Cours familier de Littérature - Volume 01

Chapter 17

Chapter 173,883 wordsPublic domain

«Ô père,» dit-elle à l'ermite, «lorsque cette charmante gazelle, qui n'ose se hasarder loin de l'ermitage, et dont la marche est ralentie par le poids du petit qu'elle porte dans ses flancs, sera devenue mère, ah! n'oubliez pas de m'en instruire!

«Mais qui donc,» continue la jeune fille, «marche ainsi sur mes pas et s'attache aux pans de ma robe?»

L'ERMITE.

Tu le vois, ma fille: c'est ton petit faon chéri, ton enfant adoptif, dont si souvent tu as guéri les blessures avec l'huile d'ingoudi, lorsqu'il accourait vers toi, les lèvres ensanglantées par les pointes acérées du cousa. Se souvenant avec quel soin tu lui faisais manger dans ta propre main les grains savoureux du syamoca, il ne peut abandonner les traces de sa bienfaitrice.

(Sacountala le baise, les yeux humides de larmes.)

Pauvre petit, pourquoi t'attacher encore à une ingrate qui se résout ainsi à abandonner le compagnon de ses jeux? Va, de même que je t'ai recueilli lorsque, au moment de ta naissance, tu vins à perdre ta mère, à présent que tu souffres de ma part un second abandon, notre bon père va te prodiguer les soins les plus tendres.

(Elle pleure sans pouvoir avancer.)

CANOUA.

Essuie, essuie tes larmes, ma chère fille; prends courage, et jette un regard ferme sur le chemin que tu as à parcourir.

Viens-tu à surprendre sur ta paupière humide une larme qui chercherait à détruire l'effet de tes résolutions? dissipe-la aussitôt par le plus noble effort. Songe, mon enfant, que, dans la route inégale de la vie, la plus mâle fermeté se trouve souvent exposée aux plus rudes épreuves, et que, de les surmonter, c'est en cela que consiste la vertu.

SARNGARAVA.

Vénérable ermite, vous vous rappelez sans doute ce texte de la loi sacrée: _Accompagne ton ami jusqu'à ce que tu rencontres de l'eau!_ Or, nous voici près de l'étang; congédiez-nous, et retournez à l'ermitage!

L'ERMITE.

Vois, chère Sacountala, comme tout être, pour peu qu'il soit sensible, prend part à la douleur qu'occasionne ton départ.

En vain la femelle du tchairavaca, couchée derrière une touffe de lotus, fait entendre le cri d'amour à son mâle, qui, les yeux attentivement fixés sur toi, et le bec entr'ouvert, d'où s'échappent de longs filaments de verdure qu'il vient d'arracher, néglige de lui répondre.

SACOUNTALA, enlaçant ses bras autour de l'ermite.

Ô mon père! quand reverrai-je cette forêt sacrée?

L'ERMITE.

Ma fille, lorsqu'après avoir été pendant de longues années l'objet des soins de ton époux, qui ne seront partagés qu'entre toi et le gouvernement de son vaste empire, il remettra sa puissance au jeune héros que tu lui auras donné, tu reviendras alors avec lui achever de couler des jours tranquilles au sein de cette retraite, consacrée à la vertu.

(Sacountala disparaît derrière les roseaux de l'étang.)

LAMARTINE.

_La suite au prochain Entretien._

VIe ENTRETIEN.

Suite du poëme et du drame de Sacountala.

I.

Nous avons laissé la belle Sacountala au moment où elle faisait ses adieux à l'anachorète pour s'acheminer vers la capitale. Elle espérait y retrouver, avec son titre d'épouse, l'amour du héros devenu roi: tout présageait à Sacountala une réception triomphale et la suprême félicité. Une suite nombreuse de religieuses du monastère où elle était née, et de compagnes de son heureuse enfance, l'accompagnait à la cour.

Mais une divinité jalouse avait enlevé par un maléfice la mémoire au héros son époux. Quand elle se présente au palais, il l'admire, mais il ne la reconnaît pas. Pour comble de malheur, l'infortunée Sacountala avait laissé glisser de son doigt l'anneau nuptial, signe auquel le héros avait juré de la reconnaître toujours. Les scènes de cette reconnaissance, en vain implorée par l'épouse, cruellement refusée par le héros, sont aussi déchirantes que pittoresques. Elles rappellent avec moins de simplicité et autant de pathétique les scènes de l'histoire de Joseph dans la Bible. Sacountala réveille tous les souvenirs à demi effacés des temps heureux qu'elle a passés avec le héros dans les délices de l'ermitage.

«Voyons, dit le héros, quelle fable vas-tu inventer encore pour me convaincre?»

SACOUNTALA.

Ressouviens-toi du jour où, sous un berceau formé des branches flexibles de l'arbuste vétasa, tu recueillis dans le creux de ta main une eau limpide que contenait le calice surnageant d'un brillant lotus.

LE HÉROS.

Eh bien! eh bien! après?

SACOUNTALA.

Dans cet instant, mon petit faon favori était auprès de nous: «Bois le premier,» lui dis-tu avec douceur, en lui tendant la coupe végétale; mais le timide animal, peu habitué à ta vue, n'osa pas s'incliner pour boire, tandis qu'il but sans défiance quand je pris la coupe de ta main, et que je la lui tendis dans la mienne. Sur quoi tu t'écrias en souriant: «Il est donc bien vrai qu'on ne se fie qu'à ceux qu'on aime, et tous deux vous êtes habitants des mêmes bois!»

Le héros toujours incrédule, se retournant vers les femmes âgées témoins de cette scène:

«Vénérables femmes, on dirait que la ruse est un défaut inné dans le sexe féminin, même parmi les êtres étrangers à notre espèce? Voyez la femelle du cokila: avant de prendre son vol libre et vagabond dans les airs, ne dépose-t-elle pas ses oeufs dans un nid étranger, laissant à d'autres oiseaux le soin de faire éclore et d'élever ses petits?»

Sacountala se répand en reproches désespérés contre la cruauté d'un époux qu'elle ne sait pas avoir été aveuglé par les dieux, mais qu'elle croit perfide. Les religieux qui l'accompagnent commencent à douter de sa sincérité, et menacent de l'abandonner à la merci du roi, qu'elle est venue affronter avec tant d'audace.

«Brahmanes!» leur dit le roi, «n'entretenez pas cette jeune femme dans son erreur, jamais je ne fus son époux. Voyez,» ajouta-t-il en empruntant au règne végétal de ces climats une de ses plus conjugales images:

«Voyez: l'astre des nuits se contente de faire épanouir de sa douce lumière la fleur odorante du _conmonda_, sans toucher de ses rayons le lotus azuré, que l'astre du jour seul réveille à son lever par la chaleur de ses regards. Ainsi l'homme vertueux et maître de ses passions doit détourner avec soin, comme je le fais, ses regards de la femme étrangère!»

SACOUNTALA.

Ô terre, engloutis-moi pour cacher ma honte!

Elle se retire, recueillie comme une mendiante dans la maison d'un brahmane hospitalier.

II.

Le sixième acte s'ouvre par un dialogue entre un pauvre pêcheur enchaîné et les gardes de police qui le traînent en prison.

LES GARDES, frappant leur prisonnier.

Pourrais-tu nous dire où tu as volé cet anneau précieux, sur la pierre inestimable duquel nous voyons gravé en toutes lettres le nom auguste du roi?

LE PRISONNIER, témoignant la plus grande frayeur.

Pardonnez, illustres seigneurs, je ne me suis pas rendu coupable d'une action si indigne.

UN DES GARDES.

Ah! sans doute, tu seras quelque vénérable brahmane que le roi aura voulu récompenser par ce magnifique présent?

LE PRISONNIER.

Écoutez-moi, de grâce; je ne suis qu'un malheureux pêcheur habitant de Sacrâvatâra.

L'AUTRE GARDE.

Eh! misérable! que nous importent et ta parenté et le lieu de ta demeure?

L'OFFICIER.

Laisse-le s'expliquer, et ne le tourmente pas de la sorte.

LES DEUX GARDES, à la fois.

Ainsi que notre chef l'ordonne.--Allons! misérable, parle.

LE PÊCHEUR.

Eh bien donc! voyez en moi un pauvre homme, qui, avec son filet et ses hameçons, cherche, au moyen de la pêche, à soutenir sa nombreuse famille.

L'OFFICIER, souriant.

Beau métier, vraiment, et bien honorable! surtout.

LE PÊCHEUR.

Seigneur, ne parlez pas ainsi:

Quelque vil que puisse paraître l'état auquel nous avons été destinés par nos pères, nous ne devons pas nous y soustraire; et d'ailleurs, quoique l'action de donner la mort à un animal soit, avec justice, considérée comme cruelle, cependant il n'est pas rare de trouver dans le boucher lui-même une âme tendre et accessible à la compassion.

L'OFFICIER.

Poursuis, poursuis.

LE PÊCHEUR.

Or, un beau jour qu'ayant pris un superbe poisson, j'étais occupé à le dépecer, tout à coup je trouve dans son ventre cet anneau merveilleux; et comme, dans ma joie, je venais de l'exposer pour le vendre, vos seigneuries ont mis la main sur moi. Voilà, je vous le jure, comment il est tombé en ma possession: maintenant vous êtes les maîtres de me battre ou de me tuer.

L'OFFICIER, portant la bague à ses narines.

Cet anneau, sans aucun doute, a été renfermé dans le corps d'un poisson, à en juger par l'odeur de mer qui s'en exhale; reste à savoir comment le fait a pu avoir lieu. Avancez donc, je vais trouver quelqu'un des familiers du roi.

LES GARDES, au pêcheur.

En avant, misérable coupeur de bourses, en avant!

(Ils marchent ensemble.)

L'OFFICIER.

Attendez-moi ici près de la porte de la ville, et faites la plus grande attention à votre prisonnier, jusqu'à ce qu'ayant pris à la cour les informations nécessaires, je revienne vous trouver.

LES DEUX GARDES, à la fois.

Puisse notre seigneur recevoir du roi l'accueil le plus favorable!

L'OFFICIER.

Je l'espère.

(Il sort.)

LE GARDE.

Le bout des doigts me démange furieusement... (Jetant un regard farouche sur le pêcheur.) Je ne sais à quoi il tient que je n'étrangle ce maraud.

LE PÊCHEUR.

Vous ne voudriez pas donner la mort à un innocent?

LE GARDE, regardant.

Ah! voici déjà notre chef de retour avec l'ordre du roi: ainsi, notre ami, bientôt tu vas être rendu à tes chers poissons, ou servir de proie aux chacals et aux vautours.

L'OFFICIER DE POLICE, rentrant.

Allons, vite, que cet homme...

LE PÊCHEUR, pâle d'effroi.

Grands dieux! je suis mort.

L'OFFICIER.

Soit délivré de ses liens! Le roi n'a pas hésité à reconnaître pour vraies toutes les circonstances relatives à la manière dont le pêcheur a retrouvé l'anneau, telles qu'il nous en fait le récit.

LE GARDE.

Soit fait ainsi que notre chef l'ordonne. Va! l'ami, tu peux te vanter d'avoir vu de près la triste demeure de la mort.

(Il met le pêcheur en liberté.)

LE PÊCHEUR, s'inclinant profondément devant l'officier.

Ô seigneur! vous me rendez la vie.

(Il tombe à ses pieds.)

L'OFFICIER.

Relève-toi, relève-toi, et apprends que, dans l'excès de sa joie, le roi m'a chargé de te remettre cette somme, égale à la valeur de l'anneau que tu lui as retrouvé; elle est toute pour toi.

(Il lui met une bourse dans la main.)

LE PÊCHEUR, transporté de joie.

Ô heureux mortel que je suis!

LE GARDE.

Tout fier des faveurs du roi, ce misérable, à peine réchappé de la potence, n'a-t-il pas l'air de se pavaner, comme s'il était porté en triomphe sur les épaules d'un superbe éléphant? «_Le roi, dans l'excès de sa joie_,» dites-vous? Il faut donc que notre monarque attache un grand prix à ce joyau?

L'OFFICIER.

Ah! ce n'est pas tant la vue de la pierre précieuse dont il est orné qui a pu exciter l'émotion du roi, que...

LES DEUX GARDES, ensemble.

Et quel autre charme pouvez-vous lui attribuer?

L'OFFICIER.

Je ne sais, mais je soupçonne que cet anneau a, dans l'instant même, rappelé à son souvenir quelque objet tendrement aimé; car, à peine l'eut-il considéré, que notre souverain, naturellement si profond et si calme, a trahi dans tous ses traits le trouble de son âme.

LE GARDE.

Ainsi, notre maître a procuré un grand plaisir au roi, afin que tout le profit en revînt à ce misérable!

III.

Dans la scène suivante, des jeunes filles du palais cueillent des fleurs pour la fête du printemps qu'on doit célébrer; elles écoutent les chants mélodieux du rossignol, puis elles sont dispersées par des chambellans qui leur déclarent que le roi consterné ne veut que le silence et le deuil autour de lui.

Un autre chambellan leur décrit en ces termes l'abattement du prince: «Le roi n'eut pas plutôt jeté les yeux sur ce fatal anneau, que, la mémoire lui revenant tout à coup, il se rappela le mariage qu'il avait secrètement contracté avec Sacountala, s'accusa de l'avoir repoussée avec tant de cruauté et d'injustice, et, depuis ce temps, il est livré au plus amer repentir; il a les plaisirs en horreur; il se refuse, contre son habitude, à recevoir chaque jour les hommages de son peuple. C'est en vain qu'il cherche le repos sur sa couche tourmentée, où, durant la nuit entière, il ne peut goûter un seul instant les douceurs du sommeil. Adresse-t-il la parole à ses femmes? il ne règne aucune suite dans ses discours; il confond jusqu'à leurs noms, et rougit ensuite de lui-même lorsqu'il vient à s'apercevoir de son erreur. Quoiqu'il ait rejeté loin de lui tout le luxe de la royauté, qu'il n'ait conservé qu'un seul bracelet devenu trop lâche, et qui retombe incessamment sur son poignet amaigri; que ses lèvres soient desséchées par l'ardeur de ses soupirs, et que ses yeux soient enflammés par la continuité des veilles auxquelles le condamnent ses pensers douloureux; eh bien, malgré tout cela, il éblouit encore par l'éclat de ses vertus: semblable à un magnifique diamant qui, par les mille feux dont il brille, ne laisse point soupçonner qu'il ait rien perdu de son poids sous les doigts habiles du lapidaire qui l'a taillé.»

Le roi paraît, s'avançant lentement et comme abîmé dans ses pensées.

«Ah! chère Sacountala,» murmure-t-il entre ses lèvres, «si tu as vainement cherché à retirer mon coeur du sommeil léthargique où il était plongé, à quelles veilles cruelles ne l'ont pas condamné depuis les remords cuisants du repentir! Ah! je me rappelle maintenant, comme si un voile tombait de mon esprit, toutes les circonstances de ma première entrevue avec Sacountala!

«Et comment ne succomberais-je pas au désespoir, quand je me retrace la douleur de cette femme admirable au moment où je la repoussais avec tant d'indignité? Vois: tout éplorée, bannie par moi, elle s'attachait aux pas de ses compagnons de voyage pour retourner avec eux dans son paisible ermitage!... «Demeure!» lui dit d'une voix sévère le disciple de Canoua, aussi vénérable que Gourou lui-même.

«À cet ordre terrible elle s'arrête, remplie de frayeur, et jette encore sur moi, moi si cruel, un regard suppliant troublé par les flots de larmes qui s'échappaient de ses yeux... Ah! ce souvenir est comme une flèche empoisonnée qui me donne la mort.

«Au moment de quitter le bois sacré de l'ermitage pour retourner dans ma capitale, Sacountala me dit en levant sur moi ses beaux yeux mouillés de larmes: «Dans combien de temps le fils de mon seigneur daignera-t-il me rappeler près de lui?» Alors, lui passant au doigt cet anneau, sur la pierre duquel est gravé mon nom, je lui répondis:

«Épelle chaque jour une des syllabes qui composent mon nom, et, avant que tu aies fini, tu verras arriver un de mes officiers de confiance, chargé de te ramener à ton époux!»

Le roi maudit l'étang où Sacountala, en se baignant, aura sans doute laissé glisser son anneau. Il s'accuse lui-même du fatal aveuglement qui l'a empêché de reconnaître son amante et son épouse. On lui apporte le portrait de Sacountala, peinte au milieu de ses compagnes dans les jardins de l'ermitage. Ce tableau lui donne un vertige de tendresse qui s'exprime en vers incohérents mais délicieux. Il déplore le malheur d'un héros et d'un roi qui ne laissera après lui aucun héritier de son empire et de son amour pour ses peuples.

«Grands dieux!» dit-il, «fallait-il donc que cette race antique qui, depuis son origine, s'était conservée si pure, trouvât sa fin en moi, qui ne dois pas connaître le nom si doux de père; semblable à un fleuve majestueux dont les eaux limpides et abondantes finissent par se perdre dans des sables stériles et ignorés!»

IV.

Son ministre, pour le distraire de sa mélancolie, lui annonce qu'une race ennemie et perverse a envahi ses États et égorge son peuple.

Il monte sur son char de guerre pour aller combattre. Le dieu _Indra_ le protége, et fait voler son char sur les nuées, à la hauteur des cimes les plus inaccessibles de l'Himalaya, d'où le héros contemple d'un coup d'oeil tous ses vastes États.

«Nous touchons,» dit-il à son compagnon, «à cette sphère étincelante de clarté qui, dans ses révolutions rapides, entraîne les astres innombrables et les flots sacrés du Gange, à cette sphère à jamais sanctifiée par l'empreinte divine des pas de _Vichnou_... J'en juge par la seule impression du mouvement de ce char, par cette légère rosée que font jaillir au loin les roues humides, par ces coursiers à la crinière rebroussée et toute brillante de la lueur des éclairs qu'ils traversent, par ces aigles qui abandonnent de tous côtés leurs nids placés dans les fentes des rochers, et qui volent effarés tout autour de nous.»

Puis, abaissant ses regards sur la terre:

«Quel spectacle admirable et varié me présente, d'instant en instant, grâce à la descente précipitée du char, le séjour habité par l'homme!

«Le sommet affaissé des plus hautes montagnes se confond à mes yeux avec la surface unie de la plaine, et l'on dirait que les arbres, dépourvus de troncs, la tapissent seulement de la plus humble verdure. Les fleuves les plus vastes n'offrent plus que de légers filets d'eau, coulant, à peine visibles, dans leurs lits rétrécis; et, comme si elle était poussée par une force puissante, la terre semble monter rapidement vers moi.»

On voit, à cette description du char prêté au héros par _Indra_, ce qu'on voit plus formellement encore dans les traditions de la Chine primitive, que cette antiquité avait ses navires aériens et ses aéronautes.

«Nous touchons la terre,» lui dit son guide, «et nous allons apercevoir bientôt sur la montagne la demeure habitée par le divin fils de Maritchi.»

LE HÉROS.

Comment! l'essieu n'a pas rendu le moindre son? Je ne vois pas s'élever le plus léger nuage de poussière; je n'ai ressenti aucun choc, et, quoique touchant à la terre, le char cependant n'en a pas éprouvé le moindre contre-coup... Et dans quelle partie de la montagne habite donc le divin anachorète?

LE GUIDE, la lui indiquant du doigt.

Là où vous apercevez ce pieux solitaire, fixant, dans une immobilité parfaite, le disque radieux du soleil; le corps déjà à moitié plongé dans un monticule de sable, que les termites amoncellent sans crainte autour de lui; portant, au lieu du cordon brahmanique, la peau hideuse d'un énorme serpent: pour collier, les branches entrelacées d'arbrisseaux épineux, dont il ne ressent pas même les blessures, et recélant, parmi ses cheveux relevés en partie en un énorme faisceau sur le sommet de sa tête et flottant en partie sur ses larges épaules, une foule d'oiseaux qui, pleins de confiance, y ont construit leurs nids comme dans un arbre touffu.

DOUCHMANTA, le contemplant avec une sorte de terreur religieuse.

Vénération à l'être capable de se livrer à d'aussi effroyables austérités!

LE GUIDE, retenant les rênes.

Prince! nous voici parvenus à l'ermitage de l'immortel Canoua.

(Ils descendent du char.)

LE GUIDE.

Par ici, grand roi, par ici! Admirez cette terre sacrée, théâtre où les saints solitaires se livrent constamment aux exercices pieux de la dévotion la plus austère.

LE HÉROS.

Mon admiration est également excitée à la fois par le spectacle de cet asile vénérable, et par celui des êtres vertueux qui l'habitent. En voyant ces purs esprits sans cesse plongés dans la plus profonde contemplation, à l'ombre de ces arbres immortels; tantôt occupés à se purifier dans une eau limpide et toute brillante de la poussière dorée du nénuphar sacré; tantôt ravis en extase au sein de ces grottes silencieuses ornées par la nature elle-même de roches étincelantes, je m'écrie: «Oui! ce n'est que dans ce séjour qu'habite la sainteté.»

Le héros, descendu dans les bois qui entourent l'asile sacré, aperçoit un enfant (c'est son fils, le fils de Sacountala réfugié et élevé dans cet asile). L'enfant joue avec de petits lionceaux, malgré les reproches de deux jeunes filles du monastère qui s'efforcent de le faire obéir à leur voix.

LE HÉROS, regardant du côté d'où il a entendu partir les voix.

Quoi! c'est un enfant (mais un enfant qui déjà semble déployer la vigueur d'un homme); il se révolte contre deux jeunes filles de l'ermitage qui cherchent en vain à le faire obéir. Le voilà qui, d'une main nerveuse, entraîne malgré lui un petit lionceau qu'il vient d'arracher à moitié repu à la mamelle de sa mère, et dont la crinière est encore tout en désordre.

L'ENFANT, souriant.

Allons, petit lionceau, ouvre ta gueule bien grande, que je compte tes dents.

(Les femmes continuent en vain à gourmander l'enfant.)

UNE FEMME.

Petit mutin, c'est donc ainsi que tu feras sans cesse le tourment de ces jeunes animaux, placés comme nous sous la protection de notre divin Gourou. Dans ton humeur farouche, on dirait que tu ne respires que guerre et combats!

LE HÉROS.

Chose étonnante! je sens tout mon coeur incliner vers cet enfant, comme s'il était mon propre fils. (Après un moment de réflexion.) Hélas! je n'ai point de fils!.....pensée cruelle qui ajoute à mon attendrissement.

UNE FEMME.

Mais la lionne furieuse va se jeter sur toi, si tu ne lui rends son petit.

L'ENFANT, souriant.

Ah! oui, j'en ai bien peur, vraiment!

(Il se mord la lèvre.)

LE HÉROS, dans le plus grand étonnement.

Cet enfant fait briller à mes yeux le germe d'une grandeur héroïque, semblable à une vive étincelle qui doit bientôt s'étendre en un vaste incendie.

LA PREMIÈRE FEMME.

Cher petit! si tu quittes ce jeune lion, je te donnerai un autre hochet.

L'ENFANT.

Voyons, voyons, donne-le d'abord.

(Il tend sa main.)

DOUCHMANTA, considérant la paume de sa main.

Ô prodige! sa petite main porte distinctement les lignes mystérieuses, pronostic certain de la souveraineté: je les vois briller, ces lignes, légèrement entrelacées en réseau le long de ses doigts délicats, tandis qu'il les étend pour saisir avec avidité l'objet qu'il désire. C'est ainsi que le lotus trahit le précieux trésor que renferme son sein, lorsqu'il l'entr'ouvre au lever de l'aurore pour recevoir les rayons du soleil.

L'AUTRE FEMME.

Ma chère Louora! ce n'est pas là un enfant que l'on puisse amuser avec de belles paroles. Va donc, de grâce, à ma chaumière; tu y trouveras un paon moulé en terre parfaitement colorée: prends-le, et reviens promptement avec ce trésor.

LOUORA.

J'y cours. (Elle sort.)

L'ENFANT.

Eh bien! moi, en attendant, je vais toujours m'amuser avec le petit lion.

LA SECONDE FEMME, le regardant en souriant.

Veux-tu bien le quitter?

DOUCHMANTA.

Que cette mutinerie m'enchante! (Soupirant) Ah! mille fois heureux les pères, lorsque, en soulevant dans leurs bras un enfant chéri qui brûle de se réfugier dans leur sein, et tout couverts de la poussière de ses petits pieds, ils contemplent, à travers son gracieux sourire, la blancheur éblouissante de ses dents pures comme les fleurs, et prêtent une oreille complaisante à son petit babil, composé de mots à demi formés!

Le héros s'informe de la naissance de cet enfant dont la force rappelle l'Hercule indien Rustem. Une des femmes lui apprend qu'il est fils d'une nymphe réfugiée dans cet asile.

«Quel est son père?» demande avec anxiété le héros. «Ce serait souiller mes lèvres que de prononcer le nom de l'infâme qui n'a pas craint d'abandonner sa vertueuse épouse,» lui répond la nourrice.

«Dieux! c'est ma propre histoire,» se dit le héros à lui-même. D'autres signes de reconnaissance lui révèlent que l'enfant est son fils.

Sacountala, avertie par les nourrices des interrogations de l'étranger et des transports du héros qui presse son fils dans ses bras, paraît. Les ténèbres de l'intelligence du héros se dissipent à la vue et à la voix de l'enfant; il reconnaît la mère.

LE HÉROS.

Est-ce donc là Sacountala? s'écrie-t-il à l'aspect de la jeune mère; Sacountala, vêtue des habits de la douleur; ses beaux cheveux sans ornements, réunis en une seule tresse, signe de veuvage; son teint flétri par les larmes!... Quelle douce résignation se peint dans tous ses traits! Quelle affection elle semble encore prête à témoigner au barbare qui l'a condamnée à un si terrible abandon!