Cours familier de Littérature - Volume 01

Chapter 4

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Je vis donc, mais, comme vous le voyez, je ne vis pas sur des roses; je défie Caton lui-même d'avoir plus que moi la satiété du temps. Je compte une à une, en les sentant toutes, mais sans en maudire aucune, les pierres de ma propre lapidation. Je n'accuse pas les hommes; non, c'est injustice ou sottise. J'ai trouvé les hommes bons et le sort cruel; voilà le vrai.

XXXIX.

C'est ainsi que je vis; et, cependant, faut-il tout dire? je vis quelquefois heureux de vivre, quoique attaché à ce pilori du travail forcé qui ne déshonore pas, mais qui tue. Eh bien! savez-vous pourquoi je supporte la vie? c'est par la vertu même de ce travail à mort qui est ma condition. Tout n'est pas supplice dans ce travail à mort; non, le travail à mort, comme tous les autres supplices infligés par la Providence, a aussi sa goutte d'eau dans l'éponge à la pointe de la lance qui a bu le sang!...

J'ai renoncé pour toujours à tout rôle ici-bas; je l'ai fait sans peine, car ce rôle, je vous le dis devant Dieu, ce n'était pas ma personne, c'était ma consigne; en quittant la scène, il n'est rien tombé de moi avec l'habit. Dans mes déceptions, rien ne m'était personnel; je travaillais pour l'humanité, j'ai été déçu dans l'humanité. Que Dieu l'assiste! l'homme n'y peut rien.

XL.

D'acteur que je fus pendant vingt ans dans ce triste drame oratoire ou populaire de ma patrie, le prompt dégoût du peuple et la mobilité ordinaire des choses humaines m'ont rejeté au rang des spectateurs les plus oubliés; je ne m'en plains pas: c'est le bon côté des disgrâces; quand la foule se précipite où l'on ne veut pas aller, heureux l'homme seul!

Mon existence ainsi est bien plus à moi; je m'enveloppe de cette obscurité, je la resserre de jour en jour plus étroitement, comme un manteau d'hiver autour de mes membres; que ne puis-je en envelopper aussi mon nom?

Mais d'où vient, me direz-vous encore, ce bonheur intime, si contradictoire avec une situation que vous dépeignez comme si pénible? Expliquez-nous cette contradiction apparente. Un seul mot l'explique, et c'est par là que je voulais terminer: c'est que je suis redevenu franchement et exclusivement HOMME DE LETTRES; c'est que je vis, grâce à cette passion pour la littérature, en société avec tous les hommes qui ont légué leur âme écrite à la mienne, comme nous léguerons tous une parcelle de notre âme écrite à ceux qui viendront après nous; c'est que mon âme se distrait, s'édifie, se fortifie dans cette société des grands morts; et c'est aussi parce que, indépendamment de ces bienfaisantes influences du travail littéraire en lui-même, je jouis de penser que ce travail, plaisir pour les uns, peine pour les autres, devoir pour moi, ne sera peut-être pas entièrement perdu pour ceux à qui je dois le fruit de mes veilles!

NOTA. Chaque entretien, d'inégale grandeur, contiendra tantôt 64 pages, tantôt 80 pages, tantôt 96 pages, selon l'étendue du sujet, mais de manière à former toujours 2 forts volumes à la fin de l'année.

IIe ENTRETIEN.

I.

Le mot littérature vient du mot _littera_, qui signifie _lettre_. On a pris ainsi la partie pour le tout.

Les lettres sont des signes qui en se réunissant et en se combinant de diverses manières, d'après les règles convenues de la grammaire, forment des mots.

Les mots contiennent des idées.

Les idées contenues dans les mots s'enchaînent d'après les règles d'une logique intérieure, et forment des phrases ou des sens plus complets.

Les phrases, en s'enchaînant et en se développant à leur tour, déroulent un plus grand nombre d'idées, de sentiments ou d'images à l'esprit, de manière à communiquer plus fortement à celui qui lit ou qui écoute la pensée ou l'émotion de celui qui lit ou qui parle.

C'est le phénomène moitié matériel, moitié intellectuel, de la translation de la pensée de l'un dans l'esprit de l'autre, ou de la pensée d'un seul dans l'esprit de tous.

Ce phénomène de la translation de la pensée de l'esprit de l'un dans l'esprit de l'autre, était nécessaire dans le plan divin pour que l'homme pût se communiquer à l'homme.

Sans cette communication de l'homme vivant à l'homme vivant, et de l'homme mort à l'homme qui naît sur la terre, l'homme serait resté un être éternellement isolé, le grand sourd et muet des mondes; il y aurait eu des hommes, il n'y aurait point eu de société humaine, il n'y aurait point eu d'humanité.

C'est la littérature qui opère ce phénomène de la transmission de l'âme, non plus d'un homme à un homme, mais d'un siècle à cent autres siècles. Elle est la répercussion du son, du signe, du mot, de la pensée, jusqu'à l'infini. C'est l'écho universel et éternel du monde pensant.

L'homme est un être expressif.

II.

Comment s'opère cette répercussion mystérieuse de la pensée à la pensée?

Par les langues.

Que sont les langues?

Les langues sont les signes et les sons qui expriment la parole.

Qu'est-ce que la parole?

Le _corps de l'esprit_, pour ainsi dire.

La parole est si inconcevable, qu'il faut ces deux mots contradictoires pour en donner seulement l'idée: _Le corps de l'esprit_.

III.

On a écrit des volumes de controverses sans solution pour discuter sur l'origine de la parole. Les uns l'attribuent à une révélation directe du Créateur à sa créature; les autres en attribuent l'invention à l'homme par une lente élaboration de l'instinct cherchant, par des sons et par des signes, à se faire entendre et à comprendre.

Voici ce que nous écrivions nous-même récemment sur cette question ou plutôt sur ce mystère:

«Nous plaignons sincèrement les philosophes qui discutent depuis des siècles pour savoir si c'est l'homme qui a inventé la parole. Nous aimerions presque autant discuter pour savoir si c'est l'homme qui a inventé la pensée, c'est-à-dire si c'est l'homme qui s'est créé lui-même; car il nous est aussi impossible de concevoir la pensée sans la parole qui lui donne conscience d'elle-même, que de concevoir la parole sans la pensée qui la constitue. L'homme a pu inventer les langues dérivées, qui ne sont que les modifications d'une parole primitive et révélée; il a pu construire et reconstruire des langues postérieures et imparfaites, avec les débris de la langue primitive et parfaite qui lui fut sans doute donnée avec l'existence par Celui qui lui avait donné la pensée, ou le _verbe_ intérieur et extérieur; mais avoir créé la langue avant la pensée, ou la pensée avant la langue, nous semble un effort au-dessus de tout effort humain, c'est-à-dire un miracle de la toute-puissance. La parole contenue dans la première langue a dû être révélée divinement à l'homme le jour où l'âme a pensé, c'est-à-dire le jour où elle a été créée avec la faculté d'avoir des sensations, de produire et de combiner des idées, d'avoir conscience de son existence et des choses existantes en elle et hors d'elle.

«Avec cette révélation probable de la parole parlée, ou de la langue innée, est née aussi la première littérature du genre humain, autrement dit l'expression de l'humanité par la parole; c'est-à-dire encore le seul lien intellectuel possible entre les hommes, c'est-à-dire enfin cette société intellectuelle d'où devait découler et se perpétuer l'esprit humain.»

* * * * *

L'homme est donc un être qui a besoin de s'exprimer au dedans et au dehors pour être un homme, et qui n'est un homme complet qu'en s'exprimant. La parole ou la langue est donc, selon nous, une des fonctions les plus organiques de l'humanité, car on ne peut concevoir une humanité sans parole. Le jour où elle a vécu, elle a parlé.

IV.

Quant à la parole écrite qui a produit la lecture, et par la lecture la littérature, on conçoit très-bien que cet art d'écrire les signes et les sons ait été inventé par l'homme. Il n'y a rien là qui dépasse ses forces. Du moment où Dieu lui avait révélé divinement la parole et l'intelligence de la parole, il lui avait donné par là l'instrument nécessaire et facile de toute convention et de tout progrès. L'homme parlant a pu dire à l'homme comprenant: Convenons entre nous que tel signe signifiera aux yeux ou à l'esprit telle chose ou telle idée, et qu'en lisant ce signe sur le sable, sur la pierre, sur le papyrus, sur l'écorce, sur le vélin, sur le papier, nous croirons entendre tel son, voir telle image, concevoir telle idée. Rien de plus simple; l'homme n'était plus placé pour inventer l'écriture dans le cercle d'impossibilité où il était placé pour inventer la parole: ce cercle d'impossibilité, où il fallait la parole préexistante pour convenir de la signification de la parole, où le muet devait parler au sourd, et où le sourd devait entendre le muet!

Aussi toutes les traditions antiques parlent-elles d'un inventeur ou de plusieurs inventeurs de l'écriture; mais aucune ne parle de l'inventeur de la parole.

V.

Or, du jour où la parole donnée par Dieu fut écrite par l'homme, l'homme, comme être sociable, expressif et perfectible, fut achevé.

«Examinons, disions-nous encore, ce que c'est que l'homme; oublions que nous sommes nous-même une de ces misérables et sublimes créatures appelées de ce triste et beau nom dans la création universelle; échappons, par un élan prodigieusement élastique de notre âme immatérielle et infinie, à ce petit réseau de matière organisée de chair, d'os, de muscles, de nerfs, dans lequel cette âme est mystérieusement emprisonnée; supposons que nous sommes une pure et toute-puissante intelligence capable d'embrasser et de comprendre l'univers, et demandons-nous: Qu'est-ce que l'homme?»

L'homme est une petite pincée de poussière organisée, poussière empruntée pour quelques jours à ce petit globule de matière flottante dans l'espace, appelé par nous la terre. Qu'est-ce que cette terre? On n'en sait rien: peut-être une éclaboussure ignée de lave refroidie, lancée avec une impulsion rotatoire par quelque éruption d'un volcan céleste; peut-être un grain de poussière éthérée soulevé dans sa course par le vent de quelque astre démesuré de grandeur; peut-être un atome de fumée émané tout noir et tout calciné de quelque foyer de soleil? Peu importe. Cependant l'incalculable petitesse et la prodigieuse insignifiance numérique de cet atome, comparé à l'immensité de l'espace et au nombre des mondes qui le peuplent, devrait donner quelque mépris aux hommes et aux peuples qui s'acharnent à s'en disputer des surfaces inaperçues, ou à se créer sur ce néant d'espace et de temps ce qu'ils appellent des mémoires éternelles.

L'homme considéré comme être corporel n'est donc rien sur une planète qui est elle-même moins que rien. Mais l'homme considéré comme ce qu'il est, c'est-à-dire comme être à deux natures, comme point de jonction entre la matière et l'esprit, entre le néant et la Divinité, change à l'instant d'aspect. L'homme atome noyé dans un rayon perdu de soleil, et qui se confondait par son imperceptibilité avec le néant, se confond tout à coup par sa grandeur avec la Divinité!

VI.

Pourquoi? Parce qu'il pense. Et pourquoi pense-t-il? Parce qu'il a la parole, parce qu'il s'exprime, parce qu'il accumule, à l'aide de cet instrument, des langues parlées et écrites, des sentiments, des idées, des vérités, des adorations qui l'élèvent de son néant jusqu'à l'infini.

Considérez sa structure, vous reconnaîtrez que chacun de ses organes corporels, autrement dit ses sens, n'a pas d'autre objet que de mettre son intelligence ou son âme en communication avec le monde extérieur qui l'enveloppe, de lui donner une sensation, de produire en lui une idée, de lui faire comparer en lui-même ces sensations et ces idées, et enfin de les exprimer pour lui-même ou pour les autres, ou, ce qui est plus beau, pour Dieu par la parole; la parole qui dit Je vis, la parole qui dit Je pense, la parole qui dit _J'adore_, mot sublime et final où se résume toute la création. Un vermisseau, mais un vermisseau parlant, résumant l'univers et Dieu dans une pensée, voilà donc l'homme! Ôtez-lui la parole ou la littérature, ce résumé de lui-même et de l'univers, ce n'est plus qu'un vermisseau; ôtez-lui son enveloppe infime et matérielle, ce n'est plus un vermisseau, c'est un Dieu! Mais laissez-lui à la fois cette enveloppe matérielle des sens qui le dégrade, et cette pensée parlée qui le divinise, ce n'est plus ni un vermisseau ni un Dieu, c'est un homme, c'est-à-dire un être complexe et énigmatique, qui fait pitié quand on le regarde ramper, qui fait envie et gloire quand on le regarde penser.

Sa grandeur, c'est de s'exprimer.

La littérature est cette expression de l'homme transmise à l'homme par l'écriture. Mais pour que la définition soit juste et complète, il faut y ajouter un mot. La littérature est l'expression _mémorable_, c'est-à-dire digne de mémoire, de l'esprit humain.

VII.

Vous concevez que depuis le commencement des temps cette littérature ou cette _expression mémorable_ de l'esprit humain a dû se multiplier dans une proportion presque incalculable. Les langues et les livres écrits dans ces diverses langues sont le dépôt de cette littérature universelle.

Mais Dieu, dans un dessein que nous ne pouvons pas connaître, a donné des bornes à la mémoire des hommes comme à toute chose ici-bas. De même qu'il y a un horizon d'espace au delà duquel la vue se trouble et n'aperçoit plus rien, de même il y a un horizon de temps au delà duquel la mémoire des peuples semble condamnée à ne pouvoir jamais remonter. Le monde est un renouvellement éternel, et, par la même loi, un anéantissement perpétuel des choses. Tout y tombe en ruines après une certaine durée de vie, et tout y ressort des ruines après une certaine durée de mort.

Les idées n'échappent pas plus à cette loi que les hommes et les empires. Les langues meurent avec les civilisations et avec les peuples qui les parlent. Les langues, comme des urnes brisées dont on transvase la liqueur pour la verser dans d'autres urnes, se transmettent de l'une à l'autre une faible partie de la littérature sacrée ou profane qu'elles contenaient; elles en laissent fuir la plus grande partie dans l'oubli; puis naissent, de la décomposition de ces langues mortes, d'autres langues formées de leurs débris. Des peuples nouveaux recommencent à penser, à parler, à écrire des choses dignes de mémoire. Ces livres forment avec le temps d'autres dépôts de l'expression humaine, destinés à périr à leur tour.

Cette diversité, cette instabilité et cette brièveté des langues sont le grand obstacle à la perfectibilité, soi-disant indéfinie ici-bas, de l'esprit humain. Si Dieu avait voulu la perfectibilité indéfinie de l'esprit humain sur cette terre, il aurait créé une langue une et immortelle entre tous les peuples et toutes les générations. Comment accumuler et contenir une perfectibilité toujours croissante dans des langues qui ne s'entendent pas l'une l'autre, et qui meurent tous les jours en laissant fuir ce que les générations antérieures leur ont confié?

VIII.

Pour quiconque lit attentivement les chefs-d'oeuvre littéraires des époques que nous appelons la naissance des lettres, il est évident que ces chefs-d'oeuvre ou ces fragments de chefs-d'oeuvre que nous croyons des commencements, n'étaient que des _continuations_ ou des renaissances de littératures dont les monuments ne nous sont pas parvenus. Il y a une brume sur les temps très-reculés, comme sur les distances. On ne voit pas au delà, mais on conjecture avec une presque certitude.

Ainsi, il est évident que quand une philosophie aussi savante et aussi éloquente que celle de _Job_ nous apparaît tout à coup avec le livre qui porte ce nom dans la Bible, cette sagesse, cette expérience, cette éloquence, ne sont pas nées sans ancêtres du sable du désert, sous la tente d'un Arabe nomade et illettré; il est également évident que quand un poëte comme _Homère_ apparaît tout à coup avec une perfection divine de langue, de rhythme, de goût, de sagesse, aux confins d'une prétendue barbarie, il est évident, disons-nous, qu'Homère n'est pas sorti de rien, qu'il n'a pas inventé à lui seul tout un ciel et toute une terre, qu'il n'a pas créé à lui seul sa langue poétique et le chant merveilleusement cadencé de ses vers, mais que derrière Job et derrière Homère il y avait des sagesses et des poésies dont ces grands poëtes sont les bords; littératures hors de vue, dont la distance nous empêche d'apprécier l'étendue et la profondeur. Rien ne naît de rien dans ce monde, pas même le génie: quand vous apercevez un grand monument littéraire, soyez sûrs qu'il n'est pas isolé, et que derrière ce monument il y a une littérature invisible par la distance dont ce monument est le chef-d'oeuvre, mais non le commencement.

IX.

Cette distance du temps, cette décomposition des langues, ces morts et ces ensevelissements des empires qui parlaient ces langues, ont donc fait disparaître, dans le passé reculé du monde, d'immenses trésors de littérature. Nous en exhumons de temps en temps dans l'Inde, dans l'Égypte, dans la Chine, quelques débris. Gloire aux lettrés studieux qui les déchiffrent, et les recomposent comme Cuvier recomposait un monde antédiluvien à l'aide de quelques ossements! En attendant le fruit complet de leurs découvertes, l'inventaire général de la littérature universelle, ou de l'expression mémorable de l'esprit humain par ses oeuvres, est contenu dans nos bibliothèques en un petit nombre de chefs-d'oeuvre en toute langue qui ne dépassent pas les forces de l'attention.

C'est cet inventaire que j'entreprends de parcourir avec vous, non par ordre de date, ce qui serait trop fastidieux, mais par catégorie de chefs-d'oeuvre, ce qui nous permettra de passer d'un peuple à l'autre, et de l'antiquité à nos jours, avec une diversité de temps, de sujets et d'écrivains, qui soutiendra l'intérêt dans cette étude.

X.

Cet inventaire de l'esprit humain, à l'heure où nous sommes, comprend l'Inde, la Chine, l'Égypte, la Perse, l'Arabie, la Grèce, Rome, l'Italie moderne, la France, l'Espagne, le Portugal, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Amérique elle-même naissante à la littérature comme à la vie, en un mot tous les peuples du globe qui ont apporté ou qui apportent un contingent littéraire à ce dépôt général de l'esprit humain.

Nous prendrons en main tour à tour une de ces oeuvres, nous en traduirons les principaux textes, en faisant goûter les beautés et en indiquant les imperfections, et nous nous rendrons compte ainsi des trésors d'intelligence, de sagesse et de génie que possède l'homme intellectuel au temps où nous vivons.

Nous ne nous interdirons pas de redescendre de temps en temps des hauteurs de l'antiquité jusqu'à nos jours: s'il a paru ou s'il paraît pendant que nous écrivons un de ces livres qui honorent notre nation ou notre époque, nous nous arrêterons avec prédilection sur ces oeuvres, nous en parlerons avec impartialité. Notre critique est la recherche et la contemplation du beau; nous ne citerons que les belles choses: les mauvaises n'ont pas besoin d'être jetées à l'oubli, elles meurent d'elles-mêmes. Un cours libre de littérature doit relever et non ravaler à ses propres yeux l'âme humaine. La plus sublime des facultés de l'homme, c'est l'admiration; nous voulons donner une haute idée de l'homme par ses oeuvres, afin de vous soutenir, en morale comme en littérature, à la hauteur de l'idée que vous aurez conçue de vous-même.

DIGRESSION.

I.

Au moment où nous reprenions la plume pour achever avec vous cette définition de la littérature, un grand deuil littéraire vient tout à coup attrister la France et l'Europe. Mme Émile de Girardin vient de s'éteindre dans toute la flamme de son esprit. Le plan de ce cours familier, et pour ainsi dire dialogué de littérature, ne nous astreint pas tellement à l'ordre chronologique du génie, qu'il nous soit interdit de faire de temps en temps des retours sur notre propre siècle, de parler des oeuvres remarquables qui s'y produisent, des écrivains d'élite dont les talents le décorent, ni surtout d'y déplorer la perte de ceux que nous y avons le plus aimés. La littérature telle que nous la comprenons n'a pas seulement des goûts, elle a du coeur; et quand le coeur a fait une partie du talent d'un écrivain, ce n'est pas à la gloire seulement, c'est à la tendresse de mener son deuil.

L'amitié que nous avons portée depuis tant d'années à Mme de Girardin a été toujours d'un caractère si fraternel et si littéraire, que les charmes de sa figure n'ont été pour rien dans notre attrait pour sa personne, et que, en la pleurant avec amertume comme amie, nous sommes sûrs de notre impartialité comme écrivain.

II.

Sans doute il est impossible de séparer complètement dans une telle femme la grâce du génie, et la beauté des traits de la beauté de l'intelligence: comment séparer ce que Dieu a si bien uni sur une physionomie éloquente? Ce ne serait pas même rendre justice à la nature; elle fond d'un seul jet l'âme et le corps, et elle ne permet pas qu'on les sépare, sans mutiler l'impression qu'elle veut produire en nous par les chefs-d'oeuvre de sa création.

Cette impression que Mme de Girardin (alors Mlle Delphine Gay) fit sur moi la première fois qu'elle m'apparut, après en avoir beaucoup entendu parler, fut si vive, que le lieu, le jour, le site, la personne, sont restés comme un tableau dans ma mémoire, et que je pourrais dicter aujourd'hui encore à un peintre, le ciel, le paysage, les traits, les couleurs, le regard, sans qu'il manquât un éclair dans les yeux, une inflexion aux lèvres, une rougeur ou une pâleur aux joues, une ondulation aux cheveux, un nuage au ciel, une feuille même au paysage. Ce sont là les véritables portraits dans lesquels une femme se transfigure réellement sur la toile vivante de notre imagination; portraits dont les couleurs ne noircissent ou ne s'éraillent jamais, parce que la mémoire vit et les renouvelle sans cesse.

III.

Le hasard semblait avoir préparé pour moi une scène digne de l'apparition. C'était en 1825; j'habitais l'Italie. Je revenais, par un ciel de printemps, de Rome à Florence; j'avais passé la nuit dans la ville pastorale de _Terni_, ville répandue au milieu des eaux et des arbres dans la vallée sonore, assourdie des cascades et rafraîchie de l'écume du _Vellino_.

IV.

On nous dit à l'auberge, à notre réveil, que deux dames françaises, une mère et sa fille, arrivées aussi la veille, mais plus tard que nous, venaient de monter en voiture pour aller visiter les cascades de _Terni_. De nos fenêtres nous entendions la chute de cette cascade d'un fleuve, comme un tonnerre continu au fond de la vallée; l'aubergiste ajouta que la plus jeune et la plus belle des deux voyageuses était, d'après le récit de leur courrier, la plus célèbre _improvisatrice_ de la France.

Le nom de mademoiselle Delphine Gay me vint sur les lèvres; je fis appeler le courrier, qui préférait le vin de _Montefiascone_ à toutes les eaux de Terni, et qui buvait dans une salle basse en compagnie d'une _fiasque_ et d'un ami. Le courrier me connaissait parce que j'avais signé souvent son passeport pour les villes d'Italie; il me dit que ses voyageuses s'appelaient _madame Gay_ et mademoiselle _Delphine Gay_, sa fille; que ces dames avaient regretté de ne pas me rencontrer à Florence; qu'elles avaient des lettres de recommandation pour moi, et qu'elles espéraient me rencontrer à Rome; puis, montant aussitôt sur son cheval tout sellé à la porte de l'auberge, il galopa sur la route des Cascades pour aller prévenir les deux Françaises que j'étais à Terni, et que j'allais bientôt les rejoindre à la chute du Vellino.

On me préparait déjà en effet une calèche légère du pays, pour gravir la pente escarpée du plateau boisé d'où le fleuve se précipite.