Cours familier de Littérature - Volume 01

Chapter 19

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«Le portique de la salle dans laquelle les danses auront lieu sera élégant et spacieux, couvert d'une draperie soutenue par de riches pilastres, auxquels des guirlandes seront suspendues. Le maître du palais s'assoira au centre sur un trône. À sa gauche se placeront les personnes de sa famille habitant son intérieur, et à sa droite les personnes distinguées par leur naissance. Derrière ce double rang de droite et de gauche, s'assoiront les principaux officiers de l'État ou du palais: les poëtes, les astrologues, les médecins, les savants, prendront place au centre derrière le trône. Des femmes tenant des éventails, secouant des plumes de paon, et toutes remarquables par leur beauté et la grâce de leurs formes, environnent le maître. Des gens portant des baguettes pour maintenir l'ordre prendront des postes différents, et des hommes armés garderont les avenues. Lorsque tout le monde sera assis, les acteurs entreront, chanteront certains airs: la principale danseuse soulèvera le rideau et se montrera; puis, après avoir semé des fleurs dans l'assemblée, elle déploiera son talent et les grâces de son art.»

XI.

Ces représentations étaient rares, car les deux plus grands poëtes dramatiques de l'Inde, _Kalidasa_ et _Bavahbouti_, n'ont composé chacun que trois drames.

«Si Kalidasa est l'Euripide de l'Inde, il est un Euripide sobre, chaste, naïf, exempt des défauts d'affectation dont l'Euripide grec abonde. Bavahbouti, au contraire, est le plus énergique et le plus majestueux des poëtes dramatiques de sa race; on peut le nommer l'Eschyle du même théâtre. Kalidasa, se rapprochant de la noble et douce pureté de Sophocle, n'a rien de cette dégénérescence, de cette vulgarité d'intrigues qu'Euripide semble emprunter d'avance au roman moderne plutôt qu'à l'antique épopée. Quant à Bavahbouti, majestueux, grand, élevé comme ces forêts du Gondwana, dont l'ombre terrible se balança sur son berceau, vous le diriez sorti des mains de la nature, comme le Moïse de Michel-Ange s'élança de la pensée du sculpteur. En vain la conscience agitée se replie sur elle-même; Bavahbouti va y chercher le crime et le remords, qu'il traîne au grand jour. Tel un guerrier redoutable arracherait aux profondeurs du sanctuaire le criminel qui voudrait y chercher un asile. Dans la poésie de Bavahbouti, mugissent et se calment tour à tour les orages de toutes les passions, que sa main puissante sait éveiller et assoupir. Il vivait, comme on le voit dans l'histoire du Kachmir, dont Wilson a publié des extraits, vers l'année 720, à la cour du souverain d'Agra. Jamais accents plus passionnés n'émanèrent de l'âme humaine; aussi le nomma-t-on _Srikantha_, l'homme dont la bouche est le temple de l'éloquence. Le père de Bhavhabouti était un brahmane appartenant à cette illustre race, dont l'origine se perdait dans les temps héroïques. Sa famille habitait la province de l'Inde que nous appelons aujourd'hui le Décan, à l'occident des hautes montagnes et des vastes forêts qui versèrent leur ombre et leurs terreurs sacrées sur l'âme du jeune poëte.»

XII.

Un autre drame de l'Eschyle indien, Bavahbouti est une tragédie historique et mythologique sur le héros demi-dieu Rama. Nous allons l'analyser rapidement, en citant seulement les fragments caractéristiques du style de ce grand poëte. Un orteil des bas-reliefs du Parthénon donne une plus juste idée du génie de Phidias que le plus long commentaire sur le statuaire.

La scène s'ouvre par un dialogue conjugal, comparable au Cantique des cantiques de Salomon, entre le demi-dieu _Rama_ et sa jeune épouse _Sita_.

Un sage intervient; il promène Rama et la charmante Sita dans une galerie de tableaux qui représentent leur heureuse enfance, et les chastes amours qui ont précédé leur union. Sita et Rama s'extasient ensemble sur les scènes reproduites par le pinceau:

«Jours heureux pour moi,» s'écrie Rama à l'aspect de ces peintures, «quand un père vénéré vivait encore, quand la tendresse d'une mère veillait attentivement sur mon existence, quand tout était plaisir pour mon jeune âge... Voyez... Voilà que ma jeune épouse, la belle Sita, attire l'admiration de ma mère... Le sourire est sur ses lèvres, sa bouche entr'ouverte laisse éclater des dents aussi blanches que les calices allongés du jasmin; de longues nattes de cheveux souples, et doux au toucher comme la soie, répandent un crépuscule sur ses joues; tous ses membres, élégants de formes, gracieux de mouvements, ont la blancheur et la flexibilité des rayons de la lune glissant dans le vague des airs!

--«Voyez cet autre tableau,» lui dit Sita; «il représente l'instant où vous vous revêtez de l'habit de pénitence parmi les saints cénobites.»

--«Oui,» réplique le héros, «cet état de vie austère que les anciens rois de notre race adoptaient pour se sanctifier quand ils avaient abdiqué l'empire en faveur de leurs enfants, nous l'avons adopté à la fleur de notre âge, nous avons été heureux de languir dans ces ermitages au fond des forêts, pour nous former à la sagesse sous des maîtres inspirés des dieux.

«Nous arrivons ensemble,» continue-t-il en s'adressant à sa chère Sita, «à ce site au milieu des montagnes du midi de l'Inde, sur le bord des ruisseaux tombant des rochers où habitent les saints anachorètes; ils préparent pour leurs hôtes le plat de riz sauvage. Te souvient-il, ô mon amour, de notre humble et fortunée cabane sur le bord du torrent qui brille là aux rayons du soleil à travers les branches? là nous ne sentions plus, tant nous étions heureux, que le temps nous échappait...»

Des tableaux tragiques représentant les dangers dont Rama a sauvé son amante Sita s'offrent ici à leurs yeux, réveillent leurs souvenirs, font couler leurs larmes rendues délicieuses par le contraste avec le bonheur présent.

Rama et son épouse se retirent dans un pavillon au milieu du jardin; là, une scène de chaste amour conjugal: les expressions brûlent comme le feu consacré qui dévore l'encens sans laisser de cendre. La Sulamite de la Bible n'a pas d'enlacements d'ailes ou de roucoulements de colombe plus saintement langoureux. Le poëte indien surpasse Tibulle dans ses plus beaux vers, mais c'est un Tibulle sacré. Le scrupule des langues modernes jette un voile sur ces épanchements des deux époux.

Pendant que Sita dort, et qu'elle balbutie en rêvant avec terreur sur le bras du roi le nom de son cher Rama, celui-ci la regarde dormir:

«Elle rêve que je l'ai quittée,» dit-il, «ou bien la vue de ces peintures qui retracent nos malheurs a troublé ses esprits... Ah! qu'il est heureux celui qui, dans la peine comme dans le bonheur, peut compter sur une tendresse éprouvée, dont le coeur repose avec confiance sur le coeur d'un autre dans toutes les fortunes, et qui, au déclin même de son âge, comme à la fleur de sa vie, jouit des douceurs d'une consolante union!»

XIII.

Rama est arraché à cette courte félicité par la voix d'un courtisan qui vient lui annoncer que le peuple, irrité de son amour pour _Sita_, s'insurge contre lui, et demande à grands cris l'éloignement de l'épouse accusée de crimes imaginaires. Après un long combat, Rama cède au cri populaire; il confie Sita à un sage vieillard pour la conduire en exil. Leurs adieux sont déchirants. «Devoir cruel! Je suis donc un barbare!» s'écrie-t-il. «L'épouse qui m'a donné chaque jour des preuves de tendresse et de fidélité jusqu'à la mort, je la sacrifie, comme le maître qui livre à la mort l'oiseau domestique! Chère Sita! ne me retiens pas ainsi! laisse-moi... Ne serre pas dans tes bras un homme dégradé par sa cruauté. Tu crois embrasser l'arbre odorant du sandal, et tu embrasses l'arbre sinistre du poison qui donne la mort?

(Il s'arrache des bras de Sita.)

«Qu'est-ce que la vie maintenant? Un poids inutile.....--Le monde? Un désert affreux, aride, abandonné... Où puis-je trouver quelque consolation? Le sentiment ne m'a été donné que pour la douleur; vainement je résiste, elle s'attache à moi avec acharnement. Mânes de mes ancêtres, prophètes et sages, vous tous que j'ai aimés et honorés, vous tous qui avez eu pour Rama des égards et de l'amitié, flamme céleste, terre protectrice et mère des hommes, vers qui, parmi vous, puis-je élever la voix? quel nom puis-je invoquer, sans en blesser la sainteté? Ne frémiriez-vous pas à ma voix, comme on frémit à l'attouchement d'un homme banni de sa caste? Ne repousseriez-vous pas la prière de celui qui chasse son épouse, l'honneur de sa maison; qui condamne au désespoir celle dont le sein porte le fruit de sa tendresse, qui la sacrifie comme la victime offerte pour les apaiser aux mauvais génies. (Il s'incline aux pieds de Sita.) Fille adorable du roi de Vidéha, pour la dernière, oui, pour la dernière fois, que tes pieds charmants servent d'oreiller à la tête de Rama!»

L'acte deuxième transporte le spectateur, après un long intervalle de temps, au sein d'une forêt habitée par des anachorètes et par des nymphes consacrées au culte des dieux. L'une d'elles apporte son tribut de fleurs au saint supérieur du monastère.

«Simplicité de coeur, sobriété de paroles, modestie de maintien, innocence même de pensées, pureté d'imagination, affections pieuses, voilà la vertu,» dit l'anachorète en recevant le tribut de la nymphe.

Elle demande au vieillard quelle est la cause de l'agitation qu'elle voit dans la contrée habitée par les sages.

LE VIEILLARD.

Nymphe! je vais vous dire quels événements troublent nos pieuses méditations... Deux petits enfants, apportés par quelque divinité dans ces forêts, sont arrivés dans nos ermitages et ont détourné nos religieux de leurs graves études. Les animaux eux-mêmes, par leur attitude à l'aspect de ces enfants mystérieux, exprimaient leur étonnement et leur attrait.

LA NYMPHE.

Et leur nom?

LE VIEILLARD.

Ils se nomment l'un _Cousa_, l'autre _Lava_: ce sont les noms que leur avait donnés leur céleste nourrice; et, pour preuve qu'ils sont d'une origine plus qu'humaine, ils avaient à côté d'eux des armes divines. Le maître des sages les adopta, les éleva, leur fit enseigner l'usage des armes, puis, lorsqu'ils comptèrent un plus grand nombre d'étés, il les revêtit du cordon de la secte des saints, et mit dans leurs mains les _Védas_ sacrés...

Une autre raison encore a dérangé nos pieuses études. Le sage Valmiki, un jour qu'il se promenait sur les bords du paisible et brillant Tamasâ, vit un oiseleur abattre d'un coup mortel un oiseau qui, à côté de sa douce compagne, faisait retentir la rive de ses accents amoureux. Affligé à ce triste spectacle, le sage exhala par des mots son indignation, et, inspiré par la déesse de l'éloquence, il exprima sa pensée dans un distique improvisé: «N'espère point, barbare, prolonger tes jours, toi dont la main a pu frapper un coup si cruel, et détruire un innocent oiseau qui a trouvé la mort quand il ne songeait qu'à l'amour.»

--Mais, reprend la nymphe, qu'est-il survenu à l'infortunée Sita depuis qu'elle a été conduite dans la forêt?

LE VIEILLARD.

On l'ignore.

LA NYMPHE.

Et que fait Rama? Je tremble qu'il n'épouse une nouvelle reine?

LE VIEILLARD.

Vous le jugez mal: une statue d'or de sa chère Sita est sans cesse sous ses yeux.

LA NYMPHE.

Bien! il garde sa foi! Oh! qu'il est difficile de connaître le coeur de l'homme! Que de contradictions se rencontrent dans celui-là même qui passe pour le plus pur! Comment la même main peut-elle allier à la rudesse de manier le fer homicide, la délicatesse de palper le velouté d'une fleur?...

LE VIEILLARD.

Mais éloignons-nous? je vais vous servir de guide... Le soleil, en ce moment, échauffe le ciel de ses rayons les plus ardents, et force à venir se réfugier sous l'ombrage les chantres silencieux de la clairière. Seule, au milieu des rameaux les plus élevés, la colombe répète ses doux murmures. Les branches entrelacées répandent une ombre fraîche, sous laquelle se repose l'éléphant appuyé contre un arbre antique; ou bien il étend sa trompe au sein du riant berceau, et fait tomber, en la retirant, une pluie de feuilles et de boutons fleuris, que l'on prendrait pour une offrande présentée au torrent sacré dont les ondes, pures comme le cristal, coulent paisiblement sous ce dôme de verdure.

XIV.

Rama paraît sur son char de guerre, le sabre nu à la main. Il vient d'accomplir un de ses généreux exploits en sauvant la vie au fils d'un brahmane. Les religieux célèbrent sa gloire. Il reconnaît confusément les sites sauvages où il a passé sa jeunesse avec Sita.

«Quoi! je contemple encore ces vastes et vénérables ombrages où ces arbres antiques versent une religieuse obscurité, où les torrents qui se précipitent des monts voisins font retentir et trembler la terre...--Le tigre féroce guette sa proie sur la montagne ou se cache dans les cavernes ténébreuses; à travers l'épais gazon se roule l'énorme serpent; sur le dos du monstre, paré de mille nuances, le grillon s'attache en chantant, et étanche sa soif avec les gouttes de rosée qui mouillent ses écailles. Un silence profond règne dans la forêt, excepté dans les endroits où les sources, en murmurant, jaillissent du rocher, où l'écho de la montagne répond au mugissement du tigre, où les branches deviennent, en éclatant, la proie des flammes qui pétillent, et qu'au loin s'étend l'incendie qui allume le souffle du feu... Oui, je reconnais cette scène, et tout le passé se présente à mon souvenir... Ces terribles ombres n'effrayaient pas Sita, heureuse de braver les horreurs de la forêt obscure avec Rama à son côté. Telle était l'intrépidité de son amour qu'avec joie elle traversait le désert! Quelle richesse peut désirer un homme qui, dans la charmante compagne de sa vie, possède un être qui partage ainsi ses peines, et qui, par d'ineffables affections, compense toutes ses douleurs!...

«Scènes de repos,» continue-t-il, «décorées des grâces de la création! retraites tranquilles des timides oiseaux, des biches craintives; torrents engouffrés sous des ponts verdoyants et fleuris des arbrisseaux qui les voilent, oui, je vous reconnais! De ce côté la bande de l'horizon doucement ondulé, et pareille à une ligne légère de nuages abaissés, m'indique le sommet du mont Pravana, demeure du roi des tribus ailées; de ses flancs escarpés un fleuve se précipite avec impétuosité... Au pied de la montagne, sur le versant de ce bois magnifique, s'élevaient de grands arbres noirs, dont les branches, penchées sur le lit du fleuve, servaient de retraite aux oiseaux. Que leurs chants étaient doux! Là aussi était notre cabane de feuillage... Voici la demeure de la belle Vasanti, tendre amie de Sita, nymphe officieuse de ces bois antiques. Hélas! que ma fortune est changée! Triste solitaire, je languis dans le veuvage; le chagrin répand dans mes veines un poison mortel. Le désespoir, comme une flèche cruelle enfoncée dans mon coeur, demeure attaché dans la blessure qu'il a faite et qu'il déchire sans relâche... Ne puis-je tromper le temps et perdre le souvenir de mes douleurs en fixant mes yeux sur ces lieux qui me sont chers? Eux aussi, ils ont changé. Là, où la rivière s'écoulait, s'étend une rive verdoyante; ici, où les arbres s'enlaçaient pour repousser la clarté du jour, une plaine ouverte se développe aux rayons du soleil... À peine puis-je croire que ce lien est le même; cependant toujours ces puissantes barrières s'élèvent dans les airs en bornant le pays, toujours les mêmes montagnes vont mêler avec le ciel leurs superbes sommets!»

On voit, à ces pittoresques descriptions de la nature opulente et majestueuse de l'Inde, des arbres, des ondes, des animaux, que le sentiment du paysage dans la poésie, et de la mélancolie dans l'âme, ne sont point, comme on le dit, des inventions récentes de notre poésie, mais que la plus haute antiquité sentait et exprimait avec la même force l'oeuvre de Dieu et le coeur de l'homme.

XV.

Le compagnon de Rama lui indique sa route en termes aussi poétiques.

«Notre route est de ce côté... Voici le superbe Crontchavat: sur les coteaux obscurs de ses flancs couverts de bois, croasse le corbeau et gémit le hibou; dans ses cavernes sonores siffle le vent aigu. Des paons innombrables, avec des cris discords, dans les débris des arbres que le temps abat et détruit, poursuivent les serpents effrayés. Au loin, vers le midi, se prolonge la magnifique chaîne de montagnes dont les pics élevés sont couverts d'un diadème de nuages; de leurs flancs vers le milieu s'élancent les sources du fleuve, avec un bruit terrible que grossissent les cavernes; à leur pied, la rivière sacrée réunit en un seul et large courant ces ruisseaux impétueux, qui, en mugissant, se rencontrent pour se confondre.» (Ils disparaissent tous les deux sous les arbres.)

Une des femmes qui habitent ces solitudes retrace ainsi à une autre femme ermite la situation d'esprit de l'infortuné Rama:

«Rama, depuis longtemps, porte dans son coeur le deuil de son épouse, quoiqu'un calme extérieur déguise son chagrin. La langueur de son corps annonce la douleur qui déchire son sein. Malheur à celui qui aime à nourrir une affliction secrète! son âme succombe promptement.»

XVI.

Sita elle-même, envoyée par une divinité bienfaisante pour offrir un sacrifice dans la forêt, paraît en ce moment sur la scène. Elle ignore que ses deux jumeaux _Cousa_ et _Lava_, qu'elle a enfantés sur les rives du Gange, et qui lui ont été enlevés aussitôt après l'enfantement, vivent dans ces solitudes, déjà âgés de douze ans. L'éléphant favori sur lequel elle était tout à l'heure montée va périr sous l'assaut d'un autre éléphant monstrueux qui l'attaque sur les bords du fleuve. Aux cris des femmes, Rama s'élance et sauve l'éléphant de la reine, mais sans reconnaître encore Sita: les dieux la rendent invisible. Rama lui parle comme dans un songe indécis:

«Sita!» lui dit-il, «mon bras vient d'exaucer ton voeu; ton éléphant favori, celui qui, dans les premiers ébats de son enfance, allongeait sa trompe adroite et délicate pour saisir autour de tes oreilles les fibres du lotus qui leur servaient de pendants parfumés, maintenant il défie le puissant monarque de la forêt! Vois par quelles agaceries il cherche à gagner l'amour de sa compagne, comme il aspire avec sa trompe l'onde embaumée par la pluie de fleurs des lotus du rivage! comme il en rafraîchit d'une suave ondée le corps de sa compagne! comme il arrache les larges feuilles de la plante humide, et l'élève au-dessus de sa tête pour la garantir des ardeurs du soleil!» (Ils s'éloignent.) Sita, restée seule, gémit sur l'absence de ses enfants.

«Ce petit éléphant,» dit-elle, «me rappelle le souvenir de mes fils!... Comment ai-je mérité un si cruel destin? Quelle faute ai-je commise pour qu'ils ne connaissent jamais les embrassements d'un père? ces aimables enfants au visage attrayant et doux, ombragé de longs cheveux bouclés, la bouche ouverte aux tendres sourires, quand entre leurs lèvres fraîches et vermeilles brillent deux rangées de perles pareilles aux boutons de jasmin qui vont éclore!»

Rama, pour qui elle est invisible, poursuit ses souvenirs et ses plaintes dans la forêt. «Laissez-le pleurer, disent ses serviteurs; ceux qui souffrent doivent parler de leurs souffrances. Le coeur trop plein qui s'épanche en paroles reçoit du soulagement. Le lac qui se gonfle ne dévaste pas ses rives, quand ses ondes, en se soulevant, trouvent un écoulement pour les recevoir!»

L'épouse invisible assiste ainsi aux regrets et au délire de l'époux dont elle est séparée; la scène se prolonge toujours de plus en plus pathétique. Rama, dans son délire, ordonne à son écuyer de pousser son char vers le temple où il doit sacrifier aux dieux. Il emporte avec lui la statue adorée qui lui représente sa chère Sita.

XVII.

Au quatrième acte, le poëte introduit sur la scène le vieillard roi, père de Sita. Ses lamentations sur le sort de sa fille ont autant de douleur et plus de piété que celles de Priam ou d'Hécube dans les tragédies grecques:

«Le chagrin, comme une scie aux dents aiguës, déchire sans cesse mon coeur. Toutes les fois que je pense à ma fille, mes douleurs se renouvellent: c'est comme un fleuve toujours plein, dont la source ne tarit point. Qu'il est malheureux que ni l'âge, ni l'infortune, ni les austérités de la pénitence n'aient pu délivrer mon âme de ce corps qui l'accable! Je n'ose pas non plus éteindre en moi cette étincelle de vie; car l'enfer le plus profond, où ne brille jamais le soleil, attend le misérable qui porte sur lui une main homicide. Mes années s'écoulent, et, en dépit du temps, rappelées à toute heure par le souvenir, mes douleurs me survivent à moi-même... Hélas! ma chère Sita, faut-il que toutes tes vertus n'aient pas détourné ce destin rigoureux! Toujours à ma mémoire se représentent tes charmes enfantins, ton visage frais comme le lotus, orné tour à tour de sourires ou de larmes, tes premiers efforts pour exprimer ta pensée par des paroles. Fille du sacrifice, quel est aujourd'hui ton triste partage! Ô Terre, déesse toute-puissante, et toi, brillant Soleil, dieu de ma race, sages et saints, qui deviez la protéger, cruels, pourquoi avez-vous abandonné Sita à son destin?...»

* * * * *

Les enfants paraissent devant l'aïeul et l'aïeule: À mesure que ces beaux enfants s'avancent vers nous,» se disent-ils, «ils entraînent vers eux notre âme endurcie par les années, comme la baguette d'aimant attire une masse de fer.»

L'aïeul embrasse l'enfant. «Comme il me rappelle Rama!» se dit-elle: «il lui ressemble en tout, et par sa taille, et par son teint foncé, semblable à la feuille noire qui flotte sur le torrent, et par sa voix forte, pénétrante comme le cri du canard sauvage, au moment où il rassemble avec joie les tiges du lotus. Sa peau surtout est ferme au toucher comme celle de Rama, dure comme la coupe qui contient les graines du lotus... Mais son air... Ne me trompé-je pas? (À Djanaka.) Voyez-le vous-même: ce regard vif, animé, parlant, n'est-il pas celui de Sita?»

L'interrogation des vieux parents et les réponses naïves des enfants sont dignes d'Éliacin dans notre _Athalie_.

Des soldats accourent pour disputer aux enfants un cheval échappé, destiné au sacrifice. L'un des fils de Rama protège l'animal, et fait face aux soldats; il tend son arc sous une grêle de flèches, et s'écrie en tirant les siennes, seul contre tous! «Ah! voilà enfin la gloire! Mon arc retentissant frémit et résonne comme le nuage grondant que la foudre froisse et déchire, il s'étend, il s'élargit sous l'effort de mes deux bras, comme la bouche énorme d'Yama s'ouvrant pour dévorer les nations!»

Le combat s'engage, la description rappelle celle des combats les plus gigantesques d'Homère.

Un témoin s'écrie, en le regardant: «Il me rappelle Rama, tel qu'il était dans sa jeunesse, lorsqu'il lançait ses flèches contre les esprits impurs.

«Je suis honteux, quand je considère sa valeur. Il reste immobile, quoique autour de lui gronde la tempête du combat... Dans l'air obscurci par les nuages d'une poussière épaisse, le glaive flamboyant brille comme l'éclair. Les chars se précipitent avec un bruit horrible que grossit encore le tintement des sonnettes qui les décorent; les éléphants monstrueux s'avancent, semblables aux nuages qui portent la foudre, enveloppés de l'obscurité orageuse de la bataille. Le héros les défie, et son cri de guerre est entendu par-dessus le roulement des tambours, plus fort, plus répété que la clameur de l'éléphant sauvage, retentissant dans les bois de la montagne. On se presse sur lui; la fureur, la crainte agitent toutes les têtes qui se rapprochent. Il tire son arc... Tremblants, comme si la bouche d'Yama s'ouvrait pour dévorer le monde, nos gens frémissent, ils chancellent, ils fuient; hâtons-nous... en avant! volons à son secours!--Ce jeune homme doit posséder des armes célestes, dit un autre: