bas, il faut regarder d'en haut ce qu'on aime.

Cette charmante apparition de Terni avait alors à peu près dix-huit ans; elle était fille de madame Sophie Gay, femme supérieure très-méconnue.

Madame Sophie Gay était contemporaine de ces quatre ou cinq femmes de beauté mémorable et de célébrité historique qui apparurent à Paris après le 9 thermidor, comme des fleurs éblouissantes prodiguées toutes à la fois, la même année, par la nature pour recouvrir le sol ensanglanté par l'échafaud. Madame Tallien, madame de Beauharnais, madame Récamier, madame Gay, étaient de belles idoles grecques qui firent un moment, sous le Directoire, rêver Athènes au peuple de Paris. Elles furent le noeud entre la liberté épurée de sang et la gloire militaire pure encore de despotisme; un sourire fugitif, mais ravissant, de la France entre deux larmes.

XIII.

Madame Gay, aussi étincelante au moins d'esprit que sa fille, bonne, tendre, généreuse, héroïque de passion et de courage, fidèle à ses amis jusque sous la hache, coeur d'honnête homme dans la poitrine d'une femme d'un temps corrompu, n'avait qu'un défaut. Ce défaut était un excès de nature qui lui faisait négliger quelquefois cette hypocrisie de délicatesse qu'on appelle bienséance. Elle avait conservé la franchise tragique d'idées, d'attitude et d'accent de cet interrègne de la société appelé la Terreur en France. Elle semblait défier la bienséance comme elle avait défié l'échafaud. Ce temps de cataclysme où elle avait vécu seyait à son caractère; elle était Romaine plus que Française.

Son âme, chargée de premiers mouvements, était pleine d'explosion; dans les éruptions de son coeur elle brisait tout, elle _faisait scène_, elle choquait les scrupules; elle scandalisait les pusillanimités de salon: c'était son seul tort; mais ce tort était racheté par tant de vigueur de sentiment et par tant d'élégance de conversation, qu'on lui pardonnait tout, et qu'on finissait par aimer en elle jusqu'à ses défauts.

XIV.

Elle adorait sa fille, en qui elle se voyait renaître. Frappée des dispositions précoces de cette enfant pour la poésie, elle l'avait cultivée comme on cultive une dernière espérance de célébrité domestique, quand on a soi-même le goût de la gloire et qu'on vieillit sans l'avoir pleinement savourée.

Cette gloire posthume et désintéressée, goûtée dans la personne de son enfant, est peut-être la plus touchante de toutes les faiblesses. La vanité s'y confond avec la tendresse, la maternité y sanctifie la vanité.

Madame Gay s'était faite elle-même le piédestal de sa fille; on la raillait de son empressement à la produire et à faire admirer ses perfections: mais qu'y a-t-il de plus innocent et de plus désintéressé que de vouloir faire éclater aux yeux du monde le prodige qu'une mère a trouvé dans le berceau de son propre enfant?

Les autres filles de madame Gay, aussi charmantes et aussi spirituelles que la dernière, étaient déjà mariées; elles n'animaient plus de leur présence son foyer désert; tout revivait pour elle dans sa Delphine. On connaît la prédilection des mères pour les derniers venus à la vie. Ils semblent avoir plus besoin que les autres du coeur maternel; les _Benjamins_ sont une vieille histoire, ils sont aussi vrais dans la civilisation qu'au désert.

De plus, madame Gay, après avoir possédé une opulente fortune, était tombée dans une médiocrité d'existence qu'elle ne soutenait que par le travail littéraire, souvent si mal rémunéré; elle craignait la pauvreté après elle pour cette enfant: elle pouvait penser que le double talent de la mère et de la fille, et leur double travail, apporteraient un peu plus d'aisance à la maison, que sa fille se ferait avec ses vers une propre dot de sa gloire. Dieu lisait tout cela comme je l'ai lu moi-même dans le coeur de cette excellente mère, mais le monde cherche à voir les vertus même du mauvais côté.

XV.

Cependant l'enfant se développait dans la société des femmes et des hommes les plus illustres, amis de sa mère, et entre autres de M. de Chateaubriand et de madame de Staël; elle dépassait en charmes et en talent tout ce que le coeur d'une mère avait rêvé. On lui avait appris à sentir et à parler en vers; elle avait l'image dans les yeux, l'harmonie dans l'oreille, la passion en pressentiment dans le coeur, l'éclat dans l'esprit; ses strophes peignaient, chantaient, pleuraient, brillaient comme les gazouillements poétiques de l'oiseau qui s'essaye au bord du nid à demi-voix, et dont on écoute en avril les notes futures. On lui enseignait à réciter ces vers aux amis lettrés de la maison avec cette voix, ce regard, ce geste qui transforment la poésie en magie sur les lèvres d'une belle jeune fille, et qui confondent l'admiration avec l'amour.

Ces vers, retenus de mémoire ou colportés de salons en salons par les amis, avaient fait une célébrité avant l'âge au nom de Delphine. Bientôt cette gloire domestique ne suffit plus à la mère.

XVI.

La restauration des Bourbons s'était accomplie: la poésie, cette élasticité comprimée des âmes, était revenue avec la liberté. Madame Gay, liée d'antécédents et d'opinion avec les royalistes, conduisit sa fille dans les salons de cour de madame la duchesse de Duras et de quelques autres femmes supérieures du temps; les salons, longtemps fermés ou muets sous l'Empire, se vengeaient de leur silence par un culte passionné pour les talents qui promettaient un nouveau siècle de Louis XIV aux Bourbons.

Le roi lui-même était un lettré et un poëte. La Restauration était la température où fleurissaient les talents naissants. Madame de Staël et M. de Chateaubriand leur donnaient le diapason, l'un de la liberté aristocratique, l'autre de l'enthousiasme dynastique. Ces deux enthousiasmes se confondaient dans ces réunions presque académiques, où l'esprit était la première dignité des hommes et des femmes.

La jeune Delphine y fut accueillie, comme l'_Aurore du Guide_, par toutes les grâces du jour.

Elle y respira à longs traits partout l'enthousiasme qu'elle y répandait elle-même. Une des meilleures preuves de l'incorruptibilité de sa belle nature, c'est qu'elle en fut heureuse, mais point enivrée. Sa modestie la défendit contre les vertiges de l'adulation; sa mère avait tant d'orgueil maternel pour elle, que la jeune fille n'était occupée elle-même qu'à rabattre l'exagération de cette idolâtrie. D'ailleurs, une des qualités précoces et dominantes de son esprit était le bon sens; ce sens exquis chez elle lui disait assez qu'il fallait attribuer à sa jeunesse et à sa beauté la plus grande partie des hommages que le monde rendait à ses promesses de talents. Elle exprima admirablement ce sentiment dans une poésie _sur le bonheur d'être belle_.

XVII.

Ce fut dans ces heureuses années qu'elle composa la plupart de ses poëmes, recueillis depuis sous l'humble titre d'_essais_ poétiques. Nous n'en citons rien ici; à quoi bon citer ce qui est dans la mémoire de tout le monde? On ne peut faire à cette poésie qu'un reproche, c'est d'avoir respiré un peu trop l'air des salons: l'air des salons est trop artificiel et trop tempéré pour donner à la poésie cette trempe énergique, nécessaire à l'imagination comme au caractère du talent. L'_esprit_, ce génie trop familier des salons, y corrompt le véritable génie, qui vit de grand air. Cet air des salons donne à la poésie des finesses au lieu de grandeur. Les grands accents ont besoin de grands espaces, de grands mouvements de l'âme, de grandes passions; une jeune fille, élevée dans cette cage dorée des hôtels de Paris, ne peut élever sa voix qu'à la portée de la société étroite et raffinée qui l'entoure: si Sapho eût été une jeune fille de bonne compagnie dans la cour de quelque roi des Perses, nous n'aurions pas ces dix vers, ces dix charbons de feux, allumés dans son coeur, et qui brûlent depuis tant de siècles les yeux qui les lisent.

XVIII.

Mais les vers de jeunesse de madame de Girardin ont tout ce que l'atmosphère dans laquelle elle vivait comporte; c'est de la poésie à demi-voix, à chastes images, à intentions fines, à grâces décentes, à pudeurs voilées de style. Le seul défaut de ses vers, nous le répétons, c'est l'excès d'esprit; l'esprit, ce grand corrupteur du génie, est le fléau de la France. «Ô sainte bêtise! s'écriait un grand juge des poëtes de son temps, que tu es préférable dans ta naïveté à ces raffinements de la pensée, qui ne valent pas à eux tous un cri de la nature!»

Mais le goût naturel et exquis de la jeune fille la défendait contre l'abus. De temps en temps elle avait des retours de nature contre le pli trop artificiel que la société donnait à son talent.

Cet excès d'esprit ne nuisait en rien à la tendresse de son coeur. Elle aspirait à un époux digne d'elle surtout, parce que l'amour est un dévouement. Je me souviens de l'avoir vue un matin d'une nuit sans sommeil, pendant laquelle elle avait veillé à côté du berceau d'un enfant malade de la comtesse O'Donnel, sa soeur. Tout le coeur d'une mère se lisait dans sa physionomie fiévreuse et dans ses traits pâlis. Ce fut l'occasion de quelques vers que je lui adressai le lendemain.

Ces vers commencent par des strophes dans lesquelles j'exprimais l'étonnement du voyageur qui, voyant briller de loin les cimes neigeuses et escarpées des Alpes, est tout surpris de voir en approchant que ces sommets, en apparence froids et inhabitables, cachent dans leurs flancs des vallées tièdes et délicieuses, où croissent les plus doux fruits de la nature.

* * * * *

Il y trouve, ravi, des solitudes vertes, Dont l'agneau broute en paix le tapis velouté, Des vergers pleins de dons, des chaumières ouvertes À l'hospitalité;

Des coteaux de velours, d'ombrageuses vallées, Et des lacs étoilés des feux du firmament, Dont les barques sortant des anses reculées Rident le flot dormant.

Il entend les doux bruits de voix qui se répondent, De murmures confus qui montent des hameaux, De cloches de troupeaux, de chants qui se confondent Avec les chants d'oiseaux.

Marchant sur les tapis d'herbe en fleur et de mousses: «Ah! dit-il, que ces lieux me gardent à jamais! La nature a caché ses grâces les plus douces Sous ses plus hauts sommets.»

Ainsi les noms qu'au ciel la renommée élève De leur éclat lointain semblent nous consumer, Jalouse de ses dons, la gloire leur enlève Tout ce qui fait aimer!

Ainsi, quand je te vis, jeune et belle victime Qu'un génie éclatant choisit pour ton malheur, Je cherchai sur ton front le rayon qui t'anime, Et je fermai mon coeur.

Mais un jour, c'était l'heure où le soin du ménage Retient la jeune fille à son foyer pieux, Où l'on n'a pas encor composé son visage Pour l'oeil des curieux.

* * * * *

Les meubles dispersés dans l'asile nocturne, La lampe qui fumait, oubliée au soleil, Étalaient ce désordre, emblème taciturne D'une nuit sans sommeil.

Des harpes et des vers, souvenirs d'une fête, Des livres échappés à des doigts assoupis, Et des festons de fleurs détachés de la tête, Y jonchaient les tapis.

La veille avait flétri de ta blanche parure Les plis qu'autour du sein le noeud pressait encor; Tes cheveux dénoués jusques à la ceinture S'épandaient en flots d'or.

Ton visage était pâle, un frisson de pensées De ton front incliné lentement s'effaçait; Comme sous un fardeau trop lourd, ta main glacée Sur tes genoux glissait.

Au bord de tes yeux bleus tremblaient deux larmes pures: La pervenche à ses fleurs ainsi voit s'étancher Deux perles de la nuit, que les feuilles obscures Empêchent de sécher.

Sur tes lèvres collé ton doigt disait: Silence! Car l'enfant de ta soeur dormait dans son berceau, Et ton pied suspendu le berçait en silence Sous son mobile arceau.

La mort avait jeté son ombre passagère Sur cette jeune couche, et dans ton oeil troublé, Dans ton sein virginal, tout le coeur d'une mère D'avance avait parlé.

Et tu pleurais de joie, et tu tremblais de crainte; Et quand un seul soupir trahissait le réveil, Tu chantais au berceau l'enfantine complainte Qui le force au sommeil.

* * * * *

Ah! qu'un autre te voie, enfant de l'harmonie, Trouvant que sur les coeurs un empire est trop peu, Lancer d'un seul regard l'amour et le génie, La lumière et le feu!

* * * * *

Pour moi, quand ma mémoire évoque ton image, Je te vois l'oeil éteint par la veille et les pleurs, Sans couronne et sans lyre, et penchant ton visage Sur un lit de douleurs.

Je t'entends murmurer ces simples cris de l'âme Que l'amour maternel apprend à ressentir, Et ces chants du berceau que la plus humble femme Sait le mieux retentir.

Et je dis dans mon coeur: «Écartez cette lyre! De la gloire à ce coeur le calice est amer: Le génie est une âme, on l'oublie; on l'admire, Elle saurait aimer.»

* * * * *

XIX.

Sa double célébrité de beauté et de génie croissait avec les saisons: dès qu'elle paraissait dans les théâtres, dans les fêtes, dans les académies, un murmure d'admiration courait dans la foule, tous les yeux se tournaient vers elle pour la contempler. Les jeunes hommes exaltaient ses charmes, les vieillards la plaignaient d'une célébrité funeste au bonheur. On se demandait avec inquiétude comment une femme, habituée à vivre d'encens dans un monde qui n'était jusque-là qu'un temple pour elle, pourrait se contenter d'un seul coeur et d'une place obscure dans le foyer d'un mari.