Cours de philosophie positive. (6/6)
Part 6
Il ne peut, à cet égard, rester quelque embarras historique que relativement à l'ordre respectif des deux évolutions esthétique et scientifique, qui toutes deux constamment postérieures à l'évolution industrielle, semblent n'avoir pas observé entre elles une loi de succession aussi fixe, quoique d'ailleurs, dans la plupart des cas, la première ait été, conformément à cette règle générale, évidemment antérieure: l'exemple capital de l'Allemagne donne surtout de la gravité à une telle objection, puisque l'essor scientifique paraît y avoir, au contraire, notablement précédé le principal essor esthétique, par un concours de causes exceptionnelles qui mériterait une saine analyse spéciale, du reste incompatible avec la nature abstraite de notre élaboration sociologique. Mais, pour dissiper ici convenablement l'incertitude qu'une semblable anomalie pourrait jeter sur l'ordre dynamique que nous venons d'établir, il suffit de considérer l'irrécusable nécessité philosophique d'apprécier simultanément l'essor direct de la civilisation moderne, non chez une seule nation, même très étendue, mais chez tous les peuples qui ont réellement participé au mouvement fondamental de l'Europe occidentale; c'est-à-dire (afin d'en faire, une fois pour toutes, l'indispensable énumération), l'Italie, la France, l'Angleterre, l'Allemagne, et l'Espagne[6]. Ces cinq grandes nations, dont Charlemagne a si dignement achevé de constituer l'imposante synergie, peuvent être regardées, dès le milieu du moyen-âge, comme constituant, à beaucoup d'égards essentiels, malgré d'immenses diversités, un peuple vraiment unique, intégralement soumis alors au régime catholique et féodal, et depuis généralement assujéti à toutes les transformations successives, soit critiques, soit surtout organiques, que la destinée ultérieure d'un tel régime devait graduellement déterminer chez cette avant-garde de notre espèce. Par une semblable considération, d'ailleurs si importante, en général, pour circonscrire convenablement la véritable extension du théâtre permanent de la phase sociale que nous apprécions, on résout aussitôt la difficulté précédente, en faisant clairement ressortir que, dans ce mode rationnel d'observation historique, l'essor scientifique se présente, suivant l'ordre naturel ci-dessus établi, comme certainement postérieur à l'essor esthétique. Rien n'est surtout plus évident quant à l'Italie, dont la civilisation a, sous tous les rapports essentiels, tant précédé et si longtemps guidé celle de tout le reste de la grande république occidentale, et où l'on voit si nettement l'essor esthétique succéder peu à peu à l'essor industriel, et préparer ensuite graduellement l'essor scientifique ou philosophique, d'après l'heureuse propriété qui le caractérise d'exciter spontanément l'éveil spéculatif jusque chez les plus vulgaires intelligences.
Note 6: Comme tout le reste de notre élaboration historique devra naturellement contenir de fréquentes allusions, soit explicites, soit plus souvent implicites, à une telle circonscription territoriale, il convient ici d'avertir directement, pour prévenir toute interprétation équivoque ou incomplète, que, afin de ne pas trop multiplier le nombre de ces élémens européens, je suppose toujours essentiellement annexé à chacun d'eux l'ensemble de ses appendices naturels. Ainsi, dans cette définition historique de l'Angleterre, j'y comprends, non-seulement l'Écosse, et même d'Irlande, suivant un usage déjà familier, mais aussi, à beaucoup d'égards, l'Union américaine elle-même, dont la civilisation, essentiellement dépourvue d'originalité, ne fut surtout, jusqu'à notre siècle, qu'une simple expansion directe de la civilisation anglaise, modifiée par des circonstances locales et sociales. Par des motifs équivalens d'affinité politique, je joins pareillement, d'ordinaire, à l'Allemagne proprement dite, d'une part la Hollande, et même la Flandre, d'une autre part les îles danoises et même la péninsule scandinave, ainsi que la Pologne, extrêmes limites boréale et orientale de notre synergie européenne. Enfin, il serait superflu de prévenir que, sous la seule dénomination d'Espagne, on doit entendre habituellement ici l'ensemble de la presqu'île ibérique. Des subdivisions plus détaillées seraient contraires à la nature essentiellement abstraite de notre opération sociologique, où une telle énumération ne saurait avoir d'autre destination principale que de prévenir le vague et la confusion des idées relatives à la vérification effective de ma théorie fondamentale de l'évolution humaine.
Si, au lieu d'envisager le développement direct des modernes élémens sociaux, qui, je ne saurais trop le rappeler, constitue le seul objet de notre appréciation actuelle, on voulait étudier, dans l'ensemble du passé humain, la première origine successive de leurs évolutions respectives, on trouverait, au contraire, une marche nécessairement inverse; puisque la civilisation ancienne, toujours issue, comme je l'ai montré au cinquante-troisième chapitre, d'un état essentiellement théocratique, avait d'abord procédé du principe le plus général qui fût alors applicable aux relations humaines, pour descendre graduellement aux applications particulières, tandis que la civilisation moderne a dû commencer par les moindres rapports pratiques. C'est ainsi que le génie purement philosophique a été, chez les anciens, le premier développé, sous la forme nécessairement théologique seule possible à un tel âge; ensuite le génie scientifique, avec un caractère analogue, après sa séparation du tronc commun de la théocratie; et enfin le génie esthétique, longtemps simple auxiliaire de l'action théocratique; le génie industriel y étant d'ailleurs, par les conditions fondamentales de toute l'économie antique, constamment étouffé sous l'esclavage systématique des travailleurs, afin de laisser à l'activité pratique la direction guerrière qu'elle devait primitivement manifester. Une marche semblable, du général au particulier, ou de l'abstrait au concret, n'a surgi jusqu'à présent, dans l'essor propre de la civilisation moderne, que d'une manière secondaire, qui ne pourra devenir principale, avec une rationnalité bien supérieure à celle de la marche antique, que d'après la systématisation totale qui tend aujourd'hui à résulter de l'ensemble de cette évolution préparatoire. Mais la considération permanente d'une telle marche n'en est pas moins, quoique purement accessoire, indispensable à signaler déjà, même envers un tel passé, parce que son influence, pareillement spontanée, a essentiellement dominé, comme je l'expliquerai bientôt, le développement intérieur de chacun des grands élémens sociaux, décomposé dans les diverses activités partielles dont il représente l'agglomération naturelle: en sorte que l'ordre ascendant et l'ordre descendant de la hiérarchie positive ont, en résumé, pareillement concouru, d'une manière déterminée, à régler l'évolution organique des cinq derniers siècles, l'un pour la progression générale, et l'autre pour chacune des trois progressions spéciales, où le sentiment systématique plus restreint avait pu devenir suffisamment usuel. Un tel mode d'évolution représenterait la marche naturelle d'une société idéale, dont l'enfance serait supposée convenablement préservée de la théologie et de la guerre: il tend aujourd'hui à se reproduire communément, dans un cas plus réel quoique plus restreint, pour l'ensemble de l'éducation individuelle, en tant du moins que spontanée, où l'activité esthétique succède graduellement à l'activité industrielle, et prépare progressivement l'activité scientifique ou philosophique.
Après ce double préambule indispensable, où l'époque initiale et ensuite l'ordre de succession de notre série positive ont été enfin convenablement appréciés, procédons directement à l'examen général de chacune des quatre évolutions essentielles, en commençant, suivant l'explication précédente, par l'évolution industrielle, principale base nécessaire du grand mouvement de recomposition élémentaire qui a jusque ici caractérisé la société moderne.
Il faut d'abord expliquer comment ce nouvel élément social, essentiellement étranger à l'antiquité, a naturellement surgi, en temps opportun, de ce mémorable état transitoire dominé par l'organisme catholique et féodal, qu'une étude impartiale et approfondie représente, à tous égards, non moins dans la progression organique que dans la progression critique, comme la vraie source générale de notre civilisation occidentale. Cette heureuse transformation, la plus fondamentale que l'humanité ait encore éprouvée, et qui, chez l'ensemble des populations réparties sur le vaste théâtre du moyen-âge, a remplacé enfin, suivant une marche graduelle mais irrévocable, la vie guerrière par la vie industrielle, a été jusque ici assez sainement jugée quant à ses résultats essentiels, quoique d'une manière étroite et insuffisante; tandis que, au contraire, son accomplissement nécessaire n'a guère donné lieu qu'à des théories radicalement vicieuses, où l'on attribue presque toujours une irrationnelle importance à des causes purement accessoires, hors de toute juste proportion avec l'immensité d'un tel phénomène, faute d'en avoir directement saisi le véritable principe universel. Les plus sages tentatives appartiennent incontestablement, à cet égard, à ces illustres écrivains qui, au siècle dernier, ont si dignement immortalisé la noble école écossaise: et cependant aucun d'entre eux, sans même excepter le loyal et judicieux Robertson, n'a pu s'affranchir assez des aveugles préjugés alors inspirés par la philosophie négative, soit protestante, soit déiste, pour s'élever au degré d'impartialité historique susceptible de faire sentir, au moins empiriquement, à d'aussi bons esprits, l'impulsion prépondérante, directement émanée, à cette fin, de l'ensemble du régime propre au moyen-âge.
En appliquant ici, sous ce rapport, les principes établis d'avance, dans l'avant-dernier chapitre du volume précédent, sur la tendance nécessaire, à la fois temporelle et spirituelle, d'une telle organisation vers l'affranchissement et l'élévation des classes laborieuses, il faut d'abord rappeler que, d'ordinaire, on est loin d'apprécier convenablement la haute importance de la transition primordiale ainsi partout réalisée par la substitution du servage proprement dit à l'esclavage antique: modification où les juges les plus prévenus ne sauraient assurément méconnaître ni l'influence normale du catholicisme, imposant, avec une énergique autorité permanente, d'universelles obligations morales, ni la conversion spontanée du système conquérant en système défensif, qui caractérise l'état féodal. Ce grand changement doit être envisagé, ce me semble, comme constituant, dès l'origine du moyen-âge, un certain degré primitif d'incorporation directe de la population agricole à la société générale, où jusque alors elle n'avait presque figuré qu'à la manière des animaux domestiques: puisque le cultivateur, ainsi fixé désormais à la terre, en un temps où les possessions territoriales tendaient vers une profonde stabilité, a dû commencer aussitôt, quelque chétive et précaire que fût son existence naissante, à acquérir de véritables droits sociaux, ne fût-ce que le plus élémentaire de tous, celui de former une famille proprement dite; ce qui, auparavant impossible, est alors naturellement résulté, d'ordinaire, de cette nouvelle situation, sous l'opiniâtre impulsion catholique. Une telle amélioration, base nécessaire de toutes les phases ultérieures d'émancipation civile, me paraît conduire, contre une opinion presque unanime aujourd'hui, à placer dans les campagnes le siége initial de l'affranchissement populaire, du moins quand on veut analyser ce grand phénomène social jusque dans ses premiers élémens historiques: il se rattache par-là, d'une manière directe et spontanée, soit à la prédilection instinctive des chefs féodaux pour la vie agricole, d'après leur passion caractéristique d'indépendance habituelle, soit aussi au noble spectacle permanent si fréquemment offert par tant d'ordres monastiques, surtout au début du moyen-âge, en consacrant les mains les plus vénérées à des travaux toujours avilis précédemment[7]. Aussi la condition rurale semble-t-elle avoir été primitivement moins malheureuse que celle de la plupart des villes, sauf quelques grands centres, alors très rares, mais dont la considération est fort importante, comme point d'appui naturel des principaux efforts ultérieurs. On ne peut douter que l'ensemble du régime propre au moyen-âge ne tendît d'abord puissamment à l'uniforme dissémination de la population, même dans les plus défavorables localités, par une influence intérieure analogue à l'action si prononcée qu'il exerçait au dehors, en interdisant les invasions régulières, pour établir des populations sédentaires dans les plus stériles contrées de l'Europe. Il est incontestable, en effet, que les systèmes de grands travaux publics destinés, sur tant de points, à améliorer un séjour, dont les inconvéniens naturels cessaient ainsi graduellement de pouvoir être éludés à l'aide d'une hostile émigration, remontent essentiellement jusqu'à ces temps, si irrationnellement dédaignés, où la miraculeuse existence de Venise, et surtout de la Hollande, ont commencé à devenir possibles, en vertu d'opiniâtres efforts sagement organisés, auprès desquels les plus fastueuses opérations antiques doivent assurément paraître fort secondaires.
Note 7: Un estimable historien de l'Italie (Denina) a judicieusement rattaché à cette double influence générale le mémorable mouvement spontané, si mal apprécié d'ordinaire, qui, pendant les sixième et septième siècles, tendit à réparer énergiquement, surtout en Italie, l'action désastreuse que les meilleurs temps du régime romain avaient dû exercer sur l'agriculture et sur la population, par suite de la concentration d'immenses domaines chez d'indolens propriétaires, habituellement concentrés au loin, et dont la sollicitude accidentelle, aussi nuisible que leur incurie journalière, n'aboutissait presque jamais qu'à y opérer, à grands frais, de stériles embellissemens.
L'influence initiale du régime catholique et féodal a donc partout établi, au moins autant dans les campagnes que dans les villes, ce premier degré élémentaire d'émancipation populaire, qui, impropre, par sa nature, à constituer une condition vraiment stable, ne pouvait évidemment que précéder et préparer universellement une irrévocable abolition de tout esclavage personnel. Dans l'étude très imparfaite de cette intéressante progression, on a presque toujours confondu cet affranchissement individuel avec la formation collective des communes industrielles, nécessairement plus ou moins postérieure, et sur laquelle l'attention s'est trop exclusivement fixée; en sorte que la phase intermédiaire qui a aussitôt suivi l'entière institution du servage constitue encore la portion la plus obscure et la plus mal conçue de toute l'histoire du moyen-âge. C'est alors cependant que, suivant une marche nécessaire, que notre théorie sociologique a déjà distinctement caractérisée en principe, s'est opérée graduellement, dans tout l'occident européen, une seconde transformation élémentaire, qui, par l'ensemble de ses conséquences nécessaires, marque directement la différence la plus décisive entre la sociabilité moderne et celle de l'antiquité. On peut regarder, en effet, cette deuxième période, composée d'environ trois siècles, depuis le début du huitième siècle jusque vers celui du onzième, comme l'époque d'une dernière préparation indispensable à cette vie industrielle dont le développement universel devait suivre immédiatement l'uniforme abolition de la servitude populaire. Car, suivant les explications fondamentales du volume précédent, l'institution primordiale de l'esclavage permanent des travailleurs avait eu, par sa nature, un double but nécessaire: en permettant, d'une part, à l'activité militaire un essor suffisant pour accomplir convenablement sa grande destination préliminaire dans l'ensemble de l'évolution sociale, comme je l'ai pleinement démontré; et en organisant, d'une autre part, le seul moyen général d'éducation qui, par une invincible prépondérance, pût primitivement surmonter, chez la masse des hommes, l'antipathie radicale que leur inspire d'abord l'habitude continue d'un travail régulier. Or, il faut maintenant reconnaître, à ce sujet, que le système de servitude qui convenait le mieux sous le premier aspect ne pouvait pas être aussi le plus efficace sous le second; en sorte que, malgré l'évidente simultanéité de ces deux ordres d'effets spontanés, ces deux opérations préalables, également indispensables au développement humain, ne pouvaient être pleinement réalisées que l'une après l'autre. La première avait été dignement accomplie sous le régime romain, d'après le mode de servitude arbitraire et indéfinie qui devait le moins troubler le libre essor extérieur de la classe guerrière, peu compatible, au contraire, avec la sollicitude continue qu'eût exigé chez elle le servage proprement dit: tandis que, d'une autre part, l'esclavage antique était certainement beaucoup trop éloigné de la vraie situation industrielle pour y pouvoir conduire sans une longue transition spéciale, malgré les nombreux affranchissemens privés, si multipliés surtout depuis l'abaissement de l'aristocratie sénatoriale, et qui ne pouvaient produire aucune émancipation décisive, au milieu d'une continuelle affluence étrangère de nouveaux esclaves. Quand ensuite, avec l'état féodal, le système militaire, enfin devenu essentiellement défensif, a fait généralement prévaloir le nouveau genre d'assujettissement personnel, correspondant à l'habituelle dispersion des chefs parmi les populations soumises, l'initiation directe des inférieurs à la vie purement industrielle a dès lors commencé à recevoir spontanément une organisation régulière, auparavant impossible, en offrant à chaque serf un point de départ nettement déterminé, d'où, suivant une marche uniforme, très lente mais légitime, il pouvait toujours espérer de s'élever peu à peu à une véritable indépendance individuelle, dont le principe était d'ailleurs, dès l'origine du moyen-âge, partout implicitement consacré par la morale catholique. On conçoit, au reste, que les conditions de rachat, le plus souvent très modérées, communément imposées à une telle libération, outre la juste et utile indemnité qu'elles tendaient à régulariser, constituaient surtout, en réalité, comme l'ont déjà entrevu quelques philosophes, une garantie usuelle de la pleine efficacité d'un semblable progrès, en constatant que l'affranchi avait suffisamment contracté les habitudes élémentaires de modération et de prévoyance qui permettaient de livrer désormais à sa seule responsabilité la direction journalière de sa propre conduite, sans aucun danger permanent, ni pour lui-même, ni pour la société: préparation évidemment indispensable à la destination finale d'une semblable transition, et à laquelle cependant on peut assurer que l'esclave ancien était ordinairement impropre, tandis que le serf du moyen-âge y était spontanément disposé de plus en plus, soit dans les campagnes, soit encore mieux dans les villes, par l'ensemble de l'état social correspondant.
Telle est, en général, l'influence temporelle propre à la seconde époque de ce régime sur l'accomplissement graduel, et presque continu, de cette dernière phase préliminaire, destinée à précéder immédiatement l'entière émancipation personnelle. Quant à son influence spirituelle, elle y est assurément trop évidente pour exiger ici aucune explication spéciale. Dès l'origine du servage, en faisant pleinement participer tous les inférieurs à la même religion que les supérieurs quelconques, et, par conséquent, au degré commun d'éducation fondamentale, au moins morale, qui en résultait nécessairement, il est clair que non-seulement le catholicisme avait partout établi une sanction permanente pour les droits élémentaires des serfs, et imposé envers eux des obligations régulières; mais aussi qu'il avait toujours spontanément proclamé, d'une manière plus ou moins explicite, l'affranchissement volontaire comme un véritable devoir chrétien, à mesure que la population manifestait à la fois sa tendance et son aptitude à la liberté. La célèbre bulle d'Alexandre III, sur l'abolition générale de l'esclavage dans la chrétienté, ne fut assurément qu'une simple consécration systématique, qui semble d'ailleurs un peu tardive, d'un usage qui, depuis plusieurs siècles, avait graduellement tendu, sous l'impulsion catholique, à devenir universel et irrévocable. À partir même du VIe siècle, et d'après la première influence du catholicisme sur les nouveaux chefs temporels, on voit la pratique des affranchissemens personnels, accordés quelquefois simultanément à tous les habitans d'une localité considérable, croître successivement avec assez de rapidité pour que l'histoire signale encore çà et là divers cas exceptionnels où cette généreuse sollicitude, trop dédaigneuse des conditions rigoureuses d'une lente évolution sociale, avait indiscrètement devancé les besoins et les désirs de ceux-là même qui en étaient l'objet. La touchante cérémonie, alors habituellement destinée à de semblables concessions, constitue un naïf témoignage, soit de leur grande multiplicité, soit de la participation fondamentale et continue de l'influence catholique. Il faut surtout noter ici, sous ce rapport, qu'une telle influence ne tenait point uniquement, ni même principalement, à l'esprit général de la morale religieuse, qui, malgré des doctrines abstraitement équivalentes, est loin d'avoir obtenu ailleurs la même efficacité; cette salutaire impulsion a été surtout réalisée par l'admirable organisation du catholicisme, sans l'action persévérante de laquelle de vagues prescriptions morales auraient été, à cet égard, radicalement insuffisantes. Outre l'antipathie fondamentale envers tout régime de castes chez un clergé célibataire, qui alors se recrutait indistinctement à tous les degrés de l'échelle sociale, et d'abord même spécialement parmi les rangs inférieurs, il convient aussi de signaler déjà la tendance instinctive de la politique sacerdotale à protéger activement l'essor universel des classes laborieuses, au sein desquelles sa propre domination devait ensuite trouver longtemps le plus ferme point d'appui; quoique cette dernière cause n'ait pu exercer beaucoup d'empire que sous la période immédiatement suivante, après la suffisante extension de l'affranchissement personnel, dont l'avénement primitif a été surtout encouragé par le système catholique en vertu des motifs plus désintéressés que je viens de rappeler sommairement.