Cours de philosophie positive. (6/6)
Part 7
Ce mémorable concours d'impulsions nécessaires, temporelles et spirituelles, qui avait ainsi organisé spontanément une transition, lente mais continue, du servage primordial à l'universelle abolition de tout esclavage individuel, a dû réaliser ce grand résultat beaucoup plus promptement dans les villes que dans les campagnes. J'ai représenté ci-dessus la condition générale de la population agricole comme ayant été naturellement, à l'origine de cette phase, moins onéreuse que celle de la population manufacturière et commerciale des bourgs ou des villes; ce qui d'ailleurs se rattache évidemment aussi aux impressions prolongées du régime antérieur, soit romain, soit barbare, où l'industrie agricole, d'après son irrécusable importance, auprès même des juges les plus grossiers, était la seule qui n'eût pas toujours été complétement avilie par les préjugés militaires. Sous ce rapport, l'évolution industrielle a donc réellement commencé dans le sens ascendant de notre hiérarchie positive, comme la théorie précédemment établie l'a démontré pour l'ensemble de la progression moderne. Mais le mouvement inverse n'a pas tardé à prévaloir de plus en plus pendant le cours de cette même phase, pour conserver jusqu'à nos jours sa prépondérance spontanée, et souvent avec une dangereuse exagération. La dissémination des populations agricoles, et la nature plus empirique de leurs travaux journaliers, devaient notablement y retarder la tendance et l'aptitude à l'entière émancipation personnelle, ainsi que la faculté d'y parvenir. Si, d'une part, la résidence familière des chefs féodaux au milieu d'elles devait d'abord y adoucir habituellement les rigueurs de la servitude, cette relation plus directe, outre que, par cela même, elle pouvait souvent éloigner le désir continu de la libération, devait surtout en rendre ensuite l'accès plus difficile, quand les maîtres voulaient réellement l'empêcher. On conçoit d'ailleurs, sans aucune explication nouvelle, que l'impulsion spirituelle, ci-dessus caractérisée, avait nécessairement, dans ce cas, une énergie beaucoup moindre. Aussi est-ce principalement par la grande et heureuse réaction continue spontanément émanée des villes, quand l'établissement des communes y eut permis un plein développement industriel que, pendant le XIIe siècle et surtout le XIIIe, les cultivateurs se sont trouvés peu à peu affranchis sur tous les points importans de l'occident européen: sous ce rapport, je dois me borner à renvoyer directement le lecteur à la lumineuse explication présentée par Adam Smith d'après l'aperçu de Hume; quoique ces deux éminens penseurs, suivant l'esprit de la philosophie contemporaine, y aient beaucoup trop négligé l'ensemble des influences sociales propres au régime antérieur, et d'où serait, sans doute, dérivée plus tard une telle émancipation, dont les causes signalées par eux n'ont pu que hâter notablement l'avénement nécessaire.
Si l'on applique en sens inverse les différentes indications précédentes, il sera facile de reconnaître directement que la libération personnelle devait naturellement commencer dans les villes et les bourgs, où le servage universel, toujours pareillement caractérisé par l'adhérence à la localité, était d'abord plus onéreux, par suite même de l'éloignement habituel du maître, qui livrait ordinairement la multitude à l'oppressive domination d'un agent subalterne. Outre qu'un tel motif devait spontanément stimuler davantage le besoin de libération, l'agglomération permanente de ces populations leur en facilitait les voies. Mais il faut surtout considérer, à ce sujet, une cause plus profonde et plus universelle, quoique essentiellement méconnue jusque ici, qui rattache nécessairement cette inégalité capitale, entre l'évolution des villes et celle des campagnes, à la nature propre de leurs travaux respectifs, d'après un simple prolongement rationnel du principe philosophique sur lequel j'ai fondé ci-dessus l'ensemble de la hiérarchie positive. Il est clair, en effet, que ce principe vraiment fondamental, d'abord appliqué à l'étude statique de la seule hiérarchie industrielle, conduit à y distinguer, suivant une heureuse conformité spontanée avec l'appréciation instinctive de la raison vulgaire, dans l'ordre graduellement ascendant, les trois grandes industries générales, agricole, manufacturière, et enfin commerciale, dont la comparaison essentielle donne lieu, bien qu'à un degré nécessairement beaucoup moindre, à des différences de même nature que celles que nous avons déjà caractérisées entre les trois principaux élémens de la civilisation moderne, comme je l'expliquerai directement au chapitre suivant. Or, en considérant maintenant cette série partielle sous l'aspect essentiellement dynamique propre à notre élaboration historique, on voit ainsi que la nature plus abstraite et plus indirecte de l'industrie des villes, l'éducation plus spéciale qu'elle exige, la moindre multiplicité de ses agens, leur concert plus facile et même habituellement indispensable à leurs travaux, et enfin la liberté plus grande que supposent leurs opérations usuelles, constituent un irrésistible ensemble de causes spontanées et permanentes pour expliquer aussitôt la libération plus hâtive des classes correspondantes, sans qu'il convienne assurément d'insister ici davantage sur une telle indication philosophique, dont je dois laisser au lecteur le développement immédiat. Toutefois, afin de faciliter ce travail, je crois devoir ajouter, en précisant plus spécialement l'indication, que mon Traité ultérieur de philosophie politique soumettra directement au même ordre essentiel de succession les diverses industries urbaines, comparativement envisagées dans leurs évolutions respectives, en démontrant que, par une suite plus éloignée, mais non moins nécessaire, de ces mêmes différences élémentaires, le mouvement d'émancipation personnelle a d'abord prévalu dans l'industrie commerciale, plutôt que dans l'industrie manufacturière. Enfin, en procédant aussi à un troisième degré d'analyse historique, on trouverait encore que le commerce le plus anciennement affranchi dut être alors celui dont les opérations sont les plus abstraites et les plus indirectes, c'est-à-dire le commerce des valeurs proprement dites, dont les agens primitifs n'étaient que de simples changeurs, graduellement transformés en opulens banquiers, d'abord habituellement juifs, et, à ce titre même, soustraits à un servage régulier qui les eût incorporés à la société chrétienne; ce qui n'empêchait point, malgré de trop fréquentes extorsions, qu'ils ne fussent systématiquement encouragés par l'ensemble du régime initial du moyen-âge, et surtout par la politique catholique, qui a toujours tendu à faciliter autant que possible leur essor industriel, constamment plus libre à Rome qu'en aucun autre lieu de la chrétienté. L'ensemble de l'histoire industrielle du moyen-âge doit déjà suffire ici pour indiquer spontanément au lecteur éclairé la lumineuse vérification que cette loi nécessaire reçoit, au milieu de perturbations plus apparentes que réelles, surtout par la précocité plus spéciale, qui, dans la précocité générale de l'Italie, distingue si hautement, même avant l'admirable Florence, les cités maritimes, et par suite principalement marchandes, telles que Gênes, Pise, etc., et, à leur tête, à tous égards, la merveilleuse Venise, dont l'existence ne pouvait être qu'essentiellement commerciale, sauf le mélange de mœurs militaires qui s'allie naturellement à la vie maritime, et qui devait même faciliter alors la transition de la civilisation ancienne à la moderne: une pareille différence se remarque aussi, sur l'Océan, entre les divers élémens de la grande ligue anséatique, ainsi que dans la Flandre; on sait d'ailleurs que la prospérité industrielle naissante de la France et de l'Angleterre tira directement sa plus grande impulsion initiale des nombreux et importans établissemens qu'y formèrent, au XIIIe siècle, les industriels italiens et anséatiques, d'abord à titre de simples comptoirs, devenus ensuite de vastes entrepôts réels, et finalement transformés en manufactures capitales.
Je devais ici m'arrêter particulièrement à la difficile appréciation de cette seconde phase essentielle du mouvement général d'émancipation qui a donné naissance à l'élément le plus caractéristique des sociétés modernes; car, quoique encore purement préliminaire, cette phase est, au fond, la plus importante, et, en outre, la plus méconnue; son analyse, à la fois historique et rationnelle, nous permettra d'ailleurs de procéder plus rapidement à tout le reste d'un tel travail, désormais relatif à un passé mieux exploré. La phase immédiatement suivante comprend l'évolution collective si célèbre sous le nom d'affranchissement des communes, et qui, malgré d'innombrables études, partiellement intéressantes, est jusque ici irrationnellement jugée, non-seulement parce qu'on n'y conçoit pas assez la participation fondamentale du régime catholique et féodal, en accordant trop d'influence à des causes accidentelles ou accessoires, mais surtout parce qu'on la considère trop isolément de la précédente, dont elle ne put être, à vrai dire, que le complément naturel, non moins inévitable qu'indispensable. Quand on envisage principalement, suivant l'usage dominant, la lutte politique des grandes masses sociales, l'ère des communes constitue, en effet, un véritable point de départ, au delà duquel il serait habituellement inutile de remonter, comme ayant directement introduit un nouveau poids dans les conflits historiques. Mais lorsque, au contraire, suivant l'esprit de notre élaboration actuelle, on étudie surtout le mouvement, pour ainsi dire moléculaire, qui a graduellement tendu, à partir du moyen-âge, à la régénération sociale de l'élite de l'humanité, il n'est pas douteux, ce me semble, que cette importante transformation n'a fait que compléter spontanément le travail intestin d'émancipation personnelle propre à la phase ci-dessus examinée, en y ajoutant le degré d'indépendance politique alors nécessaire à sa pleine réalisation, et qui toutefois, loin de caractériser suffisamment l'évolution fondamentale, en a quelquefois gravement détourné ultérieurement la direction essentielle, comme j'aurai lieu de l'indiquer spécialement ci-après. Car, en se reportant à l'explication précédente de la libération plus hâtive des habitans des villes, on voit aisément que les mêmes motifs généraux exigeaient nécessairement, eu égard à l'état social correspondant, que la liberté individuelle y fût prochainement accompagnée d'une certaine liberté collective, sans laquelle l'activité industrielle n'aurait pu assurément, à cette époque, prendre aucun essor vraiment décisif. D'un autre côté, ces influences spontanées tendaient simultanément à réaliser une telle condition de développement, avec le surcroît naturel de rapidité qui devait résulter déjà du premier élan de l'industrie naissante pour surmonter la résistance, d'ailleurs communément très faible, de pouvoirs guère plus disposés et moins capables de s'opposer à l'indépendance qu'à l'affranchissement, en un temps où l'une était universellement jugée plus ou moins inséparable de l'autre. Aussi l'établissement des communes succéda-t-il presque aussitôt à la libération urbaine, tellement qu'une scrupuleuse analyse historique peut à peine assigner la première moitié du XIe siècle comme constituant, en général, l'intervalle effectif entre la fin du mouvement individuel et l'origine du mouvement collectif. Il est clair que l'ensemble du régime propre au moyen-âge tendait spontanément à seconder partout un tel progrès, indépendamment de toutes les circonstances, plus ou moins fortuites, qui n'ont pu influer que sur son inégale rapidité. Malgré d'inévitables conflits ultérieurs, d'abord impossibles à prévoir, l'organisme féodal, par sa nature éminemment dispersive, devait se prêter sans répugnance à l'admission primitive des communautés industrielles parmi les nombreux élémens dont sa hiérarchie était composée; sans devoir redouter alors aucune dangereuse rivalité, sociale ou politique, chez ces forces naissantes où les deux principaux pouvoirs temporels ne durent longtemps, au contraire, que chercher, à l'envi, d'utiles auxiliaires dans leurs luttes intestines. L'organisme catholique était évidemment encore plus favorable à un tel essor, même abstraction faite de toute impulsion chrétienne, puisque la politique sacerdotale y voyait nécessairement un important moyen de consolider sa domination, en secondant, et souvent en provoquant, l'élévation de ces nouvelles classes dont elle ne devait attendre ordinairement qu'une respectueuse reconnaissance, en un temps si éloigné encore de toute émancipation mentale des masses populaires.
Pour achever ici de fixer suffisamment les principales notions relatives à la naissance universelle de l'élément industriel, il convient d'ajouter, quant aux époques, que le mouvement total d'émancipation personnelle, depuis l'entière institution du servage jusqu'à la pleine abolition de tout esclavage, même agricole, a essentiellement coïncidé avec l'admirable système de grandes guerres défensives par lequel, au moyen-âge, l'activité militaire, sous l'inspiration catholique, a si dignement rempli sa dernière mission préparatoire dans l'évolution fondamentale de l'humanité, suivant les explications du volume précédent. Les deux phases générales que nous venons d'apprécier dans ce mouvement préliminaire, correspondent, avec une remarquable exactitude, dont le lecteur éclairé se rendra aisément raison d'après les principes précédemment posés, aux deux séries d'opérations déjà distinguées dans ce vaste enchaînement protecteur: car, la phase de libération personnelle s'est accomplie pendant la durée des expéditions directement défensives, commençant à Charles Martel et finissant à l'établissement occidental des Normands; la phase consécutive d'établissement des communes industrielles, y compris ses conséquences naturelles, suivant la théorie de Hume et d'Adam Smith, pour l'affranchissement final des campagnes, s'est surtout opérée conjointement avec la grande lutte des croisades contre l'imminente invasion de l'oppressif monothéisme musulman.
En contemplant, avec une haute impartialité philosophique, cette noble portion du passé humain, où, à travers tant d'obstacles essentiels, la progression sociale a reçu une accélération beaucoup plus prononcée qu'en aucun autre âge antérieur, il est vraiment impossible de n'être point choqué de la profonde irrationnalité des préjugés révolutionnaires qui empêchent encore habituellement tant de bons esprits d'apercevoir, dans cette évolution décisive, l'éclatante participation fondamentale de l'ensemble du régime politique correspondant. Deux observations générales, dont l'exactitude est aussi irrécusable que leur conclusion est irrésistible, devraient pourtant suffire pour dissiper, à cet égard, tout aveuglement préalable, si les haines théologiques, protestantes ou déistes, pouvaient être convenablement accessibles aux pures inspirations rationnelles. La première consiste à remarquer que l'entière extension territoriale d'une telle émancipation élémentaire est précisément circonscrite par les mêmes limites essentielles que celle de l'organisme catholique et féodal; c'est-à-dire dans l'occident européen, défini au début de ce chapitre, et dont toutes les parties principales ont participé, avec une mémorable solidarité, à ce mouvement fondamental, sauf l'inégale rapidité naturellement due à la diverse installation locale de ce régime, ainsi qu'à sa destination défensive plus ou moins intense et prolongée: ces différences ont d'ailleurs été alors beaucoup moins prononcées qu'elles ne le devinrent ultérieurement soit en vertu d'un mouvement plus avancé, soit aussi par la moindre énergie du lien catholique. En sens inverse, on ne trouve réellement rien d'équivalent hors d'une telle sphère, ni sous le régime monothéique musulman, ni même sous le monothéisme bizantin, malgré son illusoire conformité théologique, essentiellement neutralisée par le défaut radical d'accomplissement des principales conditions politiques assignées, au cinquante-quatrième chapitre, à l'efficacité sociale du catholicisme. Quoique plus restreinte, la seconde observation n'est pas, sans doute, moins décisive, puisqu'elle consiste à reconnaître, d'après l'évidente convergence de tous les témoignages historiques, que le mouvement d'émancipation préalable, soit personnelle, soit collective, s'est accompli avec le plus de rapidité et de facilité là même où la puissance prépondérante d'un tel organisme exerçait l'ascendant le plus direct et le plus complet, c'est-à-dire en Italie, où personne ne saurait contester, surtout à cet égard, une éclatante précocité spéciale. Les causes, trop exclusivement temporelles, qu'on a coutume d'assigner à cette mémorable accélération, d'après l'affaiblissement caractéristique du pouvoir impérial, ne suffisent certainement point à son explication; outre que, suivant la théorie du volume précédent, ce défaut continu de concentration est essentiellement dû à l'action italienne du catholicisme, on reconnaît d'ailleurs plus directement une telle influence dans la permanente sollicitude des papes pour dissiper les haines aveugles qui s'opposaient alors avec tant d'énergie à la coalition naissante des communautés industrielles, dont la politique habituelle fut si longtemps dirigée surtout par les principaux ordres religieux. Enfin, quant à ce qui concerne plus particulièrement l'impulsion purement féodale, on voit aussi s'élever, sous la protection impériale, à l'autre extrémité du système occidental, les célèbres villes anséatiques, dont la correspondance permanente avec les villes italiennes, par l'intermédiaire normal des villes flamandes, vint bientôt compléter, au moyen-âge, la constitution générale du grand mouvement industriel, comprenant, d'une part, tout le bassin, même oriental, de la Méditerranée, et par suite s'étendant aux principales parties de l'Orient, sans excepter les plus lointaines; d'une autre part, l'Océan européen, et dès lors tout le nord de l'Europe: de manière à former un ensemble habituel de relations européennes beaucoup plus vaste que celui des plus beaux temps de la domination romaine.
Cette partie de notre appréciation actuelle était essentiellement la seule qui, par sa nature, dût exiger ici une véritable discussion, comme étant en opposition radicale avec les fausses conceptions qui, malgré d'utiles modifications partielles, prévalent encore envers l'ensemble de cette époque. Aussi ai-je cru devoir, pour la plus importante évolution élémentaire des sociétés modernes, spécialement rectifier d'abord une aberration fondamentale, qui, rompant tout à coup, dans le nœud le plus décisif, la continuité nécessaire de la progression humaine, empêche directement toute liaison vraiment philosophique du mouvement moderne au mouvement ancien. Je n'ai donc point hésité à témoigner franchement ici, au nom de tous les esprits pleinement émancipés, non moins affranchis de la métaphysique que de la théologie, les sentimens profonds de respectueuse reconnaissance que méritera toujours des vrais philosophes l'immortel souvenir d'un régime auquel notre civilisation actuelle doit, à tous égards, son impulsion initiale, quoique, par sa nature, il soit ensuite inévitablement devenu incompatible avec la tendance finale de l'humanité.
L'introduction sociale de l'élément industriel étant ainsi convenablement rattachée désormais à l'ensemble antérieur du passé humain, nous pourrons maintenant procéder avec plus de rapidité à la juste appréciation générale de son essor ultérieur. Toutefois, afin d'éclairer, et même d'abréger, une telle analyse, il convient d'abord de nous arrêter encore à juger directement le vrai caractère fondamental propre à ce nouveau moteur de l'humanité. On sent qu'il ne saurait être ici question d'aucune vaine apologie philosophique, surtout envers une puissance sociale qui, certes, n'en a désormais aucun besoin, puisque, au contraire, son ascendant réel tend, de nos jours, à devenir beaucoup trop exclusif, comme je l'expliquerai au chapitre suivant: il s'agit seulement d'indiquer, d'une manière abstraite, les principaux attributs normaux de ce nouvel élément, sans négliger de signaler déjà les vices essentiels qui l'ont également distingué jusqu'à présent.
En considérant successivement, à ce sujet, les divers aspects élémentaires de la sociabilité, on reconnaît d'abord, avec une pleine évidence, que, sous le rapport individuel, la grande transformation qui vient d'être expliquée constitue la plus profonde révolution temporelle que l'humanité pût éprouver, puisqu'elle a directement tendu à changer irrévocablement le mode normal de l'existence humaine, jusque alors éminemment guerrière, dès lors de plus en pacifique, chez la majorité croissante des populations civilisées. Si, douze siècles auparavant, on avait annoncé aux philosophes grecs cette abolition universelle de l'esclavage, et ce commun assujettissement volontaire de l'homme libre au travail alors servile, dans une nombreuse et puissante population, les plus hardis et les plus généreux penseurs n'auraient certes nullement hésité à proclamer l'absurdité d'une utopie dont rien ne leur indiquait le fondement; n'ayant pu d'ailleurs reconnaître encore que, suivant le cours naturel des mutations sociales, les changemens spontanés et graduels finissent toujours par dépasser beaucoup les plus audacieuses spéculations primitives. Par cette immense régénération, l'humanité a réellement terminé son âge préliminaire, et commencé son âge définitif, en ce qui concerne l'existence pratique, qui dès lors a été directement constituée en harmonie durable et croissante avec l'ensemble réel de notre nature normale. Car, malgré l'irrécusable instinct qui d'abord entraîne l'homme à la vie guerrière, en lui faisant repousser la vie laborieuse, celle-ci n'en devient pas moins finalement, après une suffisante préparation, la mieux adaptée à notre organisation morale, comme plus convenable au libre et plein développement de nos principales dispositions de tout genre; indépendamment de son évidente propriété exclusive de comporter et même de provoquer la simultanéité la plus étendus, tandis que, dans l'essor militaire, l'activité des uns suppose ou détermine la compression nécessaire des autres, suivant les explications du cinquante-unième chapitre. La confuse appréciation qui domine encore à ce sujet tient surtout à l'esprit absolu de la philosophie politique actuelle, consacrant à jamais ce qui s'applique uniquement à l'état initial de l'humanité. On ne peut reconnaître, sous ce rapport, d'autre condition vraiment permanente que l'insurmontable prépondérance naturelle, chez presque tous les hommes, de la vie active sur la vie spéculative, comme l'indique aujourd'hui la saine théorie fondamentale de l'organisme cérébral. Mais le mode propre de cette activité pratique nécessairement dominante n'est certainement pas invariable, quoique ses variations essentielles soient assujetties à une marche régulière, représentée par notre loi d'évolution humaine, conformément à l'expérience la plus décisive.