Cours familier de Littérature - Volume 01
Chapter 20
«Cela est vrai, répond un troisième; car voyez, par un changement terrible qui est effrayant pour l'oeil, l'obscurité succède à l'éclair éblouissant. Comme une armée en peinture, nos gens s'arrêtent immobiles, à mesure que le charme irrésistible subjugue leurs sens: dans le ciel, en ce moment, flottent de noires vapeurs amoncelées et massives, comme les pics du Vindhya. Les ténèbres, sortant des cavernes de l'enfer, s'étendent de tous côtés. Pareilles à l'airain en fusion, des flammes rouges, par intervalles, percent l'obscurité, et le vent mugit au loin, comme si c'était le vent de la fin du monde.»
Un héros s'élance pour combattre corps à corps l'enfant, fils de Rama.
«Leur fureur va éclater; tous leurs membres palpitent, agités par la colère; leurs yeux remplis de sang brillent comme le lotus rouge; leurs joues pâles, leurs fronts plissés, ressemblent à la lune teinte de taches jaunâtres, ou bien au lotus, lorsque sur sa fleur flétrie l'abeille noire étend ses ailes frémissantes!» Pindare n'a pas plus de flamme, Homère ou Dante plus d'images.
XVIII.
Rama lui-même paraît sur son char céleste pour séparer les combattants. Le guerrier, dit le poëte par la voix du choeur, apparaît au milieu d'une lueur livide; son char est d'un blanc cendré par la poussière des nuées, tout est flamme autour de lui; le feu pétille, flamboie, dévore, il roule sous ses rames comme les vagues. Rama descend du char, il félicite l'enfant qu'il ne connaît pas encore. «C'est bien,» dit-il; «il s'est conduit en véritable guerrier qui ne souffre pas impunément l'outrage et l'insolence. Il sait que, quand le soleil lance ses rayons de feu, la pierre solaire les renvoie encore plus brûlants.»
Son second fils, _Cousa_, paraît à son tour, revenant des lieux consacrés. Rama se trouble à son aspect: «Il est étonnant,» dit-il, «qu'en touchant ces deux jeunes guerriers inconnus, un doux frémissement se répande sur tout mon corps; une sueur, tiède rosée que fait naître l'excès de tendresse, s'épanche de tous mes pores. Dans leurs yeux, dans leurs gestes, ces jeunes gens déploient quelque chose de royal. Sur leurs corps la nature a mis des signes de grandeur, pareils à ces rayons de lumière qui sont dans la pierre précieuse, ou bien à ces gouttes de nectar qui se trouvent dans le calice de l'aimable lotus. Ces signes indiquent une destinée glorieuse, telle qu'elle est réservée aux seuls enfants de Raghou. La couleur de leur teint foncé ressemble à la nuance du col azuré de la colombe; leurs épaules ont la largeur de celles du monarque des forêts. Leur regard intrépide est celui du lion courroucé, et leur voix est forte comme le son cadencé du tambour qui appelle au saint sacrifice. Je vois en eux ma propre image, et non pas seulement ma ressemblance; mais, en beaucoup de traits, ils ont de l'air de ma chère Sita. Ce visage de la fille de Djanaka, beau comme le lotus, est toujours devant mes yeux: telles étaient ses dents, aussi blanches que des perles; telle était sa lèvre délicate, son oreille arrondie, son oeil expressif, quoique leur regard ait quelque chose de la fierté de l'homme... Leur demeure est dans ces bois; ce sont ceux où Sita fut abandonnée, et ces enfants lui ressemblent. Et ces armes célestes, qui d'elles-mêmes se sont présentées à eux, et qui, d'après l'oracle des sages, ne doivent jamais, sans motif, abandonner notre famille... L'état de mon épouse, dont le sein renfermait le doux espoir de ma race... Ces pensées diverses occupent mon âme et remplissent mon coeur d'espérance et de crainte. Comment puis-je apprendre la vérité? Comment demander à ces jeunes gens l'histoire de leur naissance?...»
XIX.
Ici la scène change tout à coup de décoration et d'aspect; le poëte, pour amener le dénoûment, la reconnaissance des fils et du père, le second couronnement de Sita, remonte de douze ans le cours du temps et des événements. On entend de loin, derrière un rideau de forêts et sur les rives du fleuve, les cris de détresse et les gémissements de la jeune épouse abandonnée, qui vient de mettre au monde les deux jumeaux recueillis par les brahmanes et adoptés par les nymphes sacrées.
Rama, ému de pitié et d'amour, se croit en proie à un rêve: «Roi!» lui dit le sage anachorète, «ne comprenez-vous pas qu'on vous apprend ici d'une manière détournée, en action et non en récit, la naissance de ces deux enfants vos fils?
«Faites taire les instruments de musique et les voix,» dit-il aux acteurs, «et que tous les spectateurs contemplent les merveilles qui vont éclater par la puissance du dieu!» Sita paraît soulevée et portée par les eaux du Gange, tout entourée de ses divinités protectrices! «Recevez,» disent ces divinités à Rama, «une épouse chaste et fidèle!»
Le père, la mère, l'époux, l'épouse, les fils, se reconnaissent, s'embrassent et s'abîment dans leur félicité et dans leur reconnaissance.
Le directeur du spectacle s'avance sur la scène sous le costume du saint anachorète à qui le héros doit le bonheur d'avoir retrouvé ses fils et son épouse:
«Rama,» dit-il au héros, «pouvons-nous encore quelque chose pour votre bonheur?»
Rama se lève.
«Pieux solitaire,» répond-il, «je n'ai plus qu'une prière à vous adresser: Puissent les chants inspirés qui célèbrent cette histoire charmer et purifier les âmes des spectateurs! que, semblables à l'amour d'une mère pour ses enfants, ils allègent nos peines! que, pareils aux eaux purifiantes du Gange, ces chants lavent nos péchés! Puissent l'imagination dramatique et le goût délicat du poëte lui assurer la gloire due au grand maître de son art poétique, et puisse-t-il nous initier toujours davantage dans cette science mille fois plus sublime et plus sainte, qui nous donne la connaissance des perfections de l'Être unique en qui se résument tous les êtres: Dieu!»
La scène s'évanouit après ces paroles, et le peuple édifié sort du spectacle comme d'un temple, où le plaisir même sert de mobile à la religion et à la vertu.
* * * * *
Telles étaient les représentations scéniques de l'Inde primitive, pendant que le reste de l'Asie, à l'exception de la Chine, l'Afrique, l'Europe, la Grèce, Rome et les Gaules balbutiaient encore la langue de la philosophie, de la poésie et des arts; quoi qu'en ait dit Voltaire, le jour moral s'est levé en Orient comme le jour céleste.
ÉPISODE.
Nous avons lu comme tout le monde les deux volumes de poésies intitulés _Contemplations_, que M. Victor Hugo vient de publier. Il ne sied pas à un poëte de juger l'oeuvre d'un poëte, son contemporain et son ancien ami. La critique serait suspecte de rivalité, l'éloge paraîtrait une adulation aux deux plus grandes puissances que nous reconnaissons sur la terre, le génie et le malheur.
Nous nous sommes contenté de jouir en silence des beautés de sentiments qui débordent de ces pages, de pleurer avec le père, de remonter avec l'époux et l'ami le courant des jours évanouis où nous nous sommes rencontrés en poésie à nos premiers vers. Mais, hier, une circonstance heureuse et imprévue nous a, pour ainsi dire, contraint à nous souvenir que nous avions été poëte aussi, et de répondre par un bien faible écho à la voix qui nous vient de l'Océan.
Les poëtes, les écrivains, les amis particuliers de madame Victor Hugo, ont eu l'idée de faire magnifiquement relier, pour elle, le volume de poésies de son mari, d'insérer dans ce volume quelques pages blanches, de couvrir ces pages blanches de leurs noms, et de quelques lignes de prose ou de vers attestant leur souvenir et leur affection pour cette illustre et vertueuse femme. L'un d'eux m'a apporté hier ma page à remplir; cette page et sa destination m'ont inspiré ce matin les vers qui suivent. Je les donne ici, non comme un modèle de littérature, mais comme un témoignage de respect à madame Victor Hugo, et de souvenir affectueux de nos jeunesses à un ancien ami. Mais je les donne en demandant excuse à l'antiquité.
À MADAME VICTOR HUGO,
SOUVENIR DE SES NOCES.
Le jour où cet époux, comme un vendangeur ivre, Dans son humble maison t'entraîna par la main, Je m'assis à la table où Dieu vous menait vivre, Et le vin de l'ivresse arrosa notre pain.
La nature servait cette amoureuse agape; Tout était miel et lait, fleurs, feuillages et fruits, Et l'anneau nuptial s'échangeait sur la nappe, Premier chaînon doré de la chaîne des nuits!
Psyché, de cette cène où s'éveilla ton âme, Tes yeux noirs regardaient avec étonnement, Sur le front de l'époux tout transpercé de flamme, Je ne sais quel rayon d'un plus pur élément:
C'était l'ardent brasier qui consume la vie, Qui fait la flamme ailleurs, le charbon ici-bas! Et tu te demandais, incertaine et ravie: Est-ce une âme? Est-ce un feu?... Mais tu ne tremblais pas.
Et la nuit s'écoulait dans ces chastes délires, Et l'amour sous la table entrelaçait vos doigts, Et les passants surpris entendaient ces deux lyres, Dont l'une chante encore, et dont l'autre est sans voix...
Et quand du dernier vin la coupe fut vidée, J'effeuillai dans mon verre un bouton de jasmin; Puis je sentis mon coeur mordu par une idée, Et je sortis d'hier en redoutant demain!
* * * * *
Et maintenant je viens, convive sans couronne, Redemander ma place à la table de deuil; Il est nuit, et j'entends sous les souffles d'automne Le stupide Océan hurler contre un écueil!
N'importe; asseyons-nous! Il est fier, tu fus tendre! --Que vas-tu nous servir, ô femme de douleurs? Où brûlèrent deux coeurs, il reste un peu de cendre: Trempons-la d'une larme!--Et c'est le pain des pleurs!
Alph. de LAMARTINE.
5 juin 1856.
Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob, 56.