Cours familier de Littérature - Volume 01

Chapter 12

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Nous savons bien, nous le répétons encore, qu'en dehors de cette supériorité ou de cette infériorité relative des genres dans la poésie, il y a la supériorité ou l'infériorité des poëtes, qui dément souvent cette classification par la souveraine exception du talent; que tel poëte épique, comme Homère, par exemple, est égal ou supérieur à tel poëte lyrique, comme Orphée; que tel poëte dramatique, comme Shakspeare, par exemple, dépasse tous les poëtes épiques des temps modernes, et contient, dans son océan personnel de facultés poétiques, l'hymne, l'ode, le récit, le drame, la tragédie, la comédie, l'élégie, tout ce qui vibre, tout ce qui pense, tout ce qui chante, tout ce qui agit, tout ce qui pleure, tout ce qui rit dans le coeur de l'homme aux prises avec la nature.

J'ai tort d'avoir écrit tout ce qui rit, car le rire n'est pas du domaine de la poésie telle qu'elle doit être entendue. Même quand on rit en vers, non-seulement le rire n'est jamais poétique, mais encore il est l'opposé de toute poésie, car il est l'inverse de tout enthousiasme et de toute beauté. Le rire est une des mauvaises facultés de notre espèce; c'est l'expression du dénigrement, de la moquerie, de la vanité cachée, et d'une maligne satisfaction de nous-mêmes en surprenant nos semblables en flagrant délit de ridicule. Le rire est amusant, mais il n'est pas sain. Les grands comiques peuvent avoir le génie de l'infirmité humaine; ils peuvent être de grands peintres, ils ne sont jamais des poëtes, si ce n'est par hasard dans l'expression. Le rire est la dernière des facultés de l'homme. L'envie rit, la malignité rit, l'ironie rit, le mépris rit, la foule rit dans ses mauvais jours; jamais la bonté, jamais la pitié, jamais l'amour, jamais la piété, jamais la charité, jamais la vertu, jamais le génie, jamais le dévouement, jamais la sagesse. Malheur au peuple athénien qui riait de tout, même de ses gloires et de ses malheurs!

Passez-moi cette imprécation contre le rire en poésie. On ne rit pas au ciel. Satan seul rit quand l'homme tombe. Le beau et le saint sont sérieux. Il s'agit du beau.

XVII.

Un mot maintenant sur nos divisions dans ce livre.

Le titre et la forme d'_entretien_ que nous avons donnés à ce Cours familier de littérature universelle, disent assez d'eux-mêmes que nous ne procéderons pas toujours méthodiquement dans cet inventaire des oeuvres intellectuelles de l'homme; mais que, pour éviter la monotonie, la satiété et l'ennui, ces fléaux de l'étude, nous passerons quelquefois d'un siècle à l'autre, d'un homme à l'autre, d'un livre à l'autre, avec la logique secrète des analogies, mais aussi avec la liberté de la conversation. L'ordre des matières, qui est le fil dans le labyrinthe, n'en sera toutefois brisé qu'en apparence pour l'ouvrage tout entier; car nous aurons soin de ne point entre-croiser, dans le même entretien, des sujets appartenant à des temps, à des nations, à des auteurs différents, ce qui jetterait la confusion dans l'ouvrage, mais de consacrer chaque entretien tout entier ou plusieurs entretiens à un seul et même sujet; nous placerons en tête ou en marge de chacun des entretiens l'époque à laquelle il se rapporte, en sorte qu'à la fin du Cours chacun des lecteurs pourra, en faisant relier ensemble les livraisons, rétablir sans peine l'ordre chronologique, interverti un moment pour la liberté et pour l'agrément de la conversation littéraire.

XVIII.

Un sujet aussi vaste que l'inventaire de toutes les littératures comporte essentiellement quelques-unes de ces grandes divisions qui sont la distribution de la lumière entre les différentes parties d'un même sujet.

Notre procédé, à cet égard, ne sera pas celui de la science systématique et arbitraire qui divise par genres; il sera celui de la nature, qui procède par succession de temps et qui divise par époques.

La division par _genres_, bien qu'elle puisse être employée dans une certaine mesure et comme subdivision dans nos études, a l'inconvénient d'être plus spécieuse que vraie et plus convenue que réelle; car les genres ne sont jamais ni si distincts, ni si séparés, ni même si démarqués que le disent les auteurs de ces classifications artificielles. Les genres se confondent à chaque instant dans le même ouvrage et sous la plume du même écrivain. N'y a-t-il pas, en effet, de la religion dans la philosophie, de la philosophie dans l'histoire, du drame dans le récit, du récit dans le drame, de la poésie dans l'éloquence, de l'éloquence dans la poésie? Quelle main assez minutieuse et assez sûre peut faire ce triage et cette répartition de genres, de manière à en faire la base absolue d'une classification méthodique des oeuvres littéraires de l'esprit humain? On se tromperait à chaque instant, et en voulant tout diviser on aurait tout confondu.

Nous diviserons donc, comme la nature, par générations de génie ou par époques.

Pour éviter la dissémination d'attention qu'un trop grand nombre d'époques jetterait dans la mémoire et dans l'esprit, nous ne diviserons la littérature du genre humain qu'en quatre grandes époques:

L'_époque primitive_ ou orientale, indienne, chinoise, égyptienne, arabe, hébraïque;

L'_époque gréco-latine_, commençant à Homère et finissant au christianisme;

L'_époque intermédiaire_, décadence, barbarie, renaissance, commençant à la chute de l'empire romain, finissant à la naissance de _Dante_ à Florence, époque dans laquelle l'Italie joue le plus grand rôle, et qu'on pourrait appeler l'époque italienne;

Enfin l'_époque moderne_, commençant au quinzième siècle, se caractérisant en Italie, en France, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre, et se poursuivant avec des phases diverses d'ascendance ou de décadence jusqu'à nos jours.

Ainsi, l'époque primitive,

L'époque gréco-latine,

L'époque intermédiaire (ou l'interrègne des lettres),

L'époque moderne,

voilà nos jalons. En ne les perdant pas de vue dans les différentes excursions que nous allons faire ensemble à travers les oeuvres de l'esprit humain, nous saurons toujours où nous sommes, et nous pourrons pressentir peut-être où nous allons.

XIX.

ÉPOQUE PRIMITIVE.

LES INDES, LA CHINE, LES ÉGYPTIENS, LES HÉBREUX.

Parlons d'abord des Indes poétiques.

Le grand rideau qui nous cachait tout un monde, s'est déchiré sur l'antique Orient à deux époques récentes. Le rideau qui nous dérobait la Chine, ses religions, sa philosophie, son histoire, sa prodigieuse civilisation à peine soupçonnée des Grecs et des Romains, comme une de ces planètes lointaines dont les astronomes aperçoivent, à travers des distances infinies, quelques lueurs. Les Portugais et les Vénitiens furent les Christophes Colombs qui découvrirent à l'Europe ce nouveau monde. Les missionnaires jésuites du siècle de Louis XIV furent ceux qui l'explorèrent, et qui nous en rapportèrent fidèlement alors les merveilles dans des travaux qui ne seront jamais surpassés.

Le rideau enfin qui nous cachait les Indes, rideau qui s'est déchiré plus récemment, qui se déchire de jour en jour davantage par la main des savants anglais, depuis le jour où les armes de l'Angleterre ont accompli cette conquête des Indes, rêvée seulement et à peine ébauchée par Alexandre. Chaque jour nous apporte, depuis ce jour, de nouvelles lumières, de nouvelles langues, de nouveaux monuments de cette région, berceau des philosophies, des poésies, des histoires; véritable _Éden_ des littératures antiques retrouvées au pied de l'Himalaya, aux bords du Gange et de l'Indus.

Comme l'hiéroglyphe et le papyrus de l'Égypte, les monuments et ces langues mystérieuses qui contiennent un secret dans chaque mot, ne nous ont pas tout dit encore; écoutons d'abord, néanmoins, ce qu'elles nous ont dit déjà de plus antique, de plus saint et de plus beau. Nous conjecturerons librement le reste. Des foules de traducteurs studieux, acharnés à l'intelligence des livres indiens, _sanscrits_, comme des ouvriers à la fouille des sphinx dans le désert du Nil, ne nous laissent plus manquer de texte pour nos études sur la littérature des Indes. Nous avons parlé déjà des _Védas_.

XX.

«La poésie mystique de l'Inde,» nous écrit un de ces savants orientalistes qui a percé un des premiers pour l'Allemagne et pour la France les ténèbres de la langue sanscrite (le baron d'Eckstein), «la poésie mystique a pour texte habituel l'amour passionné et extatique de l'âme pour son créateur. Cet amour, le plus éthéré et le plus saint que l'homme puisse sentir, s'y exprime par les images sensuelles du _Cantique des cantiques_, mais avec une candeur d'expression que l'_hébreu_ lui-même n'atteint pas. On y sent la nudité innocente de l'homme et de la femme dans la pureté sans tache et sans ombre d'un autre Éden.» Nos moeurs, qui ne comportent plus cette naïveté de l'âme pour qui tout est sain, m'interdisent de reproduire ici ces extases de la littérature sacrée de l'Inde.

La littérature morale de l'Inde se compose, selon le même critique, de formules et de maximes qui, sous une forme brève et sentencieuse, renferment les préceptes moraux les plus épurés. Jamais la conscience du genre humain n'écrivit avec plus d'autorité et d'évidence ces lois inspirées de Dieu, qui sont le code inné de l'être créé pour vivre de justice, de dévouement et de vertu en société.

«C'est la sagesse biblique des patriarches conçue dans une forme brève, et exprimée dans un rhythme grave par une image frappante et simple qui s'imprime comme l'empreinte d'un cachet dans la mémoire. Cette poésie morale de l'Inde,» ajoute le critique, «aurait pour nous quelque chose d'analogue aux _Pensées_ de Pascal: une grande expérience de la vie se manifeste dans ces résumés de la sagesse de l'Inde; cette sagesse a quelquefois des sourires de vieillard sur les lèvres; elle n'a jamais d'ironie.»

XXI.

Les lois étaient écrites ainsi en langage rhythmé, pour favoriser l'exercice de la mémoire.

Des dialogues explicatifs du sens de ces lois et des dogmes de la religion sont un des plus admirables monuments de cette littérature. On croit y entendre des _Platons_ du Gange discourant avec leurs disciples. Les plus remarquables de ces dialogues sont intitulés en effet d'un titre qui signifie «les SÉANCES, c'est-à-dire: _Cours de sagesse dans lesquels les disciples sont assis aux pieds du maître et écoutent sa parole_.»

D'autres fragments moraux, contenus dans les immenses poëmes indiens, s'appellent le _Chant du Seigneur_ ou du Très-Haut. Le philosophe, devenu poëte pour s'attirer l'imagination du peuple, chante la _Loi de la délivrance de l'âme_, ou _de son émancipation des liens de la matière_.

Ces poëmes gigantesques de deux cent mille vers sont les pyramides d'Égypte de la littérature. On les mesure avec une mystérieuse terreur; on n'en devine pas bien la destination; ils ne sont pas de la main d'un seul homme; chaque siècle semble y avoir apporté sa pierre. Ce sont des épopées moitié divines, moitié humaines de ces théologies successives de l'Inde; les traditions populaires, les mystères sacerdotaux, et aussi les histoires nationales, y sont fondus et chantés dans une poésie tantôt héroïque, tantôt sacrée. Les fables célestes et les conquêtes des héros y sont entre-coupées par des épisodes mystiques ou romanesques qui les font ressembler à une _Bible poétique_, où les législations de Moïse et les mystères de Jéhovah seraient entremêlés des contes les plus merveilleux de l'imagination arabe ou persane.

Ce sont des épisodes surtout, épisodes vastes comme des poëmes, qui ont été traduits, depuis la conquête des Indes, par les érudits, en anglais, en allemand, et quelques-uns en français.

XXII.

Après la poésie qui chante, ou _lyrique_, après la poésie qui pense, ou _philosophique_, la poésie qui raconte, ou la _poésie épique_, est le chef-d'oeuvre de l'esprit humain. Plusieurs des plus grandes races humaines, appelées nations, n'ont laissé pour trace de leur passage sur la terre qu'un poëme épique. C'est assez pour une mémoire éternelle. Un poëme épique résume un monde tout entier.

L'Inde en a deux. Ces poëmes, nous le répétons, ne sont pas d'une seule main. C'est le peuple qui semble s'être élevé à lui-même, de siècle en siècle, ces prodigieux monuments, comme ces temples d'Athènes ou de Rome auxquels chaque génération ajoutait une assise de plus. Ces deux poëmes, sortis d'océans de souvenirs dans lesquels venaient se recueillir et se conserver les traditions religieuses, héroïques, nationales, populaires de l'Inde, sont le MAHABARATA et le RAMAYANA.

De même que l'_Iliade_ et l'_Odyssée_, ces deux épopées du monde grec, furent évidemment des chants populaires et des traditions confuses des peuples helléniques, avant d'être recueillies, coordonnées et divinement chantées par Homère, de même les poëmes épiques de l'Inde, le YANA et le MAHABARATA, furent primitivement des récits héroïques et des systèmes religieux réunis, combinés, chantés par les derniers poëtes, auteurs de ces poëmes.

Quelle que soit la fécondité de la pensée, l'imagination d'un homme ne suffirait pas à la création de ces multitudes de fables sacrées ou récits populaires. Un poëte épique n'est au fond qu'un historien qui chante, au lieu d'écrire. Pour qu'une nation écoute et retienne ces récits chantés, il faut que ce qu'on lui chante soit déjà accepté comme un fonds de vérité dans ses traditions. De tels poëmes ne sont jamais pour un peuple que les archives illustrées de ses croyances, de ses moeurs, de ses événements nationaux, ou tout au moins de ses fables théogoniques. C'est là le caractère des grandes épopées indiennes.

XXIII.

Le RAMAYANA est surtout un poëme symbolique. On y reconnaît la source où la mythologie grecque puisa, en l'altérant, la fable de Proserpine. Vous allez en juger.

_Kora_, jeune et pure vierge, fille de Damata, est ravie à sa mère à la fleur de ses jours par le dieu de l'abîme ou de l'enfer. Ce dieu l'épouse, et l'entraîne dans un monde inférieur et souterrain. Elle devient la reine des morts. Mais le dieu de l'abîme, son époux, la rend chaque année pour un temps aux lamentations de sa mère; elle y reparaît en été au temps des moissons, saison où les âmes des morts s'occupent particulièrement des vivants, en leur assurant le blé ou le riz, leur nourriture sur la terre.

_Sita_, l'héroïne de l'épopée indienne, est _la fille du sillon_; au lieu de naître de la mer comme la _Vénus_ grecque, elle naît du sillon sous le soc de la charrue du roi laboureur son père.

On reconnaît à ces fables le génie divers des philosophes ou des poëtes qui les inventèrent et les firent accepter aux peuples: les Grecs, peuplades insulaires ou maritimes, faisant naître la déesse de la vie du sein des flots, les Indiens, peuples agricoles, la faisant naître du champ labouré.

C'est autour de cette fable symbolique que se groupent et se succèdent les récits épiques de la conquête de l'Inde méridionale et de l'île de _Ceylan_, par les héros de l'Inde montagneuse. Nous citerons de ces poëmes des fragments traduits par les savants interprètes de la langue sanscrite, dans laquelle ces poèmes sont écrits. Le génie héroïque et le génie sacerdotal s'y confondent tantôt dans des récits de batailles, tantôt dans des raffinements spiritualistes de la morale et de la théologie. On sent que ce sont des traditions guerrières, conservées et transfigurées par des prêtres.

XXIV.

Le sujet de la grande épopée indienne du MAHABARATA est la guerre de deux grandes races et de deux dynasties qui se disputèrent, dans les temps immémoriaux, la possession des plaines de l'Inde. Il n'existe en aucune langue un tableau plus grandiose que celui de la ruine du parti vaincu et du massacre de la famille royale. Priam, Hector, Hécube, l'écroulement de Troie, dans Homère, n'ont pas cette répercussion des chutes d'empires dans le coeur de l'homme. La scène des lamentations des femmes et des vieillards sur les cadavres de leurs époux et de leurs fils, semble être écrite par un ancêtre gigantesque d'Eschyle. C'est à la fin de ce poëme que le dernier des héros vaincus s'élève de cime en cime, pour fuir la mort, sur les hauteurs de l'Himalaya, ces Alpes de l'Inde, et que les dieux l'y reçoivent sur un char aérien pour lui donner asile dans le ciel. Mais au moment d'y entrer on lui défend d'y pénétrer avec son chien, qui l'a suivi seul jusqu'à ces limites du monde. Le héros refuse le ciel même, s'il lui est interdit d'y introduire avec lui son fidèle compagnon, et les parents et les amis qu'il a laissés dans les angoisses de la vie terrestre. Les dieux, touchés de ce dévouement, se laissent fléchir; ils l'admettent avec ses proches et avec le fidèle animal dans les demeures célestes. Symbole du sacrifice de soi-même à l'amour des hommes, exemple de cette charité qui plaît aux dieux, et qui s'étend au delà des hommes à toute la création animée ou inanimée. Un savant traducteur français, M. Édouard Foucaux, de la Société asiatique de Paris, publie ce fragment traduit au moment où nous publions ces lignes. Nous le reproduirons à son vrai jour.

XXV.

Un des épisodes les plus touchants du poëme est celui des amours de _Nala_ et de _Damayanti_. Ève dans Milton, Pénélope dans Homère, ne personnifient pas des amours plus naïfs, plus constants et plus saints. Les paysages sont un cadre digne du tableau. Nous allons ébaucher les principaux traits de ce poëme; transportez-vous en esprit dans un autre monde poétique et dans une autre nature, et écoutez:

_Nala_ est un jeune héros aussi beau et plus doux que l'Achille d'Homère. Il est fils d'un roi d'une contrée des Indes, située au pied des monts Himalaya; de jeunes guerriers, ses pages, élevés avec lui à la cour de son père, rivalisaient avec leur prince dans tous les exercices de la chasse et de la guerre et sur les champs de bataille. Nala, dans les loisirs de la paix qui l'ont ramené à la cour de son père, entend vanter sans cesse, par tous les étrangers qui traversent sa capitale, la merveilleuse beauté et les vertus pieuses de la jeune _Damayanti_, fille unique du roi d'un royaume voisin; son imagination allume son coeur; il brûle de voir et de posséder pour épouse Damayanti.

Damayanti, de son côté, est sans cesse obsédée des récits que la renommée fait de la beauté, de l'héroïsme et de la vertu de Nala. Elle le voit dans ses rêves; elle s'entretient nuit et jour avec ses compagnes des perfections idéales de Nala. Le ciel intervient pour réunir les amants.

Un soir, le jeune héros, en proie à cette tristesse vague, symptôme et pressentiment des grandes passions, s'enfonce seul dans une forêt pour rêver plus librement de Damayanti. Il déplore l'impossibilité où il est de lui déclarer son amour. Une troupe de cygnes s'abat à ses pieds. Il envie leurs ailes, qui leur permettent de voler aux lieux et aux lacs où ils peuvent voir son amante. Il imagine de faire de ces cygnes les messagers discrets de son amour. Il en saisit un par son aile puissante; mais les plaintes mélodieuses que l'oiseau captif fait entendre émeuvent de pitié le coeur de Nala. Il rend la liberté à l'oiseau divin. Le cygne, reconnaissant de cette compassion du jeune chasseur, prend une voix humaine; il promet à Nala de s'envoler vers Damayanti, et de lui révéler l'amour du héros.

XXVI.

Peu de temps après, la belle Damayanti, en folâtrant avec ses compagnes dans une prairie entourée de forêts auprès des jardins de son père, voit s'abattre à ses pieds la volée de cygnes auxquels Nala a rendu la liberté. Les jeunes filles, pour s'exercer à la course, imaginent de choisir chacune un de ces cygnes, et de le poursuivre à travers les prés, rivalisant à qui atteindrait la première l'oiseau rapide qu'elle désigne d'avance à ses compagnes. Le cygne choisi et poursuivi par Damayanti, tantôt feint de se laisser prendre, tantôt échappe aux mains qui effleurent déjà ses ailes frissonnantes, tantôt ralentit et tantôt précipite ses pieds sur l'herbe, jusqu'à ce qu'il ait entraîné, par un espoir toujours renaissant et toujours déçu, Damayanti dans la profondeur d'un bois solitaire.

Là, il s'arrête, il se laisse caresser par la jeune fille, il prend une voix douce comme son chant de mort, et révèle à Damayanti l'amour dont Nala brûle pour elle. Ce double message est porté et reporté par ces divins messagers qui rappellent les colombes grecques de Vénus, établissant ainsi, par leurs voix modulées et harmonieuses, une secrète confidence entre les coeurs des deux amants.

Voici les vers que le poëte fait articuler au cygne: «Ô Damayanti, écoute-moi! Il est un prince nommé Nala, semblable aux dieux jumeaux qui habitent le ciel; c'est le dieu de l'amour lui-même, revêtu d'une forme terrestre. Si tu devenais l'épouse de ce héros, ô charmante fille de roi, l'enfant qui naîtrait de cette union éclaterait de perfections surhumaines. Ô vierge à la taille svelte et élancée, nous avons vu des dieux, des demi-dieux, des hommes, des géants, des génies; mais nous n'avions rien vu de semblable à celui qui t'aime! Tu es la perle des femmes, et Nala est le diadème des hommes!

«Ô cygne, adresse à Nala les mêmes paroles!» répondit en rougissant Damayanti.

Alors l'oiseau déploya ses ailes, pour reprendre son vol vers le séjour de Nala. La Juliette de Shakspeare, dans la tragédie de _Roméo_, n'a ni plus de passion, ni plus de langueur, ni plus d'innocence que Damayanti. Les grands poëtes se rencontrent égaux en dessin et en couleur devant leur éternel modèle la nature, à travers tous les siècles, toutes les moeurs, toutes les langues.

XXVII.

Mais poursuivons l'épisode.

«Les compagnes de Damayanti,» dit le texte indien, «la voient pencher la tête comme une belle fleur qui languit sous l'ardeur du soleil du printemps, et qui fléchit langoureusement sur sa tige.»

Elles avertissent son père, qui songe à lui donner un époux.

Les filles des rois guerriers ont le droit de choisir leurs époux parmi les prétendants des familles royales, convoqués pour cette cérémonie à la cour du père. La beauté célèbre de Damayanti les fait accourir de tous les royaumes voisins. Les dieux, c'est-à-dire les génies intermédiaires qui habitent une espèce d'Olympe indien au dernier étage des monts Himalaya, veulent assister par délassement à ce concours des prétendants. Ils se mettent en route, revêtus de leur costume divin. Ils rencontrent Nala qui s'y rend de son côté, dans tout l'éclat de sa beauté et de sa magnificence. Ils veulent l'éprouver; ils lui ordonnent, au nom de leur divinité, d'aller lui-même annoncer au père de celle qu'il aime que les dieux, charmés de la beauté et des vertus de Damayanti, viennent briguer son choix pour en faire l'épouse de celui qu'elle aura préféré entre eux tous.

Qu'on juge du désespoir de Nala, chargé de demander ainsi la main de son amante pour un autre! Mais l'obéissance religieuse l'emporte dans son coeur sur l'amour même; il fléchit volontairement sous les dieux; il s'immole à sa piété; il accomplit le cruel message.

La première entrevue des deux amants, dans l'appartement de Damayanti, est biblique.

«Prédestinés l'un à l'autre,» dit le poëte, «ils ne s'étonnent pas de se voir pour la première fois; ils semblent s'être vus toujours; ils ne se reconnaissent pas, ils se connaissent; ils se regardent immobiles et ravis, avec ce charmant sourire qui dit: Nous ne commençons pas, nous continuons de nous aimer.»

Cependant le cruel message sort des lèvres de Nala. La poésie moderne la plus éthérée et la plus mystique, celle de _Dante_ lui-même, n'a pas une scène aussi émouvante, aussi dramatique et aussi sainte à la fois dans sa simplicité. C'est le sacrifice d'Abraham demandé à un amant sur son amante, au lieu d'être demandé à un père sur son fils.

XXVIII.

Cependant, une fois le devoir accompli par Nala, Damayanti lui jure qu'elle saura tromper la ruse des dieux déguisés en prétendants; qu'elle le reconnaîtra, malgré toutes les apparences, entre tous, et qu'elle ne sera qu'à lui seul.