Cours de philosophie positive. (6/6)

Part 53

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Ainsi, la phase biologique ne constitue réellement qu'un dernier préambule indispensable, comme l'avaient été auparavant les phases physico-chimique et astronomique, dans l'essor général de l'esprit positif, qui, spontanément issu des simples études mathématiques, a graduellement tendu, pendant les deux derniers siècles, à régénérer toutes nos conceptions élémentaires. Tant qu'il ne s'est point élevé jusqu'au degré sociologique, seul terme naturel de son éducation décisive, il n'a pu suffisamment parvenir à des vues vraiment d'ensemble, propres à lui conférer le droit et le pouvoir de constituer enfin une véritable philosophie moderne, dont l'ascendant normal remplace à jamais l'antique régime mental: mais aussi, quand cette condition finale est convenablement remplie, rien ne saurait empêcher une rénovation fondamentale qui, ardemment désirée et longuement préparée, soit par la plupart des hautes intelligences, soit par les vœux et les dispositions de la raison publique, trouvera même d'involontaires coopérateurs chez ses plus systématiques adversaires, suivant le privilége ordinaire des révolutions directement relatives à la méthode. Cette extrême préparation étant maintenant accomplie, son exacte appréciation générale ressort aisément de sa judicieuse confrontation au grand programme initial si puissamment formulé par Descartes et Bacon, dont les principales espérances philosophiques se trouvent ainsi pleinement consolidées, malgré la sorte d'incompatibilité qui semblait d'abord exister entre les tendances respectives de ces deux éminens législateurs. Nous avons, en effet, reconnu, au cinquante-sixième chapitre, que Descartes s'était systématiquement interdit les études sociales, pour concentrer son effort sur les spéculations inorganiques, où il sentait profondément que devait d'abord s'élaborer la méthode universelle, destinée ensuite à régénérer nécessairement l'ensemble de la raison humaine; tandis que, au contraire, Bacon avait surtout en vue la rénovation des théories sociales, à laquelle il voulait immédiatement rapporter le perfectionnement des sciences naturelles, comme on put le constater nettement chez le grand Hobbes, type essentiel de cette école: en sorte que ces deux élaborations, mutuellement complémentaires, accordaient, l'une aux besoins intellectuels, l'autre aux besoins politiques, une prépondérance trop exclusive, qui devait les rendre pareillement provisoires, quoique très-diversement efficaces, selon nos explications antérieures. Pendant que la conception de Descartes dirigeait, dans la science inorganique, l'essor décisif de la positivité rationnelle, la pensée de Hobbes, après avoir indiqué les premiers germes si méconnus de la véritable science sociale, présidait à l'indispensable ébranlement négatif, sans lequel la commune destination philosophique de cette double évolution ne pouvait être convenablement appréciée. Ainsi s'est réalisée spontanément la convergence nécessaire de ces deux ordres de travaux coexistans, dont l'un devait préparer la vraie position générale de la question finale, et l'autre élaborer la seule voie logique qui pût conduire à sa solution réelle. Mon effort philosophique résulte essentiellement de l'intime combinaison de ces deux évolutions préliminaires, déterminée, sous la lumineuse impulsion de la grande crise sociale, par l'extension simultanée de l'esprit positif aux spéculations les plus rapprochées des études politiques. On voit que cette nouvelle opération consiste surtout à compléter la double opération initiale de Descartes et de Bacon, en satisfaisant à la fois aux deux conditions, également indispensables, mais jusqu'alors trop peu conciliables, entre lesquelles avaient dû se partager les deux principales écoles destinées à préparer graduellement l'avénement définitif de la philosophie positive.

Pour avoir convenablement apprécié l'aptitude nécessaire de cette philosophie à une telle satisfaction combinée des justes exigences respectivement inspirées par les spéculations inorganiques et par les études humaines, il ne nous reste plus qu'à considérer directement envers l'avenir une conciliation ci-dessus envisagée quant au passé et au présent. Sous ce dernier aspect, l'ensemble de ce Traité dispense spontanément de toute discussion relative aux inquiétudes qu'inspirerait l'universelle prépondérance de l'esprit sociologique sur l'altération ou le découragement des diverses branches de la science des corps bruts, et surtout des théories mathématiques: car ces craintes seraient évidemment chimériques, au sujet d'un principe philosophique qui, par sa nature, aussi bien que par son origine, ne peut établir l'indispensable ascendant d'un tel point de vue sans faire invinciblement ressortir, de la même démonstration, comme on a pu le remarquer précédemment, son intime subordination, scientifique et logique, initiale et permanente, à tous les autres points de vue positifs, qui, en vertu de leur moindre complication, lui constituent successivement autant de préambules inévitables, dont aucun ne saurait être gravement négligé sans qu'une pareille suprématie ne fût aussitôt compromise. La déplorable institution actuelle des études morales et politiques, isolées de toutes les connaissances réelles, et dominées par les entités métaphysiques, pourrait, en effet, justifier de semblables alarmes, si la profonde stérilité qui en résulte, malgré l'intérêt majeur du sujet, ne les dissipait suffisamment. Mais il serait, sans doute, aussi injuste qu'absurde, chez les savans, de redouter les mêmes dangers de la part d'un régime tout opposé, qui, maintenant toujours une intime connexité entre les diverses spéculations positives, est si propre, au contraire, à faire mieux ressortir chaque véritable élaboration scientifique, quelque éloignée qu'elle puisse être de l'étude dont la prépondérance continue est aussi indispensable à l'harmonie mentale qu'à l'efficacité sociale. Il faut seulement reconnaître, à ce sujet, que les travaux sans portée et sans conscience, source facile de tant de réputations usurpées, qu'encouragent de plus en plus aujourd'hui le rétrécissement et la dispersion propres à notre déplorable anarchie philosophique, seront alors constamment soumis à une sévère discipline rationnelle, dont les vrais amis des sciences doivent certes désirer déjà l'indispensable avénement, seul apte à contenir de graves et imminentes perturbations. Si, d'ailleurs, comme on n'en saurait douter, une préoccupation spéciale, fondée sur les plus puissans motifs, doit justement tourner, de nos jours, les plus hautes capacités scientifiques, ainsi que la principale attention publique, vers les études sociologiques, jusqu'à ce que la réorganisation moderne soit assez avancée pour être essentiellement laissée à son cours spontané, il n'y a rien là que de pleinement conforme à l'inévitable prépondérance qu'obtient naturellement, à chaque époque, la direction intellectuelle la plus convenable aux besoins correspondans de l'humanité. Quant à la légitime influence continue des diverses sciences sur l'ensemble de l'éducation individuelle, privée ou commune, l'esprit de la nouvelle philosophie doit aussitôt dissiper, à cet égard, encore plus facilement que sous l'aspect précédent, toute inquiétude sérieuse. En effet la théorie sociologique pose immédiatement en principe, à ce sujet, que l'éducation de l'individu doit essentiellement reproduire celle de l'espèce, au moins dans chacune de ses grandes phases successives, d'après l'évidente similitude d'origine, de nature, et de terminaison, malgré l'immense inégalité de vitesse. Ainsi, les mêmes motifs fondamentaux, soit scientifiques, soit logiques, qui, dans le pénible essor de l'humanité, ont exclusivement conféré aux plus simples études inorganiques l'élaboration primitive de la positivité rationnelle, imposent, non moins évidemment, une pareille marche à chaque évolution personnelle, sous peine d'un inévitable avortement, non-seulement en cas de grave négligence de l'un quelconque des divers élémens essentiels, mais aussi par suite de toute forte perturbation de l'ordre nécessaire de leur succession hiérarchique. Directement établi au début de cet ouvrage, ce grand principe, à la fois historique et dogmatique, de la logique positive a été ensuite constamment vérifié à tous les différens degrés de la longue préparation philosophique à laquelle j'ai dû assujettir graduellement le lecteur, comme moi-même, et dont l'ensemble n'en constitue, à vrai dire, qu'une rigide application continue. Les spéculations mathématiques conserveront donc éternellement, pour l'individu, l'inaltérable privilége qu'elles ont temporairement exercé pour l'espèce, de fournir exclusivement le berceau spontané de la positivité rationnelle: les justes exigences des géomètres obtiendront toujours, à cet égard, une indestructible autorité, dont aucune supériorité personnelle ne saurait jamais s'affranchir entièrement, et que consacrera de plus en plus la raison publique, à mesure qu'elle sentira mieux les premiers besoins de l'esprit humain. Mais, complétant cet indispensable principe, on n'oubliera pas qu'un berceau ne saurait être un trône, et que le plus simple degré de l'élaboration positive ne peut aucunement dispenser de poursuivre ses modifications successives envers les différens ordres de phénomènes jusqu'à ce que leur complication croissante ait enfin conduit, l'individu comme l'espèce, au seul point de vue vraiment universel, unique terme, en l'un et l'autre cas, de toute véritable éducation.

Tels sont les divers genres de considérations qui concourent à démontrer l'heureuse aptitude de la philosophie positive à établir, sans aucune inconséquence, une conciliation définitive entre les deux voies intellectuelles, jusqu'ici radicalement antipathiques, qui procèdent à l'enchaînement de nos différentes spéculations, en partant, soit du monde extérieur, soit de l'homme lui-même. En réduisant leurs prétentions opposées à ce qu'elles contiennent de légitime et de permanent, l'une dirige toujours l'essor fondamental du véritable esprit philosophique, l'autre maintient sans cesse le seul principe de liaison propre à constituer une véritable unité mentale. Par là se trouve enfin dissipé irrévocablement le grand antagonisme logique qui, depuis Aristote et Platon, domine l'ensemble de l'évolution humaine, à la fois intellectuelle et sociale, et qui, après avoir été longtemps indispensable à ce double mouvement préparatoire, devient maintenant le plus puissant obstacle à l'accomplissement décisif de sa destination finale, dont l'âge est désormais arrivé.

La discussion difficile et variée que nous venons d'achever était ici nécessaire pour manifester suffisamment l'unité fondamentale que la création de la sociologie vient aujourd'hui constituer spontanément dans le système entier de la vraie philosophie moderne. Après cette démonstration décisive, qui caractérise pleinement l'esprit général propre à une telle philosophie, les autres conclusions essentielles relatives à son appréciation logique doivent aisément ressortir de l'ensemble de ce Traité, en considérant maintenant, d'une manière sommaire mais directe, d'abord la nature et la destination, ensuite l'institution et le développement de la méthode positive, enfin complète et dès lors indivisible; afin que ses divers attributs essentiels, jusqu'ici purement spontanés, acquièrent désormais une consistance convenablement systématique, sous l'uniforme prépondérance du point de vue sociologique.

Envers chacun des différens ordres de phénomènes, nous avons spécialement reconnu que la philosophie positive se distingue surtout de l'ancienne philosophie, théologique ou métaphysique, par sa tendance constante à écarter comme nécessairement vaine toute recherche quelconque des causes proprement dites, soit premières, soit finales, pour se borner à étudier les relations invariables qui constituent les lois effectives de tous les événemens observables, ainsi susceptibles d'être rationnellement prévus les uns d'après les autres. Tant que les effets naturels restent attribués à des volontés surhumaines, les spéculations relatives à l'origine et à la destination des divers êtres doivent seules paraître dignes d'occuper sérieusement notre intelligence, dont elles pouvaient seules, il est vrai, stimuler suffisamment le premier essor contemplatif. Mais, sous l'inévitable décadence ultérieure de l'esprit religieux, à mesure que notre activité mentale trouve un meilleur aliment continu, ces questions inaccessibles sont graduellement abandonnées, et finalement jugées vides de sens pour nous, qui ne saurions réellement connaître que les faits appréciables à notre organisme, sans jamais pouvoir obtenir aucune notion sur la nature intime d'aucun être, ni sur le mode essentiel de production d'aucun phénomène. Quoique cette pleine maturité de la raison humaine soit encore trop récente, et même fort incomplète aujourd'hui, jusque chez les plus saines intelligences, elle a été ici constituée enfin relativement à toutes les classes possibles de conceptions élémentaires, y compris les plus compliquées et les plus universelles: d'ailleurs, l'unanime prépondérance maintenant obtenue par un tel régime logique dans les études les plus simples et les plus parfaites montrait déjà clairement que son insuffisante extension actuelle à des sujets où il doit naturellement devenir plus indispensable, n'est qu'une conséquence passagère de l'enfance plus prolongée des spéculations les plus difficiles.

Cette notion générale de la vraie nature des recherches positives quelconques nous a spontanément conduits, d'après une juste appréciation des conditions essentielles propres à chaque cas scientifique, à déterminer partout les attributions respectives de l'observation et du raisonnement, de manière à éviter également les deux écueils opposés de l'empirisme et du mysticisme, entre lesquels doivent constamment cheminer les connaissances réelles. D'une part, nous avons ainsi consacré la maxime, devenue, depuis Bacon, si heureusement vulgaire, sur la nécessité continue de prendre les faits observés pour base, directe ou indirecte, mais toujours seule décisive, de toute saine spéculation: au point que, comme je l'écrivais, en 1825, dans un travail déjà cité, «Toute proposition qui n'est pas finalement réductible à la simple énonciation d'un fait, ou particulier ou général, ne saurait offrir aucun sens réel et intelligible». Mais, d'une autre part, nous avons pareillement écarté les irrationnelles dispositions, aujourd'hui trop communes, qui réduiraient la science à une stérile accumulation de faits incohérens; car nous avons reconnu, en tous genres, que la véritable science, appréciée d'après cette prévision rationnelle qui caractérise sa principale supériorité envers la pure érudition, se compose essentiellement de lois, et non de faits, quoique ceux-ci soient indispensables à leur établissement et à leur sanction: en sorte qu'aucun fait isolé ne saurait être vraiment incorporé à la science, jusqu'à ce qu'il ait été convenablement lié à quelque autre notion, au moins à l'aide d'une judicieuse hypothèse. Outre que les saines indications théoriques doivent souvent contrôler et rectifier d'imparfaites observations, il est clair que l'esprit positif, sans méconnaître jamais la prépondérance nécessaire de la réalité directement constatée, tend toujours à agrandir, autant que possible, le domaine rationnel aux dépens du domaine expérimental, en substituant de plus en plus la prévision des phénomènes à leur exploration immédiate: le progrès scientifique consiste principalement à diminuer graduellement le nombre des lois distinctes et indépendantes, en étendant sans cesse les liaisons. Toutefois l'insuffisante éducation des savans actuels nous a donné lieu de signaler, à ce sujet, surtout chez les géomètres, une aberration trop commune, radicalement funeste à la véritable rationnalité, par suite d'une vicieuse exagération qui dispose à chercher partout, d'après de vaines hypothèses, une chimérique unité. Le nombre des lois vraiment irréductibles est nécessairement beaucoup plus considérable que ne l'indiquent ces dangereuses illusions, fondées sur une fausse appréciation de notre puissance mentale et des difficultés scientifiques. Une telle unité d'explication constitue non-seulement une absurde utopie envers l'ensemble total de nos diverses connaissances réelles, mais elle restera même toujours impossible à réaliser dans l'intérieur de chaque science fondamentale, isolément envisagée: la branche la plus simple de la philosophie naturelle constitue seule, à cet égard, une exception trop légèrement érigée en type universel, et qui d'ailleurs est fort incomplète, puisque la théorie de la gravitation n'établit aucune liaison générale entre la plupart des données élémentaires relatives aux divers astres de notre monde. Cette tendance abusive vers une systématisation illusoire s'explique aisément d'après les dispositions d'esprit qui ont dû présider, pendant les deux derniers siècles, à l'essor successif des sciences préliminaires, jusqu'à l'avénement de la science finale dans ce Traité; car un pareil effort devait alors, sous de vicieuses inspirations mathématiques, sembler seul propre à procurer au système des connaissances positives une indispensable homogénéité. Mais la prolongation d'une telle aberration serait désormais inexcusable, maintenant que toute intelligence vraiment philosophique peut directement concevoir, par l'universalité nécessaire du point de vue sociologique, l'unique moyen de constituer spontanément cette liaison fondamentale, sans entraver le génie propre de chaque science sous une concentration factice et oppressive. Ainsi, quoique d'heureuses généralisations doivent toujours diminuer le nombre des lois naturelles vraiment indépendantes, il ne faut jamais oublier qu'un tel progrès ne saurait avoir de valeur durable qu'en restant constamment subordonné à la réalité des conceptions, et il serait d'ailleurs peu judicieux d'espérer que nos efforts puissent un jour pousser cette importante réduction aussi loin, à beaucoup près, qu'on le suppose encore communément, d'après une appréciation, nécessairement très-imparfaite, du premier essor de la positivité rationnelle dans les plus simples études préliminaires.