Cours familier de Littérature - Volume 01
Chapter 14
La morale de ces grands poëmes symboliques et sacrés de l'Inde primitive est donc aussi divine que la poésie en est sublime; il en découle partout une onction qui n'attendrit pas seulement l'imagination, mais qui édifie le coeur. En fermant le livre on n'est pas seulement charmé; on est meilleur: le poëte y est le sanctificateur de l'âme; ce n'est pas de l'ivresse qui monte de sa lyre, c'est de l'encens.
Cette littérature sacrée de l'Inde a, de plus, un caractère qui la rapproche de la littérature hébraïque; elle est exclusivement religieuse. Tout poëme est un symbole qui revêt un dogme; tous les vers sont des ailes qui emportent l'âme au-dessus de la terre. On peut comparer ces poëmes à de grands sacrifices où l'imagination, le sentiment, le génie du poëte se consument d'enthousiasme sur le bûcher, pour illuminer les hommes et honorer le ciel.
LAMARTINE.
Ve ENTRETIEN.
I.
Commençons cet entretien par l'analyse d'un petit drame philosophique et moral, jeté comme une arabesque sur les pages de ce vaste poëme du _Mahabarata_, épisode qui ne dépasse pas les limites de quelques minutes d'attention, et qui ressemble plus à un apologue humain qu'à un chant épique. Il est intitulé _le Brahmane infortuné_. Le poëte est inconnu. Lisons:
Pendant les guerres entre deux peuplades dont l'une est exterminée, un pauvre brahmane reçoit par charité, dans sa maison, deux jeunes vaincus et leur mère, qui cherchent à se dérober aux vainqueurs; la ville qu'habitait le pauvre brahmane était gouvernée par Bahas, chef cruel qui avait imposé un tribut de sang à la contrée soumise. Chaque jour on devait lui amener un des principaux habitants à immoler à sa vengeance. Il était permis aux esclaves de racheter leurs maîtres en mourant pour eux, aux enfants de satisfaire au tyran en s'offrant à la mort à la place de leur père. Ici commence le récit dialogué du poëte épique:
«Un soir, Kounti, la mère fugitive que le brahmane avait recueillie, était restée seule à la maison avec un de ses fils, nommé _Bhima_, pendant que les autres enfants étaient allés mendier leur nourriture dans la ville. Tout à coup elle entend des gémissements et des lamentations retentir sourdement dans l'appartement du brahmane, son hôte.
Quand ses fils furent rentrés: «Mon fils,» dit-elle à _Bhima_, «nous habitons en sûreté et en paix la maison de ce vénérable prêtre; tous les jours je me demande à moi-même: Comment pourrons-nous reconnaître les services que nous devons à sa demeure? car on n'est vraiment homme qu'en se souvenant des bienfaits, et en payant deux fois le prix de ce que les autres nous ont fait de bien!.... Voilà pourquoi, ô mon fils, je voudrais tant connaître la cause de la douleur qui afflige le brahmane, et soulager la peine de cette maison.»
«Oui, ma mère,» dit Bhima, «sachons la cause de cette douleur; rien ne me coûtera pour la soulager.»
C'est ainsi que la mère et le fils parlaient, quand les sanglots du brahmane et les plaintes de sa femme éclatent avec un cri déchirant; aussitôt Kounti s'élance dans l'appartement d'où sortent les voix: ainsi la génisse accourt aux cris de son nourrisson. Elle voit le brahmane, sa femme, son fils et sa fille dans la stupeur; le père inclinait sa tête vers le sol.
«Honte à la vie! disait le père, elle est la racine de tous les maux; la vie n'est qu'une puissante faculté de douleur... Je t'ai dit autrefois, ô noble prêtresse, mon épouse, ces mots dont tu te souviens: Fuyons vers le lieu où la paix habite!--Tu m'as répondu: Je suis née ici, j'y ai grandi; restons dans la demeure de mon père!... Infortunée, tu insistas pour ne point abandonner ces lieux, mes prières ne purent te convaincre; bientôt ton père est remonté aux cieux, ta mère l'a suivi, tous tes parents sont morts!... Maintenant c'est l'heure de ma mort qui approche, je mourrai; je ne puis sauver une vie lâche et criminelle en laissant mourir un des miens à ma place!... Femme pieuse, toi que je vénère à l'égal de ma propre mère; épouse chaste et dévouée à tous les devoirs, toi que les dieux m'ont envoyée pour être mon amie, toi que tes parents m'ont accordée pour compagne de ma demeure, toi mon souverain bien, toi mère de mes enfants, je ne puis te livrer à la mort, ô toi qui es si bonne, si tendre, si innocente de tout mal!
«Et mes enfants? et mon petit enfant, le laisserai-je immoler dans son bas âge, lui dont le plus léger duvet ne couvre pas encore les joues?
«Et ma fille? elle que le pur esprit Brahma a formée de ses mains pour la maison d'un époux, elle qui me fait participer par sa pureté, moi et mes ancêtres, à sa virginité; elle aussi pure que le jour où elle fut engendrée, elle qui porte dans son sein une longue postérité et des mondes à venir? Non, non, je ne l'abandonnerai pas.
«Mais si je m'immole moi-même, je ne puis, sans que mon coeur se déchire, m'élancer vers un autre monde. Comment vivront-ils si je leur manque? Je suis plongé dans un abîme d'anxiété, ô douleur! Où trouver un asile pour moi et les miens? Ah! il vaut mieux mourir tous ensemble!»
II.
Ici finit le premier chant du _Brahmane_. Le second chant s'ouvre par le discours sublime, touchant et sentencieux de la femme, qui, à l'inverse des amis de Job, cherche à consoler son époux, et à le convaincre qu'elle seule doit mourir à sa place. Pour avoir une idée de l'élévation, de la sainteté des sentiments qui animaient cette société conjugale des Indes primitives, il faudrait lire en entier cette admirable apostrophe de l'épouse à l'époux:
«Il ne faut pas te lamenter ainsi, lui dit-elle, comme un homme de caste vulgaire. Tous les hommes marchent vers la mort; c'est l'ordre inévitable de la nature. Un homme doit-il se plaindre de ce qui est la nécessité de tous? L'homme, pour le salut de son âme, désire une épouse, un fils, une fille: tu les as. Modère ta douleur, c'est à moi de m'offrir au meurtrier, c'est le sublime devoir de l'épouse; elle doit jusqu'à sa vie au bonheur de l'époux. Une fois le sacrifice accompli, tu vivras paisible ici-bas; je vivrai éternellement dans le ciel, et j'acquerrai dans ce monde la gloire du devoir accompli. Je t'ai donné tout ce que peut donner une femme à un homme: un amour, un fils, une fille; ma dette est payée. Tu peux nourrir et protéger ces deux enfants; je suis incapable par mon sexe de le faire... Ainsi que les oiseaux dans leur faim s'ébattent sur la semence qu'on a répandue sur un champ, ainsi les hommes s'approchent d'une pauvre femme privée de son époux... S'ils m'obsèdent de leurs prières, serai-je coupable de me maintenir toujours dans cette rectitude de conduite que toute âme vertueuse doit suivre?... Et cette jeune fille, la seule de sa race, la vierge pure de toute souillure, comment la conduirai-je dans cette route illustrée par son père et par ses aïeux? Elle deviendra peut-être la proie des hommes pervers, qui ne respecteront pas sa mère; ils m'éloigneront, ils voudront connaître et profaner les mystères des saintes écritures qui leur sont interdites, et, si je veux la défendre, ils me la raviront par violence, comme les hérons ravissent les prémices des sacrifices offerts et laissés sur l'autel désert!... Hélas! ils périront privés de leur mère, nos deux chers enfants, ainsi que les poissons meurent privés d'eau dans le lit du fleuve desséché.
«.....J'ai goûté les félicités de la vie, j'ai accompli ma destinée, je t'ai donné une postérité.
«.....Si je meurs, tu trouveras une autre mère pour tes enfants: ce n'est pas un crime pour l'homme d'épouser une autre femme; mais les femmes qui s'engagent dans de secondes noces commettent un grand crime. Sauve-toi, sauve tes descendants, sauve ton fils et ta fille!»
Elle dit, son mari la serre contre son coeur, et leurs larmes se confondent en une seule eau en coulant lentement de leurs yeux.
III.
Le troisième chant est rempli tout entier par cette lutte de dévouement entre le père, la mère et la fille, qui revendiquent tous le droit et le devoir de mourir pour sauver la famille.
«Seule je vous sauverai tous, dit la jeune fille. Pourquoi désire-t-on des enfants? Parce qu'ils doivent se dévouer pour leurs parents. Ici-bas, ou là-haut dans l'autre vie, le fils expie les fautes de son père: n'est-il pas appelé, dans les livres sacrés, Celui qui est le sauveur de l'âme de son père? Mais, voyez mon frère, c'est un tout petit enfant! Si tu pars pour le séjour céleste, ô ma mère! cette fleur innocente se fanera sur sa tige; s'il monte dans le ciel avant le temps, nos ancêtres seront privés du sacrifice qu'il leur doit, et ils en seront affligés. En te préservant toi-même, ô père! tu sauves à la fois toi, ma mère et mon frère, et les sacrifices se renouvelleront à jamais dans la famille..... Ton fils, c'est toi-même! ton épouse, c'est l'âme de ton âme! ta fille, seule, est l'occasion de tes peines. Ah! permets-moi de mourir pour toi et pour eux. Songes-y: quelle horrible situation pour nous si, après ta mort, il nous faut mendier le pain de l'étranger et dévorer l'aumône avec des chiens affamés!»
IV.
Ces paroles redoublent les larmes et les sanglots du père, de la mère et de la jeune fille. À ce spectacle le petit enfant, ému des larmes dont il ne comprenait qu'à demi la cause, et anticipant par son émotion sur l'âge où il pourrait défendre son père, sa mère et sa soeur, bégaya, dit le poëte, ces mots à peine articulés en courant de l'un à l'autre:
«Ne pleure pas, ô mon père! ne pleure pas, ô ma mère! ô ma soeur, ne pleure pas!» Et, brandissant dans sa main, au lieu d'arme, un brin d'herbe qu'il venait de cueillir: «C'est avec cela que je veux le tuer, s'écriait-il, le géant qui dévore les hommes!»
Astyanax, dans Homère, jouant avec le panache du casque de son père qui va mourir, ne présente ni un spectacle plus naïf, ni un contraste plus touchant. Mais le cri de l'enfant du brahmane, voulant combattre avec le brin d'herbe le géant meurtrier de sa famille, vibre plus avant et plus puissamment dans le coeur. Astyanax joue avec la mort qu'il ne voit pas; l'enfant du brahmane la brave et la défie pour sauver son père; l'instinct n'est plus seulement de l'instinct dans le poëme indien, il est déjà de la tendresse, de l'héroïsme et de la sainteté. Homère n'est que pittoresque; le poëte indien est spiritualiste.
On s'émeut d'admiration avec le Grec, on se sanctifie avec l'Indien.
Ce poëme, qui n'a été traduit que partiellement de la langue sacrée des Indes, se termine par le dévouement des hôtes du brahmane, par la délivrance de la famille et par la punition du tyran.
Mais nous allons lire et commenter avec vous un chef-d'oeuvre de poésie à la fois épique et dramatique, qui réunit dans une seule action ce qu'il y a de plus pastoral dans la Bible, de plus pathétique dans Eschyle, de plus tendre dans Racine. Ce chef-d'oeuvre est _Sacountala_.
V.
Si vous voulez juger de l'impression que fit sur moi ce chef-d'oeuvre exhumé d'une langue depuis tant de siècles muette et morte, écoutez celle que la première apparition de ce poëme fit sur l'esprit de son savant traducteur français, M. de Chézy. M. de Chézy était érudit, je n'étais que poëte; il y a plus de mérite à émouvoir la science que l'imagination. Je ne crus bien moi-même à la réalité des motifs de mon enthousiasme qu'en le voyant répercuté dans le coeur d'un homme de science.
«Jamais je n'oublierai, dit M. de Chézy, l'impression ravissante que fit sur moi la lecture du drame de _Sacountala_, lorsqu'il y a environ trente ans, la traduction anglaise de ce chef-d'oeuvre, par le célèbre W. Jones, vint par hasard à tomber sous mes yeux. Mais, pensai-je alors, tant de délicatesse, tant de grâces, cette peinture si attachante de moeurs qui nous donnent l'idée du peuple le plus poli, le plus moral et le plus spirituel de la terre, et qui nous inspirent l'envie d'aller chercher le bonheur près de lui; tout cela, pensai-je, est-il bien dans l'original indien? ou ne serait-ce point une pure illusion due au style gracieux, à l'imagination brillante du traducteur?
«Que faire pour éclaircir ce doute? Il ne se présentait qu'un seul moyen, celui d'apprendre la langue sanscrite, langue la plus admirable en effet, mais aussi la plus difficile de toutes les langues connues, et pour l'étude de laquelle il n'avait encore été publié, à cette époque, aucun ouvrage élémentaire. La Bibliothèque du roi possédait bien à la vérité un essai informe de grammaire, un manuscrit composé, à ce que je crois, par quelque missionnaire portugais, mais ne renfermant que le simple paradigme du verbe substantif, le tableau des déclinaisons, une partie du vocabulaire d'Amara, et une liste des _dhatous_; le tout fourmillant d'erreurs les plus grossières, et beaucoup plus propre à effrayer qu'à inspirer l'envie de déchiffrer cet horrible fatras, et de chercher la lumière dans cet écrit ténébreux. Aussi, plusieurs années se passèrent sans que je pensasse à recourir à ce moyen; et ce premier germe de désir, déposé dans mon esprit par Sacountala elle-même, y demeura longtemps enseveli dans la plus profonde inaction.
«Cependant la littérature sanscrite, grâce aux travaux des savants anglais dans l'Inde, acquérait de jour en jour une plus grande extension, et leurs mémoires de plus en plus intéressants, consignés dans le premier recueil des _Asiatic-Researches_, finirent par éveiller ma curiosité, au point que je me déterminai un beau jour (c'était vers la fin de 1806) à essayer de comprendre quelque chose à l'indigeste compilation dont je viens de parler, et je me suis mis à bégayer l'alphabet.
«Quelques mois d'un travail assidu m'ayant mis à même de me former une idée telle quelle du système de déclinaison et de conjugaison sanscrites, et de la manière non moins ingénieuse que compliquée avec laquelle les mots y sont orthographiés, je cherchai aussitôt à me faire l'application de ces éléments, en m'exerçant sur quelque manuscrit; car il n'existait pas même alors de texte imprimé, sauf celui de _l'Hitopadèse_, qui n'avait pas encore passé sur le continent. Mais la traduction de ce curieux ouvrage par le Nestor de la littérature sanscrite, le célèbre Wilkins, était déjà depuis longtemps entre les mains des savants; et comme la Bibliothèque du roi possédait un manuscrit de l'original indien, ce fut là naturellement le texte que j'adoptai, en me servant pour le déchiffrer, en guise de dictionnaire, de la traduction anglaise dont je viens de parler.
«Quant aux efforts qu'il m'en coûta pour m'y rendre raison d'abord de quelques mots, puis par-ci par-là de phrases isolées, et enfin de passages d'une assez longue haleine, il sera facile au lecteur de s'en faire une idée, comme aussi du plaisir qui me transporta quand je fus parvenu à cette intelligence.
* * * * *
«Quoique assez habile désormais dans la grammaire et dans la prosodie, je n'osai cependant pas encore essayer de nouveau la lecture de _Sacountala_ avant de m'y préparer par celle d'autres petits poëmes plus difficiles que tout ce que j'avais lu jusqu'alors, mais qui, par leur brièveté, offraient une tâche de moins longue haleine. Je persévérai dans mes études, et vers la fin de 1813 je résolus de vaincre les seules difficultés qui me restaient encore, et je me crus enfin en état de publier ce chef-d'oeuvre, sinon avec toute la perfection désirable, du moins avec la conscience de n'avoir rien négligé pour me rapprocher autant que possible de mon modèle.
«Dieu veuille, ajoute le naïf et laborieux traducteur, que je ne me sois pas bercé d'une vaine espérance; et puisse l'estime de quelques amis sincères et passionnés des lettres me compenser ma peine!
«Déjà mon texte était imprimé depuis plus d'une année, et les dernières feuilles de ma traduction étaient sous presse, lorsque, à la nouvelle de la publication des _Chefs-d'oeuvre du Théâtre indien_, par le savant Wilson, je craignis qu'au moment de paraître, notre _Sacountala_ ne fût éclipsée par de fâcheuses rivales, et que le soin que j'avais mis à faire ressortir ses charmes ne fût entièrement perdu. Je lus ces pièces, et ma crainte fut bientôt dissipée; car si ce sont là les chefs-d'oeuvre du théâtre indien, il me semble que _Sacountala_ peut, à bon droit, mériter le titre de chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre de ce théâtre.
«En effet, excepté quelques scènes de _Vasantaséna_, remarquables par la sensibilité et le naturel dont elles brillent, et quelques situations remplies de charme dans le drame d'_Ourvasi_, composition bien inférieure pour l'invention à _Sacountala_, quoique fille, comme elle, du même père, les autres pièces de ce recueil n'ont rien à opposer aux beautés de premier ordre qui étincellent de toutes parts dans _Sacountala_, et qui, par la manière dont le génie de Calidasa a su les disposer, font de cet ouvrage un ensemble accompli.
«Quant à ceux qui ont voulu assimiler ce drame à une simple _pastorale_, comme s'il s'agissait ici de bergeries et de moutons à la manière de Florian, nous conviendrons volontiers avec eux que le premier acte se rapproche en effet de ce genre, et qu'il nous offre un modèle de l'idylle aussi parfait qu'il ait été conçu par aucun des meilleurs poëtes bucoliques de l'antiquité; mais, pour le reste, nous leur demanderons dans quelle espèce de pastorale ils ont jamais vu le pathétique, la noblesse, l'élévation des sentiments portés au point où ils le sont généralement dans ce drame, le quatrième acte surtout, qui, sous ce point de vue, nous semble avoir atteint le comble de la perfection.
«Peut-être quelque esprit difficile, sans réfléchir que cette composition date d'_un demi-siècle_ avant notre ère, frappé du défaut d'unité de temps et de lieu qui y règne, lancera-t-il contre elle le terrible anathème de _romantisme_. Cependant, en faveur de la pureté éminemment classique de son style et du naturel exquis avec lequel y sont tracés les divers caractères qui lui impriment la vie, nous le prierons au moins de vouloir bien mitiger son arrêt, et de comprendre ce chef-d'oeuvre sous la dénomination de _classico-romantique_, en lui souhaitant pour sa propre gloire d'en produire un pareil.»
VI.
Je reprends:
Mon impression personnelle ne fut ni moins vive ni moins ravissante que celle du traducteur, la première fois que le poëme dramatique de _Sacountala_ tomba sous mes yeux. Je crus entrevoir, réuni dans un seul poëte primitif, le triple génie d'Homère, de Théocrite et du Tasse. Ce poëme, originairement épique, devint dramatique sous la main de Kalidasa, son second auteur. Donnons d'abord ici l'analyse abrégée de ce délicieux et naïf épisode extrait du _Mahabarata_, et écrit avec une force et une simplicité plus antiques que le drame lui-même.
Dans les oeuvres de l'Inde, comme dans celles de la Grèce ou de l'Italie, le caractère pour ainsi dire _granitique_ des premiers poëtes est une certaine brièveté mâle et sobre qui calque la nature de plus près, et qui ne pare d'aucun vêtement et d'aucun ornement inutile le nu et le muscle de la pensée. En vieillissant, les poésies s'efféminent: au lieu de Job vous avez Sénèque, au lieu d'Homère vous avez le Tasse; cette recherche, cette parure, cette effémination de la poésie, à mesure que la civilisation se raffine, ne sont pas moins sensibles dans les poëtes indiens que dans ceux de nos jours. En s'éloignant de la nature primitive, l'art se corrompt. Le chef-d'oeuvre des littératures perfectionnées est de remonter à la simplicité, ce premier mot du sentiment. Voilà pourquoi, dans presque toutes les langues, le mot antique est synonyme de vrai beau. _C'est beau comme l'antique_, disent tous les peuples lettrés. La poésie jaillit tout à coup, avec une prodigieuse explosion de sève, du sein de la barbarie, au moment où cette barbarie se civilise; puis elle se corrompt en s'éloignant de la nature primitive, et quand on veut la retrouver dans toute sa beauté, il faut la chercher presque dans son berceau.
VII.
Ces observations sont justifiées dans les Indes comme dans l'Europe par le caractère gigantesque des poésies primitives, comparé à la dégénération des poésies des époques plus récentes. On vérifie au premier coup d'oeil ce caractère de virilité dans l'antique, de raffinement et d'afféterie dans le moderne, en comparant le poëme antique de _Sacountala_ avec le drame relativement plus moderne qui porte ce nom. Parcourons le poëme; le voici:
Le héros primitif, _Douchmanta_, régnait sur l'Inde tout entière. Il descendait déjà d'une race de rois immémoriale. Ses peuples étaient religieux, obéissants, pacifiés sous sa main. La nature semblait prendre plaisir à favoriser cette heureuse contrée: des pluies douces et fécondantes, dans la saison la plus favorable, arrosaient régulièrement la terre, dont le sein fertile, sans être déchiré par le soc de la charrue, produisait en abondance les fruits les plus nourrissants; et d'immenses troupeaux, errant de toutes parts dans de gras pâturages, apportaient chaque jour à l'homme le tribut de leur lait.
Le jeune roi, doué d'un courage héroïque, aussi habile à monter un cheval fougueux qu'à dompter un éléphant ivre de fureur, toujours vainqueur, soit qu'il se servît de la lance ou de la massue, du cimeterre ou de l'arc, semblable en majesté au chef des immortels, en éclat au dieu puissant de la lumière, était l'amour et l'admiration de son peuple.
Un jour, accompagné d'une armée immense composée de chevaux, de fantassins, d'éléphants et de chars, il résolut de se rendre à une vaste et épaisse forêt pour s'y livrer au plaisir de la chasse. Comme il s'avançait au milieu des acclamations des guerriers, des sons perçants de la conque et de la trompette, confondus avec le bruit des chars, le hennissement des chevaux et le cri sauvage des éléphants, une foule de femmes, brûlant de voir le jeune héros dans tout l'appareil de sa grandeur, se précipitent sur les terrasses voisines de son passage. «Oh! c'est l'intrépide Vasou lui-même, s'écrient-elles transportées de joie. Indra, armé de ses foudres, s'avancerait avec moins de splendeur!» Et mille mains gracieuses faisaient à l'envi descendre sur sa tête une pluie de fleurs, tandis que de vertueux brahmanes, les bras tendus vers le ciel, cherchaient à attirer sur le monarque les faveurs de Brahma (le dieu de l'Inde, le dieu créateur).
Un nombreux cortège de citoyens de toutes les classes s'empressa de suivre jusqu'à la forêt leur souverain chéri. Porté sur un char aussi rapide que l'est dans son vol _Souparna_, la célèbre monture de Vichnou s'enfonça bientôt sous des ombrages impénétrables à la lumière, séjour où tout inspirait une religieuse terreur. Désolé, abandonné par l'homme, habité seulement par l'éléphant sauvage, le lion, le tigre et autres bêtes féroces y troublaient sans cesse les airs de leurs affreux rugissements. Inquiétés dans leur asile, ils se précipitent avec rage sur les chasseurs acharnés à leur poursuite, et ceux-ci ont besoin de toute leur adresse et de toute leur vigueur pour se rendre maîtres d'une aussi terrible proie.
Douchmanta leur donne le premier l'exemple de l'intrépidité et de l'audace. Plus d'un tigre furieux tombe, soit assommé d'un coup de sa massue, soit percé de ses flèches rapides. Relancés de toutes parts, on voit des lions, des éléphants par troupe se rendre, couverts d'écume et de sueur, dans le voisinage des eaux pour y éteindre le feu qui les dévore; mais la plupart tombent épuisés de fatigue sur les bords des étangs, et meurent en jetant d'horribles cris. Poussés par le désespoir, d'autres se retournent, se jettent en furieux sur leurs imprudents ennemis, et, les foulant aux pieds ou les étreignant dans leurs énormes trompes, en tirent une terrible vengeance. C'est ainsi que cette forêt, tout à l'heure si bruyante, ne présente bientôt plus que l'aspect d'un funeste champ de carnage, dévoué au silence, couvert de cadavres, souillé de sang et jonché de tronçons de lances brisées, de massues, d'arcs, de flèches, et de débris d'armes de toute espèce.
VIII.