Cours de philosophie positive. (6/6)
Part 54
Sous un autre aspect non moins important, et jusqu'ici trop méconnu, la vraie nature des spéculations positives nous a souvent conduits à vérifier, en tous genres, l'heureux accord fondamental de la saine contemplation philosophique avec la marche spontanée de la raison publique. Le régime théologico-métaphysique, plaçant directement l'esprit humain à la prétendue source des explications universelles, a profondément imprimé aux habitudes spéculatives un vain caractère d'élévation chimérique qui les isole radicalement des modestes allures de la sagesse vulgaire, et qui n'est encore que très-imparfaitement rectifié d'après l'essor insuffisant d'une positivité purement partielle. Tandis que la raison commune se bornait à saisir, dans l'observation judicieuse des divers événemens, quelques relations naturelles propres à diriger les plus indispensables prévisions pratiques, l'ambition philosophique, dédaignant de tels succès, attendait d'une lumière surhumaine la solution illusoire des plus impénétrables mystères. Mais, au contraire, la saine philosophie, substituant partout la recherche des lois effectives à celle des causes essentielles, combine intimement ses plus hautes spéculations avec les plus simples notions populaires, de manière à constituer enfin, sauf la seule inégalité du degré, une profonde identité mentale, qui ne permet plus habituellement à la classe contemplative un orgueilleux isolement de la masse active: car chacun conçoit ainsi désormais qu'il s'agit, de part et d'autre, de questions radicalement semblables, finalement relatives aux mêmes sujets, élaborées par des procédés analogues, et toujours accessibles à toutes les intelligences convenablement préparées, sans exiger aucune mystérieuse initiation. Tout ce Traité concourt naturellement à démontrer, à cet égard, d'après les confirmations les plus décisives et les plus variées, que le véritable esprit philosophique consiste uniquement en une simple extension méthodique du bon sens vulgaire à tous les sujets accessibles à la raison humaine, puisqu'on ne saurait douter que, dans un genre quelconque, les inspirations spontanées de la sagesse pratique n'aient seules déterminé graduellement la transformation radicale des antiques habitudes spéculatives, en rappelant toujours les contemplations humaines à leur vraie destination et aux conditions essentielles de leur réalité. La méthode positive est nécessairement, comme la méthode théologique ou métaphysique, l'œuvre continue de l'humanité tout entière, sans aucun inventeur spécial; et ses principaux caractères sont déjà nettement appréciables dès les premières recherches usuelles dirigées vers un but suffisamment déterminé. Prenant toujours pour type fondamental cette sagesse spontanée, constamment recommandée par des succès journaliers, la saine philosophie s'est réellement bornée ensuite à la généraliser et à la systématiser, en l'étendant convenablement aux diverses spéculations abstraites, qu'elle a ainsi successivement régénérées, soit quant à la nature des questions, soit quant au mode de solution. Comme nos observations individuelles conservent nécessairement un certain caractère de personnalité, qui doit être soigneusement écarté de toute contemplation régulière, c'est essentiellement à la raison publique qu'il appartient de déterminer, en un cas quelconque, sous une forme plus ou moins explicite, le champ général de la véritable exploration scientifique, qui ne saurait jamais porter que sur les impressions communes à tous les hommes, abstraction faite des nuances, même normales, particulières à chaque observateur. Il est, en outre, incontestable que l'exploration vulgaire, quoique purement spontanée, fournit toujours le vrai point de départ de toutes les spéculations positives, dont il serait autrement impossible de comprendre ni l'essor initial ni l'unanime propagation finale. Nous avons, en effet, constamment reconnu que les faits les plus communs sont aussi, en tous genres, les plus importans; à tel point qu'une attention prépondérante accordée à des phénomènes extraordinaires constitue maintenant, auprès de tous les bons esprits, un des signes les moins équivoques de l'imperfection des études scientifiques; nous avons pareillement constaté que les plus puissans artifices de la positivité rationnelle résultent primitivement de l'heureuse systématisation de certains procédés logiques naturellement émanés de la sagesse usuelle. Aussi rien n'est-il plus contraire, en un cas quelconque, à la véritable philosophie, que l'élaboration dogmatique, non moins stérile que puérile, des premiers principes de nos connaissances réelles, qui, essentiellement dérivés de l'essor spontané de la raison humaine, ne sauraient, par cela même, jamais donner lieu à aucun traité judicieux. Tel est, entre autres exemples, l'un des motifs généraux les plus propres à vérifier et à expliquer la profonde inanité nécessairement inhérente à la prétendue psychologie moderne; car, outre l'absurde hallucination qui caractérise son mode spécial d'exploration intérieure, elle se propose surtout d'accomplir, envers les phénomènes les plus compliqués, ce degré inopportun d'analyse élémentaire que l'on s'est accordé à éliminer des plus simples études, sans qu'elle ait pu seulement conduire cette vaine investigation jusqu'au niveau des notions inspirées de tout temps, à cet égard, par l'expérience vulgaire. Enfin, outre le point de départ, la raison publique doit aussi établir le but général des spéculations positives, toujours finalement dirigées vers les prévisions relatives aux besoins universels: c'est ainsi que l'immortel fondateur de la vraie science astronomique en avait immédiatement apprécié l'ensemble total comme devant surtout fournir la détermination rationnelle des longitudes, quoiqu'une telle destination ne pût devenir suffisamment réalisable que vingt siècles après Hipparque. Il ne peut donc y avoir d'essentiellement propre aux philosophes, dans l'élaboration positive, que l'institution et le développement des divers procédés intermédiaires susceptibles de lier convenablement les deux termes extrêmes spontanément indiqués par la sagesse universelle. Toute la supériorité réelle du véritable esprit philosophique sur le bons sens vulgaire résulte d'une application spéciale et continue aux spéculations communes, en partant avec prudence du degré initial, et après les avoir ramenées à un état normal de judicieuse abstraction, sans lequel ne sauraient s'accomplir cette généralisation et cette coordination qui constituent la principale valeur des saines théories scientifiques: car, ce qui manque surtout aux intelligences ordinaires, c'est moins la justesse et la pénétration propres à dévoiler d'heureux rapprochemens partiels, que l'aptitude à généraliser des relations abstraites et à établir entre nos différentes notions une parfaite cohérence logique, dont la plupart des hommes sont trop peu touchés, comme le témoigne leur facile résignation à la coexistence prolongée des conceptions les plus contradictoires. Ainsi, d'après ces divers motifs, on ne peut se former une juste idée de l'ensemble effectif des études positives qu'en y voyant, soit dans le passé, soit dans l'avenir, le résultat continu d'une immense élaboration générale, à la fois spontanée et systématique, à laquelle participe nécessairement plus ou moins l'humanité tout entière, seulement devancée par la classe spécialement contemplative. Malgré la spontanéité primitive que nous a tant présentée la philosophie théologique, son essor graduel a dû être surtout attribué aux lumières surnaturelles de quelques organes privilégiés, sans aucune active coopération de la raison publique: en sorte que cette adjonction normale de la masse pensante à l'association scientifique constitue certainement l'un des caractères distinctifs de la philosophie positive, dont il fallait ici convenablement signaler une propriété trop mal appréciée, qui, mieux qu'aucune autre, peut déjà indiquer à quelle intime et familière incorporation sociale est ultérieurement réservé un système spéculatif toujours conçu comme une simple extension de la commune sagesse. On vérifie ainsi de nouveau que le point de vue sociologique est désormais, en tous genres, le seul vraiment philosophique; et chacun sent par là combien doit être impuissante ou vicieuse toute étude relative à la marche de notre intelligence quand on y procède essentiellement du point de vue individuel, encore plus faux à cet égard que sous tout autre aspect humain.
D'après notre appréciation générale de la vraie nature des spéculations positives, soit spontanées, soit systématiques, il est clair que le principe fondamental de la saine philosophie consiste nécessairement dans l'assujettissement continu de tous les phénomènes quelconques, inorganiques ou organiques, physiques ou moraux, individuels ou sociaux, à des lois rigoureusement invariables, sans lesquelles, toute prévision rationnelle étant évidemment impossible, la science réelle demeurerait bornée à une stérile érudition. Quoique nous ayons vu les premiers germes de ce grand principe coexister implicitement avec l'exercice primordial de la raison humaine, qui, en aucun temps, n'a pu être entièrement soumise au régime théologique, nous avons cependant reconnu que son essor décisif a dû être beaucoup plus tardif que ne le fait aujourd'hui supposer une heureuse vulgarisation, résultat final de vingt siècles de pénible élaboration. Pendant la longue enfance de l'humanité, les phénomènes, partiels ou secondaires, envers lesquels on n'a jamais pu méconnaître l'existence de certaines règles constantes, constituent assurément une simple exception, dont l'importance spéculative est loin de correspondre à son utilité pratique, et qui d'ailleurs est alors fréquemment altérée par l'arbitraire intervention des volontés dirigeantes. Un tel essor n'a pu vraiment surgir qu'envers les plus simples conceptions géométriques, et d'abord même numériques, qui, vu leur abstraction supérieure et leur apparente inutilité, avaient dû être spontanément soustraites à l'empire explicite et spécial des croyances théologiques: il n'a pu ensuite acquérir une véritable valeur philosophique qu'en s'étendant graduellement aux contemplations astronomiques, si naturellement destinées jusqu'ici, comme je l'ai montré, à annoncer, dans leurs principales phases logiques, les plus grandes révolutions mentales de l'humanité. Malgré l'extrême imperfection de cette première extension capitale, alors bornée à la seule géométrie céleste, tandis que la mécanique céleste devait rester longtemps encore à l'état purement théologique, sa réaction générale, développée par de puissantes analogies métaphysiques, a néanmoins constitué, au fond, d'après notre théorie historique, le principal motif intellectuel de cette importante réduction du polythéisme en monothéisme, qui a commencé l'inévitable décadence chronique de la philosophie initiale. Toutefois c'est seulement sous l'ascendant universel d'une telle concentration religieuse que le principe des lois invariables a pu d'abord acquérir directement une véritable et active popularité, surtout quand il a pu être introduit, pendant la dernière phase du moyen âge, dans les spéculations physico-chimiques, à l'aide des conceptions alchimiques et astrologiques, suivant les explications du cinquante-sixième chapitre. La grande transaction scolastique a dès lors consacré cette puissance naissante, en faisant désormais prévaloir cette célèbre notion transitoire qui subordonne à des règles constantes le développement effectif de la volonté directrice, ainsi spontanément éliminée de tous les phénomènes où de telles règles ont pu être successivement découvertes. Cet ingénieux artifice a protégé jusqu'ici tout l'essor ultérieur du principe positif, qui, après avoir graduellement obtenu, pendant les deux derniers siècles, une prépondérance incontestée envers les différentes études inorganiques, a finalement prévalu aussi, de nos jours, dans la science de l'homme individuel, même intellectuel et moral. Néanmoins l'intime connexité d'une telle science, surtout sous ce dernier aspect, avec celle du développement social, n'a pu permettre que l'invariabilité des lois naturelles y fût suffisamment sentie, soit chez la masse pensante, soit même chez les organes spéculatifs, tant que l'évolution totale de l'humanité n'était pas encore assujettie à une semblable élimination directe des volontés providentielles, ce qui n'a été réellement accompli que par ce Traité. C'est seulement d'après cette ébauche successive des lois effectives envers tous les ordres essentiels de phénomènes, que ce principe fondamental peut obtenir assez d'ascendant pour devenir la base directe et exclusive d'une philosophie vraiment nouvelle, vu l'irrésistible puissance des analogies, dès lors pleinement rationnelles, qui font concevoir à tous les bons esprits la vérification ultérieure d'une pareille hypothèse envers les phénomènes où elle n'a pu jusqu'ici être spécialement confirmée, malgré leur évidente prépondérance numérique. Tant que cette condition, aussi difficile qu'indispensable, n'était pas suffisamment remplie, surtout envers les phénomènes qui absorbent justement aujourd'hui l'attention universelle, il fallait peu compter sur la faible puissance d'une vague argumentation métaphysique, qui avait prématurément tenté d'établir à priori l'existence générale des lois naturelles, sans pouvoir en signaler aucun germe décisif dans les cas les plus importans; ce qui certainement ne permettait pas d'y combattre avec succès l'énergique entraînement des habitudes antérieures. Mais, au contraire, cette détermination naissante des lois propres aux événemens les plus complexes et les plus intéressans, quelque imparfaite qu'elle doive être encore, ne laissera plus subsister désormais aucun doute raisonnable quant à l'entière généralité d'un tel principe, dont l'ascendant philosophique, dès lors pleinement secondé par la tendance naturelle de l'esprit moderne vers cet état normal, deviendra bientôt irrésistible auprès de tous les hommes sensés. Dans cette nouvelle situation, l'influence prolongée des croyances monothéiques, qui avaient d'abord tant facilité ce grand mouvement logique, surtout depuis la modification scolastique, constitue réellement aujourd'hui le seul obstacle essentiel à la plénitude de son accomplissement universel, en conservant toujours la possibilité d'une arbitraire intervention qui vienne brusquement changer, sous un aspect quelconque, l'ordre fondamental. Sans une telle arrière-pensée continue, nécessairement inhérente à toute philosophie théologique, même réduite à sa plus extrême simplification, la raison moderne aurait déjà entièrement cédé à la conviction spontanée que doit produire, à ce sujet, le cours journalier d'une foule d'événemens de tous genres régulièrement accomplis selon nos prévisions rationnelles. Toutefois la découverte naissante des lois sociologiques doit aussi dissiper naturellement cette extrême opposition d'une philosophie expirante, en ôtant directement aux explications providentielles l'unique domaine important qui leur fût effectivement resté depuis la transaction cartésienne. C'est ainsi que la création finale de la sociologie pouvait seule à la fois compléter et consolider aujourd'hui la grande révolution mentale graduellement déterminée, à cet égard, par les diverses sciences préliminaires. En même temps, cette fondation décisive, qui institue spontanément le nouveau système philosophique, perfectionne beaucoup la notion générale des lois naturelles envers tous les phénomènes antérieurs, en assurant à ces différentes lois une indépendance directe suffisamment conforme au vrai génie des études correspondantes. Sous la vicieuse impulsion mathématique qui avait dû présider, pendant les deux derniers siècles, au premier essor philosophique de l'esprit positif, ce principe fondamental ne semblait être, dans les sciences supérieures, qu'une conséquence détournée, de plus en plus éloignée et de moins en moins énergique, des inspirations émanées des sciences inférieures: tandis que maintenant sa réalisation immédiate en un cas évidemment inaccessible à l'empire des conceptions mathématiques doit naturellement réagir sur tous les autres, en y faisant uniformément sentir que chaque ordre essentiel de phénomènes a nécessairement ses lois propres, outre celles qui résultent de ses relations véritables avec les ordres moins compliqués et plus généraux, suivant les règles de la saine hiérarchie scientifique. Les hautes spéculations sociologiques pouvaient donc seules développer convenablement et conduire enfin jusqu'à sa pleine maturité le sentiment universel des lois invariables, d'abord inspiré par les simples théories mathématiques, désormais philosophiquement réduites à leur domaine normal.
Considérées maintenant quant à leur nature scientifique, ces lois, quoique toujours également aptes à la prévision rationnelle qui les caractérise nécessairement, donnent lieu, en général, à une distinction importante, utilement appliquée dans toutes les parties de ce Traité, selon que les relations ainsi consacrées ont pour objet la similitude ou la succession des phénomènes correspondans. Nos explications positives se réduisent constamment, en effet, à lier entre eux les divers phénomènes, tantôt comme semblables, tantôt comme successifs, sans que nous puissions d'ailleurs rien constater réellement, à cet égard, au delà du fait invariable d'une telle similitude, ou d'une telle succession, dont la source et le mode doivent rester à jamais impénétrables. La connaissance effective de ces analogies ou de ces filiations suffit pleinement pour atteindre le véritable but de toute saine contemplation de la nature; puisque les phénomènes peuvent être dès lors, d'une part éclaircis, d'une autre part prévus, les uns d'après les autres: on sait, du reste, que cette prévision peut indifféremment s'appliquer au présent, ou même au passé, aussi bien qu'à l'avenir, en conservant toujours un caractère identique, consistant à connaître les événemens indépendamment de leur observation directe, et seulement en vertu de leurs relations mutuelles. Cette distinction générale entre les lois d'assimilation et les lois de succession a été surtout employée dans ce Traité sous une autre forme plus usuelle, d'ailleurs essentiellement équivalente, en y distinguant l'étude statique et l'étude dynamique d'un sujet quelconque, envisagé, tantôt quant à l'existence, tantôt quant à l'activité. En attachant trop d'importance aux dénominations habituelles, on croirait d'abord émanée de la science mathématique une considération logique qui n'a pu y être convenablement étendue que par une sorte de réaction philosophique: il est clair que les expressions caractéristiques pouvaient être également empruntées à l'art musical, qui fournit, à cet égard, encore plus naturellement, une heureuse comparaison, d'après un pareil contraste élémentaire de l'harmonie à la mélodie. Abstraction faite de toute formule, c'est assurément en mathématique que cette importante distinction est, au contraire, le moins prononcée, puisqu'elle ne saurait aucunement y convenir à la géométrie proprement dite, où il ne s'agit jamais que de relations de coexistence, et qui cependant constitue, à tous égards, la principale partie du domaine mathématique: elle ne commence à s'appliquer que dans la mécanique, d'où dérivent les termes consacrés, mais dont l'essor scientifique a été beaucoup trop tardif pour avoir pu réellement inspirer une telle notion. Graduellement développée par les parties supérieures de la philosophie naturelle, l'étude des corps vivans, d'où elle est évidemment émanée, peut seule en manifester suffisamment les vrais caractères, d'après la distinction spontanée entre l'organisation et la vie. Toutefois son établissement ne peut être complété que dans la science sociologique, qui, manifestant au plus haut degré une telle division, y ajoute naturellement une haute destination pratique, en la faisant exactement correspondre au contraste élémentaire des idées d'ordre aux idées de progrès.