Cours familier de Littérature - Volume 01
Chapter 2
«Le soir, on les entend redescendre en chantant de tous les sentiers des collines, et les petits bergers, qui redescendent avec leur troupeau de la montagne, ramènent à la jeune femme, pour le repas du soir, sa chèvre favorite, les cornes enroulées de guirlandes de buis.»
* * * * *
La composition déjà trop longuement citée se terminait par un hymne au printemps qui gonfle les bourgeons de la vigne, qui promet la grappe, qui distille lentement dans les veines du pampre le vin que l'automne répandra en pourpre sous l'arbre du pressoir, cette liqueur qui réjouit le coeur de l'homme jeune et qui fait chanter le vieillard lui-même, en ranimant dans sa mémoire ses printemps passés.
Mais je n'en copie pas davantage; ces balbutiements d'enfant n'ont de charme que pour les mères.
X.
Quoi qu'il en soit, cette première composition littéraire, échappée à une imagination de douze ans, parut aux maîtres et aux élèves supérieure au moins, par sa naïveté, aux redites classiques de mes condisciples; on y reconnaissait l'accent, on y entendait le cri du coteau natal sous le soleil aimé du pauvre villageois à Midi.
Ma description enfantine eut le prix, non de style, mais de candeur et de sincérité descriptives. Deux maîtres tendres et vénérés, dont les vicissitudes de la vie et de la fugitive opinion (_aura_) n'ont point refroidi en moi la mémoire, le Père _Béquet_ et le Père _Varlet_, professeurs des classes littéraires chez les Jésuites, me témoignèrent depuis ce jour une prédilection presque paternelle que je serais ingrat d'oublier. On peut changer d'esprit, on ne doit pas changer de coeur. Ces professeurs aimés me cultivèrent avec une tendre sollicitude, comme un enfant qui promettait au moins un amour instinctif pour les lettres: ils étaient idolâtres du beau dans le style. Moi-même, je dois l'avouer ici avec toute humilité aujourd'hui, je fus si étonné et si satisfait de la fidélité du tableau que j'avais fait de mon hameau natal, sur mes pauvres collines calcinées, que j'en conçus je ne sais quelle estime précoce et trop sérieuse pour moi-même. Je lus et relus vingt fois ma première composition; je l'envoyai à ma mère par l'ordre de mes maîtres; on la lut à la fin de l'année, à la cérémonie publique de la distribution des prix, au collège des Jésuites, devant les mères et devant les enfants qui l'applaudirent. Elle ne sortit jamais entièrement de ma mémoire. Et je n'ouvris jamais dans un autre âge le tiroir du secrétaire de ma mère sans la relire tout entière avec une certaine satisfaction de ma précocité. Je puis même dire que, de mes trop nombreux ouvrages, c'est peut-être cet enfantillage qui m'a donné le plus de conscience anticipée de mes forces. Je sentis ce que sent un élève en peinture qui jette l'écume de la palette de son maître contre la muraille de l'atelier, et qui se trouve à son insu avoir fait de ces taches quelque chose qui ressemble à un tableau. Il se croit peintre et il s'admire lui-même, au lieu d'admirer le hasard qui a tout fait.
XI.
Une des circonstances qui grandit en moi ce vague sentiment littéraire m'est encore présente à l'esprit; j'aime à me la retracer quand je me demande à moi-même d'où m'est venu l'instinct et le goût des choses intellectuelles.
Il y avait, à quelque distance de la maison rustique de mon père, une montagne isolée des autres groupes de collines; on la nomme, sans doute par dérivation de son ancien nom latin, _mons arduus_, la montagne de _Monsard_. Ses flancs escarpés de tous les côtés sont semés de pierres roulantes; ces cailloux glissent sous les pieds, quand on la gravit, avec un bruit de vagues qui se retirent de la falaise en entraînant les galets et les coquillages dans leur reflux.
Des sentiers étroits, à peine perceptibles, et tous les jours effacés par les pieds des chèvres, conduisent par des contours un peu plus adoucis jusqu'au sommet. Là, des roches grises, entièrement décharnées de sol et taillées par la nature, le temps, la pluie, les vents, en formes étranges, se dressent comme de gigantesques créneaux d'une forteresse démantelée.
Trois de ces roches sont creusées en niches, ou plutôt en chaires de cathédrales, comme si la main des hommes s'était complu à préparer dans ce lieu désert trois sièges ou trois tribunes à des solitaires pour parler de Dieu aux éléments. Ces trois chaires, rapprochées les unes des autres comme des stalles dans un choeur d'église, forment une façade semi-circulaire qui regarde l'orient; en sorte que les bergers ou les chasseurs fatigués qui s'y placent et qui s'y asseoient, pour se reposer à l'abri du vent, peuvent se voir obliquement les uns presque vis-à-vis des autres, et s'entretenir même à voix basse, sans que le mouvement de l'air dans ces hauts lieux emporte leurs paroles préservées du vent.
La vue n'y est libre que du côté du soleil levant; cette vue est vaste comme sur un horizon de l'Océan; elle glisse sur les collines et les villages qui séparent ces montagnes du lit de la Saône; elle franchit le ruban d'argent étendu comme une toile qui sèche sur l'herbe, dans les prairies presque hollandaises de la Bresse pastorale.
Elle se soulève au delà pour gravir les flancs noirâtres du Jura; elle ne se repose que sur des cimes aériennes de la chaîne de neige des Alpes. Là, l'imagination, ce télescope sans limite de l'âme, se précipite dans les plaines de l'Italie et dans les lagunes de l'Adriatique.
On jouit sur cette hauteur d'un complet et perpétuel silence; les bruits des vallées ne montent pas jusque-là; on n'y entend que la chute accidentelle des petits coquillages pétrifiés qu'un mouvement du pied fait rouler jusqu'au bas de la montagne ou les imperceptibles sifflements que rend la brise en se tamisant sur les brins d'herbe mince, sèche et aiguë, qui percent les pierres comme de petites lances: accompagnement doux plutôt qu'interruption des hautes pensées que les hauts lieux inspirent.
XII.
Mon père, à qui son goût pour la chasse avait fait découvrir ce site élevé et presque inabordable, s'y rendait souvent après le dîner, d'où l'on sortait alors à deux heures; il y portait avec lui un livre, pour y passer en société d'un grand ou aimable esprit les longues soirées des jours d'été; il m'y conduisait souvent avec lui, quand, vers l'âge de dix à douze ans, le collège me rendait à la famille.
Dès qu'il y était assis, son livre ouvert dans la main, je m'occupais agréablement au pied des créneaux à choisir, parmi les pierres roulées, les plus belles pétrifications marines, ou à tresser des paniers pour mes soeurs, avec ces joncs qui croissent à sec sur les pelouses arides. Bientôt nous entendions, du côté de la montagne opposé à celui que nous avions gravi, des pas lents et mesurés; ces pas faisaient rouler au-dessous de nous les pierres sèches; un autre hôte de la montagne paraissait presque aussitôt après, un livre aussi dans la main; il essuyait son front taché de sueur et de poudre blanche en regardant mon amas de coquillages, et en m'expliquant comment la haute marée des siècles les avait portés jusque-là; puis il allait saluer avec une cordialité un peu cérémonieuse mon père, et il s'asseyait dans la seconde stalle du rocher.
XIII.
Ce visiteur assidu de la montagne s'appelait M. de Vaudran.
C'était un homme de cinquante à soixante ans; il était le cinquième fils d'une nombreuse et remarquable famille de notre pays, appelée la famille des _Bruys_. On apercevait la maison de cette famille patriarcale, entourée de terrasses et de parterres, au pied de la montagne de _Monsard_, au bord d'une route poudreuse d'un côté, au bord des prés, des petits bois et d'un ruisseau de l'autre côté.
Cette famille avait essaimé plusieurs de ses fils, avant la Révolution, à Paris, dans les plus hautes charges de la monarchie. L'aptitude de cette race aux affaires ou aux lettres était proverbiale dans nos contrées. Les soeurs n'y étaient pas moins distinguées de caractère et d'esprit que les frères; la dernière de ces soeurs vit encore, âgée de quatre-vingt-quinze ans, dans la même maison que je vois blanchir d'ici, à l'époque où j'écris ces lignes; elle n'a rien perdu de sa grâce de coeur et de son sourire d'esprit! Elle a usé le temps qui ne l'use pas; elle est comme un jalon vivant du passé, laissé dans le domaine et sur les tombeaux de ses frères et de ses soeurs. Tout le pays aime à la retrouver, le matin, où il l'a laissée le soir.
XIV.
M. de Vaudran avait été directeur d'un des ministères les plus importants, au commencement du règne de Louis XVI. Lié avec M. de Malesherbes et avec les politiques et les écrivains les plus illustres du siècle, décapités en 1793, il était tombé avec la monarchie. Emprisonné, proscrit, puis amnistié par les mobilités des circonstances révolutionnaires, il avait été enfin laissé à sec sur la rive, comme un débris après la tempête, dans le petit domaine de ses pères.
Il y vivait en philosophe, auprès de ses soeurs, suspendu par ses opinions et ses souvenirs entre deux temps; doué d'un esprit étendu, d'une érudition profonde, d'une éloquence sobre et précise comme les affaires qu'il avait maniées. Il avait en lui-même un entretien suffisant pour supporter le désoeuvrement, ce supplice des âmes vides.
De tous ses biens à Paris il n'avait sauvé que sa bibliothèque; il l'avait rangée comme son plus cher trésor dans une des chambres hautes de la maison de ses soeurs; il s'y consolait avec ces consolateurs muets qui ont des baumes pour toutes les blessures. Le voisinage et la similitude de revers, l'avaient lié d'une estime et d'une inclination mâles avec mon père; ce n'était pas précisément de l'amitié, c'était un respect réciproque qui donnait une majesté un peu froide et une apparence de réserve à leurs relations. Mais ces deux hommes se recherchaient, tout en se réservant comme deux caractères qui ont la pudeur de leurs épanchements. Ils s'étaient rencontrés un jour par hasard dans ce site solitaire, poussés par le même instinct de solitude et de contemplation; ils y avaient passé des heures d'entretien et de lecture agréables l'un avec l'autre; le lendemain ils s'y étaient retrouvés sans surprise, et, depuis, sans s'y donner jamais de rendez-vous, ils s'y rencontraient presque tous les jours.
XV.
La figure de M. de Vaudran portait l'empreinte de sa vie; elle était noble, fine, un peu tendue. Ses yeux couvaient un feu amorti par les disgrâces; ses lèvres avaient le pli du dédain philosophique contre la destinée, qu'on subit, mais qu'on méprise. On lisait sur sa physionomie ce mot de Machiavel sur la fortune: «Je donne carrière à sa malignité, satisfait qu'elle me foule ainsi aux pieds pour voir si à la fin elle n'en aura pas quelque honte!...»
Sa voix était grave, ses expressions choisies; sa politesse un peu compassée rappelait la cour de Versailles dans un hameau de nos montagnes; son costume disait l'homme de distinction qui respectait son passé dans sa déchéance; sa chevelure était relevée en boucles crêpées et poudrées sur les deux tempes. Il tenait d'une main son chapeau entouré d'une ganse noire à boucle d'argent; son habit gris, à boutons d'acier taillés à facettes, s'ouvrait sur un gilet blanc à longues poches; ses souliers étaient noués sur le cou-de-pied par des agrafes d'argent; il portait un jonc à longue pomme d'or à la main.
XVI.
À peine était-il assis dans la chaire du rocher la plus rapprochée de celle de mon père que j'entendais les pas plus légers d'un troisième visiteur; celui-là gravissait lentement aussi, mais plus résolûment, la montagne. Bientôt je voyais se dessiner en sombre sur le ciel bleu la redingote noire d'un beau jeune homme qui, sous l'habit d'un ecclésiastique, avait la taille, la stature et la contenance mâle d'un militaire. Un fusil double luisait au soleil sur ses épaules, un fouet de chasse badinait dans sa main, un chapeau rond découvrait à demi son front haut et ses cheveux noirs; ses bottes fortes, armées aux talons d'éperons d'argent, trahissaient en lui l'homme de cheval et l'homme de chasse plus que l'homme du sanctuaire. Sa figure avait la franchise virile du soldat; mais ses yeux pénétrants, sa bouche pensive, ses joues pâlies par l'étude annonçaient aussi l'homme intellectuel et le coeur sensible jusqu'à la mélancolie. Ses deux chiens courants, au poil fauve, qui me connaissaient, venaient se coucher auprès de moi sur l'herbe chaude; je détachais leurs colliers, pour que le tintement de leurs grelots ne m'empêchât pas d'entendre la lecture ou la conversation des trois amis.
XVII.
Ce troisième visiteur était l'abbé Dumont, neveu du vieux curé du village de Bussières, hameau que nous voyions blanchir au pied de la montagne, parmi les vignes et les chenevières.
Ce jeune homme, né pour une autre profession, avait été dans son adolescence secrétaire de l'évêque de Mâcon, homme d'exquise littérature; l'abbé Dumont avait été relégué par la Révolution dans le pauvre presbytère de son oncle; il devait lui succéder. Il se consolait par la chasse, par la lecture et par la société de M. de Vaudran et de mon père, ses voisins, de la destinée contraire qui lui avait fermé le palais épiscopal et qui le condamnait à la vie obscure d'un vicaire de campagne. Il avait les goûts élégants et nobles dans une misérable fortune; il adorait mon père comme un modèle du gentilhomme loyal et cultivé, qui l'entretenait de cour, de guerre et de chasse; il aimait M. de Vaudran, qui lui avait ouvert sa bibliothèque; il commençait à m'aimer, tout enfant que j'étais moi-même, de cette amitié qui devint mutuelle quand les années finirent par niveler les âges alors si divers; amitié restée après sa perte au fond de mon coeur comme une lie de regrets qu'on ne remue jamais en vain.
XVIII.
Après avoir salué, avec une aisance mêlée de respect, ses deux voisins, supérieurs en âge et en rang à lui, l'abbé m'abandonnait ses chiens, que je tenais en laisse; il étendait avec soin son fusil, aussi poli que de l'or bruni, sur la mousse, et il s'asseyait dans la troisième chaire de roche que la nature semblait avoir taillée pour ces trois amis.
Alors commençait entre ces trois hommes, d'âge, d'esprit et de condition si divers, un entretien d'abord familier comme le voisinage et nonchalant comme le loisir sans but; mais bientôt après l'entretien sortait des banalités de la simple conversation; il s'élevait par degrés jusqu'à la solennité d'une conférence sur les plus graves sujets de la philosophie, de la politique et de la littérature. Mon père y apportait cette franchise brève et sobre de pensées et d'impressions qui caractérisaient son âme et son esprit; M. de Vaudran, des connaissances nettes et intarissables; le jeune vicaire, la modestie et cependant l'ardeur de son âge.
La politique était toujours le premier texte de l'entretien: l'élévation du site, la solitude du lieu, la discrétion des rochers, qui inspiraient, dans ces temps suspects, une parfaite sécurité aux interlocuteurs, la confiance absolue qu'ils avaient les uns dans les autres, laissaient s'épancher leurs âmes dans l'abandon de leurs pensées. Ils étaient tous les trois, dans des mesures diverses et pour des causes différentes, ennemis du despotisme militaire qui avait succédé à l'anarchie de la Révolution, et qui pesait alors sur les esprits plus encore que sur les institutions: mon père, par attachement chevaleresque aux rois de sa jeunesse, pour lesquels il avait versé son sang et joué sa tête; M. de Vaudran, par amertume d'une situation élevée conquise par ses talents, perdue dans l'écroulement général des choses; l'abbé Dumont, par ardeur pour la liberté dont il avait déploré les excès dans sa première jeunesse, mais dont il s'indignait maintenant de voir la respiration même étouffée en lui et autour de lui.
XIX.
Ces trois amis s'entendaient admirablement dans une opposition commune au gouvernement du jour; les deux plus âgés, cependant, détestaient bien davantage la démagogie sanguinaire de 1793, à laquelle leurs têtes venaient d'échapper. La triste option à faire, en ce temps-là, entre des tyrans populaires ou des oppresseurs militaires, était presque tous les jours le thème de leur discussion. Quand ces discussions étaient épuisées et terminées par de tristes retours sur la monotonie des regrets et sur la vanité des espérances, mon père, M. de Vaudran ou le jeune abbé tiraient un volume de leur poche; ils citaient à l'appui de leurs opinions l'autorité de l'écrivain qu'ils étudiaient alors.
Tantôt c'était un Montesquieu, ce prophète de l'expérience, qui montrait la source et les effets des législations; tantôt un J.-J. Rousseau, qui avait porté le rêve dans la politique, et dont le _Contrat social_, oracle la veille, venait de recevoir de la pratique et de la raison autant de démentis qu'il contient de chimères; tantôt un Fénelon, dont le seul vice dans ses utopies sociales était de ne pas croire au vice; tantôt un Platon, construisant des républiques comme des nuées suspendues sur le vide; tantôt un Aristote, ce Montesquieu de l'antiquité, cherchant des exemples plus que des règles et faisant l'anatomie des gouvernements et des lois.
Plus souvent c'était un petit Tacite latin, que M. de Vaudran portait habituellement dans sa veste, et qu'il lisait tantôt en français, tantôt en latin, à ses deux amis, en leur faisant remarquer avec éloquence le nerf, la justesse, la portée de l'idée jetée à travers l'histoire, pour faire de chaque événement une leçon.
Le lendemain, c'était quelque autre livre qu'on avait cité la veille dans l'entretien, et que M. de Vaudran avait promis d'apporter de sa bibliothèque. On le feuilletait tout haut, pour y chercher le texte discuté. Philosophie, religion, législation, histoire, poésie, roman, journal même, tout passait et repassait tour à tour ou tout à la fois par les controverses de cette académie en plein air. L'entretien qui interrompait ou qui suivait les lectures prenait naturellement le ton grave, léger ou sentimental du volume. C'était le plus souvent M. de Vaudran qui lisait quand le livre était dogmatique; l'abbé lisait les journaux, les pamphlets acerbes, les anecdotes analogues à son âge; mon père lisait admirablement les poëtes. J'entends encore d'ici, après quarante ans, ces voix à timbres divers résonner dans ce petit amphithéâtre sonore de rochers, qui les répercutait avec la vibration lapidaire d'une voûte souterraine ou d'une eau qui coule dans une profonde cavité.
XX.
Je me souviens surtout d'un soir d'été où M. de Vaudran, ayant apporté par hasard avec lui un Platon en grec, le lut en le traduisant à ses deux amis, jusqu'au moment où le crépuscule manqua sur la dernière page du _Phédon_, et où les premières étoiles scintillèrent dans le ciel autour du rocher, comme pour assister du ciel à la mort de Socrate.
Ces trois hommes, attentifs au récit du juste résigné, essuyant leurs yeux des larmes de l'admiration et de l'enthousiasme, me faisaient penser à trois sages d'Athènes, conversant sur la nature et sur Dieu, assis sous les oliviers de l'Hymète. Ils me rappelèrent bien plus vivement cette scène, longtemps après, quand, visitant moi-même Athènes, la colline de l'Acropole, la roche taillée du _Pnyx_ et les pentes dénudées du _Pentélique_, je reconnus une ressemblance parfaite entre ces collines rocailleuses de l'Attique et les collines ruisselantes de pierres de mon pays.
On conçoit quelle vive impression de la littérature de pareilles scènes, de pareils sites, de telles lectures et de tels entretiens devaient donner à l'esprit d'un enfant. Ces livres, ainsi feuilletés et commentés en plein ciel, avec une ardeur continue d'intérêts divers par ces trois solitaires, me parurent renfermer je ne sais quels oracles mystérieux que ces sages venaient consulter dans le recueillement de l'âme et des sens sur ces hautes cimes. L'idée d'un livre et l'image des trois chaires de pierre sur la montagne devinrent pour jamais inséparables dans mon esprit. Ces réunions durèrent tout l'été, jusqu'aux froids de l'automne.
XXI.
L'année suivante, un autre hasard contribua davantage encore à me communiquer une sorte de superstition juvénile pour la littérature, et à me la faire considérer comme une sorte de puissance surnaturelle donnée par Dieu aux hommes et propre à tout remplacer en eux, même le bonheur.
Derrière la colline, au midi, qui sépare le village de mon père d'une vallée plus encaissée et plus pastorale, le village de Bussières, groupé autour de son noir clocher, s'étend dans le fond du paysage. J'y descendais presque tous les soirs, tantôt à pied, tantôt à cheval, pour passer une ou deux heures avec le jeune vicaire lettré dont j'ai parlé plus haut en racontant l'entretien des trois voisins.
Le chemin très-étroit qui conduisait à son presbytère se rétrécissait encore en approchant, entre les vergers et les chenevières du village; il laissait à peine place au poitrail de mon cheval. À droite, il était bordé d'une petite muraille à hauteur d'appui en pierres sèches; à gauche, par un mur à ciment très-élevé, qui servait d'enceinte à une maison bourgeoise de chétive apparence, et à un jardin suivi d'une vigne et d'un verger enclos de tous côtés comme un cimetière de hameau. En me dressant sur mes étriers, je parvenais à jeter un regard furtif sur cette maison, dans ce jardin et dans ce verger, toujours hermétiquement interdits aux pas ou aux regards des passants.
La maison aux volets toujours fermés, aussi du côté du sentier, présentait, du côté du jardin, un escalier extérieur et une petite galerie couverte, à laquelle l'escalier aboutissait.
On apercevait quelquefois, assis au soleil ou à l'ombre sur cette galerie, un homme à cheveux blancs, dans un costume presque sordide, et deux demoiselles d'un âge moins avancé, mais à qui la négligence de leurs vêtements donnait prématurément les apparences de la vieillesse. Un chien blanc et une chèvre familière, suivie de deux ou trois chevreaux noirs, étaient toujours couchés ensemble sur les marches de l'escalier ou sur le mur en parapet de la galerie. Ces marches n'étaient jamais balayées par le balai de la servante: il n'y avait pas de serviteurs dans la maison; les deux vieilles soeurs et le solitaire qui vivait avec elles épluchaient eux-mêmes leurs herbes, ou jetaient les coquilles des oeufs de leurs poules sur la galerie.
Les allées du jardin, que le râteau ne peignait jamais, étaient entièrement effacées par les orties et par les mauves parasites, promptes à s'emparer du sol négligé par l'homme. On ne distinguait ces allées que par deux bordures de buis, jamais coupé non plus, qui s'élevaient à la hauteur de la ceinture. Des choux et des raves à peine sarclés croissaient dans les quatre carrés du jardin: la vigne, au bout du verger, que le vigneron ne taillait plus, répandait çà et là en rampant à terre ses sarments touffus, qui semblaient pleurer la main de l'homme. L'ombre noire du clocher s'étendait de bonne heure le soir sur cet enclos et ajoutait une mélancolie un peu sinistre à cette demeure.
XXII.
C'était l'habitation d'un vieillard dont j'ai parlé ailleurs, et qu'on appelait M. de Valmont; les deux soeurs chez lesquelles il habitait depuis de longues années, sans qu'on lui connût de relation de parenté avec elles, étaient du pays; elles possédaient pour toute fortune cette maison, ce jardin, ce verger, et quelques petits champs de vigne hors de l'enceinte, sur la colline de Bussières.
Tout était mystère dans l'existence de ces trois personnes; le mystère aiguisait la curiosité, mais cette curiosité ne fut jamais satisfaite. Nul n'entrait dans cette maison, nul n'en sortait; il n'y avait pas un voisin ou un paysan du village qui eût échangé en sa vie une parole ou un salut avec les habitants.