Cours familier de Littérature - Volume 01
Chapter 3
Moi seul je connaissais un peu plus que de vue M. de Valmont, mais non les deux soeurs; il venait quelquefois à la ville passer une semaine ou deux de l'hiver; pendant ces courts séjours il rendait visite, en costume alors très-décent et même recherché, à mon oncle. Cet oncle était un amateur exquis de sciences et de littérature; il ouvrait sa maison à tous les hommes distingués de la province.
XXIII.
M. de Valmont avait eu l'occasion ainsi de me voir enfant dans le cabinet d'étude de mon oncle; il m'avait même donné en passant quelques leçons de complaisance pour l'étude du grec et du latin. La malignité, qui prétend tout expliquer, insinuait qu'il avait été Jésuite, et sa prodigieuse instruction classique avait donné quelque vraisemblance à cette rumeur. Suivant ses ennemis, il s'était lassé de cet ordre; il en était sorti pour aller en Hollande et de là en Prusse, où son scepticisme avait convenu au roi Frédéric II.
Quoi qu'il en soit, un jour que je passais dans le sentier qui bordait le mur de la maison fermée, la porte du jardin se trouva par hasard entr'ouverte; mon chien s'y précipita et effraya les chèvres; le chien de la maison accourut de la galerie pour les défendre; une grande rumeur s'ensuivit dans l'enclos ordinairement muet. J'entrai pour rappeler mon chien, cause de ce désordre; M. de Valmont, assis sous un noisetier contre le mur, se trouva en face de moi; il me reconnut, me sourit, me salua, et m'invita à entrer, avec une confiance très-étrangère à son caractère, mais inspirée sans doute par la candeur de ma figure et de mon âge.
Les deux soeurs, ses compagnes de solitude, qui s'occupaient des soins du ménage sur la galerie, se sauvèrent en emportant leurs laitues mal épluchées, comme si un profane avait troublé le mystère. Elles fermèrent à grand bruit l'une des deux portes de la maison qui ouvrait sur le péristyle; les chèvres effarouchées les suivirent. Je restai seul avec M. de Valmont.
XXIV.
M. de Valmont était un homme de soixante ans, d'une belle figure, mais d'un regard inquiet, fier et oblique, qui semblait toujours épier ou regarder de côté s'il n'était pas épié lui-même. Il n'avait de complète sécurité qu'avec mon oncle, dont le caractère loyal et l'esprit ouvert l'avaient attiré. Il causait de toutes choses, politique, littérature, anecdotes secrètes des cours du Midi ou du Nord, avec une étonnante sagacité pour un solitaire qui semblait depuis si longtemps enfoui dans une masure de nos montagnes.
Cette connaissance si approfondie et si universelle des sciences, des lettres, de la diplomatie, des cours et des hommes, ne s'expliquait pas autrement que par des conjectures. Son existence était une énigme.
On chuchotait, sans le dire tout haut, qu'il avait été employé par la diplomatie secrète de Louis XV dans le nord de l'Europe; qu'il avait vécu longtemps à Berlin et à Pétersbourg dans l'intimité confidentielle de Catherine II et du grand Frédéric; qu'il avait été lié avec les politiques, les philosophes, les écrivains de cette dernière cour, et qu'il avait puisé là cette universalité de connaissances, cette fleur d'élocution et cette élégance exquise de manières dont il faisait preuve quand il revenait dans le monde. Mais il est mort sans que la confiance même qu'il avait dans mon oncle, et l'amitié que mon oncle lui témoignait, lui aient arraché son secret. Il dort dans le mystère comme il a vécu.
XXV.
«Eh bien! me dit-il, mon enfant, vous voyez le premier le grand mystère de cet enclos, sur lequel on chuchote tant de fables dans le village? Un homme lassé des hommes, deux amies atteintes du même dégoût de l'existence que lui, un chien, une chèvre, un arbre, un livre, voilà tous les mots de l'énigme. Puissiez-vous ne la comprendre jamais par vous même!»
Je balbutiai timidement quelques vagues paroles d'excuse sur l'étourderie de mon chien et sur mon indiscrétion involontaire, et je me préparais à me retirer; mais son chien, lassé de sa solitude et qui jouait déjà avec le mien dans les hautes mauves, prolongeait accidentellement ma présence dans le jardin.
«Non, non, me dit alors le vieillard avec un sourire gracieux qui ne lui était pas naturel, ne craignez pas de rester quelques minutes de plus dans ce lieu suspect. Ce n'est pas contre des enfants comme vous que ce mur a été élevé au-dessus de la portée du regard des hommes, et que ces fenêtres et cette porte se sont fermées; c'est contre les hommes curieux, calomniateurs ou méchants, qui vous persécutent quand vous habitez au milieu d'eux et qui vous haïssent quand vous vous retirez de leur société. Montez avec moi, mon enfant, continua-t-il en me prenant par la main, et venez voir par vous-même combien il faut peu d'espace et peu de richesse à un homme sage pour être heureux.»
XXVI.
En parlant ainsi il me fit monter l'escalier qui conduisait à la galerie d'où les deux soeurs venaient de s'enfuir à ma vue; l'une d'elles, au bruit de nos pas, entr'ouvrit presque furtivement la porte qui s'était refermée sur elles; elle la referma aussitôt avec la précipitation d'une femme d'Orient à l'aspect d'un homme qui entre par inadvertance dans le jardin du _harem_. Je n'avais eu que le temps d'apercevoir son visage; c'était une tête de Greuze, déjà un peu décolorée et décharnée par le temps, dans un tableau de famille de notre compatriote, le Raphaël de la vieillesse.
Des cheveux bruns, mêlés de quelques brins blancs, retenus autour du front par un ruban noir; des yeux doux comme le regret qui se résigne et qui devient bonheur; des joues pâles, un peu aplaties par le doigt du temps; une bouche fine, entr'ouverte par la mélancolie; le tour du visage arrondi et trop charnu par en bas, comme celui des femmes dont les muscles du menton commencent à se détendre et à fléchir sous le poids des jours; enfin une figure de bonté ouverte et de curiosité craintive, qui rappelait la soumission volontaire de la femme esclave sous la tente du patriarche arabe dans les déserts de Syrie.
Ce visage pâle, triste et doux comme une apparition au clair de lune, s'imprima d'un seul regard dans ma mémoire. Je n'ai jamais revu depuis, pendant un grand nombre d'années, cette plus jeune des deux soeurs, jusqu'au jour où on porta son cercueil blanc de l'église au cimetière du village, sans autre cortège qu'une chèvre blanche qui bêlait autour des porteurs, et qui gambadait avec son chevreau sur le monticule de terre fraîche tiré de la fosse. Aucune des femmes ses voisines ne put proférer ni blâme ni éloge sur ce cercueil mystérieux.
XXVII.
Parvenu avec moi sur la galerie, M. de Valmont, au lieu d'ouvrir une des portes de la maison, monta devant moi une échelle de bois appliquée contre la muraille; cette échelle conduisait dans une espèce de grenier formé par un petit pavillon un peu plus élevé que le reste du toit. La petite fenêtre basse et le volet à coulisse percé de trous carrés qui éclairaient ce pavillon prouvaient assez qu'il avait été primitivement destiné aux colombes. Ces oiseaux pouvaient passer et repasser à volonté par la petite entaille que le tailleur de pierre avait faite à dessein sous le volet. Ce colombier, comme le sanctuaire le plus reculé et le plus inaccessible de la maison, avait été choisi par M. de Valmont pour en faire sa chambre. Je restai un instant stupéfait de surprise sur le seuil, ne sachant où poser le pied pour y entrer à la suite de mon guide.
XXVIII.
Cette chambre ressemblait, dans son désordre et dans son chaos, à un écroulement subit de bibliothèque dont les rayons auraient fléchi sous le poids des volumes. On eut dit qu'une avalanche de livres épars, les uns ouverts, les autres fermés, tous couverts de poussière, de brins de paille, de poils de chèvre, de plumes d'hirondelles, avait couvert le plancher. Il y en avait jusqu'à la hauteur des genoux. Un étroit sentier tortueux, tracé évidemment par les pieds du solitaire à travers ces volumes, conduisait au fond de l'appartement, vers la partie la plus éclairée par le volet en grillage des pigeons. Là, un matelas, recouvert de couvertures étendues irrégulièrement aussi sur une litière mal aplanie de volumes, servait de lit à M. de Valmont; des livres amoncelés en forme de traversin lui servaient à relever sa tête comme un oreiller; d'autres volumes marquaient la place des pieds par un bourrelet de livres qui encadraient cette couche. Sa main, à son réveil, en s'étendant au hasard, à droite ou à gauche, ne pouvait tomber que sur des livres. C'était l'homme intellectuel couché sur ses oeuvres: une litière de pensées humaines sous l'animal pensant!
XXIX.
Plus près de la fenêtre, une petite table de bois vermoulu et un large fauteuil de noyer à dossier de planche étaient évidemment le siège et la table de travail du philosophe.
«Voilà, me dit-il, le secret de ma solitude et de mon bonheur! J'ai connu le monde, je l'ai jugé, je l'ai fui; mais, comme l'homme est un être instinctivement sociable, j'ai trouvé dans cette maison, dans l'amitié de ces deux soeurs aussi sauvages que moi, une société pour mon coeur; et je trouve dans ces livres, rapportés de mes voyages et jetés pêle-mêle à mes pieds, une société pour mon esprit.
«Cette société me suffit; je n'en regrette ni n'en désire point d'autres. Je n'ai pas même voulu classer ou ranger ces volumes; le peu de temps que j'ai à vivre ne vaut pas cette peine. Je vis au milieu d'eux comme au milieu d'une foule qu'on traverse sans s'y attacher à personne. J'aime mieux me fier au hasard qu'au choix; je remue cette litière de livres, j'étends la main, et, sur quelque volume que je tombe, mon esprit noue conversation avec un esprit; quand il m'a tout dit, je passe à un autre. Quels vivants vaudraient pour moi ces morts ressuscités dans ce qu'ils ont eu de mieux sur la terre, leur pensée? Je suis le fossoyeur des idées humaines, qui en exhume une pour faire place à une autre, et je trouve plus de vie ainsi sous la terre qu'il n'y en a dessus!»
XXX.
Il continua à me parler ainsi de cette société morte, en m'en faisant apprécier l'inestimable supériorité sur la société des vivants, jusqu'au moment où les rayons du soleil du soir, qui se retiraient un à un par les ouvertures du volet grillé, laissèrent ce cimetière intellectuel dans une silencieuse obscurité. Je ne répéterai pas son long discours, bien qu'il soit aussi présent à mon souvenir que le timbre un peu caverneux de sa voix l'est encore à mes oreilles. Puis, me reconduisant sur la galerie et sur le seuil du jardin: «Allez, mon enfant, me dit-il, et dites, si on vous interroge, tout le mystère que vous avez vu!»
Cette scène fit une impression magique sur ma jeune imagination. J'entrevis de ce moment-là tout ce qu'il devait y avoir de vie dans cette mort apparente de livres couchés dans la poussière, et tout ce qu'il devait y avoir d'entretien dans ce silence. Il fallait que cela fût ainsi pour qu'un solitaire qui avait traversé les foules et les bruits du monde pût se trouver plus heureux dans la société de ces morts que dans la société des vivants. La littérature, dans son acception la plus vaste, apparut tout à coup à mon esprit. Je vous la ferais apparaître du même aspect si les limites de cet entretien me permettaient de reproduire ici le sublime discours de M. de Valmont. L'impression littéraire était produite pour jamais en moi; il suffit.
XXXI.
Cette impression croissante se renouvela et s'accrut, connue on le pense bien, par les hautes études de mon adolescence, par les ennuis d'une longue oisiveté dans ma jeunesse inoccupée, qui ne trouvait son aliment que dans la lecture, par le besoin d'exprimer dans la solitude ces premières passions, qui, après avoir parlé en ardeur et en larmes, s'amortissent en parlant en vers ou en prose; enfin par ces premières amours de l'imagination ou du coeur qui empruntent tous la voix de la poésie: la poésie! ce chant de l'âme qui exhale ce qui nous semble trop divin en nous pour rester enseveli dans le silence ou pour être exprimé en langue usuelle; littérature instinctive et non apprise, qui prend ses soupirs pour des accents, et qui cadence les battements de deux coeurs pour les faire palpiter à l'unisson de leurs accords.
Ce fut l'époque où, après avoir écrit des volumes de poésie amoureuse, jetés depuis aux flammes pour en purifier les pages, j'écrivis ces poésies contemplatives qui furent accueillies comme les pressentiments bien plutôt que comme les promesses d'un poëte. Tout devint littéraire à mes yeux, même ma propre vie, qui se répercutait, avec ses impressions, ses piétés, ses affections, ses joies ou ses douleurs, dans mes vers. L'existence était un poëme pour moi; l'univers en notes diverses ne chantait ou ne gémissait qu'un hymne, je ne vivais qu'un livre à la main.
XXXII.
L'âge en avançant changea la note, mais non l'instrument. Les révolutions de 1814 et de 1815, auxquelles j'assistai, la guerre, la diplomatie, la politique, auxquelles je me consacrai, m'apparurent comme les passions de l'adolescence m'étaient apparues, par leur côté littéraire. J'aurais voulu que la vie publique mêlât le talent littéraire à tout; rien ne me paraissait réellement beau, dans les champs de bataille, dans les vicissitudes des empires, dans les congrès des cours, dans les discussions des tribunes, que ce qui méritait d'être ou magnifiquement dit, ou magnifiquement raconté par le génie des littérateurs.
L'histoire elle-même me semblait mesquine et triviale quand elle ne racontait pas les événements humains avec l'accent surhumain de la philosophie, de la tragédie ou de la religion. L'histoire n'était selon moi que la poésie des faits, le poëme épique de la vérité.
L'éloquence de même. Dire ne suffisait pas, selon moi; il fallait bien dire, et le talent faisait partie de la vérité. Je ne m'en dédis pas; il y a dans les affaires humaines, en apparence les plus communes, un aspect intellectuel et oratoire vers lequel les esprits les plus positifs doivent toujours tendre à leur insu ou sciemment pour dignifier leur oeuvre; ce qui ne peut pas être littérairement bien dit ne mérite pas d'être fait.
C'est là la littérature des événements, aussi réelle et aussi nécessaire à la grandeur des nations que celle de la parole. Lisez les annales des peuples; vous vous convaincrez d'un coup d'oeil que, tant qu'ils n'ont pas été littéraires, ils n'ont pas été, et que leur mémoire commence avec leur littérature. Elle finit aussi avec elle: dès qu'un peuple ne sait plus ni chanter, ni écrire, ni parler, il n'existe plus.
XXXIII.
La tribune politique, où je montai à mon tour pendant quinze ans de ma vie, redoubla pour moi le sentiment des lettres; j'étudiai nuit et jour, sans relâche, pendant ces quinze années, les modèles morts ou vivants de la parole, pour me rendre moins indigne de parler après eux ou à côté d'eux. C'est alors aussi que j'étudiai plus profondément les plus grands historiens littéraires de l'antiquité, pour raconter aussi les grands événements de mon pays.
La littérature n'est pas moins indispensable au récit qu'à l'action des grandes choses; le peuple lui-même le plus illettré, quand il est rassemblé et élevé au-dessus de son niveau habituel, comme l'Océan dans la tempête par une de ces grandes marées ou par une de ces fortes commotions qui soulèvent ses vagues, prend tout à coup quelque chose de subitement littéraire dans ses instincts; il veut qu'on lui parle, non dans l'ignoble langage de la _taverne_ ou de la _borne_, mais dans la langue la plus épurée, la plus imagée et la plus magnanime que les hommes des grands jours puissent trouver sur leurs lèvres. J'ai eu l'occasion d'observer souvent par moi-même, pendant le long dialogue que le hasard d'une révolution avait établi entre moi et la foule, que plus j'étais lettré dans mes harangues, plus le peuple m'écoutait; que la vulgarité du langage n'attirait que son mépris, mais que les paroles portées à la hauteur de ses sentiments par ses orateurs obtenaient sur ce peuple un ascendant d'autant plus sûr que ces orateurs élevaient plus haut le diapason de leur éloquence. La grandeur, voilà la littérature du peuple; soyez grand, et dites ce que vous voudrez!
Voilà comment la littérature élève l'esprit dans l'action; voyons comment elle console le coeur dans les disgrâces.
XXXIV.
Ici je veux aller aussi loin avec vous que peut aller la parole intime. Il y a des choses qu'on ne dit qu'une fois dans la vie, mais il faut qu'elles aient été dites; sans cela vous ne comprendriez pas suffisamment vous-mêmes la toute-puissance du sentiment littéraire sur la vie de l'homme public et sur le coeur de l'homme privé.
Loin de moi donc les timidités de paroles! J'ouvre ici mon âme jusque dans ses derniers replis. La bienséance des écrivains pusillanimes ne découvre jamais ces nudités de l'âme en public, mais le coeur gonflé d'amertume soulève sur les plus mâles poitrines ces vaines bandelettes par une impudeur de sincérité plus chaste au fond que les fausses pudeurs de convention. Si le _Laocoon_ se torturant dans le marbre sous les noeuds redoublés du serpent n'était pas nu, verrait-on ses tortures?... Quand le coeur se brise, ne fait-il pas éclater la veine?
Sous de trompeuses apparences, ma vie n'est pas faite pour inspirer l'envie; je dirai plus, elle est finie: je ne vis pas, je survis. De tous ces hommes multiples qui vécurent en moi, à un certain degré, homme de sentiment, homme de poésie, homme de tribune, homme d'action, rien n'existe plus de moi que l'homme littéraire. L'homme littéraire lui-même n'est pas heureux. Les années ne me pèsent pas encore, mais elles me comptent; je porte plus péniblement le poids de mon coeur que celui des années. Ces années, comme les fantômes de Macbeth, passant leurs mains par dessus mon épaule, me montrent du doigt non des couronnes, mais un sépulcre; et plût à Dieu que j'y fusse déjà couché!
XXXV.
Je n'ai en moi de quoi sourire ni au passé, ni à l'avenir; je vieillis sans postérité dans ma maison vide et tout entourée des tombeaux de ceux que j'ai aimés; je ne fais plus un pas hors de ma demeure sans me heurter le pied à une de ces pierres d'achoppement de nos tendresses ou de nos espérances. Ce sont autant de fibres saignantes arrachées de mon coeur encore vivant et ensevelies avant moi, pendant que ce coeur bat encore dans ma poitrine comme une horloge qu'on a oublié de démonter en abandonnant une maison, et qui sonne encore dans le vide des heures que personne ne compte plus!
Tout ce qui me reste de vie est concentré dans quelques coeurs et dans un modeste héritage. Et encore ces coeurs souffrent par moi, et ces héritages, je ne suis pas sûr de n'en être pas dépossédé demain pour aller mourir sur quelque chemin de l'étranger, comme dit le _Dante_. Les chenets sur lesquels mon père appuyait ses pieds, et sur lesquels j'appuie aujourd'hui les miens, sont un foyer d'emprunt qu'on peut renverser à toute heure; on peut les vendre et les revendre au moindre caprice à l'encan, ainsi que le lit de ma mère, et jusqu'au chien qui me lèche les mains de pitié quand il voit mon sourcil se plisser d'angoisse en le regardant! Je dois compte de tout cela à d'autres; ils y ont déposé, sur la foi de mon honneur et de mon labeur, l'héritage de leurs enfants, le fruit de leurs propres sueurs. Si je ne travaillais pas tous les jours pour eux, que dis-je? si je dormais mes nuits pleines ou si une maladie (que Dieu me l'épargne avant l'heure!) venait à arrêter un moment ma plume, l'outil assidu que j'use pour eux, ces braves amis péricliteraient avec moi; ils seraient obligés de chercher dans mes cendres leur fortune; ils la retrouveraient tout entière, sans doute, mais ils ne la retrouveraient que sous mes démolitions.
XXXVI.
Vous voyez donc pourquoi je subis souvent au delà de mes forces la rude condamnation du travail. Eh bien! ce travail même, cette vertu forcée, mais enfin cette vertu de la nécessité, on me la reproche comme une vaniteuse soif de bruit qui obsède les oreilles de mon nom? Hommes inconséquents dans vos reproches, que ne reprochez-vous aussi au casseur de pierres sur la route d'obséder la voie publique de sa présence pour rapporter le soir à la maison le salaire qui nourrit la femme, le vieillard, l'enfant?
Les enfants des _Samiens_ insultaient Homère parce que, disaient-ils, Homère obstruait les sentiers de l'île en récitant ses vers au seuil des maisons. Et où voulaient-ils donc qu'il les récitât, si ce n'est dans le chemin, lui qui n'avait pas d'autre publicité que la voûte du ciel? La presse est pour l'écrivain aujourd'hui ce qu'était la voûte du ciel pour Homère.
Je ne suis pas Homère, mais mes critiques sont plus durs que les _Samiens_. Sur ces pages où ils me reprochent d'entasser des monceaux de vanité, ce n'est pas de l'encre que vous lisez, sachez-le bien, c'est de la sueur! ce n'est pas mon nom que je cherche à grandir, c'est le gage de ceux dont ce nom est toute la propriété et toute l'existence. Mon nom! ah! je sais aussi bien que vous ce qu'il vaut et ce qui l'attend; je voudrais de tout mon coeur (le Ciel m'en est témoin) qu'il n'eût jamais été prononcé; je donnerais ce qui me reste de jours pour qu'il fût déjà enseveli tout entier, avec celui qui l'a porté, dans le silence de la terre, sans bruit là-bas, sans mémoire ici!... Il faut supposer une grande dose de puérilité, je l'avoue, à un homme qui a vécu âge d'homme et qui a vu ce que j'ai vu, pour croire qu'il tienne à cet écho du néant qu'on appelle la mémoire des hommes! Que je vive dans la mémoire de Dieu, je me ris de celle des hommes! La vie ne m'est plus rien.
La vie, dans ma situation, et après les épreuves que j'ai traversées ou que je traverse, ressemble à ces spectacles dont on sort le dernier et où l'on stationne malgré soi, en attendant que la foule s'écoule, quand la salle est déjà vide, que les lustres s'éteignent, que les lampes fument, que la scène se dénude avec un lugubre fracas de ses décorations, et que les ombres et les silences, réalités sinistres, rentrent sur cette scène tout à l'heure illuminée et retentissante d'illusions.
XXXVII.
Et qu'y regretterais-je donc à présent dans cette vie? N'ai-je pas vu mourir avant moi toutes mes pensées? Ai-je envie d'y chanter encore d'une voix éteinte des strophes qui finiraient en sanglots? Ai-je goût pour rentrer dans ces lices politiques qui, fussent-elles rouvertes, ne reconnaîtraient plus nos accents posthumes? Ai-je un bien ferme espoir dans ces formes de gouvernement que le peuple abandonne avec autant de mobilité qu'il les conquiert? Suis-je assez fou pour croire que je fondrai ou que je taillerai à moi seul en bronze ou en marbre une statue colossale du genre humain, quand Dieu n'a donné pour cela aux plus grands statuaires que du sable ou du limon pour la pétrir? À quoi bon vivre pour ne contempler autour de soi que les ruines de ce qu'on a construit dans ses pensées? Heureux les hommes qui meurent à l'oeuvre, frappés par les révolutions auxquelles ils furent mêlés! La mort est leur supplice, oui, mais elle est aussi leur asile! Et le supplice de vivre donc, le comptez-vous pour rien?...
XXXVIII.
Quant à moi, je serais mort déjà mille fois de la mort de Caton, si j'étais de la religion de Caton; mais je n'en suis pas; j'adore Dieu dans ses desseins; je crois que la mort patiente du dernier des mendiants sur sa paille est plus sublime que la mort impatiente de Caton sur le tronçon de son épée! Mourir, c'est fuir! On ne fuit pas.
Caton se révolte, le mendiant obéit; obéir à Dieu, voilà la vrai gloire!
D'ailleurs, une réflexion juste m'a toujours paru condamner ces morts d'ostentation ou d'impatience. Cette réflexion, la voici: Ou la vie est un don, ou elle est un supplice. Si elle est un don, il faut la savourer jusqu'à la fin comme un bienfait quelquefois amer, mais enfin comme un bienfait, et si elle est un supplice, il faut la subir comme une mystérieuse et méritoire expiation de nos fautes.