Cours familier de Littérature - Volume 01
Chapter 15
Cependant les chasseurs, aiguillonnés par le pressant besoin de la faim, dépècent un certain nombre de cerfs et autres bêtes fauves qui, échappés à la dent meurtrière des animaux féroces, étaient aussi tombés sous leurs coups. Ils font rôtir les chairs amincies sur un brasier ardent, s'en repaissent, et goûtent quelques heures de repos.
Mais bientôt Douchmanta donne les ordres du départ, poursuit sa marche, et, après avoir traversé une plaine stérile, il entre avec son cortége dans une seconde forêt d'un aspect bien différent de la première. Ce n'est plus cette sauvage horreur que la nature, abandonnée à elle-même, imprime aux vastes solitudes; ici tout se ressent de la présence et des travaux de l'homme. Ce ne sont plus les rugissements du lion, les cris du tigre qui viennent effrayer les voyageurs; mais le bramement lointain du cerf, le chant des oiseaux, le bourdonnement de l'abeille, retentissant doucement à son oreille, portent dans les esprits un sentiment inexprimable de calme et de bonheur. Les arbres les plus élégants, mariant avec grâce leurs flexibles rameaux courbés sous le poids des fruits et des fleurs, se balancent au souffle du zéphyr qui leur dérobe en passant les plus suaves odeurs, et les répand au loin dans les airs; sur la pelouse émaillée, des troupes de _Gandharvas_ et d'_Apsaras_ (sorte de nymphes dans la mythologie indienne), brillantes de jeunesse, se poursuivent dans leurs jeux folâtres, et glissent d'un lieu à l'autre comme des ombres légères.
IX.
Le héros s'égare avec délice sous les dômes de feuillages, où les rayons brisés du soleil ne laissent pénétrer qu'une indécise et pâle lumière, et la tiédeur de l'air suffisante seulement pour tempérer la fraîcheur des forêts. Il arrive sur les bords fleuris d'une rivière qui descend, pure et fraîche, des glaciers de l'Himalaya. Il y découvre un bocage sacré qui abritait l'ermitage d'un saint vieillard solitaire nommé _Canoua_, célèbre, dans toutes les Indes, par sa sagesse, son don de prophétie et son ascétisme. De distance en distance, sur les rives du fleuve, on voyait la fumée des sacrifices s'élever entre les cimes des arbres vers le ciel; des groupes de brahmanes, prêtres et religieux, dissertaient entre eux sur les mystères, ou chantaient en vers les exploits historiques des anciens héros; d'autres se livraient, pour atteindre à la perfection spirituelle, à des contemplations extatiques, à des pénitences qui domptent et anéantissent les sens.
X.
Le héros, ravi d'admiration et de respect, s'avance vers l'ermitage de _Canoua_ et l'appelle. L'ermite était absent; sa fille adoptive, la belle _Sacountala_, sort à la voix de l'étranger; elle reconnaît le roi.
_Sacountala_ était dans le costume d'une jeune religieuse indienne consacrée au culte de la divinité, sous la direction du saint vieillard. La beauté presque divine de la jeune vierge éblouit et enlève le coeur du roi.--«Qui donc es-tu, fille céleste? s'écrie-t-il. Comment vis-tu cachée dans ce désert? Où es-tu née, toi qui resplendis de toute la divinité d'une fille des dieux? En t'apercevant seulement, j'ai senti que mon coeur était enlevé de ma poitrine par un attrait surnaturel.--Je suis la fille de Canoua, répond Sacountala toute tremblante.--Mais, reprend le héros, Canoua est un saint qui a fait voeu de dompter toutes les passions humaines, et qui serait mort plutôt que de violer son voeu de continence. Je soupçonne un mystère sous cette réponse.»
Sacountala lui confesse alors la vérité: elle a entendu un jour Canoua en faire le récit à un brahmane errant qui recevait l'hospitalité dans son ermitage. Elle n'est pas la fille de _Canoua_, elle est la fille du célèbre anachorète _Visoumitra_, dont la sainteté a excité la jalousie d'un dieu secondaire qui aspirait à surpasser en austérité et en perfection toutes les créatures. Ce dieu, tremblant d'être surpassé lui-même par l'anachorète _Visoumitra_, lui envoie la plus belle des _Apsaras_, sorte de Vénus du ciel indien, pour le séduire.--«Qui, moi?» répond-elle au demi-dieu, «j'oserais m'approcher de cet anachorète pur, sévère et terrible, au front resplendissant comme le feu du sacrifice, redoutable comme le temps qui détruit tout? Cependant j'obéirai, puisque tu l'ordonnes. Mais seconde-moi dans ma périlleuse épreuve, ordonne toi-même au dieu des airs de se jouer avec grâce dans les plis de mes vêtements, et de les enfler légèrement quand je danserai devant le brahmane; que l'amour s'attache avec le regard à mes pas, et que le zéphyr répande autour de moi les parfums de l'ivresse.»
Rassurée par la promesse du dieu qui lui promet son secours, «la divine bayadère,» dit le poëte, «descend sur la terre, s'arrête non loin de l'antre du solitaire, et, feignant de se croire seule, danse sur une pelouse élevée d'où elle pouvait être aperçue de lui. Le vent à l'haleine embaumée se joue dans les plis ondoyants de sa robe, qui surpasse en blancheur et en transparence les rayons de l'astre pâle de la nuit.
«Le solitaire succombe, il aime la divinité cachée sous les traits de la danseuse céleste; une fille est née de cette union; l'_Apsara_, en remontant au ciel, la laisse endormie à la porte de l'antre, sur un lit de mousse et de fleurs.»
_Canoua_, en allant se baigner dans le fleuve, aperçoit l'enfant endormi sur la rive; mille oiseaux de la forêt volaient et tourbillonnaient sur sa tête, agitant leurs ailes pour rafraîchir et ombrager le front de la divine enfant. Il la prit dans ses bras, la fit allaiter, et l'éleva avec la sollicitude d'un père. Il lui donna pour nom le nom des oiseaux qui planaient sur sa tête au moment où il l'avait recueillie au bord de l'eau.
XI.
«Tel avait été le récit de l'ermite _Canoua_. Ce récit redouble la passion de _Douchmanta_ pour la jeune fille issue d'une race divine. Il la conjure de consentir à l'épouser sans attendre l'aveu de l'ermite, son père adoptif. Elle résiste longtemps; mais enfin, entraînée vers le héros par le même attrait qui entraîne le héros vers elle:--«Eh bien!» dit-elle, les joues colorées par la divine pudeur, «s'il est vrai qu'en consentant à être ton épouse sans le consentement de mon père adoptif, je ne pèche pas contre la sainte voix du devoir; s'il est vrai que je puisse, ainsi que tu me le dis, ô mon roi, (et voudrais-tu me tromper?) disposer seule de mon coeur, écoute, ô roi, les conditions qu'une fille timide ose apporter à son mariage avec toi. Si un fils vient à naître de notre union, engage ta parole royale de lui donner le titre de _jeune roi_, et à le faire reconnaître par tes peuples comme ton légitime successeur!»
Le héros fait le serment; il prend les deux mains de Sacountala dans les siennes, et ce signe les unit à jamais comme deux époux.
XII.
Après quelques jours passés dans les fêtes et dans les douceurs de l'amour, le héros repart pour sa capitale, et l'ermite revient après une longue absence.
Sacountala, confuse, tremble de paraître devant lui et de lui avouer son mariage avec le roi. Mais, par le don de prophétie dont il est doué, l'ermite sait tout avant l'aveu. «Ô femme mille fois heureuse, dit-il à Sacountala, le noeud que tu viens de former secrètement, et sans m'avoir consulté, n'est pas contraire à nos saintes lois. Le fils qui doit naître de cette union sera égal à son père, et donnera naissance à une race de héros!»
Rassurée par ce pardon et par cette promesse, Sacountala débarrasse avec joie le saint prophète de la corbeille lourde de fruits qu'il vient de cueillir; elle verse sur ses pieds fatigués une eau rafraîchissante, et, d'une voix caressante, elle le supplie de protéger son époux et elle dans ses prières, et de demander au ciel la gloire à leurs descendants.
XIII.
Après cette première partie le poëme se presse vers l'infortune et vers le dénoûment. Le fils né de Sacountala croît dans l'ermitage avec tous les instincts et tous les pressentiments d'un héros. Son enfance rappelle les jeux d'Hercule au berceau.
Cependant le héros, pour éprouver son épouse, feint d'avoir oublié Sacountala et son fils. Il n'a plus reparu dans les forêts voisines de l'ermitage. Le saint dit à sa fille que le temps est venu de sommer le roi d'accomplir sa promesse, et de proclamer l'enfant roi et successeur de son père. Un cortège religieux magnifique accompagne Sacountala à la capitale. Écoutons le poëte.
«Voilà,» disent les religieux compagnons de Sacountala, ton épouse fidèle qui arrive de la forêt sacrée avec son fils, beau comme les immortels, et demande à présenter ses hommages à son époux et à son roi.»
Le roi fait un signe de consentement.
Sacountala, tenant son fils par la main, s'avance avec une timidité pleine de crainte et de grâce: «Ô roi,» dit-elle, «les temps sont accomplis où un jeune enfant, fruit de notre légitime union, doit être sacré! Tiens ta parole, ô toi chef et modèle des hommes! ressouviens-toi des noeuds indissolubles qui nous lièrent, ressouviens-toi de l'ermitage de _Canoua_!»
Le roi feint d'avoir tout oublié. Sacountala se trouble, chancelle, s'indigne, s'évanouit, reprend ses sens.--«Un juge caché n'est-il donc pas en toi?» lui dit-elle. «Peux-tu te croire seul quand tu fais le mal? Le soleil et la lune, le feu et le vent, la terre et le firmament, et la vaste étendue des eaux, le jour et la nuit, les deux crépuscules du matin et du soir, tous les éléments sont les témoins des actions les plus secrètes de l'homme: s'il n'a point agi contre la voix intérieure de sa conscience, le juge incorruptible le fait jouir d'une félicité éternelle; mais si en étouffant cette voix il s'adonne au crime, il est condamné aux plus terribles châtiments.»
Un tel discours, dans un tel moment, est déplacé; on voit que dans ces poëmes les situations les plus pathétiques servent moins au développement des passions qu'au développement de la haute morale qui domine dans l'âme des poëtes les passions elles-mêmes. Le cri qui sort du coeur torturé de l'homme ou de la femme retentit dans le ciel plus que sur la terre: la nature s'absorbe dans la religion.
XIV.
«Écoute la voix de nos anciens législateurs divins,» poursuit magnifiquement mais inopportunément la femme outragée. «Rappelle-toi ce que, dans leurs chants immortels, ils ont dit de la femme, cette compagne modeste de l'homme: c'est elle qui, dans le fils qu'elle lui donne, prolonge son existence en le faisant revivre dans cet autre lui-même; c'est à ce fils qu'il doit la délivrance des âmes de ses ancêtres. La femme est la moitié de l'homme, elle est son ami le plus tendre: par sa voix douce et caressante, elle sait dissiper les ennuis de sa solitude; elle est son consolateur dans les peines inséparables des sentiers de la vie; et à la mort de son époux, avec quel dévouement ne se précipite-t-elle pas sur le bûcher funèbre, résolue à ne point s'en séparer et à partager à jamais son sort, quel qu'il soit? Plus religieuse que lui, souvent elle rallume dans son coeur une faible étincelle de vertu qui allait s'éteindre; elle le sauve ainsi à son insu, et attire sur sa tête les faveurs de Brahma.
«Non, il n'est point de spectacle plus touchant que celui d'un père respectable entouré de sa femme et de ses nombreux enfants. De quel transport n'est-il pas lui-même saisi lorsqu'il reconnaît dans ces innocentes créatures sa vivante image? Quand un enfant accourt vers son père et qu'il se précipite dans son sein pour l'embrasser, quoique tout couvert de la poussière qu'il vient de soulever dans ses jeux, quelles délices sont comparables à celles dont l'enivre ce baiser?... Comment est-il possible que tu te détournes avec mépris de ce tendre enfant, qui est ton fils, dans le moment même où ses beaux yeux se dirigent vers toi avec tant d'affection? La petite fourmi protège ses oeufs et ne les brise pas: et toi, être doué du sentiment de la vertu et de la justice, tu ne protégerais pas, tu ne chérirais pas cet être faible auquel tu as donné la vie? Souffre donc que cet enfant, dont à ta vue le petit coeur palpite d'un mouvement involontaire, t'embrasse, te touche de ses douces lèvres; car il n'est pas dans la nature de sensation plus délicieuse que le toucher d'un enfant.
«Tous les pères éloignés quelque temps de leurs fils se réjouissent à leur vue, ou plutôt ne cessent un instant de les avoir présents à la pensée: toi seul demeures insensible à cette impulsion universelle de la nature; toi seul entendrais sans en être ému ces touchantes paroles que prononce, pour le père, le brahmane à la naissance d'un fils:
«Ô toi qui proviens de toutes les parties de mon être! toi, le fruit précieux de mes entrailles! toi, qui es mon âme même, puisses-tu vivre cent ans! Sur toi repose le soin de mon existence; de toi dépend la perpétuité de ma race: vis donc heureux, ô mon fils, l'espace de cent ans!
«Hélas! un chasseur sans pitié est venu me séduire, abuser de mon innocence dans le paisible ermitage de mon père!... Menaça, ma mère, après m'avoir conçue du grand Visoumitra, m'a abandonnée au moment de ma naissance sur les bords écartés du fleuve Malini!... De quelles fautes, grands dieux, me suis-je donc rendue coupable dans une de mes régénérations précédentes, pour avoir été traitée d'une manière aussi cruelle, d'abord par celle qui m'a donné l'existence, et aujourd'hui par toi?
«Soumise à mon destin funeste, je retourne cacher ma douleur au sein de la forêt sainte qui jadis me vit si heureuse; mais ce tendre enfant, qui est ton fils, le ciel te défend de l'abandonner.»
L'épreuve continue, malgré ces touchantes paroles, jusqu'au moment où une voix éclatant dans le ciel fait intervenir la Divinité elle-même pour proclamer devant le peuple l'innocence, l'amour, la légitimité de l'épouse. Le héros lui confesse alors qu'il a employé ce stratagème pour convaincre son peuple de la beauté, de la vertu, des droits de Sacountala à sa main, et pour se faire commander par les dieux et par les hommes son bonheur.
XV.
Voyons maintenant comment, quelques siècles plus tard, un autre poëte, d'une époque plus raffinée, a converti en drame ce touchant et gracieux épisode. C'est le lingot brut effilé en trame d'or par l'art, qui amplifie la surface du métal en amoindrissant sa force.
Mais l'analyse et les citations de ce drame suffiront pour donner une idée du degré de perfection auquel, dans ces temps que nous appelons primitifs, et chez ces peuples inconnus avant l'époque historique de notre Europe, l'art théâtral était parvenu.
La représentation est précédée d'un prologue dialogué entre le directeur du théâtre et les principaux acteurs qui doivent jouer leur rôle dans ce drame.
La scène représente une forêt au bord du fleuve _Malini_; le jeune prince _Douchmanta_, monté sur un char conduit par un écuyer, apparaît dans le lointain l'arc à la main, et chassant un jeune _faon_ qui fuit devant ses coursiers.
«Vois,» dit le prince à son écuyer dans un langage aussi harmonieux que celui de Racine, aussi imagé et aussi naïf que celui d'Homère, «vois comme ce faon nous a fait déjà parcourir un immense espace; vois avec quelle grâce il incline de temps en temps sa souple encolure pour jeter un regard furtif sur le char rapide qui le poursuit! Dans la crainte de la flèche, dont il entend d'avance le sifflement, vois comme il contracte et rapetisse en fuyant ses membres délicats! Le sentier qu'il foule à peine est jonché çà et là de l'herbe tendre qui s'échappe à demi broutée de sa bouche haletante. Dans ses bonds précipités, il vole plutôt qu'il n'effleure la terre... Lâche les rênes tout entières!»
--Le char vole. «Voyez,» dit l'écuyer à son tour au prince, «comme ces nobles coursiers, depuis que les rênes ne retiennent plus leur élan, portent avec grâce en avant leurs fumants poitrails; la poussière qu'ils élèvent, sans que le fouet les touche, fuit en tourbillons derrière eux; leurs aigrettes, tout à l'heure agitées sur leurs têtes, semblent maintenant immobiles par la résistance de l'air qu'ils fendent; ils dressent avec énergie leurs oreilles veinées et nerveuses; non, ils ne courent pas, ils glissent sur la plaine émaillée de fleurs.»
--«J'atteins si vite les objets que je viens à peine d'apercevoir dans le lointain, répond le prince, et je les dépasse si rapidement, que rien n'est loin, rien n'est près de moi.»
XVI.
Le char vole.--Près d'atteindre une gazelle qui s'est levée au bruit, un cri d'effroi s'élève de derrière un rideau d'arbres: «Épargnez la gazelle!» L'écuyer resserre les rênes, un ermite paraît, joignant les mains en signe de supplications pour le pauvre animal.
«Ô roi, dit l'ermite, cette douce gazelle apprivoisée appartient à l'ermitage; ne la tuez pas, ne la tuez pas!--Arrête les coursiers,» dit le roi à l'écuyer qui murmure.
--«Oui, grand prince,» dit l'ermite, «cette gazelle est nourrie dans notre ermitage. Que le ciel écarte de son flanc le trait du chasseur! Une flèche dans un corps aussi tendre serait comme la flamme dans une touffe de coton. Qu'est-ce que l'existence fugitive de ce frêle animal, comparée à la pointe acérée de tes traits?
«Replace donc promptement dans le carquois cette flèche meurtrière. Vos armes, ô rois! ne doivent être employées que pour protéger le faible, et non pour donner la mort à l'innocent.
DOUCHMANTA, avec respect.
La voici dans le carquois.
(Il l'y replace en effet.)
L'ERMITE, avec joie.
Pouvait-on moins attendre d'un noble descendant de Pourou, d'un monarque aussi accompli? Non, tu ne démens pas cette illustre origine. Puisse le ciel t'accorder un fils doué de toutes les vertus, un fils digne de régner un jour sur le monde entier!
LE DISCIPLE.
Puisse le sceptre de ton fils s'étendre sur les deux mondes!
DOUCHMANTA, avec respect.
Je reçois avec reconnaissance ce voeu d'un vénérable brahmane.
LES DEUX ERMITES.
Nous sommes occupés à ramasser du bois dans cette forêt; là, sur les bords du Malini vous pouvez apercevoir l'ermitage de notre maître spirituel Canoua, où il habite avec Sacountala, dépôt précieux que lui a confié le destin. Si d'autres soins n'exigent ailleurs votre présence, daignez entrer dans cette humble retraite, où vous recevrez tous les honneurs dus à un hôte. C'est là qu'à la vue des austérités effrayantes et sans bornes que s'infligent une foule d'anachorètes, vous jugerez si ces vertueux solitaires méritent que pour les protéger votre bras soit incessamment froissé par le nerf toujours tendu de votre arc invincible.
DOUCHMANTA.
Vénérable brahmane, le chef de la famille est sans doute dans cet ermitage?
LES DEUX ERMITES.
Non, prince; il vient de partir pour Somatirtha, où il se rend dans l'intention d'invoquer les dieux, pour détourner de la tête de Sacountala des malheurs dont la menace le destin; mais, avant de s'éloigner, il a chargé sa fille de rendre aux hôtes qui pourraient survenir tous les devoirs de l'hospitalité.
DOUCHMANTA.
Eh bien! je la verrai donc; et, satisfait de mon zèle, j'espère qu'au retour du vénérable Canoua, elle me fera connaître à lui sous l'aspect le plus favorable.
LES DEUX ERMITES.
Seigneur, vous en êtes le maître, et nous cependant nous allons reprendre nos occupations.
(Le brahmane sort avec son disciple.)
XVII.
DOUCHMANTA.
Allons, fais avancer le char; que la vue de l'ermitage purifie nos âmes!
L'ÉCUYER.
Ainsi que le roi l'ordonne.
(Il imprime au char un mouvement rapide.)
DOUCHMANTA, jetant les yeux autour de lui.
Certes, sans qu'on me l'eût dit, j'aurais aisément conjecturé que cette retraite paisible devait être consacrée à l'accomplissement des plus sévères austérités.
L'ÉCUYER.
À quels signes donc?
DOUCHMANTA.
Comment, ils ne frappent pas ta vue! N'aperçois-tu pas çà et là, épars au pied des arbres, ces grains de riz consacré, échappés du bec des jeunes perroquets encore dépourvus de plumes, au moment où leurs mères leur portent la becquée? Ici sont des pierres tout onctueuses de l'huile de l'_ingoudi_, dont elles viennent de servir à broyer les fruits; là, de jeunes gazelles, habituées à la voix de l'homme, ne se détournent pas à son approche; et ailleurs ces lignes humides, tracées sur la poussière, et qui partent de divers bassins, ne doivent-elles pas leur origine aux gouttes d'eau distillées des vases nouvellement purifiés?
Vois encore ces jeunes arbres, dont les racines sont abreuvées par des canaux d'une eau limpide, que ride à peine le souffle adouci des vents; vois l'éclat de ces tendres bourgeons, obscurci par la fumée qui s'élève des oblations aux dieux; et, près de nous, ces faons légers qui, sans aucune crainte, se jouent au milieu de ces tas de cousa nouvellement coupé pour un sacrifice, et rassemblés sur la terre à l'entrée du jardin.
L'ÉCUYER.
Oui, je vois en effet tout cela.
DOUCHMANTA, après s'être approché un peu plus de l'enceinte.
Mais gardons-nous de profaner cette sainte retraite; arrête promptement le char, que je puisse en descendre.
L'ÉCUYER.
Prince, je retiens les rênes; vous pouvez mettre pied à terre.
DOUCHMANTA, étant descendu, et jetant un regard sur lui-même.
C'est sous de modestes vêtements que je dois pénétrer en ce lieu consacré à la piété. Débarrasse-moi donc de tout cet attirail du luxe, et de cet arc qui ne peut m'être ici d'aucune utilité. (Il remet entre les mains de son écuyer ses armes et ses joyaux.) Cependant, en attendant que je revienne, après avoir visité les habitants de cet ermitage, aie soin de faire rafraîchir et baigner les chevaux.
L'ÉCUYER.
Prince, vos ordres seront accomplis.
(Il sort.)
XVIII.
Le prince entre dans l'enclos de l'ermitage; ses sens sont ravis par la beauté agreste et recueillie du site, et par la vue d'un groupe de jeunes filles consacrées au culte des dieux. L'entretien de ces jeunes filles entre elles, que le prince entend sans être vu, est une scène de pastorale qui égale Théocrite, _l'Aminte_, ou Gesner, ce Théocrite des Alpes:
«Chère Sacountala,» dit une des jeunes compagnes de la fille de Canoua, qui arrose les plantes du jardin de l'ermitage; «chère Sacountala, ne dirait-on pas que ces jeunes arbustes, ornements de l'ermitage de notre père, te sont plus chers que ta propre vie, quand on voit la peine que tu prends à remplir d'eau les bassins creusés à leurs pieds, toi dont la délicatesse égale celle de la fleur de _malica_ nouvellement épanouie?
SACOUNTALA.
Que veux-tu? ce n'est pas seulement pour complaire à notre vénérable père que je prends tous ces soins; je t'assure que je ressens pour ces jeunes plantes l'amitié d'une soeur.
(Elle les arrose.)
UNE JEUNE COMPAGNE DE SACOUNTALA.
Mais, mon amie, les plantes que nous venons d'arroser sont au moment de fleurir. Arrosons donc aussi celles qui ont déjà donné leurs fleurs; nos soins désintéressés ainsi pour elles n'en auront que plus de mérite aux yeux des dieux.
SACOUNTALA.
Parfaitement senti, ma chère Preyamvada!
LE HÉROS DOUCHMANTA, à part.
Ah! ne faut-il pas que le vénérable ermite ait perdu, par l'âge, l'intelligence, pour souffrir que de si grossiers vêtements enveloppent un si beau corps?
Assujettir une telle beauté à de pareilles austérités, une beauté qui, sans aucun artifice, enlève à l'instant tous les coeurs, c'est être aussi insensé que si l'on voulait fendre le tronc de fer de l'arbre _lami_ avec le tranchant délicat de la feuille du lotus!»
(La jeune fille, qui se croit inaperçue, fait desserrer par sa compagne le tissu d'écorce qui gêne sa respiration.)
«Quoique formé de petites mailles très-serrées,» continue à chanter le héros, «le tissu d'écorces, négligemment jeté sur ses blanches épaules, ne peut déguiser entièrement les contours de sa taille: telle la fleur à demi voilée par les feuilles jaunissantes déjà flétries autour de son calice. La coupe du lotus, entrevue à travers le réseau verdâtre des plantes aquatiques, n'est pas moins ravissante; les taches disséminées sur le disque argenté de la lune font davantage ressortir sa splendeur. Ainsi, cette belle fille, sous son voile d'écorce, n'en paraît que plus séduisante à mes yeux.
SACOUNTALA, sans voir le héros.