Cours de philosophie positive. (6/6)

Part 52

Chapter 523,152 wordsPublic domain

Ces mêmes caractères corrélatifs de la sociologie, d'être la moins abstraite et la moins analytique de toutes les sciences fondamentales, de faire spontanément prévaloir les idées d'ensemble et le véritable point de vue humain, manifestent également, sous le second aspect ci-dessus indiqué, sa haute aptitude exclusive à constituer aussi, quand le temps sera venu, la transition nécessaire de la philosophie scientifique, alors à la fois abstraite et concrète, à la philosophie esthétique, qui doit y trouver toujours sa base rationnelle. Tout autre mode d'organisation de la philosophie première, fût-il d'ailleurs suffisamment réalisable, serait assurément impropre à régulariser cette intime subordination générale du sentiment du beau à la connaissance du vrai. Le caractère profondément synthétique qui distingue surtout la contemplation esthétique, toujours relative aux émotions de l'homme, dans les cas même qui semblent le plus s'en éloigner, ne saurait la rendre pleinement compatible qu'avec le genre d'esprit scientifique le mieux disposé à l'unité, comme étant le plus empreint d'humanité. On doit reconnaître, à ce sujet, que la tendance anti-esthétique empiriquement reprochée à la philosophie positive y tient essentiellement à la vicieuse suprématie que l'esprit mathématique y exerce de plus en plus depuis trois siècles; en ce sens, les plaintes ordinaires, quoique irrationnellement absolues, sont loin d'être dépourvues de fondement actuel: car rien ne doit être aussi évidemment contraire à toute heureuse appréciation esthétique que les habitudes dispersives développées, chez les géomètres, par des études qui comportent spontanément un morcellement presque indéfini, et la disposition routinière qui en résulte trop souvent à argumenter quand il faudrait sentir. Mais, en passant désormais d'une vaine et stérile unité mathématique à une véritable et féconde unité sociologique, cette nouvelle philosophie se montrera finalement, j'ose l'assurer, encore plus favorable à l'essor continu de tous les beaux-arts que la philosophie théologico-métaphysique, envisagée même à l'état polythéique, que nous avons vu constituer, surtout à cet égard, sa pleine maturité; j'indiquerai sommairement, au dernier chapitre de ce Traité, l'explication directe et spéciale de cette réaction fondamentale. En ce moment, il suffit de remarquer, pour faire convenablement pressentir une semblable tendance, que l'esprit positif, qui, sous la présidence mathématique, avait dû rester entièrement étranger aux considérations esthétiques, se trouve, au contraire, naturellement forcé de se les incorporer profondément, aussitôt que, parvenu enfin au degré sociologique, comme il l'est dans cet ouvrage, il entreprend de découvrir les véritables lois générales de l'évolution humaine, dont l'évolution esthétique constitue l'un des principaux élémens; cette étude étant d'ailleurs toujours subordonnée à l'irrécusable solidarité, à la fois logique et scientifique, qui rend essentiellement inséparables tous les divers aspects d'un tel sujet. Rien, sans doute, n'est plus propre qu'une pareille élaboration historique à faire spontanément apprécier la relation directe qui doit toujours subordonner le sentiment de la perfection idéale à la notion de l'existence réelle; en écartant désormais tout intermédiaire surhumain, la philosophie sociologique établira habituellement, entre le point de vue esthétique et le point de vue scientifique, une irrévocable harmonie, éminemment utile à leur perfectionnement mutuel, en même temps qu'indispensable à leur commune destination sociale.

Le seul ordre d'idées qui paraisse devoir nécessairement souffrir de cet avénement prochain de l'esprit sociologique, au lieu de l'esprit mathématique, à la présidence générale de la philosophie naturelle, c'est celui des applications industrielles, qui, devant surtout dépendre de la connaissance du monde inorganique, d'abord sous l'aspect géométrico-mécanique, et ensuite sous le rapport physico-chimique, semblent exposées à une sorte d'abandon funeste, dès que cette étude n'occupe plus le premier rang parmi les spéculations scientifiques. Mais d'abord il y aurait, au fond, peu d'inconvéniens réels, même pratiques, à faire aujourd'hui subir un certain ralentissement effectif à un genre de combinaisons qui a pris maintenant une exorbitante prépondérance, et dont l'extrême facilité caractéristique, aussi bien que l'intime connexité avec les plus vulgaires penchans, menacent d'absorber tous les autres modes plus nobles de l'activité humaine. On ne saurait craindre d'ailleurs, dans le milieu actuel, que cette diminution, résultat nécessaire de l'essor croissant des sentimens et des pensées propres à la réorganisation finale des sociétés modernes, soit jamais poussée au point de déterminer, à cet égard, aucune négligence vraiment dangereuse, et, si cette fâcheuse influence était possible, la philosophie nouvelle, toujours placée, par sa nature, au vrai point de vue d'ensemble, la rectifierait suffisamment: le gouvernement des sociologistes, ne pouvant être aveugle comme celui des géomètres, ne saurait produire, même sous l'ascendant des plus actives préoccupations philosophiques, aucune déconsidération des travaux mathématiques qui soit, à beaucoup près, comparable au stupide dédain que l'esprit mathématique inspire trop souvent, de nos jours, pour les études sociales. En second lieu, le véritable perfectionnement industriel dépend désormais bien davantage du judicieux emploi permanent, très-imparfait jusqu'ici, des divers moyens déjà acquis que de l'accumulation désordonnée de moyens nouveaux; en sorte que la prépondérance des considérations générales, loin d'y être inopportune, y devient, au contraire, de plus en plus désirable, pour contenir, par une tendance sagement synthétique, les tentatives superficielles et incohérentes d'un fol entraînement analytique: ainsi, sous ce rapport, le régime sociologique est finalement plus favorable que le régime mathématique à l'utile développement des améliorations matérielles. Trop d'occasions décisives s'offrent maintenant de vérifier combien l'esprit mathématique actuel est ordinairement impropre à diriger convenablement les opérations industrielles, parce que tout gouvernement effectif, même en ce cas élémentaire, exige principalement une continuelle appréciation d'ensemble, fort peu compatible avec les habitudes étroites et dispersives si fréquemment déterminées jusqu'ici par un ordre de spéculations où l'on s'attache essentiellement à poursuivre très-loin chaque considération isolée, quelque secondaire qu'elle puisse être, sans s'inquiéter beaucoup de la pondération finale des divers motifs influens. Il importe, en troisième lieu, de reconnaître, à ce sujet, que l'élaboration ultérieure du nouveau corps de doctrine, destiné à systématiser l'action rationnelle de l'homme sur la nature, ne saurait être dignement accomplie que sous l'inspiration permanente de la philosophie sociologique, seule apte, comme envers la science concrète et la théorie esthétique, à instituer réellement la combinaison très-complexe des divers aspects scientifiques exigée par la nature de ce grand travail, dont les conditions et les difficultés sont encore à peine entrevues chez nos ingénieurs. J'ai déjà indiqué, dès le début de ce Traité (_voyez_ la deuxième leçon), le vrai principe de cette importante relation; mais l'intime conviction de sa haute nécessité, afin de régulariser suffisamment l'harmonie fondamentale entre la contemplation et l'action, m'a d'ailleurs déterminé depuis longtemps à consacrer plus tard, si je le puis, un ouvrage spécial au développement direct d'une telle application de la nouvelle philosophie générale.

Ainsi, la triple élaboration ultérieure, d'abord concrète, ensuite esthétique, et enfin technique, que doit aujourd'hui savoir diriger toute véritable philosophie, confirmerait au besoin la démonstration pleinement décisive directement résultée ci-dessus de l'ensemble des motifs purement abstraits pour constater, à tant d'égards, la prééminence normale qui doit désormais appartenir irrévocablement à l'esprit sociologique dans le système entier des spéculations positives, à jamais affranchies de la vaine domination provisoire de l'esprit mathématique. Toute l'économie de cet ouvrage, surtout dans ces trois derniers volumes, a fait, du reste, assez connaître sous quelles difficiles conditions mentales cette indispensable suprématie est inévitablement acquise. Chacun des nouveaux philosophes devra d'abord s'assujettir systématiquement, comme je l'ai fait moi-même spontanément, à une lente et pénible préparation rationnelle, à la fois scientifique et logique, fondée sur l'étude hiérarchique des diverses branches essentielles de la philosophie naturelle, et destinée à permettre la saine élaboration spéciale des lois statiques et dynamiques propres à la sociabilité humaine. Sans la force et la constance qu'exige l'entier accomplissement d'une telle initiation, nul ne doit prétendre, surtout de nos jours, à un ascendant philosophique qui suppose nécessairement une exacte connexité permanente entre le mouvement général et les divers progrès spéciaux, et qui sera naturellement trop contesté pour qu'aucune grave insuffisance de ses vraies conditions puisse rester inaperçue ou impunie. L'illusoire prépondérance des géomètres est d'une acquisition beaucoup plus facile, puisqu'elle ne demande pas la moindre préparation étrangère à leurs propres études, que leur simplicité caractéristique rend d'ailleurs aisément accessibles aujourd'hui à tant de médiocres intelligences, au prix de quelques années d'application régulière. Mais aussi l'ascendant sociologique comportera-t-il une active réalité que n'a pu jamais obtenir l'ambition mathématique, qui, malgré ses prétentions à l'universalité scientifique, a presque toujours exercé, pendant les deux derniers siècles, une suprématie plus apparente qu'effective, quoique le plus souvent perturbatrice, par une suite nécessaire de son intime irrationnalité.

Cet avénement spontané d'une véritable unité, désormais assez constatée, dans le système entier de la philosophie positive, étant maintenant envisagé du point de vue le plus élevé, à la fois historique et dogmatique, vient heureusement dissiper enfin le fatal antagonisme mental qui, depuis vingt siècles, s'oppose de plus en plus à l'état pleinement normal de la raison humaine, où les conceptions relatives à l'homme et celles propres au monde extérieur ont toujours semblé jusqu'ici radicalement inconciliables, tandis que notre solution philosophique les combine irrévocablement, en assignant à chaque classe la juste influence générale, soit scientifique, soit logique, qui convient à sa propre nature, sans jamais altérer ainsi l'harmonie fondamentale. Nous avons directement reconnu, d'abord au quarantième chapitre et puis surtout au cinquante et unième, que l'antipathie graduellement développée entre l'esprit théologique et l'esprit positif ne pouvait avoir, à l'origine, d'autre principe essentiel que la simple inversion mutuelle de l'ordre suivant lequel devaient se succéder ces deux genres de spéculations, respectivement complémentaires, dont chacun tend plus ou moins à dominer l'autre: l'ensemble de notre élaboration historique a fait ensuite hautement ressortir l'intime réalité d'une telle appréciation. La préférence spontanée qu'a dû primitivement acquérir la considération de l'homme, alors seule applicable à l'uniforme explication du monde extérieur, a déterminé, dans la situation correspondante, le caractère nécessairement théologique de la philosophie initiale: au contraire, les notions positives, qui, par une influence continue, explicite ou implicite, ont ultérieurement suscité l'altération toujours croissante de ce système primordial, devaient exclusivement émaner des plus simples études inorganiques, et spécialement de l'astronomie; quoique l'esprit métaphysique, agent naturel de ces modifications successives, en ait souvent dissimulé la véritable source, en se croyant créateur quand il n'était qu'organe. Cet antagonisme élémentaire a réellement présidé, d'après le cinquante-deuxième chapitre, à la transformation du fétichisme en polythéisme, préparée par l'astrolâtrie; mais sa tendance n'a pu devenir distinctement appréciable que dans le passage du polythéisme au monothéisme, où, pour la première fois, l'évolution philosophique a dû exiger une vraie discussion. Alors, nous avons vu, au cinquante-troisième chapitre, la science inorganique, sous une apparence systématique due à l'uniforme prépondérance de la grande entité métaphysique, s'élever directement, en vertu de sa supériorité mentale, contre l'ancienne unité théologique, dès lors intellectuellement dissoute, quoique son aptitude sociale, opposée à l'insuffisance radicale de cette rivale, dût prolonger longtemps encore son ascendant politique: ainsi surgit, entre la philosophie naturelle et la philosophie morale, ce conflit fondamental qui, depuis Aristote et Platon, a dominé l'ensemble de l'évolution humaine, et dont l'élite de l'humanité subit maintenant la dernière influence, comme l'a montré tout le cours de notre opération historique. La troisième phase du moyen âge nous a fait voir, au cinquante-sixième chapitre, ce long antagonisme recevant, dans la mémorable transaction scolastique, une profonde modification, premier symptôme décisif de l'irrévocable décadence de la philosophie initiale, dont l'efficacité sociale venait d'être essentiellement épuisée en constituant le catholicisme, et que les exigences, désormais prépondérantes, du progrès intellectuel, obligeaient à sanctionner, par une incorporation forcée, les prétentions politiques de la philosophie métaphysique, auparavant extérieure au système catholique. Dès lors régulièrement associée à une intronisation précaire, quoique sa participation dût tendre à y devenir de plus en plus exclusive, la profonde impuissance organique de celle-ci n'a jamais pu lui permettre d'éliminer entièrement les conceptions purement théologiques, seule base normale de son autorité générale, et dont elle a dû s'efforcer, au contraire, de maintenir l'empire ultérieur contre l'imminente invasion de l'esprit positif, qui, à partir de cette époque, devait graduellement développer sa commune incompatibilité avec ces deux modes, l'un principal, l'autre accessoire, de l'antique système mental. Quand l'essor continu des connaissances réelles, surtout astronomiques, eut enfin déterminé cette inévitable collision, le célèbre compromis cartésien vint caractériser une situation bien plus évidemment provisoire que la précédente, en proclamant la suprématie directe et définitive de la méthode positive dans toute l'étendue de la philosophie naturelle, sous l'unique réserve d'une vaine présidence laissée encore à la méthode théologico-métaphysique envers les études morales et sociales; brisant ainsi à jamais la fragile unité métaphysique instituée au XIIIe siècle. Cette incohérente position, qui a persisté jusqu'ici, ne comporte certainement d'autre issue, d'après l'ensemble de ma théorie historique, que l'universelle prépondérance de la positivité rationnelle, désormais seule susceptible d'un véritable ascendant général: autrement il faudrait désespérer de la systématisation mentale, et, par suite aussi, de la réorganisation sociale, soit progressive, soit même rétrograde. Mais les impuissantes tentatives opérées, pendant les deux derniers siècles, pour constituer une véritable philosophie positive sous l'impulsion mathématique, devaient cependant disposer la raison publique à regarder cette exclusive solution comme essentiellement impossible. Dans cette douloureuse perplexité, l'extension finale de l'esprit positif aux spéculations morales et sociales, suffisamment accomplie par ce Traité, vient spontanément dénouer une difficulté fondamentale, de toute autre manière inextricable, en assurant une large satisfaction normale aux conditions, dès lors intimement solidaires, de l'ordre et du progrès, soit intellectuels, soit politiques. Ainsi se trouvent essentiellement conciliées désormais, en ce qu'elles renfermaient de légitime, les prétentions opposées soulevées, de part et d'autre, pendant les luttes philosophiques propres à la grande transition moderne, dont les diverses aberrations temporaires sont à la fois expliquées et éliminées. La positivité, que l'impulsion mathématique avait justement en vue d'introduire, quoique par une marche vicieuse, dans toutes les spéculations réelles, y est irrévocablement établie; tandis que la généralité, dont la résistance théologico-métaphysique stipulait, avec raison mais sans force, les indispensables garanties, y devient nécessairement plus complète qu'elle n'a jamais pu l'être auparavant. Par là disparaît enfin la déplorable opposition qui, depuis l'évolution grecque, semblait rendre le progrès intellectuel contradictoire au progrès moral, et qui, en effet, à partir de la transaction scolastique, pendant que les exigences mentales prévalaient graduellement, a fait de plus en plus négliger l'appréciation des besoins moraux; ainsi que le témoigne encore trop souvent la situation actuelle des peuples avancés, où l'éducation de l'individu, reflet nécessaire de celle de l'espèce, est surtout dirigée vers l'essor intellectuel, sans s'inquiéter guère du développement moral. Quoique l'on doive regarder cette funeste division comme ayant été essentiellement inhérente à la nature propre de la transition moderne, elle en a certainement constitué la plus douloureuse condition: et cette grave considération contribuera sans doute à faire convenablement respecter, malgré les déclamations rétrogrades des diverses écoles théologico-métaphysiques, la seule philosophie qui puisse aujourd'hui résoudre effectivement ce désastreux antagonisme. Nous avons reconnu, au chapitre précédent, qu'entre la souveraineté spontanée de la force et la prétendue suprématie de l'intelligence, cette philosophie finale tend à réaliser directement l'universelle prépondérance de la morale, que l'admirable tentative du catholicisme avait, au moyen âge, si noblement proclamée, mais sans pouvoir constituer suffisamment son avénement normal, alors inévitablement subordonné à une philosophie déjà implicitement caduque, dont l'ascendant politique exigeait depuis longtemps que l'évolution mentale se séparât provisoirement de l'évolution morale. Les propriétés morales inhérentes à la grande conception de Dieu ne sauraient être, sans doute, convenablement remplacées par celles que comporte la vague entité de la Nature; mais elles sont, au contraire, nécessairement inférieures, en intensité comme en stabilité, à celles qui caractériseront l'inaltérable notion de l'Humanité, présidant enfin, après ce double effort préparatoire, à la satisfaction combinée de tous nos besoins essentiels, soit intellectuels, soit sociaux, dans la pleine maturité de notre organisme collectif. Cette entière prépondérance normale de la morale devient désormais non moins indispensable à l'efficacité intellectuelle de l'évolution mentale qu'à sa destination sociale: car l'indifférence pour les conditions morales, loin d'être encore motivée par l'urgence supérieure des conditions intellectuelles, constitue maintenant un obstacle croissant à leur réalisation continue, en altérant directement la sincérité et la dignité des efforts spéculatifs, qui tendent aujourd'hui à dégénérer de plus en plus en instrumens d'ambition personnelle, de manière à étouffer graduellement jusqu'au germe des vrais progrès scientifiques.

Pour ne laisser aucune grave incertitude sur ce nœud, fondamental de la philosophie positive, il importe aujourd'hui de dissiper directement, chez tous les bons esprits, la dernière source essentielle des illusions métaphysiques, en faisant spécialement ressortir la véritable nature du point de vue humain, qui, de toute nécessité, doit être éminemment social, et pas seulement individuel: car, sous le rapport statique aussi bien que sous l'aspect dynamique, l'homme proprement dit n'est, au fond, qu'une pure abstraction; il n'y a de réel que l'humanité, surtout dans l'ordre intellectuel et moral. Or la philosophie pleinement théologique, soit polythéique, soit monothéique, est jusqu'ici la seule, à vrai dire, qui ait effectivement satisfait, à sa manière, à cette évidente condition générale; et c'est surtout à cet égard que, malgré son extrême caducité, elle n'a pu être encore suffisamment remplacée. La métaphysique, ancienne, scolastique, ou moderne, n'a jamais osé s'élever au-dessus du simple point de vue individuel, dont elle s'est efforcée, surtout depuis la transaction cartésienne, de consacrer dogmatiquement la prépondérance absolue, comme l'indique journellement son langage caractéristique, rappelant toujours des pensées d'isolement et de concentration personnelle, qui, malgré de vaines prétentions morales, doivent le plus souvent développer des sentimens d'égoïsme. Il en est essentiellement de même, dans l'ordre positif, quoique sous une meilleure forme, pour l'évolution mentale qui, d'abord surgie des études mathématiques et astronomiques, a graduellement tenté, pendant les deux derniers siècles, de constituer une philosophie vraiment nouvelle. En effet, quand la profonde insuffisance philosophique de l'esprit mathématique est devenue pleinement irrécusable, l'esprit biologique proprement dit, dont la positivité rationnelle commençait alors à prendre un essor décisif, s'est efforcé, à son tour, de devenir la base directe et principale de la coordination positive, qui, depuis la fin du XVIIIe siècle, n'a pas cessé d'être ainsi conçue par les savans les plus avancés, comme le témoignent surtout les illustres exemples de Cabanis et de Gall. Ce nouvel effort, dogmatiquement apprécié au quarante-neuvième chapitre, indiquait, sans doute, un véritable progrès, en ce qu'il transportait le centre moderne de la généralisation mentale beaucoup plus près de son siége réel; mais, sauf son utilité passagère, à titre d'intermédiaire d'abord indispensable, ce progrès, radicalement insuffisant, ne saurait directement conduire qu'à une stérile utopie fondée sur une vicieuse exagération des relations nécessaires entre la biologie et la sociologie, et tendrait finalement à éterniser l'antique régime intellectuel, en empêchant le développement propre des saines spéculations sociales, qu'elle tente vainement d'ériger en simple corollaire naturel des études biologiques. De quelque manière, soit métaphysique, soit même positive, que se trouve instituée la science de l'individu, elle doit être, sans doute, isolément impuissante à construire aucune philosophie générale, parce qu'elle reste encore étrangère à l'unique point de vue susceptible d'une véritable universalité. C'est, au contraire, de l'ascendant sociologique que la biologie, comme toutes les autres sciences préliminaires, quoique par une correspondance plus directe et plus étendue, doit exclusivement attendre la consolidation effective de sa propre constitution, scientifique ou logique, jusqu'à présent si incertaine. Séparément envisagée, l'évolution individuelle de l'esprit humain ne peut vraiment dévoiler aucune loi essentielle; elle ne saurait même fournir de précieuses indications ou des vérifications importantes que lorsque son exploration rationnelle est dirigée et interprétée par les inspirations émanées de l'évolution totale de l'humanité, seule à la fois assez réelle et assez complète pour manifester suffisamment la véritable marche de notre intelligence: l'exécution même de ce Traité l'a, j'ose le dire, pleinement démontré; car, quelque utilité que j'y aie souvent tirée de la considération de l'individu, c'est évidemment à l'étude directe de l'espèce que j'ai dû, non-seulement d'abord la pensée fondamentale de ma théorie philosophique, mais ensuite aussi son développement caractéristique.