Cours familier de Littérature - Volume 01

Chapter 10

Chapter 103,905 wordsPublic domain

«Ils appartiennent à Dieu, me dis-je; Dieu m'a fait leur ami et non leur tyran. La vie, quelle qu'elle soit, est trop sainte pour en faire ce jouet et ce mépris que notre incomplète civilisation nous permet d'en faire impunément devant les lois, mais que le Créateur ne nous permettra pas d'avoir fait impunément devant sa justice.»

De ce jour je n'ai plus tué. Le livre, en commentant si pathétiquement la nature, m'avait convaincu de mon crime. L'Inde m'avait révélé une plus large charité de l'esprit humain, la charité envers la nature entière. C'est le sceau de toute cette littérature indienne: l'humanité! L'humanité s'y agrandit aux proportions de l'amour divin du Créateur pour l'universalité de ses ouvrages.

Une telle littérature atteste, par son existence à cette époque reculée du monde, une de ces deux choses: ou bien une révélation primitive dont les perfections étaient encore présentes à la mémoire de l'homme, ou bien une maturité consommée d'âge et de raison qui portait déjà ses fruits de sagesse et de sainteté dans la philosophie et dans la poésie de la prodigieuse vieillesse d'une telle race humaine.

XXXIII.

Aussi, avant d'entrer dans l'appréciation des oeuvres purement poétiques de l'Inde, laissez-moi vous donner brièvement un avant-goût de sa philosophie et de ses notions morales sur Dieu, sur l'âme, sur l'homme, sur les rapports de l'homme avec Dieu et de l'homme avec l'homme; vous verrez si de telles notions, chantées en vers ou rédigées en dogmes et en codes, sont un indice de cette prétendue barbarie primitive que les philosophes de la perfectibilité indéfinie et continue attribuent à cette enfance du monde.

Je puise cet exemple dans le _Bagavagita_, épisode du poëme sacré du _Mahabarata_, selon MM. _Hastings_ et _Wilkins_, ses premiers traducteurs.

«La scène est un champ de bataille. Un des combattants, le héros _Arjoùn_, à l'aspect de ses parents, de ses amis, de ses compatriotes, qu'il faut frapper dans cette guerre civile, sent défaillir en lui son coeur, et préfère recevoir la mort au malheur de la donner. Le demi-dieu _Krisna_, qui combat à côté d'_Arjoùn_, mais qui combat avec l'impassibilité divine, gourmande le héros de sa faiblesse. Un dialogue sublime, semblable à ceux de Platon, s'établit entre eux pendant que les deux armées opposées se reposent un instant du meurtre.

XXXIV.

--«Que crains-tu?» dit le demi-dieu ou le maître à son élève _Arjoùn_; «le sage ne s'afflige jamais ni pour les morts ni pour les vivants. J'ai existé de toute éternité, toi aussi, et nous ne pouvons jamais cesser d'exister. Nous nous transformons, mais ce n'est pas mourir; l'âme, dans ces transformations successives, éprouve l'enfance, la jeunesse, la vieillesse, comme nous les éprouvons ici-bas. Celui qui est ferme dans cette foi ne se trouble plus en rien. Ce sont nos organes matériels et passagers qui nous donnent ici ces sensations du chaud et du froid, du plaisir ou de la douleur; mais ces choses n'existent pas en elles-mêmes. Apprends que celui par qui toutes choses ont été créées est incorruptible, immuable, inaltérable, et que rien ne peut détruire ou modifier ce qui n'est pas susceptible de destruction. L'âme qui habite ces corps sur lesquels tu pleures est incorruptible, impérissable, incompréhensible comme son auteur. L'âme ne peut ni tuer ni être tuée: de même que l'homme rejette ses vieux vêtements, en revêt de neufs, de même l'âme, ayant dépouillé sa vieille forme, en prend une nouvelle. Le fer ne peut la diviser, ni le feu la brûler, ni l'eau la corrompre, ni l'air l'altérer... Mais, soit que tu penses qu'elle meurt avec le corps, soit que tu la croies, comme moi, éternelle, ne t'afflige pas: toutes les choses qui ont un commencement ont une fin, et les choses sujettes à la mort doivent avoir un régénérateur. L'état précédent des êtres est inconnu, leur état actuel est visible, leur état futur est un mystère. Ne consulte pas tes vaines opinions ou tes vaines terreurs; ne consulte que ta conscience et ton devoir, qui te commandent de mourir pour tes frères et pour la cause de ton peuple. Peu importe l'événement, que tu sois vaincu ou vainqueur: la vertu est dans l'acte, et non dans ce qui résulte de l'acte. Celui-là seul est véritablement sage et sanctifié qui a renoncé à tout fruit temporel de ses actes; il est délivré des liens de la matière; il vit déjà dans les régions de l'immuable félicité!»

XXXV.

--«Et à quel signe,» lui demande son élève et son interlocuteur _Arjoùn_, «distinguerai-je cet homme sage et divinisé qui est déjà absorbé, vivant, dans la contemplation des choses immuables? Où demeure-t-il? Comment peut-il vivre et agir encore ici-bas?»

--«Écoute,» répond le maître divin, «celui-là est affermi dans la sainteté et dans la lumière qui balaye son coeur de tout autre désir que la contemplation de Dieu et de soi-même, qui ne se réjouit ou ne s'attriste ni de ce qu'on appelle bien ni de ce qu'on appelle mal terrestre; celui-là est affermi dans la sainteté et dans la vérité qui peut replier en Dieu tous ses désirs, comme la tortue replie à volonté tous ses membres sous son écaille. L'homme affamé ne pense qu'aux aliments qui peuvent rassasier sa faim, mais l'homme sage oublie la faim elle-même, pour se nourrir seulement de son Dieu!

«L'insensé dominé par ses passions ne rêve que dans _la nuit du temps_, où toutes les choses dorment dans les songes; le sage ou _saint_ ne veille que dans le jour de l'éternité, où toutes les choses veillent; et quand il meurt au monde, il est absorbé dans la nature incorporelle de Dieu!

* * * * *

«Mais ce dépouillement de la forme infirme et mortelle,» poursuit le philosophe divin, «ne peut s'accomplir dans l'inaction. Ce monde plein de travaux a été créé pour d'autres devoirs encore que la contemplation passive de la Divinité. Abandonne donc, ô mon fils, tout motif personnel, et accomplis tes devoirs par le seul amour du bien.»

XXXVI.

Voilà pour la piété. Écoutez maintenant pour la charité: «Servez-vous les uns les autres, et vous parviendrez à la félicité. Celui qui ne prépare ses aliments que pour lui mange le pain du péché. Tout être qui a vie est produit par le pain qu'il mange; le pain est produit par la pluie; la pluie est produite par la prière qui l'implore; la prière est produite par les bonnes oeuvres; les bonnes oeuvres sont produites et données à l'homme par _Brahma_ (nom de Dieu).

«Moi-même,» poursuit le demi-dieu Krisna dans sa leçon à son disciple, «moi-même je pratique les bonnes oeuvres; et cependant, par ma nature divine, je n'ai rien à faire, rien à désirer pour moi-même dans les trois parties (les trois continents connus du globe alors), et cependant je vis dans l'accomplissement des devoirs moraux. Si je n'accomplissais pas exactement ces devoirs, tous les hommes suivraient bientôt mon exemple, ce monde abandonnerait son devoir; je serais la cause de la production du mal, j'éloignerais les hommes du droit chemin. De même que l'ignorant remplit les devoirs de la vie dans l'espoir d'un salaire, de même le sage parfait doit les remplir sans motif personnel d'intérêt, mais pour le bien; et le bien, il le fait pour Dieu! Voilà le sage. Ceux qui atteignent cette doctrine seront sauvés par leurs oeuvres, les autres seront retardés.»

XXXVII.

«Mais par qui, ô Krisna,» demande le disciple, «les hommes sont-ils poussés à commettre le mal?»

«Apprends,» répond le maître, «qu'il y a une concupiscence ou un désir mauvais, fille du principe charnel, pleine de péchés, et sans cesse agissant en nous, dont le monde est enveloppé comme la flamme est enveloppée par la fumée, le fer par la rouille; c'est dans les sens, dans le coeur, dans l'intelligence pervertie, qu'il se plaît à travailler l'homme et à engourdir son âme. Applique-toi à le vaincre dans tes passions domptées.

«On admire vos organes matériels, mais l'âme est bien plus admirable: l'âme est au-dessus de l'intelligence; mais qui est au-dessus de l'âme? Combats ton ennemi, qui prend en toi la forme du désir!»

XXXVIII.

«Où va l'homme après sa mort?» demande le disciple. «Le bien va au bien, et le mal au mal,» répond le maître; «mais l'homme ne cesse pas d'exister sous d'autres formes jusqu'à ce qu'il soit régénéré tout entier dans le bien.»

Puis le dieu se définit lui-même par la voix inspirée et extatique du maître surnaturel.

«Des hommes d'une vie rigide et laborieuse,» dit-il, «viennent devant moi humblement prosternés, sans cesse glorifiant mon nom, et constamment occupés à mon service. D'autres me servent en m'adorant, moi dont la face est tournée de tous côtés: ils m'adorent avec le culte de la sagesse, uniquement, distinctement, sous diverses formes. Je suis le sacrifice; je suis le culte; je suis l'encens; je suis l'invocation; je suis les cérémonies qu'on fait aux mânes des ancêtres; je suis les offrandes; je suis le père et la mère de ce monde, l'aïeul et le conservateur. Je suis le seul saint digne d'être connu. Je suis le consolateur, le créateur, le témoin, l'immuable, l'asile et l'ami. Je suis la génération et la dissolution, le lieu où résident toutes choses, et l'inépuisable semence de toute la nature. Je suis la clarté du soleil, et je suis la pluie. Je suis Celui qui tire les êtres du néant et qui les y fait rentrer. Je suis la mort et l'immortalité. Je suis _l'être!_

«Regarde ce monde comme un lieu de passage triste et court, et sers-moi uniquement; le reste est néant! Je pardonne au pécheur quand il revient à moi, et je purifie le souillé! Je suis dans ceux qui me servent et m'adorent en vérité, et ils sont dans moi... Si celui qui a mal agi revient à moi et me sert, il est aussi justifié que le juste!... Unis ton âme à moi, et regarde-moi comme ton asile, et tu entreras en moi!...»

XXXIX.

Ici le dialogue suspendu est repris par le disciple; il fait une magnifique profession de foi au Dieu unique et suprême, dont tous les autres dieux secondaires, êtres purement symboliques, ne sont que les satellites obéissants. C'est le _Te Deum_ de l'universalité divine; la parole y luit comme le feu.

Le dieu lui répond par l'énumération des millions de formes sous lesquelles il se manifeste à la nature dans ses créations et dans sa providence. Enfin le maître se transfigure entièrement en esprit, et foudroie le disciple anéanti dans sa divinité; puis il reprend sa forme humaine douce et souriante, et l'instruit des devoirs du culte et de la morale.

«Celui-là est chéri de moi, dit-il, dont le coeur, libre de toute haine, répand sa charité sur toute la nature animée ou inanimée; qui ne craint point les hommes, et que les hommes ne craignent point; qui ne désire rien pour lui, tout pour ses frères; qui est le même dans la gloire ou dans l'humiliation, dans le chaud et dans le froid, dans la peine et dans le plaisir; qui s'élève par le détachement au-dessus des vicissitudes de la courte vie d'ici-bas, pour chercher le seul Brahma (Dieu), le souverain principe de toutes choses.

«Or, sais-tu ce que c'est que ce divin secret dont la connaissance te conduira à l'immortalité? C'est Celui qui n'a ni commencement ni fin, et qui ne peut être appelé ni la vie ni la mort, car il est au-dessus et en dehors de la mort et de la vie! Il est tout mains et tout pieds, il est tout visage, toute tête, tout oeil, tout oreille. Milieu de tous les mondes, il les remplit de son étendue; n'ayant lui-même aucun organe, il est le résumé de toutes les facultés des organes; sans être incorporé dans rien, il contient tout, et sans aucune qualité des choses il participe souverainement à toutes les qualités. Il est le dedans et le dehors, le mobile et l'immobile de la nature; par l'imperceptibilité de ses parties dans ce que nous appelons l'infiniment petit, il échappe à la vue; il est loin, et cependant il est présent; il est indivisible, et cependant il est divisé en toutes choses; il est ce qui détruit et ce qui produit; il est la lumière, mais il n'est pas les ténèbres» (nette protestation contre le panthéisme dont ces doctrines sont accusées);» il est la sagesse, l'objet et la fin de toute sagesse!

«Celui qui me connaît ainsi par ce que je suis entre dans ma nature et s'y divinise.

«Toutes choses animées ou inanimées sont produites par l'union des deux principes, la matière et l'esprit.

«Quand tu vois toutes les différentes espèces d'êtres qui sont dans la nature comprises dans un seul être, de qui elles émanent et se répandent au dehors, alors tu conçois Dieu!

«Ceux qui, par les yeux de la sagesse, aperçoivent que le corps et l'esprit sont distincts, et qu'il y a pour l'homme une séparation finale qui l'émancipe de la nature animale, ceux-là entrent par l'intelligence dans l'état des êtres.»

Vous voyez que cette sublime philosophie, comme la philosophie du christianisme, ne place pas la perfectibilité indéfinie dans ce monde des sens et de la mort, mais dans le monde supérieur de l'âme et de l'immortalité!

XL.

Le dialogue suivant explique la théorie du bien pour le bien, du renoncement complet au fruit de la bonne action, de la vertu pour elle-même, des sacrifices. On croit lire Fénelon dans ses plus pieuses extases de l'amour de Dieu pour Dieu seul.

«Écoute, et retiens maintenant mes dernières paroles,» dit en finissant le maître; «ce sont les plus mystérieuses; je vais te les dire pour ton bonheur, parce que tu es mon bien-aimé...»

Il résume en peu de mots toute cette doctrine au disciple, et lui recommande de ne la révéler qu'à ceux qui l'aiment.

«Et maintenant,» ajoute le maître divin, «as-tu écouté avec attention? et le nuage de ton esprit, qui ne vient que d'ignorance, est-il dissipé?»

«Il est dissipé,» répond le disciple, «et j'ai retrouvé à ta voix l'entendement. Je serai ferme maintenant dans la foi, et je vais agir conformément à ce que je crois.»

«Et c'est ainsi,» chante alors le poëte, «que je fus témoin et auditeur du miraculeux entretien entre le fils de _Vaaseda_ et le magnanime fils de _Pandoa_, et que j'ai obtenu la faveur d'entendre cette suprême et divine doctrine, telle qu'elle a été révélée par Krisna lui-même, le dieu de la foi. Plus je repasse dans mon esprit ce saint et merveilleux dialogue de _Krisna_ et d'_Arjoùn_, plus mon coeur est dilaté par une joie surnaturelle. En quelque lieu que soit _Krisna_, le dieu de la foi; en quelque lieu que soit _Arjoùn_, le puissant lanceur de flèches, là se trouvent certainement la vérité, la fortune, la victoire et la vertu!»

Y a-t-il rien dans ce langage et dans ces doctrines théologiques et morales, datant de quatre mille six cents ans, qui atteste la prétendue barbarie et la grossière superstition que certains philosophes ont besoin d'attribuer au vieux monde pour motiver leur orgueilleux système? N'y sent-on pas, au contraire, ou la sagesse d'un âge déjà très-avancé en foi et en vertu, ou le reflet encore tiède et lumineux d'une révélation primitive mal effacée de la mémoire des hommes? Ne dirait-on pas, à la lecture de ces lignes, qu'une racine pleine de la séve morale du christianisme futur végétait dans les flancs de l'Himalaya?

Avant de feuilleter avec vous la littérature de l'Inde primitive, il fallait vous donner une idée de la philosophie religieuse de ces peuples, car avant de parler il faut penser.

Passons aux poëmes de cette littérature. Ses poëmes sont tout à la fois son histoire en poésie et sa théologie en actions.

_POST-SCRIPTUM_.

Un admirable écrivain qui vient d'adresser à mon nom, dans _la Presse_, un hymne à l'amitié déguisé sous la forme d'une critique, me reproche d'avoir désespéré du monde, d'avoir découragé l'esprit humain de sa sainte aspiration au progrès, d'avoir exhumé, dans une lecture de _l'Imitation_ et ailleurs, ce qu'il appelle les miasmes méphitiques du moyen âge, d'avoir désossé l'homme de ses forces et de sa virilité, en lui enlevant les mirages, selon nous très-dangereux, d'un _progrès indéfini et continu_ sur ce petit globe.

Nous lui répondrons incessamment entre deux _Entretiens littéraires_, ou même dans un des _Entretiens littéraires_ que nous publions; car M. Pelletan, qui parle comme Platon, a le droit de rêver comme lui de beaux rêves. Mais nous, hélas!... il y a longtemps que nous sommes réveillé!... Nous croyons plus beau et plus viril de regarder en face le malheur sacré de notre condition humaine que de le nier ou d'en assoupir en nous le sentiment avec de l'_opium_. Ce suc de pavots, quelque bien apprêté qu'il soit, et M. Pelletan l'apprête en grand poëte, n'est bon qu'à donner les délires de la perfectibilité indéfinie et de la félicité sans limites sur une terre qui ne fut, qui n'est et qui ne sera jamais qu'un sépulcre blanchi entre deux mystères!

Du progrès local, relatif et borné, oui! Du progrès indéfini et continu, non! Rien n'est illimité dans notre petite espèce, bornée à un éclair de durée, à un atome d'espace, à une pincée de poussière. De l'utopie avec les idées, passe encore; mais de l'utopie avec la nature! Oh! les éléments mêmes se moqueraient de nous. Ce genre d'utopie me rappelle les fossoyeurs d'_Hamlet_, qui jouent aux osselets dans leur cimetière avec les crânes vides et déterrés des morts. Respectons nos belles destinées futures là-haut, mais ici respectons au moins notre néant!

Un historien dont l'érudition nourrit le bon sens, et dont le bon sens se relève quand il le faut jusqu'à la poésie, ce bon sens transcendant de l'imagination, M. Thierry, nous fournit une frappante et pathétique image de cette condition transitoire des civilisations humaines. M. Pelletan aime les images, et il a raison: dire n'est rien, peindre est tout en fait de style; les images sont les gravures de l'idée; ce qui n'est pas représenté n'est pas dit. Voici l'image de M. Thierry:

«Tu te souviens peut-être, ô roi,» dit un chef saxon à son prince, «de ce qui arrive quelquefois dans les jours d'hiver quand tu es assis à table avec tes capitaines, qu'un bon feu brille dans le foyer, que la salle est chaude, mais qu'il pleut, qu'il neige et qu'il gèle au dehors. Vient un petit oiseau qui traverse la salle à tire-d'aile, entrant par une porte, sortant par l'autre: l'instant de ce trajet est plein de douceur pour lui, il ne sent plus ni pluie, ni vent, ni frimas; mais cet instant est fugitif, l'oiseau disparaît en un clin d'oeil, et _de l'hiver il repasse dans l'hiver!_ Telle me semble la vie des hommes sur cette terre, et sa durée d'un moment, comparée à la longueur du temps qui la précède et qui la suit: _de l'hiver il repasse dans l'hiver_.»

L'air extérieur, la pluie, la neige, le vent, les frimas, c'est la condition de l'homme; la salle chaude et abritée, c'est le progrès; l'oiseau, c'est la civilisation qui traverse un moment cette douce température, mais qui, hélas! ne s'y repose pas longtemps, et qui, poursuivie par l'instabilité humaine, _repasse de l'hiver dans l'hiver_.

Jetons du bois dans le foyer, et prions Dieu que la lumière et la chaleur durent, dirai-je à M. Pelletan; mais ne flattons pas le pauvre oiseau qui passe, et ne croyons à l'éternité de rien ici-bas, pas même de nos songes!

LAMARTINE.

Paris, le 20 mars 1856.

IVe ENTRETIEN.

Nous vous avons esquissé une première idée de la philosophie sacrée de l'Inde. Entrons dans la poésie; c'est encore sa philosophie.

Mais, avant de vous donner quelques fragments de ces immenses poëmes épiques de l'Inde primitive récemment découverts, un mot sur ce qu'on entend par la poésie.

J'ai souvent entendu demander: Qu'est-ce que la poésie? Autant vaudrait dire, selon moi: Qu'est-ce que la nature? Qu'est-ce que l'homme?

On ne définit rien, et cette impuissance à rien définir est précisément la suprême beauté de toute chose indéfinissable.

Laissons donc le grammairien ou le théoricien définir, s'il le peut, la poésie; quant à nous, disons simplement le vrai mot: _mystère_ du langage.

La poésie, comme nous la concevons, n'est en effet rien de ce qu'ils disent; elle n'est ni le rhythme, ni la rime, ni le chant, ni l'image, ni la couleur, ni la figure ou la métaphore dans le style; elle n'est même pas le vers; elle est tout cela dans la forme, bien qu'elle soit aussi tout entière sans forme; mais elle est autre chose encore que tout cela: elle est la poésie.

II.

Il y a dans toutes les choses humaines, matérielles ou intellectuelles, une partie usuelle, vulgaire, triviale, quoique nécessaire, qui correspond plus spécialement à la nature terrestre, quotidienne, et en quelque sorte domestique, de notre existence ici-bas. Il y a aussi dans toutes les choses humaines, matérielles ou intellectuelles, une partie éthérée, insaisissable, transcendante, et pour ainsi dire atmosphérique, qui semble correspondre plus spécialement à la nature divine de notre être.

L'homme, par un instinct occulte, mais universel, semble avoir senti, dès le commencement des temps, le besoin d'exprimer dans un langage différent ces choses différentes. Placé lui-même, pour les sentir et les exprimer, sur les limites de ces deux natures humaines et divines qui se touchent et se confondent en lui, l'homme n'a pas eu longtemps le même langage pour exprimer l'humain et le divin des choses. La prose et la poésie se sont partagé sa langue, comme elles se partagent la création. L'homme a parlé des choses humaines; il a chanté les choses divines. La prose a eu la terre et tout ce qui s'y rapporte; la poésie a eu le ciel et tout ce qui dépasse, dans l'impression des choses terrestres, l'humanité. En un mot, la prose a été le langage de la raison, la poésie a été le langage de l'enthousiasme ou de l'homme élevé par la sensation, la passion, la pensée, à sa plus haute puissance de sentir et d'exprimer. La poésie est la divinité du langage.

III.

Voulez-vous une preuve de cette distinction puisée dans le fait et non dans la théorie? Observez, depuis l'origine des littératures, ce qui a été le partage de la prose, ce qui a été le domaine de la poésie.

Dans toutes les langues, l'homme a parlé et écrit en prose des choses nécessaires à la vie physique ou sociale: domesticité, agriculture, politique, éloquence, histoire, sciences naturelles, économie publique, correspondance épistolaire, conversation, mémoires, polémique, voyages, théories philosophiques, affaires publiques, affaires privées, tout ce qui est purement du domaine de la raison ou de l'utilité a été dévolu sans délibération à la prose.

Dans toutes les langues, au contraire, l'homme a chanté généralement en vers la nature, le firmament, les dieux, la piété, l'amour, cette autre piété des sens et de l'âme, les fables, les prodiges, les héros, les faits ou les aventures imaginaires, les odes, les hymnes, les poëmes enfin, c'est-à-dire tout ce qui est d'un degré ou de cent degrés au-dessus de l'exercice purement usuel et rationnel de la pensée.

Le verbe familier s'est fait prose; le verbe transcendant s'est incarné dans les vers. L'un a discouru, l'autre a chanté.

Pourquoi cette différence dans ces modes divers de l'expression humaine? Qui est-ce qui a enseigné ou imposé à l'humanité qu'il fallait parler en prose ces choses, et chanter en vers celles-là? Personne. Le maître de tout, l'instituteur et le législateur des formes et de l'expression humaine n'est autre que l'instinct, cette révélation sourde, mais impérieuse et pour ainsi dire fatale, de la nature dans notre être et dans tous les êtres. Analysons-nous nous-mêmes:

IV.

L'homme sensitif et pensant est un instrument sonore de sensations, de sentiments et d'idées. Chaque corde de cet instrument, monté par le Créateur, éprouve une vibration et rend un son proportionné à l'émotion que la nature sensible de l'homme imprime à son coeur ou à son esprit, par la commotion plus ou moins forte qu'il reçoit des choses extérieures ou intérieures.