Cours familier de Littérature - Volume 01

Chapter 16

Chapter 163,797 wordsPublic domain

Ô mes chères soeurs! ce charmant arbuste ne semble-t-il pas me faire signe de ses rameaux flexibles, que l'on prendrait pour autant de jolis doigts dans la mobilité que leur imprime le zéphyr? Voyons, il faut que je m'en approche.

(Elle y court.)

PREYAMVADA.

Chère Sacountala, oh! repose-toi, de grâce, quelques instants à son ombre.

SACOUNTALA.

Eh! pourquoi donc?

PREYAMVADA.

C'est qu'en te voyant ainsi appuyée contre lui, ce bel arbre, comme s'il était uni à une liane élégante, en acquiert encore plus de grâce.

SACOUNTALA.

Es-tu plus digne de ce nom gracieux de _Preyamvada_, toi dont les paroles sont remplies de tant de douceur?

DOUCHMANTA.

Oui, Preyamvada, tu viens de dire une grande vérité. Ses lèvres ont l'incarnat de la rose; ses bras, comme deux tendres rameaux, s'arrondissent avec souplesse, et la fleur attrayante de la jeunesse répand sur toute sa personne un charme inexprimable.

ANOUSOUYA.

Sacountala, vois comme cette jolie malica a choisi pour son époux ce bel arbre, qu'elle entoure de ses rameaux en fleurs.

SACOUNTALA, s'approchant et regardant avec joie.

Ah! qu'elle est ravissante cette saison où les arbres eux-mêmes semblent s'unir dans de tendres embrassements! Ne dirait-on pas que cette jeune plante ait mis à dessein, sous la protection de cet arbre robuste et tout chargé de fruits, ses fleurs si tendres et si délicates?

(Elle s'arrête à le contempler avec admiration.)

PREYAMVADA, souriant.

Sais-tu, Anousouya, pourquoi Sacountala attache si longtemps ses regards sur cette petite plante?

ANOUSOUYA.

Non, en vérité; je voudrais bien le savoir.

PREYAMVADA.

«Ainsi que cette jolie malica est unie à ce bel amra, que ne puis-je de même être unie à un époux digne de moi!» Voilà, je t'assure, la pensée qui occupe en cet instant notre jeune amie.

SACOUNTALA, souriant.

Allons, petite folle, voilà encore de tes extravagances.

(Elle fait jouer son arrosoir.)

ANOUSOUYA.

Chère Sacountala, vois, tu oubliais cette charmante madhavi, quoiqu'elle ait crû en même temps que toi, par les soins que ton père Canoua se plaît à vous prodiguer à toutes deux.

SACOUNTALA.

Va, je m'oublierai plutôt moi-même. (Elle s'approche de l'arbuste, le regarde, puis s'écrie, transportée de joie:) Miracle! miracle! Preyamvada, ah! que tu vas être heureuse!

PREYAMVADA.

Comment cela, ma douce amie?

SACOUNTALA.

Vois, cette liane est toute couverte de fleurs, depuis la racine jusqu'au sommet des rameaux les plus élevés, quoique ce ne soit pas le temps de la floraison.

TOUTES DEUX accourant.

Dis-tu vrai? dis-tu vrai?

PREYAMVADA.

En ce cas, ma douce amie, c'est toi que je vais rendre heureuse; car ce pronostic ne t'annonce rien moins que la possession prochaine d'un héros pour époux.

SACOUNTALA, d'un air fâché.

Fi de toutes ces plaisanteries! Je ne veux plus prêter l'oreille à vos propos.

PREYAMVADA.

Mais ne crois pas que je parle en plaisantant; car, d'après ce que j'ai entendu plusieurs fois de la bouche du vénérable Canoua lui-même, un pareil signe ne peut être pour toi que l'annonce de l'événement le plus heureux.

ANOUSOUYA.

Ah! voilà qui m'explique le zèle que mettait notre amie à arroser cette plante chérie!...

SACOUNTALA.

Méchante! cette plante est pour moi comme une soeur: pourquoi chercherais-tu d'autres motifs à mes soins?

(Elle continue à l'arroser.)

LE HÉROS, à part.

Certes, si elle appartient à la caste de Canoua, toute union lui est interdite avec celle des Kchatriyas. Que faire donc?--Mais peut-être aussi...--Eh! pourquoi me tourmenter par de semblables doutes?... Oui, la chose est certaine. Mon esprit incline vers elle avec tant de violence, qu'il est impossible qu'elle ne puisse devenir mon épouse!--D'ailleurs, dans les choses sujettes au doute, l'événement est toujours favorable aux pressentiments du sage. Ainsi, je l'obtiendrai, je l'obtiendrai!

SACOUNTALA, avec précipitation.

Ah, ah! une abeille, échappée du calice de cette malica, voltige autour de ma figure et semble vouloir s'attacher à mes lèvres!

(Elle fait semblant de chasser une abeille.)

DOUCHMANTA, la contemplant avec le plus vif plaisir.

Qu'elle est ravissante!

Sur tous les points où voltige cet insecte léger, plus légère que lui, avec quelle grâce elle le chasse sans relâche! Mais si c'est par une crainte réelle que cette belle fille imprime aujourd'hui à ses sourcils une contraction si délicieuse, ne se ressouviendra-t-elle pas de la leçon, et ne la mettra-t-elle pas plus tard en pratique, lorsque, sans aucun motif de crainte, elle feindra cependant l'effroi pour déployer dans son regard toutes les ressources de la séduction.

Trop heureux insecte, tu peux donc dans ton vol effleurer l'angle de cet oeil à demi fermé, où la crainte excite un tremblement enchanteur; faire entendre à cette oreille charmante un murmure semblable à ces petits mots furtifs d'une amie à l'oreille d'une amie; puiser un torrent de délices sur ces lèvres divines, dont une main délicate cherche en vain à t'éloigner? Hélas! nous mourons dans le doute de jamais pouvoir la posséder; et toi, petite abeille, tu t'enivres de volupté.

SACOUNTALA.

Ô mes compagnes! délivrez-moi de cet insecte audacieux, qui brave tous mes efforts.

TOUTES LES DEUX, en souriant.

Eh! qu'y pourrions-nous faire? Appelle Douchmanta à ton secours: n'est-ce pas au roi à protéger les habitants de cet ermitage?

DOUCHMANTA.

Excellente occasion pour me montrer!... Ne craignez..... (Il n'achève pas, et continue à se tenir caché.) Non, on me reconnaîtrait pour être le roi; il vaut mieux que je me présente sous l'aspect d'un voyageur demandant l'hospitalité.

SACOUNTALA.

L'impudent ne cesse de m'assaillir; il faut que je cherche une autre place. (Jetant les yeux derrière elle tout en courant.) Comment! il me poursuit encore? Ah! de grâce, délivrez-moi de son importunité.

DOUCHMANTA, survenant tout à coup.

Comment donc!... quel est l'insolent qui, sous le règne d'un des descendants de Pourou, de Douchmanta, cet ennemi déclaré du vice, ose insulter les filles innocentes des pieux ermites?

(Toutes, à la vue du roi, éprouvent un moment de trouble.)

ANOUSOUYA.

Seigneur, personne ici n'est coupable d'une action criminelle: seulement, notre jeune amie se défendait contre une abeille obstinée à la poursuivre.

(Elle montre du doigt Sacountala.)

DOUCHMANTA, s'approchant de Sacountala.

Jeune fille, puisse votre vertu prospérer!

(Sacountala baisse les yeux avec modestie.)

ANOUSOUYA.

Allons! rendons promptement à notre hôte tous les devoirs de l'hospitalité.

PREYAMVADA.

Seigneur, soyez le bienvenu! Toi, chère Sacountala, va, sans perdre de temps, à l'ermitage, chercher des fruits dignes d'être offerts à notre hôte: cette eau, en attendant, peut servir à rafraîchir ses pieds fatigués.

DOUCHMANTA.

Il n'en est pas besoin; le charme de vos paroles est pour moi la plus agréable offrande.

ANOUSOUYA.

Eh bien! honorable étranger, daignez au moins vous reposer à l'ombre sur ce siège recouvert de gazon, d'une admirable fraîcheur, et où vous ne tarderez pas à oublier votre lassitude.

DOUCHMANTA.

Mais vous-mêmes, charmantes filles, vous devez être fatiguées par toutes vos attentions pour moi: serais-je assez heureux pour que vous vous asseyiez un moment à mes côtés?

PREYAMVADA, bas à Sacountala.

Vois, ma Sacountala, nous ne pourrions honnêtement nous refuser au désir de notre hôte; viens donc, prenons place près de lui.

(Toutes s'asseyent près du roi.)

SACOUNTALA, à part.

Depuis que mes yeux se sont portés sur cet étranger, j'éprouve une émotion tout à fait contraire au calme parfait que devrait seule inspirer cette sainte retraite!

DOUCHMANTA, les regardant avec le plus tendre intérêt.

Charmantes filles, combien cette douce intimité qui règne entre vous s'accorde admirablement avec votre jeunesse et vos grâces!

PREYAMVADA, bas à Anousouya.

Ma chère, quel peut donc être cet étranger qui, tant par ses traits profondément empreints d'une majesté calme, que par ses discours où règne la politesse la plus aimable, se montre digne d'occuper le plus haut rang?

ANOUSOUYA, bas à Preyamvada.

Ma curiosité n'est pas moins vive que la tienne, je t'assure; voyons, il faut nous éclaircir. (Haut, en s'adressant au roi.) Seigneur, la douce familiarité qui règne dans votre conversation m'enhardit à vous faire quelques questions: Pourrions-nous savoir de quelle noble famille vous faites l'ornement; quelle contrée est actuellement dans le deuil, à cause de votre absence; et quel motif, vous, dont toutes les manières annoncent une délicatesse exquise, a pu vous déterminer à entreprendre un voyage pénible, pour visiter cette forêt consacrée aux plus rudes austérités?

SACOUNTALA, à part.

Ne palpite pas ainsi, ô mon coeur! toutes ces pensées tumultueuses qui t'agitent avec tant de violence, ma chère Anousouya les dirigera.

DOUCHMANTA, en lui-même.

Que faire? Dois-je me déclarer? dois-je déguiser qui je suis?

Il réfléchit, et déclare qu'il est un pèlerin pieux, lecteur des Védas, qui vient visiter le saint ermite; il s'informe habilement par les jeunes amies de Sacountala de la naissance étrange de cette jeune beauté, et des causes de sa résidence dans cette solitude. Il apprend qu'elle est de céleste origine par l'union d'un saint avec une divinité secondaire. Il s'abandonne avec sécurité à sa passion pour elle.

«Ô bonheur!» s'écrie-t-il en strophes lyriques; je puis donc maintenant donner un libre cours à mes désirs! Réjouis-toi, ô mon coeur! ce que tu ne faisais que soupçonner est à présent changé pour toi en certitude; ce que tu aurais craint de toucher il n'y a qu'un instant à l'égal du feu, tu peux t'en parer comme de la perle la plus précieuse!»

Sacountala entend ces vers, et rougit de pudeur.

«Il faut que je me retire,» dit-elle à sa compagne, «et que j'aille instruire notre vénérable supérieur, _Goutami_, des paroles indiscrètes de cet étranger.» Ses compagnes cherchent à la rassurer et à la retenir, sous prétexte de soins que ses arbustes chéris exigent encore d'elle. Le héros semble prendre parti pour Sacountala.

«Épargnez,» dit-il en vers aux compagnes de la jeune fille, «épargnez, de grâce, votre belle amie! elle doit être déjà assez fatiguée par la peine qu'elle a prise d'arroser ses plantes favorites. Voyez, ses belles épaules sont tout affaissées encore par le poids de l'arrosoir qu'elle vient à peine de déposer; le sang en colore plus vivement la paume de sa main délicate; on reconnaît qu'elle est lasse, à cette respiration pressée qui agite délicieusement son sein; le noeud charmant qui emprisonne avec tant de grâce les fleurs de siricha dont son oreille est ornée, est humecté de sueur; et d'une main languissante elle est occupée à réunir les boucles de ses beaux cheveux, échappés de la bandelette à demi détachée qui peut à peine les contenir.»

Sacountala reçoit de lui un anneau; le héros croit s'apercevoir qu'elle est émue d'admiration et d'amour pour lui. Il entend venir sa suite au bruit des chevaux dans la forêt. Il craint d'être surpris et révélé à la jeune fille par les respects de ses compagnons de chasse. «Ô pieuses filles de l'ermitage!» leur dit-il en langage vulgaire, «ne perdez pas de temps à mettre en sûreté les faibles animaux qui peuplent votre sainte retraite: tout annonce l'approche du roi _Douchmanta_ (c'est lui-même), qui se livre au plaisir de la chasse.» Puis, reprenant le langage des vers, comme cela a lieu dans le drame toutes les fois que l'expression s'élève avec le sentiment ou avec la description:

«Déjà,» dit-il, «un tourbillon de poussière soulevé par les pieds des chevaux retombe sur vos vêtements d'écorce, tout humides encore et suspendus aux branches où ils achèvent de se sécher, semblables à ces nuées d'insectes qui, par un beau rayon de soleil, viennent s'abattre en foule sur les arbres de la forêt...

«...Tenez-vous en garde surtout, ô pieuses ermites, contre cet éléphant sauvage chassé par la meute, qui répand l'effroi dans le coeur des vieillards, des femmes et des enfants! Le voilà qui, dans un choc terrible, vient de rompre une de ses énormes défenses contre le tronc robuste d'un arbre qui s'opposait à son passage. Il est à présent embarrassé dans les branches entrelacées des lianes impénétrables, que dans sa rage il voulait déraciner. Ah! quelle funeste interruption il a occasionnée dans nos rites sacrés! Comme il a fait fuir à son approche la troupe dispersée de nos gazelles timides! Quel dégât il a apporté dans notre sainte retraite, que la vue d'un char a jeté dans cet acte de fureur!»

Sacountala, en s'éloignant à regret pour rentrer à l'ermitage, feint d'être ralentie par les épines d'arbustes qui la retiennent par ses vêtements. Le héros s'afflige en vers de la disparition de celle qu'il aime. «Je vais,» dit-il, «faire camper ma suite à quelque distance dans la forêt, afin d'avoir la liberté de la revoir ainsi encore, car seule elle occupe mon âme tout entière; en vain je voudrais m'éloigner, mon corps peut bien tenter de le faire, mais mon âme toute troublée rétrograde vers elle: telle la flamme de l'étendard que l'on porte contre le vent!»

XIX.

Au second acte, le héros, rejoint par deux de ses officiers, dont l'un est un bouffon gourmand et poltron comme le Falstaf de Shakspeare, s'entretient avec eux, et feint d'être dégoûté du brutal plaisir de la chasse. «Que les buffles,» dit-il, «que les buffles agitent dans leurs jeux, en la battant violemment de leurs cornes, l'eau dans laquelle ils se seront abreuvés; que les biches, réunies en troupe, ruminent tranquillement à l'ombre; que les vieux sangliers broient sans crainte le jonc de leurs marais fangeux, et que mon arc se repose, la corde détendue!»

Il veut, dit-il encore à ses confidents, se reposer quelques jours au soleil de cet ermitage sacré. Il leur vante la beauté céleste de la jeune cénobite dont il a été enivré; puis, comme se repentant de son vain amour: «Ô insensé!» s'écrie-t-il, «n'est-elle pas la fille d'un anachorète? À quoi nous servirait de la voir davantage? Pense-t-on obtenir le croissant délié de la nouvelle lune, lorsque, le cou tendu et le regard fixe, on ne peut détourner les yeux de sa splendeur argentée? Quand je réfléchis sur la puissance de Brahma et sur les perfections de cette femme incomparable, il me semble que ce n'est qu'après avoir réuni dans sa pensée tous les éléments propres à produire les plus belles formes, et les avoir combinés de mille manières dans ce dessein, qu'il s'est enfin arrêté à l'expression de cette beauté divine, le chef-d'oeuvre de la création. À quel mortel sur la terre est destinée cette beauté ravissante, semblable, dans sa fraîcheur, à une fleur dont on n'a point encore respiré le parfum; à un tendre bourgeon qu'un ongle profane n'a point osé séparer de sa tige; à une perle encore intacte dans la nacre où elle repose; au miel nouveau dont aucune lèvre n'a encore approché?--Ou plutôt, ce fruit accompli de toutes les vertus, qui en sera jamais l'heureux possesseur? Hélas! je l'ignore.»

«Croyez-vous donc être aimé?» lui demande son favori.

«Hélas!» répond-il en vers élégiaques, «de jeunes filles élevées dans un ermitage sont naturellement timides; cependant ce regard si modestement baissé en ma présence!... ce sourire dérobé, sur lequel on vous faisait prendre aussitôt le change d'une manière si adroite, n'est-ce pas là la preuve d'un amour qui, retenu par la plus aimable pudeur, s'il n'ose se dévoiler en entier, se laisse cependant deviner en partie?

«Oh! son inclination pour moi s'est déclarée par des signes certains, au moment de son départ avec ses deux jeunes compagnes.

«Voyez,» leur disait-elle en faisant un doux mensonge, «mon pied vient d'être cruellement blessé par cette pointe aiguë de cousa;» et elle s'arrêta sans sujet. Puis, elle n'avait pas plutôt fait quelques pas, qu'elle retournait aussitôt la tête, feignant de dégager ses vêtements des branches d'un arbuste qui ne les retenaient aucunement; et cela pour jeter les yeux sur moi!............»

XX.

Deux ermites, compagnons du saint, paraissent, et aperçoivent le jeune chasseur. Ils s'entretiennent un moment des avantages de la vie religieuse pour le salut. Un d'eux reconnut dans le héros le fils du roi, roi lui-même.

«Je ne m'étonne pas,» lui dit son jeune compagnon, «si ce bras, solide et noueux comme l'énorme barre de fer qui assure la porte de sa capitale, a suffi pour soumettre à sa puissance la terre, noire limite du vaste Océan; si, dans les combats acharnés qu'ils livrent, les dieux attribuent autant à son arc redoutable qu'aux foudres d'Indra les victoires éclatantes qu'ils remportent sur leurs fiers ennemis.»

Ils s'approchent, ils invitent respectueusement le chasseur à venir habiter quelques jours leur ermitage. Le héros les remercie, il flotte entre deux courants d'idée; il sent qu'il est nécessaire à sa capitale, mais il ne peut s'arracher des lieux habités par Sacountala.

«La distance des lieux où je voudrais être à la fois tient mon esprit divisé, comme sont divisées les eaux d'un fleuve par un rocher qui s'oppose à son cours.»

XXI.

Le troisième acte s'ouvre par une scène courte, où l'on voit les amies de Sacountala cueillir des simples et composer des breuvages pour calmer la fièvre de Sacountala, malade, on ne sait de quel mal secret, dans sa cellule.

La seconde scène est une longue et poétique complainte amoureuse du héros, qui déplore la maladie de celle qu'il aime et la force indomptable de son penchant pour elle. La poésie, dans cette scène, a la majesté du paysage et les images de la passion.

En exprimant dans toute sa physionomie la tristesse, Douchmanta soupire: «Sans doute je connais toute la rigueur que lui impose la vie religieuse; je sais qu'elle est entièrement soumise à la volonté de Canoua; et cependant, semblable à un fleuve qui ne peut remonter vers sa source, rien ne peut détourner mon coeur du penchant où il est entraîné. Ah! je le vois, le feu de Siva en courroux couve encore dans mon sein, semblable à ce foyer mystérieux qui brûle dans la profondeur des mers: pourrais-tu sans cela, réduit comme tu le fus en un monceau de cendres, allumer de tels feux dans nos coeurs? Elle vient de passer dans ces lieux! Je le vois à ces fleurs jetées çà et là, et dont les frais calices, quoique détachés de la tige maternelle, conservent encore tout leur éclat; par ces jeunes branches dont la séve laiteuse qui en découle trahit une blessure récente. Quel air vivifiant on respire en ce lieu! Avec quelle volupté tout mon corps, consumé par la fièvre ardente, est caressé par ce doux zéphyr chargé des émanations parfumées du lotus, et des gouttes légères d'une rosée rafraîchissante qu'il vient de dérober en se jouant sur les vagues à peine sensibles du Malini!»

(Regardant autour de lui.) «Ô bonheur! c'est là, sous ce berceau formé des rameaux entrelacés de vitasas en fleurs, que repose Sacountala!

«Oui, je distingue à merveille, sur le sable fin dont est couvert le petit sentier qui y aboutit, la trace récente de ses pas, de ce pied charmant qui s'y est moulé dans toute sa perfection.

«Regardons à travers les branches.» (Il écarte le feuillage, et s'écrie, transporté:)

«Je l'aperçois, ce charme de mes yeux! La voilà négligemment assise avec ses compagnes sur une couche de fleurs! De mon heureuse retraite je vais jouir de leur conversation, pleine du plus charmant abandon!»

XXII.

Suit une scène de délicieuse entrevue entre le héros et Sacountala, que ses compagnes ont laissée seule un moment au bord du _Malini_. Les deux amants s'avouent leur amour. Le héros jure à Sacountala que si elle veut consentir à être son épouse, il la fera monter plus tard sur le trône avec lui, et que son fils sera roi.

«Tu m'oublieras,» lui dit la jeune fiancée. «Moi, t'oublier!» répond le héros. «Va, céleste enfant, en quelque lieu que tu portes tes pas loin de moi, toujours tu resteras attachée à mon coeur. Telle, au déclin du jour, l'ombre d'un grand arbre fuit au loin dans la plaine, quoique constamment fixé à sa racine.»

Le bracelet de Sacountala tombe; le héros le ramasse et le rattache.

«Ne dirait-on pas que c'est la nouvelle lune qui, éprise de la grâce et de la blancheur de ce bras charmant, a abandonné le ciel et a recourbé les deux extrémités minces de son croissant d'argent, pour embrasser avec amour ce bras arrondi?»

Un peu de poussière des fleurs du lotus, chassée par le vent, entre dans les yeux de Sacountala. Le héros lui souffle doucement dans l'oeil pour lui rendre la vue: scène de _Daphnis et Chloé_, où la simplicité et la candeur luttent de grâce. Je regrette de ne pas la reproduire ici. Douchmanta et Sacountala se séparent au chant de l'oiseau du soir, qui annonce la nuit à la forêt.

XXIII.

Cependant le héros est reparti pour sa capitale, laissant à Sacountala un anneau où son sceau est gravé. Il lui a juré de la reconnaître partout à la vue de ce signe.

Au dernier acte, le saint anachorète _Canoua_ revient au monastère après sa longue absence. Il apprend, de la bouche de son élève chérie Sacountala, la visite du héros, son amour, sa promesse de la couronne, quand elle viendra dans sa capitale lui présenter l'anneau nuptial.

L'anachorète apprend d'elle-même qu'une union secrète, mais approuvée par la religion et les lois, l'unit au héros, et qu'elle porte dans son sein un gage de son union, roi futur du royaume. Le saint ermite approuve tout, et comble Sacountala de présents pour la faire reconduire dignement à son époux.

La description de ces présents de noce est aussi pittoresque qu'elle est poétique. Les divinités même invisibles y apportent leur tribut. Les compagnes de la jeune mère s'écrient: «Nous apercevons, flottant aux branches d'un grand arbre, un voile céleste, du lin le plus fin, imitant dans sa blancheur la lumière argentée de la lune, sûr présage du bonheur qui attend Sacountala». Un autre arbuste distillait une laque admirable, destinée à teindre du plus beau rouge ses pieds délicats; tandis que, de tous côtés, de petites mains charmantes, qui rivalisaient d'éclat avec les plus belles fleurs, se faisant jour à travers le feuillage, répandaient autour de nous ces joyaux de toute espèce, dignes de briller sur le front d'une reine.

PREYAMVADA, regardant Sacountala.

C'est ainsi que nous voyons l'abeille quitter le creux de l'arbre où elle a établi sa demeure, pour venir fêter la fleur du lotus, qui l'attire par son miel parfumé.

CANOUA.

Les déesses, par cette faveur, ne déclarent-elles pas que la fortune du roi est désormais attachée à ta personne, et que tu vas pour toujours la fixer dans son palais?»

(Sacountala baisse modestement les yeux.)

Le vénérable anachorète, supérieur de l'ermitage, chante en ses vers ces adieux et ses voeux à Sacountala, sa favorite:

«Divinités de cette forêt sacrée, que dérobe à nos regards l'écorce de ces arbres majestueux que vous avez choisis pour asile;

«Celle qui jamais n'a approché la coupe de ses lèvres brûlantes avant d'avoir arrosé d'eau pure et vivifiante les racines altérées de vos arbres favoris; celle qui, par pure affection pour eux, aurait craint de leur dérober la moindre fleur, malgré la passion bien naturelle d'une jeune fille pour cette innocente séduction; celle qui n'était complètement heureuse qu'aux premiers jours du printemps, où elle se plaisait à les voir briller de tout leur éclat; Sacountala vous quitte aujourd'hui pour se rendre au palais de son époux; elle vous adresse ses adieux.

«Que son voyage soit heureux; que l'ombre épaisse des grands arbres lui offre dans tout son trajet un abri impénétrable aux rayons du soleil; qu'un doux zéphyr, rasant la surface limpide des lacs tout couverts des larges feuilles du lotus azuré, leur dérobe pour elle une rosée rafraîchissante, et qu'il endorme ses fatigues à son souffle caressant; puissent ses pieds délicats ne fouler dans sa marche paisible que la poussière veloutée des fleurs!»

Sacountala revient sur ses pas, rappelée par sa tendresse pour les animaux favoris qu'elle abandonne.