Cours familier de Littérature - Volume 01

Chapter 13

Chapter 133,945 wordsPublic domain

Le concours des prétendants nous rappelle les plus majestueuses scènes de la _Bible_ ou d'Homère. La scène se passe sur un des plateaux de l'Himalaya, dont la description forme un des paysages les plus grandioses et les plus terribles que l'imagination d'un _Salvator Rosa_ ait jamais conçus. Les chefs, les héros, les dieux y passent en revue, dans leur majesté et leur terreur, sous l'oeil du poëte.

À ce tableau, digne du pinceau de Michel-Ange, succède un autre tableau que l'on dirait échappé, comme la création d'Ève, à la muse inspirée de Milton chantant les beautés primitives du paradis terrestre. La charmante Damayanti se présente dans l'assemblée des princes. Un murmure, semblable à celui qui transporta les vieillards de Troie à l'aspect d'Hélène coupable, suppliante, mais toujours éclatante de beauté et de majesté, parcourt l'auguste assemblée. L'admiration inspirée par l'innocence de la vierge timide, qui va se dépouiller un moment de la réserve d'une jeune fille pour choisir librement son époux, cause le frémissement involontaire qui agite le sénat divin. On nomme devant elle les princes; ils se lèvent, et s'offrent à ses regards. Cinq lui apparaissent sous la forme et dans le costume éclatant et majestueux de Nala. Quel est le véritable? Elle le cherche, et commence à soupçonner le déguisement des dieux, qui, pour parvenir à leur but, veulent tromper son amour. Elle récapitule les signes extérieurs, attributs des divinités, et ne peut les découvrir. Damayanti, s'élevant au-dessus d'elle-même, se met en prière; elle conjure les dieux dans des strophes d'un pathétique admirable, et les invoque tour à tour au nom de la vérité. Son invocation joint à la dignité de la prêtresse le courage de l'amazone et la candeur d'une fille tendre et innocente.

Enfin les dieux, après avoir suffisamment éprouvé la sincérité de ses paroles et la soif de _vérité_ qui la dévore, accueillent ses voeux: ils se montrent à ses regards. Chacun d'eux se revêt des signes qui le distinguent. Elle les voit, le regard immobile, portant une couronne de fleurs immobile comme leur attitude. Leurs contours sont sévèrement dessinés; ils ne paraissent pas respirer; nulle chaleur, aucun souffle ne trahit chez eux l'existence vulgaire; aucune sueur ne couvre leurs fronts majestueux, élevés au-dessus du sol, et à l'abri de la poussière terrestre. Nala, au contraire, est déchu de sa grandeur; ses traits sont flétris, ses vêtements magnifiques tombent en lambeaux; la sueur découle de son front, il est couvert de poussière. Mythe profond, allégorie sublime, qui rappelle ce passage des Écritures: «L'homme, sorti de la poussière, rentrera dans la poussière; il travaillera à la sueur de son front.»

Cette scène, qui atteint à une sublime hauteur de pensée, indique le terme de la tentation. La _vérité_, que Damayanti invoque avec des expressions si pathétiques, paraît enfin à ses regards, l'arrache à son incertitude, et devient sa récompense. Elle apprend à connaître le prix et la réalité des deux mondes terrestre et céleste. Tout cela est symbolique. C'est là la première épreuve de l'âme aimante, entraînée par un mystérieux instinct vers l'âme aimée, qui signifie ici l'être de l'être. Le poëte, mystique et épique à la fois, réserve à son héroïne de plus cruelles épreuves.

«Quand Damayanti a reconnu Nala, enhardie par son amour, forte et craintive à la fois, rougissant et cachant son front pour dérober sa rougeur, elle saisit un pan du manteau de Nala, et, en déclarant ainsi son choix, elle montre que la femme doit s'appuyer sur l'homme.»

Nala la soutient, la console et la glorifie. «Tu n'as pas craint, lui dit-il, de me confesser en m'honorant en présence des dieux; moi, je te serai fidèle tant que ma raison n'aura pas abandonné cette enveloppe mortelle de mon âme.» On pressent les catastrophes dans la joie. Les dieux applaudissent, et ratifient l'union des époux.

Dante, le poëte épique et mystique de nos temps modernes, a-t-il aucune scène ou aucune conception, dans ses trois poëmes, supérieure à cette scène, et à cette conception de la littérature indienne? Et dans cette immense conception tous les détails sont, en naïveté, en force ou en grâce, égaux à la majesté de l'ensemble. Reprenons le poëme.

XXIX.

Nala emmène sa jeune épouse au royaume de son père. Un des dieux, témoins de son mariage avec Damayanti, le poursuit de sa jalousie: ce dieu trouble sa raison, il le possède, suivant l'expression moderne; il lui inspire la passion du jeu jusqu'à la frénésie. Le jeu ici signifie tous les autres vices. Nala perd au jeu jusqu'à son empire. L'adversaire implacable contre lequel il joue et perd même ses vêtements, lui propose à la fin de jouer sa femme, la belle et infortunée Damayanti.

Nala ne répond pas par des paroles à cette proposition sacrilége; mais il lance sur son adversaire un regard dans lequel se résume plus d'indignation, plus de désespoir, plus de remords et plus de reproches aux dieux, que n'en contiennent même les lamentations de Job.

Dépouillé, proscrit par sa propre démence, réduit à un seul manteau pour tout bien, Nala s'enfuit au fond des forêts. Damayanti, sans lui adresser une plainte, s'associe à la misère et à la honte de son mari. Ils n'ont à eux deux qu'un seul manteau, dont la moitié couvre la nudité de Nala, l'autre moitié, la nudité de sa belle épouse. Jamais le poëme de l'indigence et de la faim n'a eu des cris plus déchirants que dans cette fuite. Le ciel même, par de cruels prodiges, semble conspirer contre les deux époux. Ils n'avaient eu pendant trois jours que de l'eau pour soutenir leur vie; pressés par la faim, ils arrachent des racines à la terre et des baies sauvages aux arbustes; une troupe d'oiseaux plane enfin sur eux: «Voilà des aliments pour le jour,» s'écrie Nala dans la joie. Les oiseaux s'abattent sur le sol; Nala jette sur eux son manteau comme un filet, pour les prendre; mais les oiseaux soulèvent le manteau sous l'effort de leurs ailes réunies, ils l'enlèvent, l'emportent dans leur vol, et laissent Nala et Damayanti entièrement nus.

XXX.

«Ô femme adorable et dévouée!» dit Nala; ce misérable, cet insensé plongé dans la boue de l'infortune, c'est ton époux! Écoute-moi donc, écoute les ordres qu'il te donne, et qui peuvent seuls te sauver de son sort! Abandonne-moi aux dieux qui me poursuivent, et enfuis-toi seule vers le royaume de ton père!

«En vérité, en vérité,» répond l'épouse. «Ô mon roi, mon coeur tremble, mes genoux fléchissent sous moi, ô prince! lorsque je pense et repense aux conseils que tu me donnes. Dépouillé de ton empire, dépouillé de ta fortune, sans vêtements, sans nourriture, dévoré par la faim, par la soif, tu veux que je t'abandonne dans ce dénûment, au milieu de ce désert, et que je songe à mon propre salut? Non, non, je resterai ici, ô mon roi, dans ces sombres forêts pour calmer les peines qui te rongent, lorsque, accablé sous le poids de ces angoisses de la faim, de la soif, du froid, tu reportes un triste et lointain regard sur ta félicité passée! Aucun de ces remèdes que la médecine inventa ne vaut, dans les tortures de l'âme et du corps, les tendres soins d'une épouse.»

«Tu dis vrai, réplique Nala; tu dis vrai, ô fille à la taille de palmier! ô Damayanti! Abattu par la tristesse, l'homme ne trouve nulle part un berceau aussi doux que dans les bras d'une tendre épouse; non, je ne te quitterai pas, femme timide. Mais pourquoi redouter ma fuite? Plutôt m'abandonner moi-même, que de t'abandonner!»

Damayanti, rassurée, conjure son époux de se rendre avec elle dans le royaume de son propre père, qui leur donnera asile. «Oui,» répond Nala, «ce royaume est à ton père; il le partagera avec moi. Je n'en puis douter; mais, dans l'indigence qui me flétrit, je n'irai pas mendier sa pitié, moi qui ai paru autrefois riche et magnifique dans ce royaume. Moi dont la félicité ajoutait à ta félicité, faut-il que j'y paraisse aujourd'hui, manquant de tout, et ajoutant par mes misères à tes misères?»

Damayanti comprend cette pudeur de l'infortune, et n'insiste plus.

Les deux époux, après cet entretien, s'étendent pour dormir sous le seul manteau qu'ils ont retrouvé, et s'endorment sur la terre nue, sans herbe et sans mousse, pour reposer leurs membres épuisés.

XXXI.

Une scène déchirante, que l'épisode d'Ugolin dépasse à peine en horreur, interrompt ce repos. Nous regrettons de ne pouvoir en donner ici que l'esquisse. Chaque vers est un gémissement d'un coeur qui se brise.

«Damayanti dort à côté de son époux, sous la moitié du manteau jeté sur leurs membres. Nala se réveille; il se demande s'il ne serait pas mieux à lui de mourir ou de fuir dans une inaccessible solitude, que de faire endurer à cette femme de tels tourments: «Près de moi, dit-il, cet être charmant ne peut trouver que les agonies du coeur; fuyons! elle retrouvera le bonheur loin de moi!»

Après une longue angoisse d'incertitude, il se décide enfin à abandonner Damayanti pendant son sommeil.

«Pourrai-je faire,» dit-il à voix basse, «deux parts de ce manteau qui nous recouvre, sans que Damayanti, mon amour, s'en aperçoive?» Il se lève; le mauvais génie qui l'obsède présente à sa main une épée nue sur l'herbe; Nala coupe en deux le manteau et s'enfuit, en emportant la moitié de cette seule richesse qui leur reste.

Après quelques pas, sa raison revient avec sa tendresse; il se rapproche. «Elle dort,» dit-il; «elle dort maintenant sur cette terre nue, sous la branche ténébreuse, ma bien-aimée, elle qui jusqu'ici n'eut jamais à subir ni les ardeurs du soleil ni les intempéries des tempêtes, femme au sourire d'où coulent les grâces. Lorsqu'elle s'éveillera et qu'elle ne trouvera plus que la moitié des vêtements, elle tombera dans la démence. Si je te laisse, ô fille de Bhéma, toi belle entre toutes les créatures de ton sexe, tu parcourras seule l'horrible forêt, infestée de bêtes féroces et de serpents!»

Il s'éloigne cependant de nouveau, revient sept fois, rappelé par sa tendresse; sept fois le _génie_ ennemi l'entraîne loin de Damayanti; l'amour et la pitié le ramènent. Il semble que deux coeurs battent dans son sein. Comme le balancier qui va et revient, Nala part et revient sans cesse; enfin il a fui.

XXXII.

Damayanti se réveille. Elle se voit seule sous la moitié coupée du manteau, comme symbole de la séparation définitive entre les deux corps et les deux âmes. Ses lamentations remplissent la forêt, le délire s'empare de ses sens; elle appelle Nala et le redemande aux arbres et aux montagnes, avec un accent qui attendrirait, en effet, les arbres et les rochers. Un serpent l'enlace comme le Laocoon; serrée dans les replis du monstre, elle s'oublie encore elle-même pour ne songer qu'à son époux. «Ô mon époux!» s'écrie-t-elle, «quand un jour tu penseras à ma destinée, quels seront tes remords? Tu te diras: «Ai-je bien pu la fuir et la délaisser dans la solitude?» Toi, le lion des hommes, qui chassera de toi les noirs soucis, quand la fatigue, la faim, la douleur vont t'assaillir?»

Un chasseur, qui parcourait la forêt, entend des cris, accourt, perce le serpent d'une flèche. Fasciné d'admiration devant les charmes de la beauté qu'il vient de délivrer, il ose lever les yeux sur elle et lui parler de son amour. La chaste indignation de l'épouse fidèle est si foudroyante, que, d'un seul regard, elle fait tomber le chasseur mort à ses pieds. Sa beauté est relevée par sa vertu.

«Son corps était droit et ferme,» dit ici le poëte, «son sein de marbre, son visage plus resplendissant, d'une lueur plus douce que la lune; ses sourcils formaient un arc majestueux au-dessus des yeux, ses paroles résonnaient comme une musique enivrante. Au nom du grand Nala mon époux, que je porte gravé dans mon coeur, ainsi périront,» dit-elle, «tous ceux qui profaneront d'un désir l'épouse qui lui appartient jusqu'au tombeau!»

XXXIII.

Damayanti, restée seule, s'égara en remplissant la solitude de roucoulements semblables à ceux de la colombe.

Ici le poëte devient le plus sublime des peintres; la palette humaine n'a en Europe ni dessins ni couleurs comparables à la description du monde végétal au milieu duquel erre Damayanti sur les pentes de l'Himalaya, au milieu des glaciers, des torrents, des volcans, des rochers, des arbres d'une nature vierge et primitive. C'est la jeunesse de la création, coulant avec une sève de vie qu'on voit et qu'on entend sourdre aux rayons des premiers soleils. La beauté pudique de l'amante abandonnée resplendit dans ce tableau au-dessus du soleil lui-même; c'est l'Ève d'un autre jardin. Un tigre féroce s'approche pour la dévorer; vaincu par sa beauté et la sainteté de l'épouse, il se couche à ses pieds et il l'adore.

XXXIV.

Elle parvient enfin aux portes d'un monastère de Brahmanes, religieux ascétiques; monastère bâti au sein de ces forêts. Les ermites étonnés l'entourent et l'interrogent; elle leur raconte ses malheurs; ils lui prédisent le retour de sa félicité. À son réveil, le monastère et les ermites se sont évanouis comme une apparition ou comme un rêve. Damayanti reprend sa route; elle s'arrête au pied d'un arbre dont l'ombre donne la mort: «Ah!» dit-elle, «cet arbre est heureux au milieu de la forêt, c'est le souverain des bois environné des festons de lianes qu'il soutient et qui lui donnent la joie. Hâte-toi, ô bel arbre, de me délivrer de mes souffrances! Toi qui enlèves à l'homme le sentiment du fardeau de ses peines, n'as-tu point vu Nala, qui m'est si cher? Nala, dont la peau délicate n'est protégée que par la moitié d'un manteau? Nala, qui erre dans cette sinistre forêt, poursuivi par le désespoir? Cher arbre, oh! délivre-moi de la vie! ton nom ne signifie-t-il pas celui qui enlève les douleurs aux hommes? Ô bel arbre, que ton nom soit une vérité pour moi!»

L'arbre insensible lui laisse la vie. Elle poursuit sa course, rencontre une caravane de marchands dont la cupidité affairée et dure fait à peine attention à sa beauté et à ses larmes. On voit que, dès ces temps primitifs, le poëte indigné peignait la dureté déjà proverbiale des trafiquants de l'Inde. «Nous n'avons rencontré dans ces forêts que des lions, des tigres, des serpents,» lui disent-ils; «nous ne savons ce que c'est que Nala: nous voyageons pour chercher la richesse. Si tu es une déesse comme ta beauté le révèle, protége notre négoce et enrichis-nous!»

Damayanti suit néanmoins la caravane, couverte à peine de haillons, et insultée à l'entrée et la sortie des villes par les dérisions de la populace. La pitié ne peut émouvoir le coeur par un plus grand avilissement de la jeunesse, de la beauté et de l'innocence. Elle est enfin rendue à la tendresse du roi son père; elle envoie de tous côtés des Brahmanes messagers, pour découvrir le sort et le séjour de son époux.

XXXV.

Nala, après des aventures aussi tragiques, était entré au service d'un roi voisin en qualité d'écuyer conducteur de chars. Son mauvais génie l'a transfiguré, son corps méconnaissable est devenu difforme; mais il a conservé son héroïsme et recouvré sa vertu.

Damayanti, informée enfin que son époux existe, mais que la honte l'empêche de se découvrir à elle, fait usage d'un subterfuge qui doit arracher à Nala le cri de la nature. Elle feint de vouloir choisir un nouvel époux, et fait proclamer dans tous les États voisins que les prétendants à sa main peuvent se présenter à la cour du roi son père. À cette nouvelle, Nala peut contenir à peine son secret et son désespoir. Le roi dont il conduit les chars veut aspirer pour lui-même au choix de Damayanti. Il charge Nala de préparer ses coursiers, et de le conduire à la cour du roi dont Damayanti est la fille. Des scènes de moeurs orientales se déroulent pendant des chants intarissables, tantôt dans le palais de Damayanti, tantôt dans celui où Nala gémit inconnu sous le déguisement qui le cache et sous le faux nom de _Wacouba_. Écoutons le poëte épique:

«Nala, sous ce nom de Wacouba, choisit, dans les écuries du roi son maître, quatre coursiers aux flancs minces, aux muscles vigoureux, lançant la fumée et le feu par leurs naseaux roses, aux joues larges, au coeur palpitant.--Hé quoi,» lui dit le roi en les voyant, «veux-tu donc tromper mon impatience? Ces coursiers efflanqués et amaigris n'auront ni la force ni la rapidité nécessaires pour me conduire en un jour au royaume de Damayanti.

«--Remarque, ô roi, ces signes heureux,» lui répond Nala; «cette étoile sur le front, ces deux taches sur la tête, ces deux fois deux épis sur chaque flanc, autant au poitrail; cette large tache de poil sombre sur le dos. Ils nous emporteront comme le vent, et ne s'arrêteront qu'au terme de notre course.»

Le récit de la course du char est fantastique comme une ballade des bardes du Nord. En route, le mauvais génie qui possédait Nala sort de son corps à l'approche de sa femme. Mais Nala reste encore méconnaissable à tous les yeux sous la grossière apparence d'un conducteur de chars; sa beauté tout intérieure est voilée, pour que la honte de sa condition présente n'éclate pas à la cour du roi son beau-père. On croit lire les transfigurations d'Ulysse dans l'_Odyssée_ pour tenter Pénélope.

XXXVI.

«C'était le soir,» dit le poëte; «le char conduit par Nala ébranla la ville de Damayanti du bruit de ses roues; les chevaux de Nala, qui ne l'avaient point oublié, entendirent ce bruit, qui retentit jusque dans leur écurie. S'agitant et se cabrant d'ardeur, ils pressentirent les premiers le retour de leur ancien maître. Ce sourd tonnerre du char de Nala sur le pavé des rues, semblable à un grondement de foudre lointain, frappa aussi les oreilles de Damayanti, qui frissonna d'émotion et d'attente; elle entendit en même temps les chevaux du prince son époux, qui bondissaient de joie et qui hennissaient de désir dans l'écurie; elle crut déjà revoir le char de Nala attelé dans la cour comme jadis, quand la formidable main de son époux tenait ses rênes. Les paons, debout sur le parapet de la forteresse, et les éléphants dans leurs stalles hautes, donnèrent des signes d'attention et d'inquiétude à ce bruit; ils dressèrent la tête, jetèrent des cris, et saluèrent ainsi cette foudre souterraine qui annonçait jadis l'arrivée du héros.

«Dieu! que mon âme est réjouie,» s'écria Damayanti, «par ce bruit du char qui semble en roulant ébranler la terre et remplir son orbite! Oh! c'est Nala! c'est le monarque du monde! Je mourrai, je le sens, si je ne vois dès aujourd'hui ce prince, plus resplendissant de vertu et de beauté que l'astre des nuits! La vie s'arrêtera dans mon coeur, si ses bras, dès aujourd'hui, ne se referment pas sur son épouse. Je veux m'élancer dans le bûcher des veuves aux flammes d'or, si le héros de Nishada ne me presse pas dès aujourd'hui sur son sein!»..........

Dans son trouble et dans son impatience, elle monte les degrés de la plate-forme de la forteresse, pour apercevoir de plus loin celui en qui elle soupçonne son époux. Elle ne voit que des écuyers et des serviteurs qui flattent de la main des chevaux en les détachant, et qui rangent un char royal dans les cours où sont rangés les chars de son père.

«Va,» dit-elle à une esclave confidente, «et informe-toi quel est ce conducteur de chars que j'ai vu assis sur son siége avec une apparence grossière et un bras plus court que l'autre.»

L'esclave obéit, porte et reporte des messages scrutateurs au héros soupçonné sous son déguisement. Tantôt Damayanti espère, tantôt elle retombe dans ses doutes et son anxiété. Elle renvoie mille fois l'esclave confidente pour interroger tantôt Nala lui-même, tantôt ses compagnons de voyage. Des demi-mots révélateurs s'échangent peu à peu entre l'esclave et le héros. Il pleure en entendant l'esclave qui lui peint les angoisses et l'amour fidèle de l'épouse abandonnée par l'époux. «Ô femme, aux cheveux noirs comme la nuit,» dit-il en s'adressant par une apostrophe involontaire à Damayanti, «ne t'indigne pas contre l'homme infortuné, privé de sa raison, qui cherchait en vain la nourriture de sa femme et la sienne, et à qui des oiseaux néfastes venaient d'enlever jusqu'à son manteau; si tu vois jamais revenir ton époux, dépouillé de l'empire, indigent, dévoré de remords, ah! ne le repousse pas de ton sein!

«Arrêtons-nous ici,» dit en s'interrompant le savant traducteur de cet épisode, «et admirons la délicieuse et touchante naïveté du poëte, qui tantôt rappelle la majesté d'Homère, tantôt la sublimité de la _Bible_. Cette poésie indienne est vivante; dans ses veines circule une séve ardente et riche, le feu créateur: ainsi se répand dans les feuilles et dans les fleurs du palmier de ces climats ce suc vigoureux qui fait végéter l'arbre, renouvelle sa tige, et se transforme en liqueur enivrante. Tout y est passionné, mais calme; la raison y plane sur la passion; tout y est naïf comme la nature surprise dans ses cris les plus spontanés: jamais elle n'inspira à une poésie des accents plus vrais et plus intimement émanés de l'émotion et de la conscience. Faisons des voeux, ajoute-t-il, pour que cette poésie nouvelle, à force d'être antique, et qui présente des traits de ressemblance et souvent de supériorité avec la poésie des Grecs, soit associée un jour à ces oeuvres de la Grèce dans l'enseignement de la jeunesse.» Nous disons comme lui.

XXXVII.

Une série d'épreuves naïvement ingénieuses, tentées sur le coeur de son époux par Damayanti, pour forcer Nala de confesser son vrai nom, rappelle celle que Pénélope fait subir à Ulysse, dans l'_Odyssée_, avant de le reconnaître pour son mari. La plus touchante de ces épreuves est celle de ses deux petits enfants qu'elle lui envoie en apparence, sans intention, par l'esclave confidente. À leur aspect, le coeur de Nala se brise et s'ouvre; il jette le cri du père et laisse échapper à demi le cri de l'amant. «Ô esclave,» dit-il à la nourrice, «ne t'étonne pas de ces larmes qui montent à mes yeux: ces enfants ressemblent à mes deux petits enfants! J'ai pleuré, dans la surprise que m'a causée cette ressemblance née du hasard.»

Enfin, les deux époux sont mis en présence l'un de l'autre sous les yeux du père et de la mère de Damayanti. Leur dialogue et leur reconnaissance, toujours ambigus et suspendus par la transformation du héros en conducteur de chars, n'ont ni modèle ni imitation dans le pathétique d'aucune littérature. Nala reproche à son épouse d'avoir songé à se choisir un autre époux. Elle lui avoue que cette faute apparente n'était que la ruse de son amour pour le forcer par la jalousie à se découvrir. Les dieux, par une pluie de fleurs qui tombe miraculeusement du ciel sur l'épouse, attestent la pureté de Damayanti. Nala reparaît sous sa vraie forme et sous sa beauté primitive. «La femme aux joues vermeilles attire sur son sein la tête de son bien-aimé; elle soupire et sourit à la fois; ils passent la nuit à se redire comment ils avaient erré sans guide, sans vêtement et sans nourriture, dans la forêt.»

XXXVIII.

Nala, purifié de ses fautes par le pardon de l'amour, rentre, suivi de Damayanti, de ses enfants et de ses serviteurs, dans ses États. Il les reconquiert dans une bataille sur un frère usurpateur. Après avoir vaincu, il pardonne, et donne à ce frère la moitié de son royaume. Dans son bonheur, il ne reconnaît plus d'ennemi. Il pousse la charité divine jusqu'à pardonner au dieu jaloux la cause de tous ses malheurs.

Le commentateur chrétien de ce poëme trouve, dans ce pardon universel et surhumain du héros, une faute de morale, une omission de cette justice qui doit rétribuer le châtiment aux coupables. Nous ne partageons pas cette opinion. Cette charité à tout prix, qui est le caractère de ces poésies sacrées de l'Inde, et qui est le pressentiment d'une autre charité, est bien supérieure à la justice. La charité est plus que la justice, puisqu'elle est la divine bonté imitée de Dieu, autant que la créature peut imiter le créateur. Elle est plus encore, elle est le devoir de l'homme parfait; car si l'être infaillible peut punir, l'homme, être faillible, doit, en ce qui le concerne, tout et toujours pardonner.