Cours de philosophie positive. (6/6)

Part 63

Chapter 632,063 wordsPublic domain

En passant des études inorganiques aux études purement biologiques, on sent, avec une énergique évidence, que l'existence matérielle éprouve alors un immense accroissement nouveau, très-supérieur aux deux degrés essentiels d'extension successive qu'elle avait déjà reçus, en s'élevant d'abord du simple état mathématique ou astronomique à l'état physique proprement dit, et même ensuite de celui-ci à la complication de l'état chimique. Toutefois le conflit exceptionnel qui a dû exister en biologie entre les besoins logiques et les besoins scientifiques pendant tout le cours de l'évolution préparatoire propre aux deux derniers siècles, y a opposé de tels obstacles à la convenable appréciation philosophique d'une telle diversité, qu'il en est résulté la difficulté la plus fondamentale que la constitution normale de cette grande science eût nécessairement à surmonter. La tendance générale des sciences inférieures à dominer les supérieures, d'après leur antériorité nécessaire, était ici encore plus puissante qu'envers les deux cas précédens, puisque les phénomènes vitaux sont certainement, en grande partie, mécaniques, physiques, et surtout chimiques: ce qu'ils offrent de réellement propre, outre la différence des appareils, est d'abord d'une détermination trop difficile pour ne pas rendre longtemps spécieuse la légitimité d'une semblable domination, d'où semblait alors dépendre l'introduction décisive de l'esprit positif dans ces éminentes spéculations. Mais ce qui a dû le plus aggraver et prolonger cette intime perturbation, c'est que, pour résister à cette énergique impulsion physico-chimique, et d'abord même mathématique, réclamant, au nom de la positivité, l'empire de la biologie, les droits de la rationnalité, de l'indépendance et de la dignité des études vitales n'ont pu être longtemps soutenus qu'en y maintenant le ténébreux ascendant de l'esprit métaphysique, et même finalement théologique. L'antique régime mental est devenu tellement antipathique à la raison moderne, que depuis trois siècles nous l'avons vu, à beaucoup d'égards, compromettre de plus en plus tout ce qui reste essentiellement placé sous sa vaine protection, dont la dangereuse persistance donne à la plus indispensable résistance le caractère inévitable d'une vraie rétrogradation, aussi bien dans l'ordre scientifique que dans l'ordre politique, également intéressés désormais à reposer sur une autre base philosophique, propre à concilier spontanément les conditions du progrès et celles de la conservation, qui, à partir des spéculations biologiques, semblent jusqu'ici radicalement incompatibles, tandis qu'elles convergent déjà suffisamment dans la partie préliminaire de la philosophie abstraite. Cette situation contradictoire a dû faire provisoirement accueillir en biologie toutes les conceptions qui paraissaient suffisamment susceptibles d'y détruire enfin, comme dans les sciences inférieures, l'ascendant métaphysique, quelque opposées qu'elles fussent d'ailleurs à la nature effective des phénomènes. Rien ne saurait être plus caractéristique, à cet égard, que l'étrange prépondérance conservée pendant plus d'un siècle par la célèbre aberration biologique de Descartes sur l'automatisme animal, dont le grand Buffon lui-même ne put jamais s'affranchir pleinement, quoique ses propres méditations dussent lui en manifester spécialement la profonde absurdité: quels que fussent sans doute à ses yeux les graves dangers de la domination mathématique, elle lui paraissait encore, et avec raison, préférable à la tutelle théologico-métaphysique, puisqu'il ne pouvait alors exister de meilleure alternative. Quelque oppressif que dût être un tel antagonisme pour l'essor fondamental du véritable esprit biologique, nous avons apprécié comment il s'est finalement ouvert une issue décisive par la combinaison spontanée de deux conceptions indispensables, l'une physiologique, l'autre anatomique, qui ont si dignement immortalisé l'incomparable Bichat. La première consiste dans cette célèbre distinction élémentaire entre la vie organique ou végétative et la vie animale proprement dite, qui, malgré de vicieuses exagérations initiales, sera de plus en plus appréciée, comme le fondement primordial de la saine philosophie biologique. C'est sous son inspiration, en effet, que l'on a pu enfin dénouer suffisamment la difficulté primitive, d'après une satisfaisante appréciation de la part légitime qu'il fallait accorder en biologie aux prétentions physico-chimiques, ainsi reconnues pleinement rationnelles en tout ce qui concerne les simples phénomènes de végétabilité, base nécessaire de toute existence vitale; tandis que la double propriété qui caractérise l'animalité était radicalement irréductible aux qualités inorganiques, et présiderait désormais à un ordre de phénomènes entièrement distinct, sans aucune analogie fondamentale avec les actes inférieurs. Toutefois une telle répartition n'autorise nullement les physiciens et les chimistes à dominer directement le premier ordre d'études biologiques; quelque indispensable qu'y soit la sage application continue de la doctrine inorganique, c'est exclusivement aux biologistes qu'il appartient de la diriger toujours, puisqu'ils en peuvent seuls comprendre suffisamment les conditions et la destination. Les motifs d'une telle discipline sont évidemment analogues à ceux des semblables prescriptions déjà considérées envers les trois cas antérieurs d'intervention scientifique des théories inférieures dans les théories supérieures: mais ils ont ici beaucoup plus d'énergie, d'après l'extrême influence que doit exercer la nature propre des appareils vitaux sur les actes physico-chimiques qui y constituent la pure végétabilité, même quand elle peut y être étudiée séparément de toute animalité, ce qui d'ailleurs est si rarement possible. Quant à la conception anatomique, en harmonie, d'abord simplement spontanée, aujourd'hui pleinement systématique, avec cette conception physiologique, elle résulte de la grande théorie des tissus élémentaires, où nous avons reconnu le véritable équivalent philosophique pour la biologie de l'office rempli, en physico-chimie, par la théorie moléculaire, dont l'application biologique est essentiellement contraire à la nature des phénomènes. Cette notion statique, convenablement élaborée, a pu seule, en effet, procurer à la notion dynamique des deux vies une pleine consistance scientifique, en permettant d'assigner à chacun de ces modes d'existence un siége fondamental qui pût être nettement distingué, même dans les plus éminens organismes. Mais, quelle que soit la puissance intrinsèque de cette double conception, elle n'eût jamais acquis une suffisante prépondérance, ni même un caractère assez complet, si elle fût toujours restée relative à l'homme, comme elle l'était exclusivement pour son immortel créateur. Quoique l'homme soit certainement, à tous égards, l'objet essentiel de la biologie, nous avons cependant reconnu que cette grande étude ne pouvait à aucun titre devenir vraiment rationnelle tant qu'elle demeurait bornée directement à l'organisme le plus complexe, dont l'appréciation ne saurait, sous aucun aspect, être abordée avec un succès décisif sans être constamment dominée par l'admirable méthode comparative que la nature de tels phénomènes y a si heureusement ménagée pour surmonter les immenses difficultés de ces hautes recherches, d'après une lumineuse transition graduelle entre les divers degrés successifs d'organisation ou de vie. Or ce principe fondamental de la logique biologique est surtout applicable à la distinction statique et dynamique entre les deux modes élémentaires de l'activité vitale, qui se trouvent ainsi nettement caractérisés par les divers types essentiels de la hiérarchie organique. Mais, en sens inverse, la construction finale d'une telle hiérarchie devait aussi dépendre directement de cette conception préalable, puisque la pure végétabilité ne saurait comporter entre les différens êtres que de simples inégalités d'énergie, comme les propriétés physico-chimiques, sans pouvoir admettre cette diversité graduelle de modes successifs qui peut devenir la base d'une véritable série, et qui est évidemment propre à la seule animalité, dont les degrés de plénitude anatomique ou physiologique offrent en effet une nombreuse suite de nuances fortement tranchées, susceptibles de diriger convenablement les spéculations taxonomiques. C'est surtout à raison de cette intime connexité que nous avons vu la fondation directe de la saine philosophie biologique être surtout déterminée par l'établissement décisif de la hiérarchie animale, sous la puissante élaboration d'abord de Lamarck, ensuite d'Oken, et enfin de Blainville. Une telle création constituera de plus en plus non-seulement le principal instrument logique, mais aussi la pensée prépondérante de toutes les hautes contemplations biologiques, parce que le point de vue anatomique et le point de vue physiologique y viennent nécessairement converger, à tous égards, avec le point de vue taxonomique. La notion fondamentale de l'organisme, d'abord absorbée par celle du milieu, seule préalablement appréciable, a ainsi pris enfin l'activité directe qui convient à sa nature, d'après la considération habituelle d'une longue succession de systèmes vitaux de plus en plus complexes, dont l'existence, de plus en plus éminente, modifie toujours davantage l'existence universelle, et devient aussi de plus en plus susceptible de se modifier elle-même, conformément à l'ensemble des exigences extérieures. Quoique les idées systématiques d'ordre et d'harmonie aient dû primitivement résulter des études inorganiques, à raison de leur simplicité supérieure, les idées de classement et de hiérarchie, qui en constituent sans doute la plus haute manifestation, ne pouvaient certainement émaner que des études biologiques, d'où elles doivent finalement s'étendre aux spéculations sociales qui en avaient originairement fourni le type spontané, et qui, en effet, les renverront ultérieurement partout avec une irrésistible énergie. Malgré les immenses lacunes de la biologie actuelle, où la position des diverses questions essentielles est seule aujourd'hui pleinement appréciable, sans qu'aucune d'elles soit encore effectivement résolue, nous avons donc pu regarder cette grande science comme ayant déjà pris, au moins chez ses plus éminens interprètes, le vrai caractère général qui convient à sa propre nature; ce qui est pleinement compatible avec l'extrême imperfection des détails dans une étude où, d'après l'intime solidarité du sujet, l'esprit d'ensemble doit essentiellement prévaloir. Par suite d'un tel caractère, quelque peu avancé que doive être jusqu'ici un genre de spéculations positives aussi difficile et aussi récent, sa constitution scientifique n'en est pas moins maintenant, aux yeux des vrais connaisseurs, plus rationnelle que celle des diverses sciences antérieures, aveuglément livrées à la dispersion empirique qui devait distinguer leur élaboration préliminaire. La notion fondamentale de la spontanéité vitale se développant, à divers degrés déterminés, entre les limites générales correspondantes à l'inévitable accomplissement continu des lois élémentaires de l'existence universelle, y est désormais irrévocablement établie d'après la grande conception hiérarchique qui domine l'ensemble des idées biologiques. Toutefois les obstacles journaliers qu'éprouve encore, au sein même de la science, cette indispensable conception, et la persistance opiniâtre du conflit initial, quoique très-heureusement atténué, entre les prétentions opposées de l'école physico-chimique et de l'école théologico-métaphysique, prouvent clairement qu'une telle constitution scientifique n'est pas suffisamment complète. On doit sans doute attribuer à cet égard beaucoup d'influence à l'extrême insuffisance de l'éducation habituelle qui précède aujourd'hui une culture aussi difficile, suivant les explications du quarantième chapitre. Il est incontestable, en effet, que les biologistes ne pourront jamais s'affranchir de l'irrationnelle invasion de diverses sciences inorganiques qu'autant qu'ils se les seront d'abord rendues assez familières pour en incorporer convenablement la judicieuse application simultanée au système de leurs études propres; cette irrécusable obligation résulte ici des mêmes motifs essentiels, devenus seulement plus énergiques, qui ont déjà imposé aux autres classes de savans de semblables conditions logiques, comme unique moyen de contenir les empiétemens abusifs des études inférieures sur les supérieures. Mais, outre cette considération temporaire, il faut reconnaître, d'après une plus profonde appréciation, que la biologie ne saurait être complétement constituée sans l'intervention prépondérante de la sociologie; car, tandis que, par son extrémité inférieure, elle touche à la science inorganique dans l'étude élémentaire de la vie végétative, elle adhère, par son extrémité supérieure, à la science finale du développement social, dans l'étude transcendante de la vie intellectuelle et morale. Or, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent, cette dernière étude, sans laquelle la connaissance biologique de l'homme est radicalement insuffisante, ne saurait être convenablement instituée du seul point de vue individuel, et elle exige l'indispensable considération d'un essor collectif qui en lui-même ne saurait être scindé: en sorte que, malgré l'éminent mérite et l'utilité capitale que nous avons dû tant reconnaître dans l'immortelle tentative de Gall, sa faible efficacité jusqu'ici ne doit pas être uniquement attribuée, ni même principalement, à ses imperfections radicales, ni au peu de portée de ceux qui l'ont poursuivie, mais surtout à la vicieuse constitution d'un travail où la biologie devrait se subordonner judicieusement à la sociologie, loin de pouvoir l'y dominer. Cette voie étant aujourd'hui la seule ouverte à l'esprit théologico-métaphysique pour maintenir en biologie son antique domination, il est aisé de sentir combien l'entière prépondérance de la positivité rationnelle s'y trouve profondément liée à la fondation de la science sociale, sans laquelle toutes les conceptions déjà élaborées n'y pourraient jamais acquérir une pleine efficacité, ni même une véritable stabilité. Une telle influence philosophique n'est pas moins propre, en sens inverse, à garantir irrévocablement les études vitales contre l'invasion opposée de l'esprit mathématique, premier moteur des usurpations inorganiques, en faisant prévaloir une science où il ne saurait évidemment espérer aucun accès réel, sauf dans les absurdes utopies fondées sur le prétendu calcul des chances, désormais trop ridicules pour être vraiment dangereuses. On conçoit d'ailleurs que ces deux offices sont spontanément connexes, puisque l'école théologico-métaphysique ne peut aujourd'hui conserver en biologie une certaine valeur qu'à raison de son insuffisante résistance aux tendances subversives de l'école physico-chimique, d'abord destinée elle-même à y lutter contre l'ascendant oppressif de l'ancienne philosophie. En biologie, comme en politique, une même conception doit aujourd'hui pleinement satisfaire à la fois aux conditions de l'ordre et à celles du progrès, au fond nécessairement identiques.