Cours de philosophie positive. (6/6)
Part 62
En passant de l'existence purement mathématique, manifestée surtout dans l'ordre astronomique, à l'existence physique proprement dite, on commence à sentir la progression fondamentale que tout le reste de la philosophie naturelle caractérisera de plus en plus, en appréciant une nouvelle activité spontanée, plus spéciale, plus complexe, et plus éminente, qui modifie essentiellement l'activité antérieure, plus simple et plus générale. Quoique tous les phénomènes vraiment physiques soient nécessairement communs à tous les corps quelconques, sauf l'unique inégalité des degrés, leur manifestation exige toujours un concours de circonstances plus ou moins composé, qui ne saurait jamais être rigoureusement continu. Parmi les cinq grandes catégories que nous avons dû y distinguer, la première, relative à la pesanteur, nous a seule offert une véritable généralité mathématique; aussi constitue-t-elle la transition pleinement naturelle de l'astronomie à la physique: toutes les autres nous ont présenté une spécialité croissante, d'après laquelle nous les avons surtout classées. Outre la nécessité directe de cette nouvelle étude fondamentale pour connaître une partie aussi essentielle de l'existence inorganique, elle compose, conjointement avec la chimie, le couple scientifique intermédiaire, destiné, dans le système total de la philosophie première, à lier le couple initial mathématico-astronomique au couple final biologico-sociologique. Son importance philosophique devient, sous ce rapport, facile à sentir, en général, en supposant un moment qu'une telle transition n'existât pas; car il serait aussitôt impossible de concevoir réellement l'unité de la science humaine, ainsi formée de deux élémens radicalement hétérogènes, entre lesquels aucune relation permanente ne saurait être instituée, quand même on admettrait d'ailleurs qu'une pareille lacune permît encore l'essor suffisant de l'esprit positif, ce qui serait certainement contradictoire à la marche inévitable de notre éducation logique, établie au chapitre précédent. Mais cet élément intermédiaire, naturellement adhérent, par une extrémité, aux notions astronomiques, et, par l'autre, aux notions biologiques, vient procurer spontanément à notre intelligence l'heureuse faculté de parcourir graduellement le système entier de la philosophie abstraite, en parvenant, suivant une succession presque insensible, des plus simples spéculations mathématiques aux plus hautes contemplations sociologiques. Toutefois la même position encyclopédique qui confère évidemment à un tel couple scientifique cette indispensable attribution y devient, à d'autres égards, une source non moins nécessaire de difficultés fondamentales, qui influeront toujours beaucoup sur l'imperfection relative de cette double étude, dont le sujet propre ne saurait offrir ni l'admirable simplicité du couple initial, ni la solidarité caractéristique du couple final. Quand toutes les parties de la science réelle seront enfin convenablement cultivées, il y a lieu de croire que, par ce motif, ces spéculations moyennes devront être, tout compensé, finalement jugées plus imparfaites, non-seulement que les premières, ce qui est déjà bien reconnu, mais aussi que les dernières, du moins aux yeux de ceux qui n'attacheront point une importance exagérée à la précision des déterminations, et qui apprécieront surtout l'harmonie des conceptions. En nous bornant d'abord à la physique, beaucoup plus avancée d'ailleurs que la chimie, il ne faut pas que l'immense accumulation actuelle de précieuses notions spéciales y dissimule l'extrême imperfection que nous avons constatée, à tant d'égards essentiels, dans son caractère philosophique, et qui tient, sous divers aspects, à sa propre nature, quoiqu'elle soit, sans doute, fort aggravée par une vicieuse institution, qui pourrait désormais être suffisamment rectifiée. Cette science offre, en premier lieu, le grave inconvénient d'être inévitablement composée de parties plus ou moins hétérogènes, beaucoup plus distinctes les unes des autres que ne le sont entre elles la géométrie et la mécanique, et bien davantage surtout que les diverses branches principales de la biologie ou de la sociologie. Malgré d'heureuses relations binaires, l'importante fusion opérée de nos jours des notions magnétiques parmi les notions électriques ne doit faire nullement espérer que cette multiplicité scientifique soit jamais réductible à une véritable unité, même sous la vaine intervention des vagues hypothèses métaphysiques qui altèrent encore profondément la positivité des conceptions physiques. Il y a plutôt lieu de penser, au contraire, qu'une plus complète appréciation de l'existence inorganique augmentera ultérieurement le nombre de ces élémens irréductibles, que nous avons maintenant fixé à cinq; car cette diversité ne doit pas seulement correspondre à celle des modes ainsi étudiés, mais aussi à celle de nos propres moyens organiques d'exploration élémentaire. Or, parmi les cinq branches actuelles de la physique, deux s'adressent chacune à un seul de nos sens, l'une à l'ouïe, l'autre à la vue; et celles-là ne sauraient assurément jamais coïncider, malgré les chimériques espérances suscitées quelquefois par de vicieux rapprochemens, sous l'ascendant sophistique d'hypothèses antiscientifiques: les trois autres se rapportent également à la vue et au toucher, et cependant, malgré cette affinité organique, personne n'oserait aujourd'hui regarder la thermologie ou l'électrologie comme réellement susceptible de fusion ultérieure avec la barologie, ni même entre elles, quelque incontestables que soient, à certains égards, leurs relations naturelles. Le nombre effectif de nos sens extérieurs n'est pas d'ailleurs maintenant à l'abri de toute grave incertitude scientifique, d'après l'état d'enfance où se trouve encore toute la théorie des sensations, si déplorablement abandonnée jusqu'ici aux seuls métaphysiciens: une appréciation vraiment rationnelle, à la fois anatomique et physiologique, conduirait sans doute, par exemple, à distinguer entre eux les deux sentimens de chaleur et de pression, aujourd'hui vaguement confondus, avec plusieurs autres peut-être, dans le sens du tact, qui, malgré sa classique réputation de netteté, semble destiné en quelque sorte à recueillir toutes les attributions dont le siége spécial n'est pas clairement déterminé. Quoi qu'il en soit à cet égard, il reste incontestable que deux de nos sens, l'odorat et le goût, très-employés en chimie, n'ont encore, dans la physique, aucune application essentielle: cependant on doit penser que chacun d'eux, et surtout le premier, aurait déjà suscité un département distinct, si notre organisation nerveuse avait été, sous ce rapport, aussi parfaite que celle de beaucoup d'autres animaux supérieurs; de même, réciproquement, que l'optique et l'acoustique seraient probablement encore inconnues si notre vision et notre audition étaient au niveau de notre olfaction. Le mode d'existence inorganique spécialement appréciable à l'odorat semble, en effet, n'être pas moins distinct, par sa nature, de ceux qui correspondent aux deux autres sens que ceux-là ne le sont entre eux; comme le confirme surtout la persistance très-prépondérante de l'olfaction dans l'ensemble de la série animale. Malgré les obstacles inévitables que notre imperfection organique doit toujours apporter à l'essor de la branche correspondante de la physique, une exploration plus artificielle pourrait sans doute indirectement parvenir à les surmonter assez pour donner lieu à une telle extension scientifique: d'ailleurs il ne nous serait peut-être pas impossible d'instituer, à cet effet, avec les plus intelligens des animaux qui nous surpassent sous ce rapport, une sorte d'association contemplative, équivalente à l'utile association active, militaire ou industrielle, dont le même sens a dès longtemps fourni le motif spontané. Ainsi, le nombre des élémens vraiment irréductibles dont la physique générale doit être composée n'est pas même encore rationnellement fixé. Quand il aura été convenablement déterminé, de manière à écarter essentiellement toute vicieuse concentration, en prévenant toutefois une scission spéculative qui ne serait pas moins contraire au véritable esprit de cette étude nécessairement multiple, l'influence philosophique pourra plus aisément améliorer la constitution scientifique de chaque branche principale. Envers les parties même les plus avancées, nous avons reconnu que cette constitution est loin d'être aujourd'hui suffisamment définie; elle flotte encore presque toujours entre l'impulsion quasi-métaphysique de géomètres trop peu disposés à la saine appréciation des théories physiques, et la résistance empirique de physiciens trop étrangers à une judicieuse initiation mathématique. Les abus essentiels de l'esprit mathématique offrent ici plus de dangers que partout ailleurs, parce que leur introduction y est nécessairement beaucoup plus directe et leur conservation plus spécieuse qu'en aucune autre science plus compliquée, d'après la nature purement géométrique ou mécanique qu'on ne saurait contester à un grand nombre de spéculations physiques, quoique la plupart aient réellement un tout autre caractère. Chaque science fondamentale ayant eu à se défendre des envahissemens de la précédente, dont l'ascendant, à la fois logique et scientifique, y a dû spontanément présider à l'essor initial de la positivité rationnelle, c'est surtout aux physiciens qu'il appartient aujourd'hui, dans l'institution finale de nos spéculations réelles, de contenir suffisamment, d'après de saines inspirations philosophiques, l'aveugle instinct qui entraîne encore les géomètres à exercer, sur l'ensemble des études naturelles, une domination stérile et oppressive. La perturbation radicale à laquelle la physique est ainsi plus complétement exposée qu'aucune autre science, m'a déterminé à y rapporter la discussion générale, d'ailleurs universellement applicable, des vicieuses hypothèses qui continuent à y altérer profondément la réalité des conceptions principales. Nous avons, en effet, reconnu que les fluides métaphysiques n'y sont aujourd'hui maintenus qu'afin de permettre d'y envisager tous les phénomènes quelconques, contre leur nature évidente, comme exclusivement mécaniques. Or, cette uniforme représentation ne saurait être pleinement convenable qu'envers la seule barologie, où nous savons d'ailleurs que, de même qu'en astronomie, mais à un plus haut degré, l'heureuse application de l'esprit mathématique n'a pu être encore suffisamment accomplie, faute pareillement de sa judicieuse subordination au véritable esprit de la physique, qui ne pourra y prévaloir convenablement que d'après l'indispensable rénovation de notre éducation scientifique. Mais, quelles que soient, à ces divers titres, les graves imperfections de la physique actuelle, les unes directement inhérentes à sa propre nature, les autres seulement relatives à une vicieuse culture, elles n'empêchent pas que sa vraie constitution philosophique ne soit déjà assez appréciable pour permettre d'établir, entre ses diverses branches effectives, et sous la réserve ultérieure de branches nouvelles, une succession hiérarchique pleinement conforme à sa véritable position encyclopédique. Une telle classification, toujours fondée sur le même principe essentiel de la généralité décroissante que nous avons vue partout prévaloir, est sans doute destinée à remédier suffisamment aux inconvéniens spontanés de la multiplicité scientifique nécessairement propre à la physique, en y instituant une transition graduelle des spéculations barologiques presque adhérentes à l'astronomie, aux spéculations électrologiques les plus voisines de la chimie.
Quoique nous ayons dû, au chapitre précédent, pour faciliter l'appréciation de l'ensemble de l'évolution logique, réunir essentiellement la phase chimique à la phase physique, il convient ici de considérer séparément le second élément du couple scientifique moyen, comme plus spécialement propre à conduire au couple supérieur ou final, tandis que le premier émanait plus naturellement du couple inférieur ou initial. Il s'agit alors du mode le plus intime et le plus complet de l'existence inorganique, que l'esprit humain a eu tant de peine à distinguer suffisamment, sous ce rapport, de l'existence vraiment organique. L'activité matérielle s'y élève à un degré évidemment supérieur, qui modifie profondément le système des phénomènes antérieurs. Sans que ce nouvel ordre d'effets naturels cesse réellement de nous offrir la généralité inorganique, elle y a toutefois gravement décru. Outre le concours beaucoup plus complexe, et par suite plus rare, des circonstances indispensables à leur production, ces phénomènes présentent nécessairement, entre les diverses substances, des différences essentielles, qui ne sont plus réductibles, comme en physique, à de simples inégalités d'énergie, sauf d'après les vagues hypothèses générales qu'une vicieuse impulsion mathématique y a quelquefois indirectement suscitées, et que leur évidente stérilité y rend peu dangereuses. C'est surtout ici que se développe, dans toute sa plénitude, la tendance constante que nous avons remarquée parmi les divers ordres de phénomènes à devenir de plus en plus modifiables à mesure que leur complication et leur spécialité augmentent. Les phénomènes purement physiques en avaient sans doute offert la première manifestation, puisqu'un tel caractère y avait nécessairement motivé l'introduction spontanée de la méthode expérimentale proprement dite. Mais, quoique cette méthode soit, au fond, moins satisfaisante en chimie, par la difficulté supérieure des recherches, la faculté de modifier y est naturellement bien plus complète, puisqu'elle s'étend alors jusqu'à l'intime composition moléculaire. La modification pourrait, il est vrai, être encore plus prononcée dans l'ordre des actions vitales, en tant que plus compliquées et plus spéciales; mais, par cela même qu'elle y serait souvent poussée jusqu'à la suspension totale ou même l'entière suppression de phénomènes beaucoup plus précaires, elle n'y saurait présenter autant d'utilité réelle. Aussi la chimie constituera-t-elle toujours, et de plus en plus, la principale base de notre puissance matérielle. Sous l'aspect spéculatif, la double destination fondamentale des études inorganiques y est spécialement évidente, soit pour achever d'apprécier l'existence universelle en ce qu'elle peut offrir de plus intime, soit pour compléter la connaissance du milieu général dans sa plus immédiate influence sur l'organisme. À l'un et l'autre titre, l'importance scientifique de la chimie est assurément incontestable, comme constituant, par sa nature, l'indispensable transition des spéculations inorganiques aux spéculations organiques: le caractère d'élément moyen, qui lui est commun avec la physique, s'y trouve spontanément beaucoup plus prononcé. On y sent aussi, sous un autre aspect essentiel, l'approche des études biologiques, en voyant alors augmenter notablement l'intime solidarité naturelle propre à l'ensemble du sujet scientifique, si insuffisante en physique, et même, au fond, en mathématique. Mais, par une nouvelle conséquence de la complication supérieure, sa culture plus récente et plus imparfaite laisse aujourd'hui la chimie beaucoup plus éloignée encore que la physique elle-même de la vraie constitution scientifique qui convient à sa position encyclopédique, au point que nous y avons souvent reconnu des traces très-prononcées de la plus grossière métaphysique. Sa nature intermédiaire la destine, sans doute, à faire convenablement pénétrer, dans le système des études inorganiques, l'esprit d'ensemble spontanément développé par les études organiques, avec la méthode comparative et la théorie taxonomique qui leur sont propres, et que j'ai tant représentées comme éminemment aptes à perfectionner directement les spéculations chimiques. Là donc devraient déjà se trouver le terme actuel de l'ascendant préliminaire du régime analytique, et le commencement naturel de la prépondérance finale que doit partout obtenir le régime synthétique. Jusqu'ici, au contraire, cette science, après avoir trop aveuglément détruit la systématisation provisoire que la belle théorie du grand Lavoisier lui avait si heureusement imposée, et qui n'a pu encore être convenablement remplacée, se trouve plus abandonnée qu'aucune autre à l'irrationnelle activité de l'esprit de détail, qui l'encombre journellement d'une stérile accumulation de faits incohérens. Si l'essor de la doctrine numérique tend à y maintenir désormais un certain degré de rationnalité, ce n'est qu'en y écartant davantage le principal sujet scientifique, outre les spéculations hasardées que suscite souvent cette conception incomplète et insuffisante, d'où émane d'ailleurs une disposition, déjà trop commune, à dissimuler le vide réel des idées sous un facile verbiage hiéroglyphique, à l'imitation des abus algébriques. Aucune autre science n'exige aussi impérieusement, à tous égards, l'intervention directrice d'une saine philosophie, pour y discipliner un aveugle empirisme, dont tout le caractère théorique s'y réduirait bientôt, sans un tel ascendant normal, à l'impuissant appareil des nomenclatures et des notations techniques. Ce n'est plus ici de l'invasion mathématique qu'il faut surtout préserver la vraie constitution scientifique: ce danger, trop détourné, cesse d'y être assez redoutable; il sera d'ailleurs naturellement contenu déjà par la physique, qui s'y trouve bien autrement exposée, comme on l'a vu ci-dessus. Mais la chimie a principalement besoin d'être judicieusement garantie contre la vicieuse domination de la physique elle-même, première source directe de sa positivité rationnelle, et à travers laquelle s'y introduirait, au reste, l'ascendant mathématique. Par une aberration philosophique essentiellement analogue à celle qui voudrait réduire l'existence physique à la seule existence géométrique ou mécanique, beaucoup d'esprits distingués sont maintenant entraînés à ne voir que de simples effets physiques dans les phénomènes chimiques les mieux caractérisés. Une tendance aussi radicalement contraire au progrès général de la chimie y est d'autant plus dangereuse qu'elle repose en partie sur l'incontestable affinité des deux sciences fondamentales les plus voisines l'une de l'autre, d'après une irrationnelle exagération de la haute efficacité chimique qui appartient évidemment aux diverses actions physiques, y compris même peut-être les vibrations sonores convenablement explorées. Cette intime perturbation n'y sera suffisamment contenue, comme partout ailleurs, mais d'après des motifs encore plus urgens, que par la prépondérance normale du véritable esprit philosophique, présidant à l'universelle régénération de l'esprit scientifique actuel. Mais, quelle que soit encore, à tant de titres, l'extrême imperfection, à la fois scientifique et logique, des études chimiques, où la prévision rationnelle, qui caractérise surtout la véritable science, n'est presque jamais possible aujourd'hui qu'à certains égards secondaires, leur état présent n'en a pas moins déjà développé irrévocablement le sentiment fondamental des lois naturelles envers les phénomènes les plus compliqués de l'existence inorganique, qui furent si longtemps regardés comme spécialement régis par de mystérieuses influences et susceptibles d'arbitraires variations. On parvient alors à sentir nettement l'ensemble de la constitution propre à la science préliminaire de la nature morte, depuis son origine astronomique jusqu'à sa terminaison chimique, profondément liées par l'interposition spontanée de la physique.
Après avoir ainsi fondé cette moitié de la philosophie première qui devait d'abord être spécialement analytique, l'esprit positif s'est enfin élevé directement à celle dont le caractère a dû toujours être essentiellement synthétique, malgré les graves aberrations, à la fois scientifiques et logiques, qu'y entretient encore une servile imitation de l'élaboration préalable qui lui a nécessairement fourni sa base initiale. Suivant une formule justement célèbre, cette étude de l'homme et de l'humanité a été constamment regardée comme constituant, par sa nature, la principale science, celle qui doit surtout attirer et l'attention normale des hautes intelligences et la sollicitude continue de la raison publique. La destination simplement préliminaire des spéculations antérieures est même tellement sentie, que leur ensemble n'a jamais pu être qualifié qu'à l'aide d'expressions purement négatives, inorganique, inerte, etc., qui ne les définissent que par leur contraste spontané avec cette étude finale, objet prépondérant de toutes nos contemplations directes. Quoique nous ayons pleinement reconnu que les exigences initiales de la grande évolution logique avaient obligé l'esprit humain, pendant les deux derniers siècles, à s'occuper surtout de ces sciences préparatoires, seules propres, d'après leur simplicité supérieure, à consolider suffisamment l'essor fondamental de la positivité rationnelle, il est clair que cette marche exceptionnelle ne pouvait toujours prévaloir, et que son terme naturel a été posé, dans notre siècle, par la formation décisive de la philosophie biologique. Toutefois, tant que l'extension graduelle de l'esprit positif n'a pas été convenablement poussée jusqu'aux phénomènes sociaux, il était impossible que l'impulsion perturbatrice, provenue des sciences inférieures, fût, en biologie, réellement contenue, parce qu'elle n'y pouvait être directement combattue que sous les vicieuses inspirations de la philosophie théologico-métaphysique, dont il fallait, avant tout, détruire alors l'antique ascendant mental. C'est pourquoi les biologistes judicieux n'ont désormais aucun intérêt véritable à repousser l'universelle prépondérance spéculative du point de vue sociologique, où ils doivent voir, au contraire, le seul moyen de garantir suffisamment l'indépendance et la dignité de leurs propres études contre les prétentions opposées, mais également oppressives, des physiciens et des métaphysiciens. Malgré que la distinction scientifique entre l'existence individuelle et l'existence sociale ne soit réellement assez prononcée que dans notre seule espèce, elle exige néanmoins, comme je l'ai tant démontré, l'indispensable décomposition de la philosophie organique en deux sciences distinctes, quoique intimement liées, l'une biologique, l'autre sociologique, puisque la considération humaine est évidemment celle qui doit y prévaloir, et à laquelle doivent toujours être essentiellement rapportées toutes les autres appréciations vitales. Quelque importante réaction que la seconde étude doive ultérieurement exercer sur la première, il est d'ailleurs sensible que la sociologie doit d'abord reposer sur la biologie, afin de connaître l'agent nécessaire des phénomènes qui lui sont propres, après avoir apprécié le milieu où il doit se développer, avant d'examiner sa marche effective. Nous avons surtout constaté que cette division fondamentale des deux sciences organiques résulte spontanément d'une dernière application générale du principe incontestable que nous avons partout employé pour construire graduellement la hiérarchie scientifique.