Cours de philosophie positive. (6/6)

Part 56

Chapter 562,590 wordsPublic domain

En même temps, cette appréciation finale doit spontanément dissiper les craintes sérieuses qu'avait dû souvent inspirer jusqu'ici une élimination prématurée et mal conçue de l'absolu philosophique, d'après d'insuffisans aperçus métaphysiques, qui, si leur influence pratique n'eût pas été essentiellement contenue par la rectitude naturelle de la raison commune, pouvaient conduire aux plus dangereuses aberrations, en ôtant toute consistance à nos opinions quelconques, ainsi livrées, en apparence, à des fluctuations arbitraires et indéfinies, sans aucun principe de fixité. D'abord, sous l'aspect statique, il est certain que plusieurs écoles ont vicieusement exagéré l'influence nécessaire des diversités organiques sur les conceptions mentales, en rapportant au mode les variations toujours bornées au degré. Si l'on considère l'ensemble des organismes possibles, soit effectifs, soit même fictifs, on reconnaît aisément que, quoique le monde ne doive pas sans doute être entièrement identique pour tous les animaux, les connaissances réelles propres aux diverses races ont cependant un fond essentiellement commun, qui est seulement plus ou moins apprécié par des entendemens plus ou moins parfaits mais radicalement homogènes. Cette conformité nécessaire est incontestable pour la partie expérimentale de chaque notion, puisque nos impressions personnelles n'y servent surtout que d'intermédiaires indispensables à la manifestation des rapports externes; et elle est assurément encore plus évidente pour la partie purement rationnelle, puisque les diverses intelligences ne sauraient aucunement différer quant à la nature élémentaire des déductions ou des combinaisons, malgré leur aptitude très-inégale à les former ou à les prolonger. On ne pourrait méconnaître cette universalité fondamentale des lois intellectuelles, sans être pareillement conduit à nier aussi celle de toutes les autres lois biologiques, aujourd'hui scientifiquement établie. Ainsi, le monde réel est, sans doute, moins bien connu, sauf à quelques égards secondaires, par les autres animaux, même les plus élevés, que par notre espèce, comme il pourrait l'être encore mieux par des êtres plus parfaits, que l'on imaginerait propres à faire des observations plus complètes ou plus exactes et des raisonnemens plus généraux ou plus suivis: mais, en tous ces cas, le sujet des études et le fond des conceptions restent nécessairement identiques, quelle que puisse être la diversité des degrés, toujours analogue à celle que nous apercevons journellement chez les différens hommes, et seulement beaucoup plus prononcée; les maladies mentales elles-mêmes n'altèrent pas essentiellement cette identité nécessaire. En second lieu, sous l'aspect dynamique, il est clair que les variations continues des opinions humaines, selon les temps ou suivant les lieux, n'affectent pas davantage une telle uniformité radicale, puisque nous connaissons maintenant la loi fondamentale d'évolution à laquelle est assujetti le cours, en apparence arbitraire, de ces diverses mutations. Le spectacle de ces grands changemens n'a pu faire croire à l'incertitude totale de nos connaissances quelconques que par suite même de la prépondérance, jusqu'ici plus ou moins persistante, d'une philosophie essentiellement absolue, qui ne permettait pas de concevoir la vérité sans l'immuabilité. Une autre conséquence, plus fréquente et non moins funeste, de ce vicieux régime intellectuel, se trouve pareillement dissipée par la philosophie positive, toujours sagement relative, sous l'ascendant universel de l'esprit sociologique: c'est la tendance, aujourd'hui si commune, surtout chez les hommes éclairés, à une absurde exagération de la supériorité propre à la raison moderne, en interprétant la plupart des opinions antérieures de l'humanité comme l'indice d'une sorte d'état chronique d'aliénation mentale qui aurait persisté jusqu'à ces derniers siècles, sans que d'ailleurs on s'inquiète davantage de motiver sa cessation que son origine. Cette irrationnelle disposition, principal fondement logique des conceptions purement révolutionnaires, et qui empêche directement toute saine appréciation de l'ensemble de l'évolution humaine, a été spontanément rectifiée, dans ce Traité, d'après l'élaboration historique qui nous a constamment représenté, au contraire, non-seulement les théories successives de chaque science réelle, mais même les croyances monothéiques, polythéiques, ou fétichiques, les plus opposées à nos lumières actuelles, comme ayant toujours constitué, au temps de leur avénement, et ensuite pour une certaine durée, le meilleur système compatible avec l'âge correspondant du développement humain, c'est-à-dire la moins imparfaite approximation qui fût alors possible de cette vérité fondamentale dont nous sommes seulement plus rapprochés aujourd'hui, quoique notre nature, ni aucune autre quelconque, n'y puisse jamais rigoureusement parvenir. La saine philosophie, restituant enfin à notre intelligence ce mouvement normal sans lequel, à aucun égard, on ne saurait concevoir la vie, explique donc le cours général des opinions humaines pendant les diverses phases successives qui devaient préparer notre virilité mentale, d'après le même principe nécessaire d'une harmonie croissante entre les conceptions et les observations, qui nous fait journellement sentir la réalité progressive de nos différentes notions positives, depuis que la recherche des lois commence à prévaloir sur celle des causes. C'est ainsi que l'esprit sociologique pouvait seul constituer une philosophie éminemment relative, en rendant toujours prépondérante la considération universelle d'une évolution fondamentale, assujettie à une marche déterminée, et dominant, à chaque époque, l'ensemble de nos pensées quelconques; de manière à permettre désormais de concilier suffisamment les plus antipathiques systèmes en rapportant chacun à la situation correspondante, sans jamais compromettre cependant l'indispensable énergie du jugement final par les dangereuses inconséquences d'un vain éclectisme, qui aspire si étrangement à conduire aujourd'hui le mouvement intellectuel, tandis que lui-même, dépourvu de toute direction générale, oscille constamment jusqu'ici entre l'absolu et l'arbitraire, également consacrés dans ses irrationnelles abstractions. Le spectacle des grandes variations dogmatiques, encore si dangereux à contempler pour tant d'intelligences mal affermies, est dès lors irrévocablement converti, d'après une judicieuse appréciation historique, en source directe et continue de l'harmonie la plus durable et la plus étendue.

Après avoir suffisamment caractérisé, sous les divers aspects essentiels, la vraie nature générale de la philosophie positive, il faut maintenant compléter cette détermination fondamentale par un examen plus immédiat de sa destination permanente, successivement considérée, soit dans l'individu, soit surtout dans l'espèce, d'abord quant à la vie spéculative, ensuite quant à la vie active.

L'office théorique de la philosophie positive consiste principalement, en ce qui concerne l'individu, à satisfaire spontanément au double besoin élémentaire qu'éprouve toujours notre intelligence d'étendre et de lier, autant que possible, ses connaissances réelles. Ces deux indispensables conditions ont dû être très-imparfaitement remplies, et d'ailleurs rester vicieusement antipathiques, tant qu'a prévalu la philosophie théologico-métaphysique, par une suite nécessaire de son caractère absolu, qui ne permettait la consistance qu'avec l'immobilité. Quoique la liaison établie entre nos conceptions sous l'ascendant arbitraire des volontés ou des entités fût assurément très-vague et fort peu stable, elle n'en tendait pas moins à empêcher directement leur extension, en posant d'avance l'uniforme explication apparente de tous les cas imaginables; et elle y eût apporté, en effet, un obstacle insurmontable, si un tel régime mental avait jamais pu être rigoureusement universel: mais, tandis que cet esprit initial dominait dans toutes les hautes spéculations, les spéculations secondaires, relatives aux questions les plus usuelles, étaient nécessairement d'une autre nature, et présentaient, envers certains phénomènes de tous genres, cette première ébauche spontanée des lois effectives, sans laquelle l'homme, encore plus qu'aucun autre animal, ne pourrait nullement diriger sa conduite journalière; et c'est ce qui a permis ensuite, comme je l'ai rappelé ci-dessus, le développement continu des études réelles, d'après l'essor graduel de cette positivité vulgaire, d'abord accessoire, spéciale, et incohérente. Au contraire, la philosophie positive ne saurait être mieux caractérisée que par son aptitude naturelle à concilier directement et de plus en plus ces deux besoins, jusqu'alors si opposés, de liaison et d'extension, en tirant de la liaison même de nos connaissances réelles le plus puissant moyen de déterminer leur extension, et, réciproquement, en faisant servir chaque extension accomplie à perfectionner la liaison antérieure. Malgré les grandes difficultés que présente souvent cette double réaction, surtout quand l'introduction de nouveaux faits semble devoir profondément troubler la coordination établie, une longue expérience, maintenant assez complète pour être pleinement décisive, démontre déjà irrécusablement cette éminente propriété de la philosophie relative, toujours disposée à subordonner les conceptions aux réalités. C'est ainsi que la vraie philosophie moderne, dès sa plus intime et plus abstraite appréciation logique, se montre directement destinée à satisfaire spontanément aux deux faces inséparables du grand problème humain, en garantissant à la fois l'ordre et le progrès, alternativement sacrifiés l'un à l'autre dans les divers états de l'ancienne philosophie. D'après une telle identité nécessaire, la fonction fondamentale de la saine philosophie peut être utilement réduite, pour plus de simplicité, à constituer, autant que possible, l'harmonie générale de notre système intellectuel, afin de mieux formuler ainsi la prééminence normale que doivent toujours conserver, malgré cette heureuse convergence naturelle, les besoins relatifs à l'existence sur ceux propres au mouvement, aussi bien chez l'espèce que chez l'individu, sauf les phases exceptionnelles où, en l'un et l'autre cas, cette disposition habituelle semble temporairement intervertie. Le caractère éminemment relatif du véritable esprit philosophique doit conduire à regarder cette entière cohérence logique comme constituant, à chaque époque, le témoignage le plus décisif de la réalité de nos conceptions, puisque leur correspondance avec nos observations est dès lors directement garantie, et que par là nous sommes assurés d'être aussi près de la vérité que le comporte l'état correspondant de l'évolution humaine. Or, toute prévision rationnelle consistant, au fond, à passer régulièrement d'une notion à une autre, en vertu de leur liaison mutuelle, on voit ainsi comment une telle prévision, devient nécessairement le critérium le plus certain d'une vraie positivité, en manifestant la destination essentielle de cette harmonie fondamentale, qui fait spontanément résulter l'extension de nos connaissances de leur saine coordination générale. Quoique ces besoins intellectuels doivent assurément être, en eux-mêmes, peu prononcés d'ordinaire, vu la faible énergie des fonctions spéculatives dans l'ensemble de notre imparfait organisme, ils y sont cependant beaucoup plus vifs que ne le fait d'abord supposer la longue résignation de l'esprit humain à supporter, sans aucune répugnance apparente, le régime philosophique le moins propre à y satisfaire convenablement: car nous savons que, loin d'indiquer aucun choix, une telle disposition est une suite inévitable de la marche originale de l'évolution mentale. À un degré quelconque de cette lente préparation spontanée, si une heureuse communication extérieure parvient à introduire avant le temps les conceptions positives, l'avide empressement avec lequel elles sont partout accueillies montre assez que l'attachement primitif de notre intelligence aux explications théologiques ou métaphysiques était seulement dû à l'impossibilité évidente d'une meilleure alimentation, et n'avait aucunement altéré l'intime sentiment de nos vrais appétits cérébraux, comme le témoigne une expérience journalière, soit individuelle, soit même collective. Il faut d'ailleurs reconnaître que la faiblesse de notre entendement constitue un nouveau motif de la prédilection involontaire pour les connaissances réelles, du moins aussitôt que leur essor suffisamment avancé peut lui procurer un précieux soulagement, en lui faisant retrouver, dans les relations générales, cette constance et cette continuité que ne sauraient lui offrir les phénomènes particuliers, et qui posent un terme, toujours ardemment désiré, à ses pénibles hésitations. Mais, quelle que soit, quant à l'individu, la haute importance d'un tel office spéculatif, c'est surtout envers l'espèce que sa destination doit devenir vraiment fondamentale, en constituant la base logique de l'association humaine. L'aptitude spontanée de la philosophie positive à établir une exacte harmonie dans le système total de chaque entendement isolé se développe alors par une application plus vaste et plus décisive, afin de déterminer une indispensable convergence chez les diverses intelligences: c'est toujours, au fond, en l'un et l'autre cas, la même propriété élémentaire, avec une inégale activité, qui n'influe essentiellement que sur la rapidité du succès. D'après la similitude nécessaire entre l'organisme individuel et l'organisme collectif, on peut assurer, en principe, que, à chaque degré quelconque de la commune évolution, toute philosophie qui aura pu constituer une véritable cohérence logique chez un esprit unique, se montre, par cela seul, susceptible de rallier ultérieurement la masse entière des penseurs. C'est surtout ainsi que les grands génies philosophiques deviennent spontanément les guides intellectuels de l'humanité, comme subissant les premiers chaque révolution mentale, dont une telle manifestation devance et facilite plus ou moins l'avénement naturel. Sensible jusque dans l'état théologico-métaphysique, malgré les immenses divagations qu'il comporte, cette intime solidarité doit être à la fois plus directe, plus complète, et plus irrésistible, dans l'état positif, où, comme nous l'avons déjà rappelé, toutes les intelligences spéculent sur un fond commun, soumis à leur appréciation, mais soustrait à leur ascendant, et procèdent, suivant une marche toujours homogène, d'après un même point de départ, à des recherches finalement identiques: leur inégalité effective, d'ailleurs si irrationnellement exagérée par l'orgueil scientifique, ne peut réellement affecter que l'époque du succès, qui, une fois accompli en un seul cerveau, ne saurait plus être convenablement observé chez tous les autres. Inversement appliqué, cet important principe doit faire pareillement sentir qu'une telle adhésion spontanée, graduellement unanime, confirme autant la réalité des nouvelles conceptions que leur opportunité, d'après la coïncidence nécessaire que la philosophie relative démontre entre ces deux conditions fondamentales; car deux appareils aussi compliqués que le sont, à tant d'égards, deux cerveaux humains, ne sauraient évidemment manifester longtemps, dans leur allure originale, une marche suffisamment conforme, sans qu'une telle coïncidence ne doive constituer aussitôt une indication presque certaine de la commune correspondance de leurs conceptions simultanées au sujet extérieur de cette double contemplation; comme nous le supposons habituellement, et avec raison, envers des mécanismes infiniment plus simples. D'une autre part, nulle intelligence partielle ne saurait s'isoler assez de la masse pensante pour n'être pas essentiellement entraînée par la convergence publique. On le confirmerait au besoin d'après l'exemple exceptionnel des réunions d'aliénés, qui, malgré leur discordance caractéristique, exercent toujours une déplorable influence sur l'état mental des plus éminens médecins exposés à leur action journalière, en vertu de la seule aptitude de toute énergique conviction, même erronée, à troubler spontanément toute opinion contraire, quelque bien fondée qu'elle puisse être. Aucun profond penseur n'oubliera donc jamais que tous les hommes doivent être regardés comme naturellement collaborateurs pour découvrir la vérité autant que pour l'utiliser. Quelle que soit la juste hardiesse du génie vraiment destiné à devancer la commune sagesse, son isolement absolu serait nécessairement aussi irrationnel qu'immoral. L'état d'abstraction indispensable aux grands efforts intellectuels expose à tant de graves aberrations, soit par négligence, soit même par illusion, qu'aucun bon esprit ne doit dédaigner ce précieux contrôle permanent de la raison publique, si propre à consolider et à rectifier sa marche particulière, toujours plus ou moins aventureuse, jusqu'à ce qu'il ait suffisamment mérité cet assentiment universel, objet final de ses travaux. Une fois accomplie, cette convergence spéculative constitue, à son tour, la première condition élémentaire de toute véritable association, qui exige, par sa nature, l'indispensable réunion permanente d'un suffisant concours d'intérêts, non-seulement avec une convenable conformité de sentimens, mais aussi, et avant tout, avec une communauté essentielle d'opinions: sans ce triple fondement indivisible, aucune société quelconque, depuis la famille jusqu'à l'espèce, ne saurait être ni active, ni durable. Les haines profondes toujours suscitées par de graves dissidences intellectuelles, et qui, sous d'autres formes, ne seraient pas moins prononcées dans l'état positif, si ces divergences y pouvaient être aussi complètes, indiquent assez que, malgré le peu d'énergie intrinsèque que notre nature accorde directement aux impulsions purement mentales, leur réaction nécessaire sur l'ensemble de notre conduite, soit individuelle, soit surtout collective, exige évidemment que la sociabilité humaine repose d'abord sur leur universelle coïncidence. Il serait sans doute superflu de faire ici spécialement ressortir, à cet égard, la supériorité spontanée de la philosophie positive, en un temps où de vaines prétentions surannées ne sauraient empêcher la raison publique de sentir profondément que, depuis plusieurs siècles, l'ancienne philosophie, soit théologique, soit métaphysique, loin de constituer encore la seule source d'harmonie générale qui dût être primitivement possible quoique extrêmement imparfaite, est réellement devenue, chez l'élite de l'humanité, un principe très-actif d'intime perturbation, à la fois personnelle, domestique et sociale. Le cours graduel de l'évolution moderne a désormais irrécusablement signalé dans l'esprit positif l'unique base finale d'une vraie communion intellectuelle, susceptible d'une consistance et d'une extension dont le passé ne saurait fournir aucune juste mesure. Telle est donc, tant pour l'espèce que pour l'individu, la destination fondamentale de la méthode positive, envisagée seulement quant à notre vie spéculative, comme principe spontané de cohérence logique et d'harmonie unanime.