Cours de philosophie positive. (6/6)
Part 51
Les diverses spéculations humaines ne sauraient évidemment comporter, en réalité, d'autre point de vue pleinement universel que le point de vue humain, ou, plus exactement, social, le seul qui soit susceptible de se reproduire spontanément, d'une manière plus ou moins explicite, dans un exercice quelconque de notre intelligence, aussi bien quand elle se borne à contempler le monde extérieur que lorsqu'elle s'occupe immédiatement de l'homme. Ainsi, pour concevoir, en principe, les droits légitimes de l'esprit sociologique à l'entière suprématie philosophique, il suffit, suivant les explications spéciales indiquées à la fin du quarante-neuvième chapitre, d'envisager toutes nos conceptions, même positives, comme autant de résultats nécessaires d'une suite de phases déterminées propres à notre évolution mentale, à la fois personnelle et collective, s'accomplissant selon des lois invariables, les unes statiques, les autres dynamiques, que l'observation rationnelle, soit de l'individu, soit surtout de l'espèce, peut suffisamment dévoiler. Depuis que les philosophes ont commencé à méditer profondément sur les phénomènes intellectuels, ils ont dû constamment sentir, à un degré quelconque, malgré les ténèbres et les illusions de l'état métaphysique, l'inévitable réalité de ces lois fondamentales; car leur existence, conformément à la lumineuse réflexion de Tracy, est toujours implicitement supposée dans chacune de nos études, où aucune conclusion ne serait possible si la formation et la variation de nos opinions normales n'étaient pas radicalement assujetties à un ordre régulier, essentiellement indépendant de notre volonté, et dont l'altération pathologique n'est d'ailleurs nullement arbitraire. Mais, outre la difficulté transcendante d'un tel sujet et sa vicieuse investigation jusqu'ici, l'intelligence humaine n'étant, en effet, développable que par la société, il est clair, en vertu de l'intime solidarité continue tant démontrée, au tome quatrième, entre tous les phénomènes sociaux, que nulle découverte réelle et décisive ne pouvait être obtenue, à cet égard, jusqu'à ce que l'évolution totale de l'humanité eût été convenablement ramenée à une conception d'ensemble, ce qui n'est devenu vraiment possible que de nos jours, et se trouve accompli, pour la première fois, ou du moins suffisamment ébauché dans ce Traité. Quelque imparfaite que doive être encore une étude aussi compliquée et aussi récente, cependant notre élaboration historique ne permettant plus maintenant de méconnaître l'exactitude et l'efficacité de ma théorie fondamentale sur la marche simultanée de l'esprit humain et de la société, la philosophie sociologique se trouve ainsi déjà munie d'un premier principe général propre à diriger son intervention naissante, aussi bien scientifique que logique, dans toutes les parties essentielles du système spéculatif, que cette universelle présidence, dont la rationnalité est assurément incontestable, peut seule ramener enfin à une véritable unité, susceptible de consolider et d'accélérer le progrès de toutes les spéculations positives, que la prétendue unité mathématique tendait, au contraire, à entraver profondément. La réalité et la fécondité de cette nouvelle philosophie générale seraient, ce me semble, suffisamment vérifiées par l'existence même de ce Traité, où, pour la première fois, les diverses sciences ont pu être utilement assujetties à un point de vue commun, en respectant néanmoins la juste indépendance de chacune d'elles et en raffermissant, au lieu de les altérer, leurs vrais caractères respectifs, sous l'inspiration continue d'une pensée unique, consistant toujours dans ma loi fondamentale des trois états spéculatifs, complétée, dès le début, par mon indispensable conception de la vraie hiérarchie scientifique. Si la brièveté de la vie et les graves difficultés de ma situation personnelle me permettent suffisamment la paisible exécution graduelle de tous les grands travaux que j'ai longuement préparés, je parviendrai, j'espère, à rendre la possibilité et l'importance d'une telle réaction philosophique irrécusables à ceux-là même qui la repoussent le plus aujourd'hui, en l'appliquant directement, d'une manière spéciale, à l'ensemble des conceptions mathématiques, alors définitivement ramenées à une véritable systématisation. Dès ce moment, les lecteurs convenablement disposés doivent apprécier, en ce Traité, malgré l'inévitable rapidité de mes sommaires indications, les nouvelles lumières fondamentales que ce nouvel esprit universel, spontanément constitué par la création de la sociologie, peut immédiatement répandre sur chacune des sciences antérieures, fort au delà, j'ose le dire, des promesses initiales formulées, il y a douze ans, dans mes deux premiers chapitres. En me bornant ici à rappeler seulement ce qui concerne les études inorganiques, où une telle intervention philosophique est maintenant le plus contestée, j'indiquerai: 1° l'importante conception du dualisme facultatif, destinée à perfectionner toutes les hautes spéculations chimiques, en y dénouant spontanément d'intimes difficultés, qui semblent actuellement insurmontables; 2° en physique, la fondation de la saine théorie générale des hypothèses scientifiques, dont l'ignorance entrave profondément le progrès de cette belle science, en y altérant gravement la positivité des principales notions; 3° en astronomie, la juste appréciation finale de la prétendue astronomie sidérale, et la réduction nécessaire de nos véritables recherches à notre propre monde; 4° enfin, même en mathématique, la rectification capitale des bases essentielles de la mécanique rationnelle, du système total des conceptions géométriques, et des premiers fondemens de l'analyse, soit ordinaire, soit surtout transcendante. Or toutes ces diverses améliorations, tendant toujours à consolider le vrai caractère propre à chaque science en même temps qu'à perfectionner sa marche rationnelle, sont certainement dues, d'une manière plus ou moins directe, à l'universelle prépondérance du haut point de vue historique que la sociologie m'a fourni, et qui peut seul permettre de dominer constamment l'élaboration, à la fois statique et dynamique, des questions relatives à la constitution respective des différentes parties de la philosophie naturelle.
Le choix du principe philosophique susceptible d'établir enfin une véritable unité parmi toutes les spéculations positives, ne présente donc plus maintenant aucune grave incertitude: c'est uniquement de l'ascendant sociologique que doit résulter entre nos connaissances réelles une coordination stable et féconde aussi bien que spontanée et complète; tandis que la suprématie mathématique ne saurait produire qu'une liaison précaire et stérile en même temps que forcée et insuffisante, toujours fondée sur de vagues et chimériques hypothèses, radicalement contraires aux conditions fondamentales de la positivité rationnelle, au lieu de constituer une simple conséquence générale des rapports effectifs manifestés par le commun développement scientifique, conformément à la nature spéciale de chaque branche. Comme la constitution variable de la classe contemplative représente nécessairement, à chaque époque, la situation correspondante de l'esprit humain, les rudimens incomplets de nouvelles corporations spéculatives qui se sont développés pendant les trois derniers siècles, sous l'imparfaite impulsion d'un positivisme naissant, ont jusqu'ici de plus en plus transporté aux géomètres une prépondérance qui, jusqu'à la fin du moyen âge, était restée toujours inhérente, suivant les divers modes contemporains, aux études morales et sociales. Le terme naturel de cette anomalie provisoire, relative aux besoins indispensables mais temporaires de la grande transition moderne, est maintenant arrivé; puisque, d'après le passage des théories sociologiques à l'état vraiment positif, rien ne s'oppose plus désormais à ce que le point de vue humain reprenne à jamais l'ascendant normal qui lui appartient naturellement dans l'ensemble des spéculations humaines, où les nécessités scientifiques sont dès lors en pleine harmonie avec les nécessités logiques qui avaient d'abord déterminé une telle inversion exceptionnelle. Seulement, la nouvelle philosophie générale doit s'attendre ainsi, outre les entraves intellectuelles tenant aux préjugés et aux habitudes propres à ce long interrègne, à devoir lutter avec persévérance contre les passions et les intérêts d'une classe qui, quoique peu nombreuse, a dû devenir aujourd'hui très-puissante, surtout chez la nation que nous avons reconnue, à tant d'égards, destinée à conserver longtemps encore la principale initiative de la rénovation finale. Tel est surtout le motif pour lequel ces compagnies célèbres, nécessairement dominées par les géomètres, suivant les conditions naturelles de leur institution provisoire, après avoir été justement regardées, dans les deux derniers siècles, comme placées à la tête du mouvement mental, constituent désormais, suivant les explications directes du chapitre précédent, un puissant obstacle à l'entier accomplissement de l'évolution philosophique dont ce progrès ne pouvait être que le préambule, en vertu de leur empirique obstination à consacrer indéfiniment une marche exceptionnelle, déjà parvenue à son extrême limite depuis le commencement de l'immense crise révolutionnaire où nous sommes plongés. Mais, malgré la gravité de ces obstacles, qui, quoique peu apparens, sont peut-être, au fond, les plus redoutables, du moins en France, parce qu'ils émanent spontanément du même milieu intellectuel qui a dû exclusivement fournir le vrai point de départ de la philosophie nouvelle, celle-ci, outre l'empire fondamental, irrésistible à la longue, de ses propriétés logiques et scientifiques, doit d'ailleurs trouver d'utiles auxiliaires jusqu'au sein de ces corporations arriérées, par suite des vices radicaux de leur incohérente constitution. La domination spéculative des géomètres est nécessairement plus ou moins oppressive, parce qu'elle est naturellement aveugle, en vertu de l'entière indépendance de leurs travaux, qui, à raison de leur simplicité et de leur abstraction supérieures, n'exigeant aucune préparation hétérogène, doivent presque toujours rendre ces savans profondément étrangers à l'esprit et aux conditions de toutes les autres études positives; d'où résultent involontairement des chocs, et par suite des résistances, d'autant plus intenses qu'il s'agit de sciences plus élevées dans notre hiérarchie générale. Ces intimes divergences académiques peuvent même s'aggraver assez, comme je l'ai indiqué au chapitre précédent, pour déterminer vraisemblablement la dissolution spontanée de ces agrégations mal cimentées, ou, ce qui serait équivalent, leur décomposition effective en compagnies partielles, déjà annoncée, dès le début de ce siècle, par la division trop peu comprise que l'avénement propre de la philosophie biologique a régulièrement déterminée dans la nature, jusqu'alors unique et toujours purement mathématique, du principal organe permanent de la plus illustre corporation savante. Quoique, par une évidente nécessité, le joug des géomètres doive être spécialement intolérable aux biologistes, il est, à divers moindres degrés, implicitement onéreux désormais à toutes les autres classes de savans, d'après l'action inégale mais commune du même principe perturbateur, l'irrationnelle prétention des études inférieures à diriger les études supérieures, la tendance du point de vue le plus simple et le plus incomplet à prévaloir constamment sur le plus complexe et le plus étendu. Or, ces discordances inévitables, qui doivent aujourd'hui s'accroître rapidement, à mesure que la constitution provisoire du mouvement scientifique pendant les deux derniers siècles devient plus évidemment contradictoire aux nouveaux besoins essentiels de la situation fondamentale, seront très-propres à faciliter spontanément, dans le monde savant, l'accès final de la vraie philosophie, soit parce qu'elle offrira de puissans secours aux parties les plus lésées, soit en faisant sentir à tous son aptitude exclusive à prévenir ou à réparer une imminente dislocation. En un mot, cet esprit d'ensemble, maintenant si rare et si décrié, que les saines spéculations sociologiques peuvent seules convenablement développer, sera dès lors, au contraire, universellement invoqué pour mettre un terme définitif aux perturbations de plus en plus graves que doit bientôt déterminer l'essor insurmontable de notre anarchie scientifique; manifestant ainsi, au sein de la classe contemplative, par un indispensable préambule, l'universelle destination organique qu'il devra réaliser ensuite sur la grande scène politique. L'intime dépendance nécessaire, à la fois logique et scientifique, qui caractérise la sociologie envers chacune des sciences antérieures, et que représente énergiquement la constitution que je lui ai imposée, l'irrécusable légitimité de son intervention rationnelle parmi toutes les autres spéculations réelles, ne tarderont pas à faire aisément accepter son ascendant continu, assez spontané pour ne pas devenir oppressif, et même toujours disposé à seconder activement l'essor naturel du véritable génie propre à chaque science, au lieu de l'entraver par les exigences pédantesques d'une homogénéité factice et stérile.
Quelques lecteurs, habituellement placés au point de vue philosophique, mais trop étrangers aux conditions difficiles d'une pleine positivité, trouveront sans doute que j'aurais dû moins insister ici sur la démonstration directe d'un droit permanent d'universelle prééminence spéculative, tellement inhérent à la nature des études sociales qu'il ne semble pas d'abord susceptible d'aucune contestation sérieuse. Mais une plus exacte connaissance de la vraie situation fondamentale des intelligences modernes, et une plus profonde appréciation du dessein général de ce Traité, les convaincront bientôt que, dans l'état où j'ai maintenant conduit l'avénement final d'une nouvelle philosophie, cette question restait la seule importante à décider, puisque, tous les élémens de cette grande formation étant désormais établis et caractérisés, et même successivement introduits selon leurs affinités réelles, leur systématisation spontanée se réduisait dès lors à déterminer rationnellement celui dont la commune prépondérance doit constituer aussitôt l'active unité d'un tel organisme. En second lieu, la principale difficulté philosophique consiste certainement aujourd'hui à concilier radicalement les deux besoins essentiels de positivité et de généralité, qui, quoique également impérieux, sont néanmoins assez diversement sentis pour sembler communément incompatibles, comme, sous l'aspect politique, les conditions du progrès et celles de l'ordre, auxquelles chacun d'eux paraît exclusivement correspondre, bien que, au fond, les unes et les autres dépendent réellement de tous deux. Or, après avoir enfin positivé l'élément intellectuel le plus général, il fallait bien discuter directement la chimérique généralisation de l'élément le plus spontanément positif, afin de faire irrévocablement cesser la seule alternative que comportât la question, en démontrant l'impuissance finale de la voie philosophique qu'avaient dû involontairement adopter les intelligences les plus avancées, depuis que l'esprit positif, d'abord nécessairement trop borné, avait tendu, par son extension graduelle, à un ascendant universel, sous l'énergique impulsion cartésienne. Quelque absurde que soit, en lui-même, ce mode mathématique, il méritait encore d'être sérieusement examiné, parce qu'il a dû sembler jusqu'ici le seul propre à offrir des garanties de positivité, quoique véritablement très-insuffisantes. Avant cette indispensable appréciation finale, on n'aurait pu le dédaigner entièrement sans s'exposer, par cela seul, à maintenir involontairement la vaine suprématie officielle de la philosophie caduque d'où l'entendement humain veut et doit enfin se dégager irrévocablement. Entre le mode mathématique propre aux deux derniers siècles et l'ancien mode théologico-métaphysique, j'ai réalisé, dans l'ensemble de ce Traité, par la création de la sociologie, un nouveau mode philosophique, satisfaisant à la fois et complétement aux conditions que chacun d'eux avait exclusivement en vue sans les remplir suffisamment. La première et la plus importante de mes conclusions générales devait donc consister, sans doute, à constater directement, d'après une sommaire discussion comparative, cette réalisation décisive, si vainement cherchée jusqu'ici. Tous ceux qui connaissent bien les esprits auxquels s'adresse surtout une telle démonstration, loin de la regarder comme trop étendue, regretteront avec moi que les limites indispensables de cet ouvrage, déjà très-dépassées, ne m'aient pas permis de l'y développer assez pour déterminer une véritable conviction chez la plupart de ces intelligences vicieusement spéciales, où un précieux sentiment de la positivité élémentaire doit faire provisoirement excuser un vulgaire dédain de la vraie généralité.
Dans cette discussion finale, j'ai dû m'assujettir scrupuleusement, suivant les conditions générales établies au début de ce Traité, à toujours déduire mes preuves de l'exclusive considération des sciences fondamentales ou abstraites, dont l'ensemble constitue ce que j'ai nommé, d'après Bacon, la philosophie première, destinée à fournir la base universelle des spéculations quelconques. Mais, en cas de contestation sérieuse, la démonstration actuelle, outre ses développemens ultérieurs, pourrait être puissamment fortifiée par une convenable adjonction des motifs essentiels relatifs à la science concrète, et même à la contemplation esthétique; car ce mode sociologique, pour l'organisation de la philosophie positive, favorise spontanément leur essor respectif, auquel la persistance du mode mathématique serait directement contraire.
Sous le premier aspect, il ne faut jamais oublier que, si la science abstraite a dû être d'abord le sujet exclusif ou très-prépondérant des grands travaux spéculatifs, elle doit cependant être constituée de manière à devenir ensuite le fondement naturel de la science concrète, qui, jusqu'ici, n'a pu acquérir, en aucun genre, aucune véritable rationalité, parce que tous les élémens philosophiques, dont la combinaison doit présider à sa formation, n'étaient point encore assez caractérisés, comme je l'ai expliqué dès la deuxième leçon. Or rien ne serait sans doute plus opposé à cette grande élaboration ultérieure que l'universelle prépondérance de l'esprit purement mathématique, qui, poussant l'abstraction au plus haut degré, même envers les plus simples phénomènes, et faisant toujours prévaloir le régime le plus analytique, est nécessairement incompatible avec cette réalité et cette concentration qui doivent inévitablement distinguer les études directement consacrées à l'existence effective des divers êtres, où les habitudes minutieuses et dispersives de la science actuelle seraient radicalement inadmissibles. Au contraire, quoiqu'il importe beaucoup, comme j'ai tâché de le faire sentir, de conserver d'abord aux spéculations sociologiques le caractère abstrait que je me suis attaché à leur imprimer pendant tout le cours de l'opération historique terminée dans ce volume, il est clair que, par la complication supérieure de leur sujet, et par les vues d'ensemble qu'elles exigent continuellement, elles doivent spontanément développer les dispositions mentales les plus convenables à la culture rationnelle de l'histoire naturelle proprement dite, dont le vrai génie, éminemment humain et synthétique, si admirablement personnifié chez notre grand Buffon, sympathise nécessairement bien davantage, à ce double titre, avec le génie propre de la sociologie qu'avec celui d'aucune autre science fondamentale, sans en excepter la biologie elle-même. Les intérêts généraux des saines études concrètes exigent donc certainement que la présidence normale de la philosophie abstraite appartienne finalement à la science où les inévitables inconvéniens d'un état d'abstraction d'abord indispensable, sont naturellement atténués, autant que possible, en vertu de la réalité plus complète du point de vue habituel; des recherches qui demanderont continuellement l'application combinée de tous les divers ordres de notions scientifiques ne sauraient être convenablement dirigées que sous l'universel ascendant de l'esprit sociologique, seul susceptible d'organiser activement une telle combinaison.