Cours familier de Littérature - Volume 01

Chapter 11

Chapter 113,945 wordsPublic domain

À l'exception de l'extrême douleur, qui brise les cordes de l'instrument et qui leur arrache un cri inarticulé, cri qui n'est ni prose ni vers, ni chant ni parole, mais un déchirement convulsif du coeur qui éclate, l'homme se sert, pour exprimer son émotion, d'un langage simple, habituel et tempéré comme elle.

Quand l'émotion, au contraire, est extrême, exaltée, infinie; quand l'imagination de l'homme se tend, et vibre en lui jusqu'à l'enthousiasme; quand la passion réelle ou imaginaire l'exalte; quand l'image du beau dans la nature ou dans la pensée le fascine; quand l'amour, la plus mélodieuse des passions en nous, parce qu'elle est la plus rêveuse, lui fait imaginer, peindre, invoquer, adorer, regretter, pleurer ce qu'il aime; quand la piété l'enlève à ses sens et lui fait entrevoir, à travers le lointain des cieux, la beauté suprême, l'amour infini, la source et la fin de son âme, Dieu! et quand la contemplation extatique de l'Être des êtres lui fait oublier le monde des temps pour le monde de l'éternité; enfin quand, dans ses heures de loisir ici-bas, il se détache, sur l'aile de son imagination, du monde réel pour s'égarer dans le monde idéal, comme un vaisseau qui laisse jouer le vent dans sa voilure et qui dérive insensiblement du rivage sur la grande mer; quand il se donne l'ineffable et dangereuse volupté des songes aux yeux ouverts, ces berceurs de l'homme éveillé, alors les impressions de l'instrument humain sont si fortes, si profondes, si pieuses, si infinies dans leurs vibrations, si rêveuses, si supérieures à ses impressions ordinaires, que l'homme cherche naturellement pour les exprimer un langage plus pénétrant, plus harmonieux, plus sensible, plus imagé, plus crié, plus chanté que sa langue habituelle, et qu'il invente le vers, ce chant de l'âme, comme la musique invente la mélodie, ce chant de l'oreille; comme la peinture invente la couleur, ce chant des yeux; comme la sculpture invente les contours, ce chant des formes; car chaque art chante pour un de nos sens, quand l'enthousiasme, qui n'est que l'émotion à sa suprême puissance, saisit l'artiste. L'art des arts, la poésie seule, chante pour tous les sens à la fois et pour l'âme, pour l'âme, centre divin et immortel de tous les sens.

Donc, à une impression transcendante un mode transcendant d'exprimer cette impression. Voilà, selon nous, toute l'origine et toute l'explication du vers, cette transcendance de l'expression, ce verbe du beau, non dans la pensée seulement, mais dans le sentiment et dans l'imagination.

V.

Mais comment l'homme discernera-t-il, nous dit-on encore, ce qui doit être parlé ou ce qui doit être chanté dans les sensations ou dans les sentiments qui l'émeuvent?

Nous répondons encore par le même mot: _mystère_.

L'homme n'a pas besoin de le discerner, il le sent. Ce qui est poésie dans la nature physique ou morale, et ce qui n'est pas poésie, se fait reconnaître à des caractères que l'homme ne saurait définir avec précision, mais qu'il sent au premier regard et à la première impression, si la nature l'a fait poëte ou simplement poétique.

Ainsi, prenez pour exemple la nature inanimée, le paysage:

Voilà une plaine immense, cultivée, fertile, couverte d'épis ou de prairies, grenier de l'homme; mais cette plaine n'est ni sillonnée par un fleuve, ni bordée par des collines, ni penchée vers la mer, et ses horizons monotones se confondent avec le ciel bas et terne qui l'enveloppe. Certes, c'est un spectacle agréable au laboureur et consolant pour l'économiste, qui calcule combien de milliers d'hommes et d'animaux seront nourris après la moisson par le pain ou par l'herbe fauchés sur ces sillons. Mais vous traverseriez pendant des jours et des mois une plaine de cette fécondité et de ce niveau, sans qu'un atome de poésie sortît pour les yeux ou pour l'âme de ce grenier de l'homme.

Où est la poésie dans tout cela? J'y vois bien la richesse, j'y vois bien l'utile; mais le beau, mais l'impression, mais le sentiment, mais l'enthousiasme, où sont-ils? Il n'y a peut-être d'autre poésie à recueillir sur cette immense étendue de choses utiles que la plus inutile de toutes ces choses, le vol soudain et effarouché d'une alouette fouettée du vent, qui s'élève tout à coup de cet océan d'épis jaunes, pour aller chanter on ne sait quel petit hymne de vie dans le ciel, et qui redescend après avoir donné cette joie à l'oreille de ses petits, cachés dans le chaume; ou bien le cri strident du grillon qui cuit au soleil sur la terre aride; ou le bruissement sec et métallique des pailles d'épis frôlées par la brise folle les unes contre les autres, et qui interrompent de temps en temps, par un ondoiement de mer, le silence mélancolique de l'étendue.

VI.

Or, pourquoi la plaine est-elle prosaïque, et pourquoi l'alouette, le grillon, la brise dans les épis sont-ils poétiques? Qui pourrait le dire?

Peut-être parce que l'alouette présente le contraste d'un peu de joie au milieu de cette monotonie de tristesse, et d'un peu d'amour maternel au-dessus de son nid, cette délicieuse réminiscence de nos mères?

Peut-être parce que le grillon nous rappelle le désert aride de Syrie, où le cri du même insecte anime seul au loin la route silencieuse du chameau sur les sables brûlés de la terre?

Peut-être parce que ce bruissement et cet ondoiement d'épis mûrs sous la brise folle nous transportent, par l'analogie de leur bruit, sur les vagues ridées de l'Océan, au pied du mât où frissonne ainsi la toile?

Et pourquoi ces trois petits phénomènes et ces trois petites images sont-elles à nos yeux la seule poésie de ce vaste espace? Parce que de ces trois phénomènes et de ces trois images il sort pour nous une émotion, et que de cette immense plaine d'épis il ne sort que de la richesse.

Ce n'est donc pas l'utile qui constitue la poésie, c'est le beau. L'épi est utile, mais l'alouette vit, le grillon chante, la brise pleure, le coeur sympathise, la mémoire se souvient, l'image surgit, l'émotion naît; avec l'émotion naît la poésie dans l'âme. Vous pouvez chanter l'alouette, le grillon, la brise dans le chaume; je vous défie de chanter le champ de blé, la meule de gerbes, le sac de froment: cela se compte, cela ne se chante pas. L'instrument humain n'a point d'écho pour le chiffre.

VII.

Mais vous approchez des Alpes; les neiges violettes de leurs cimes dentelées se découpent le soir sur le firmament, profond comme une mer; l'étoile s'y laisse entrevoir au crépuscule comme une voile émergeant sur l'océan de l'espace infini; les grandes ombres glissent de pente en pente sur les flancs des rochers noircis de sapins; des chaumières, isolées et suspendues à des promontoires comme des nids d'aigles, fument du foyer de famille du soir, et leur fumée bleue se fond en spirales légères dans l'éther; le lac limpide, dont l'ombre ternit déjà la moitié, réfléchit dans l'autre moitié les neiges renversées et le soleil couchant dans son miroir; quelques voiles glissent sur sa surface, les barques sont chargées de branchages coupés de châtaigniers, dont les feuilles trempent pour la dernière fois dans l'onde; on n'entend que les coups cadencés des rames qui rapprochent le batelier du petit cap où la femme et les enfants du pêcheur l'attendent au seuil de sa maison; ses filets y sèchent sur la grève; un air de flûte, un mugissement de génisse dans les prés, interrompent par moments le silence de la vallée; le crépuscule s'éteint, la barque touche au rivage, les feux brillent çà et là à travers les vitraux des chaumières; on n'entend plus que le clapotement alternatif des flots endormis du lac, et de temps en temps le retentissement sourd d'une avalanche de neige dont la fumée blanche rejaillit au-dessus des sapins; des milliers d'étoiles, maintenant visibles, flottent comme des fleurs aquatiques de nénuphars bleus sur les lames; le firmament semble ouvrir tous ses yeux pour admirer ce bassin de montagnes; l'âme quitte la terre, elle se sent à la hauteur et à la proportion de l'infini; elle ose s'approcher de son Créateur, presque visible dans cette transparence du firmament nocturne; elle pense à ceux qu'elle a connus, aimés, perdus ici-bas, et qu'elle espère, avec la certitude de l'amour, rejoindre bientôt dans la vallée éternelle: elle s'émeut, elle s'attriste, elle se console, elle se réjouit; elle croit parce qu'elle voit; elle prie, elle adore, elle se fond comme la fumée bleue des chalets, comme la poussière de la cascade, comme le bruissement du sable sous le flot, comme la lueur de ces étoiles dans l'éther; elle participe à la divinité du spectacle.

Voilà la poésie du paysage! Je vous défie de parler, en face de ces merveilles, le langage vulgaire. Chantez alors, car vous êtes ému autant que les fibres de l'instrument peuvent être émues sans briser les cordes. La poésie est née en vous, elle vous inonde, elle vous submerge, elle vous étouffe; l'hymne ou l'extase naissent sur vos lèvres, le silence ou le vers sont seuls à la mesure de vos émotions!

Voilà une des poésies de la terre! Nous ne finirions pas, si nous les énumérions en parcourant les scènes diurnes ou nocturnes de notre séjour terrestre. Tout ce qui a son émotion a sa poésie. Tout ce qui a sa poésie demande à être exprimé dans une langue supérieure à la langue usuelle, expression des choses ordinaires.

VIII.

Mais la mer? La mer, soit que nous voguions sur ses lames, soit que nous contemplions sa surface du haut des falaises, a mille fois plus de poésie que la terre et les montagnes. Pourquoi? nous dit-on souvent. Nous répondons en deux mots: Parce qu'elle a plus d'émotion pour nos yeux, pour notre pensée, pour notre âme. Un livre entier ne suffirait pas à les énumérer et à les définir toutes. Disons les principales.

D'abord, la mer est l'élément mobile; sa mobilité semble lui donner avec le mouvement la vie, la passion, la colère, l'apaisement d'une âme tantôt calme, tantôt agitée. Ce mouvement et cette instabilité produisent en nous une première impression de plaisir ou de terreur.--Émotion!

Ensuite, la mer est transparente; elle ressemble au firmament ou à l'éther, qui répercutent la lumière de l'astre du jour ou des étoiles de la nuit; elle se transfigure sans fin comme le caméléon par ses couleurs changeantes, roulant tantôt la lumière, tantôt la nuit dans ses vagues.--Émotion!

Elle est immense, et elle imprime par son étendue sans limite une idée de grandeur démesurée qui fait penser à l'infini.--Émotion!

Ses vagues, quand elles lèchent sans bruit la grève de sable humide, rappellent la respiration douce du sommeil d'un enfant sur le sein de sa mère.--Émotion!

Quand elle écume, au lever d'un jour d'été, sous la brise folle, et que le goëland, renversé comme un oiseau blessé, trempe une de ses ailes dans la poussière de cette écume, la mer rappelle les bouillonnements harmonieux de l'onde qui commence à frissonner sur le feu.--Émotion!

Quand elle s'accumule en montagnes humides sous le vent lourd d'automne, et qu'elle s'écroule avec des contre-coups retentissants sur le sol creux des caps avancés, elle rappelle les mugissements de la foudre dans les nuages et les tremblements de la terre qui déracinent les cités.--Émotion!

Si un navire en perdition apparaît et disparaît tour à tour sur la cime ou dans la profondeur de ses lames, on pense aux périls des hommes embarqués sur ce bâtiment, on voit d'avance les cadavres que le flot roulera le lendemain sur la grève, et que les femmes et les mères des naufragés viendront découvrir sous les algues, tremblant de reconnaître un époux, un père ou un fils.--Émotion!

Si une voile dérive par un jour serein du port, on pense aux rivages lointains et inconnus où cette voile ira aborder, après avoir traversé pendant des jours sans nombre ce désert des lames; ces terres étrangères se lèvent dans l'imagination avec les mystères de climat, de nature, de végétation, d'hommes sauvages ou civilisés qui les habitent; on s'y figure une autre terre, d'autres soleils, d'autres hommes, d'autres destinées.--Émotion!

Si une flotte dont on attend le retour montre, au coucher du soleil, les étages successifs de ses voiles surgissant une à une, comme un troupeau de moutons qui monte une colline au-dessus de la courbe de l'horizon, on songe aux canons qui ont grondé dans ses bordées, aux vaisseaux qui ont sombré sous les boulets des ennemis, aux morts et aux blessés qui ont jonché ses ponts sous la mitraille; toutes les images de la guerre, de la mort pour la patrie, de la gloire et du deuil, assiègent la pensée.--Émotion!

Si la mer est peuplée de barques de pêcheurs comme un village flottant, on songe à la joie des chaumières qui attendent le soir le fruit du travail du jour, on voit sur la côte s'allumer une à une les lampes des phares, étoiles terrestres des matelots.--Émotion!

Si la mer est vide, on songe à l'espace qu'aucun compas ne circonscrit, domaine incommensurable du vent qui laboure ses vagues pour on ne sait quelle moisson de vie ou de mort.--Émotion!

Si l'oeil cherche à sonder le lit murmurant de ces vagues, on songe à la profondeur des abîmes qu'elles recouvrent, aux monstres qui bondissent, ou rampent, ou nagent dans les mystères de ce monde des eaux.--Émotion!

Enfin, si on calcule par la pensée l'incalculable ondulation de ces vagues succédant aux vagues qui battent depuis le commencement du monde, de leur flux et de leur reflux, les falaises dont les granits pulvérisés sont devenus un sable impalpable à ces frôlements de l'eau, on s'égare dans la supputation des siècles et on a quelque sentiment de l'éternité.--Émotion!

IX.

Toutes ces émotions éparses ou réunies forment pour l'homme la poésie de la mer; elles finissent par donner au contemplateur le vertige de tant d'impressions. Il s'assoit sur le rivage élevé des mers, comme dit Homère, et il demeure seul, immobile et muet, à regarder et à écouter les flots; et s'il essaye, en présence d'un tel spectacle, de se parler à lui-même, il cherche involontairement une langue qui lui rappelle la grandeur, la profondeur, la mobilité, le sommeil, le réveil, la colère, le mugissement, la cadence de l'élément dont son âme, à force d'émotions montées de l'abîme à ses sens, contracte un moment l'infini. L'homme ne parle plus alors; il s'exclame, il gémit, il pleure, il s'exalte, il frissonne, il jouit, il tremble, il s'anéantit, il se prosterne, il adore, il prie; il chante le _Te Deum_ de la grandeur de Dieu et de la petitesse de l'homme, et son chant prend instinctivement la symétrie, la sonorité, la majesté, la chute et la rechute des vagues. Ses vers se façonnent et s'harmonisent sur la succession et sur l'alternation des ondes par le rhythme, c'est-à-dire par la mesure musicale des mots. Mais le coeur de l'homme lui-même n'est-il pas un organe rhythmé?....

X.

Si nous parcourions ainsi successivement tous les phénomènes du monde visible ou du monde social, nous trouverions partout des éléments sans nombre de poésie cachés aux profanes dans toute la nature, comme le feu dans le caillou. Tout est poétique à qui sait voir et sentir. Ce n'est pas la poésie qui manque à l'oeuvre de Dieu, c'est le poëte, c'est-à-dire c'est l'interprète, le traducteur de la création.

Mais que serait-ce si nous parcourions la gamme entière de l'âme humaine depuis l'enfance jusqu'à la caducité, depuis l'ignorance jusqu'à la science, depuis l'indifférence jusqu'à la passion, pour y décerner d'un coup d'oeil ce qui est du domaine de la poésie de ce qui est du domaine de la prose? Nous trouverions partout que c'est l'émotion qui est la mesure de la poésie dans l'homme; que l'amour est plus poétique que l'indifférence; que la douleur est plus poétique que le bonheur; que la piété est plus poétique que l'athéisme; que la vérité est plus poétique que le mensonge; et qu'enfin la vertu, soit que vous la considériez dans l'homme public qui se dévoue à sa patrie, soit que vous la considériez dans l'homme privé qui se dévoue à sa famille, soit que vous la considériez dans l'humble femme qui se fait servante des hospices du pauvre et qui se dévoue à Dieu dans l'être souffrant, vous trouveriez partout, disons-nous, que la vertu est plus poétique que l'égoïsme ou le vice, parce que la vertu est au fond la plus forte comme la plus divine des émotions.

XI.

Voilà pourquoi les vrais poëtes chantent la vérité et la vertu, pendant que les poëtes inférieurs chantent les sophismes et le vice. Ces poëtes du vice sont de mauvais musiciens qui ne connaissent pas leur instrument. Ils touchent la corde fausse et courte, au lieu de la corde vraie et éternelle. Ils se trompent même pour leur gloire. À talent égal, le son que rend l'émotion du bien et du beau est mille fois plus intime et plus sonore que le son tiré des passions légères ou mauvaises de l'homme; plus il y a de Dieu dans une poésie, plus il y a de poésie, car la poésie suprême c'est Dieu. On a dit: Le grand architecte des mondes; on pouvait dire: Le grand poëte des univers!

XII.

Si maintenant on nous interroge sur cette forme de la poésie qu'on appelle _le vers_, nous répondrons franchement que cette forme du vers, du rhythme, de la mesure, de la cadence, de la rime ou de la consonnance de certains sons pareils à la fin de la ligne cadencée, nous semble très-indifférente à la poésie, à l'époque avancée et véritablement intellectuelle des peuples modernes.

Nous dirons plus: bien que nous ayons écrit nous-même une partie de notre faible poésie sous cette forme, par imitation et par habitude, nous avouerons que le rhythme, la mesure, la cadence, la rime surtout, nous ont toujours paru une puérilité, et presque une dérogation à la dignité de la vraie poésie.

N'est-il pas puéril en effet, n'est-ce pas un peu jeu d'enfant, que cette condition arbitraire et humiliante de la prosodie des peuples consiste à faire marcher l'expression de sa pensée sur des syllabes tour à tour brèves et longues, comme une danseuse de ballets qui fait deux petits pas, puis un grand, sur ses planches? N'est-il pas puéril que la poésie consiste à couper son sentiment dans toute sa fougue en deux hémistiches d'égale dimension, comme si les vibrations de l'âme étaient parallèles, et que la passion, l'amour, l'adoration, l'enthousiasme dussent être coupés par la césure, comme l'archet du chef d'orchestre coupe l'air en deux pour l'exécutant? Enfin, comme si la pensée ne pouvait s'élancer de la terre au ciel à moins d'attacher sous le nom de _rime_ à chacun de ses vers deux consonnances métalliques, comme la bayadère de l'Inde attache deux grelots à ses pieds pour entrer et pour adorer dans le temple?

En vérité, quand l'homme est arrivé à l'horizon sérieux de la vie par les années et par la réflexion, il ne peut s'empêcher d'éprouver une certaine honte de lui-même et un certain mépris de ce qu'on appelle si improprement encore les conditions de la poésie. Quoi! la poésie ou _l'émotion par le beau_, la poésie, cette essence des choses contenue dans une certaine proportion en toute chose créée par Dieu, la poésie cessera d'être ce qu'elle est, parce que le poëte doué de ce sens sublime, _l'émotion par le beau_, ne consentira pas à ravaler ce sens intellectuel à une puérile symétrie et à une vaine consonnance de sonorité? Il faudrait rougir du nom de poëte, le plus beau des noms de l'homme dans la région _des âmes_.

XIII.

Nous concevons le _vers_, à l'origine des littératures, quand l'intelligence pure était moins dégagée des sens.

L'homme est composé de sens et d'esprit. La sensualité et l'intellectualité de son être devaient s'associer à un certain degré dans son langage poétique. La partie sensuelle ou musicale de ce langage poétique devait peut-être prédominer alors sur la partie intellectuelle et immatérielle de la pensée. Le son pouvait prévaloir sur le sens.

Ce fut l'époque où la sensualité populaire inventa les rhythmes, les cadences, les intercadences, les césures, les nombres, les hémistiches, les strophes, les rimes. L'habitude de n'entendre ou de ne lire jamais la poésie que dans ces formes sonores et symétriques fit confondre la poésie avec le vers, la liqueur avec le vase, la matière avec le moule. De là ce préjugé qui nous domine encore; mais il est à demi vaincu. La poésie arrivée à son âge viril dépouille ces langes de sa puérilité.

XIV.

Parmi les grands écrivains poëtes, les uns par impuissance, les autres par dédain, se sont dispensés avec bonheur de la forme des vers; ils n'en ont pas moins inondé l'âme de poésie. Platon, Tacite, Fénelon, Bossuet, Buffon, Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, madame de Staël, madame Sand en France, une foule d'autres en Allemagne et en Angleterre, ont écrit des pages aussi émouvantes, aussi harmonieuses et aussi colorées que les poëtes versificateurs de nos temps et des temps antérieurs. On peut même affirmer sans scandale qu'il y a plus de véritable poésie dans leur prose qu'il n'y en a dans nos vers, parce qu'il y a plus de liberté. La difficulté vaincue, qui n'est plaisir que pour les esprits plus géomètres qu'enthousiastes, n'est pas plaisir pour l'ignorant. La masse des lecteurs ne s'inquiète pas de l'effort, mais de l'effet; la foule veut sentir, et non s'étonner: de là le discrédit croissant du vers et de la rime, qui ne nous semblent plus que des jeux de plume ou d'oreille. De là aussi ce blasphème inintelligent de Pascal, qui, confondant le rimeur et le poëte, osait écrire «qu'un poëte était à ses yeux aussi méprisable qu'un joueur de boule.» Mot vrai, s'il s'appliquait à l'assembleur de mètres et de rimes; mot absurde et blasphématoire du chef-d'oeuvre de Dieu, s'il s'appliquait au vrai poëte, c'est-à-dire à celui qui achève la création en la contemplant, en l'animant et en l'exprimant.

XV.

Un mot maintenant sur ce qu'on appelle les différents genres de poésie d'école.

Ce n'est pas le genre en ceci qui décerne la primauté, c'est le génie. Cependant ou peut, si l'on veut, classer les genres de poésie par leur nature. Moins il y aura de sensualisme dans le poëte, plus le poëte sera véritablement spiritualiste, c'est-à-dire surhumain.

Ainsi, les premiers des poëtes sont évidemment les lyriques, c'est-à-dire ceux qui chantent, parce que leur poésie est plus spiritualiste que celle des autres poëtes, et parce qu'elle s'adresse exclusivement à la plus haute des facultés humaines: l'enthousiasme.

Après eux, et d'après le même principe de plus ou moins pure spiritualité dans l'oeuvre, viennent les poëtes épiques, c'est-à-dire les poëtes qui racontent, parce que leurs poëmes s'adressent principalement à une faculté secondaire de l'esprit humain: l'intérêt pour les aventures de la vie héroïque ou nationale.

Puis viennent en troisième ordre, et toujours d'après le même principe de la plus ou moins pure intellectualité de l'oeuvre, les poëtes dramatiques, c'est-à-dire ceux qui représentent dans leur poésie, à l'aide de personnages parlant et agissant sur la scène, les péripéties de la vie humaine, publique ou privée.

Pourquoi ce genre de poésie, qui comparaît le plus souvent sur nos théâtres devant le peuple, est-il inférieur aux deux autres? Parce qu'il s'adresse spécialement aux deux facultés inférieures de l'esprit humain: la curiosité et la passion.

Pourquoi encore? Parce qu'il est celui de tous ces genres de poésie qui se suffit le moins à lui-même, qui vit le moins de sa propre substance, et qui emprunte le plus de secours matériels aux autres arts pour produire son effet sur les hommes.

Il faut au poëte dramatique, pour émouvoir de toute sa puissance le coeur humain, un théâtre, une scène, des décorations, des musiciens, des peintres, des acteurs, des costumes, des gestes, des paroles, des larmes feintes, des déclamations, des cris simulés, du sang imaginaire, mille moyens étrangers à la poésie elle-même. Il ne faut au poëte lyrique ou au poëte épique qu'une goutte d'encre au bout d'un roseau ou d'une plume pour tracer, évoquer, immortaliser sur un papyrus ou sur une page, l'enthousiasme, l'intérêt, la prière, les larmes éternelles du genre humain.

XVI.