Cours de philosophie positive. (6/6)

Part 50

Chapter 502,657 wordsPublic domain

Quoique les titres philosophiques de l'esprit mathématique soient sans doute principalement relatifs à la méthode, on ne saurait douter néanmoins que, si la véritable logique scientifique y a nécessairement trouvé son essor primordial, elle n'a pu développer suffisamment ses divers caractères essentiels que par son extension ultérieure à des études de plus en plus complexes, jusqu'à ce que, par des modifications de plus en plus profondes, elle ait finalement embrassé les spéculations les plus difficiles, qui, vu leur dépendance naturelle de toutes les autres, exigent inévitablement la combinaison permanente de tous les moyens antérieurs, outre ceux qui leur sont spécialement propres. Si donc on supposait toutes les diverses classes de savans positifs convenablement élevées suivant les inégales exigences rationnelles de leurs destinations respectives, les sociologistes vraiment dignes de ce nom seraient les seuls qui pussent être regardés comme ayant une connaissance complète de la méthode positive, dont les géomètres, au contraire, d'après l'indépendance même de leurs travaux, auraient naturellement la notion la plus imparfaite, précisément parce qu'ils ne la concevraient qu'à l'état rudimentaire, tandis que les autres en auraient seuls suivi l'évolution totale. Les vices métaphysiques que nous ont spécialement offert, dans les deux premiers volumes de ce Traité, la plupart des grandes spéculations mathématiques, sont loin de tenir uniquement à l'ancienneté de leur formation, en un temps où l'antique philosophie conservait partout une suprématie dont la science la plus abstraite ne pouvait suffisamment s'affranchir. Ils résultent surtout de l'isolement exclusif qui distingue aujourd'hui ces conceptions élémentaires, sur lesquelles les parties supérieures de la philosophie naturelle n'ont pu encore exercer une réaction logique indispensable à leur pleine maturité. Aucun attribut fondamental ne saurait mieux définir l'esprit positif, comme je l'ai tant établi, que la substitution universelle d'un point de vue convenablement relatif au point de vue nécessairement absolu de la philosophie théologico-métaphysique. Or ce caractère principal est assurément trop peu marqué jusqu'ici dans les notions mathématiques, où l'extrême facilité des déductions, souvent réduites à une sorte de mécanisme technique, fait si fréquemment illusion sur la vraie portée de nos connaissances, surtout pour l'application aux phénomènes naturels, qui nous a présenté, sous une telle influence, beaucoup d'irrécusables exemples d'une tendance vicieuse vers des enquêtes radicalement inaccessibles à la raison humaine, et d'une puérile obstination à substituer indûment l'argumentation à l'observation. Les saines spéculations sociologiques, au contraire, où le point de vue historique obtient spontanément une prépondérance intime et continue, doivent offrir, par leur nature, la plus complète manifestation possible de cet attribut essentiel de la vraie positivité rationnelle. Pour tous ceux qui ont convenablement apprécié la profonde nécessité de rendre la véritable philosophie moderne principalement historique, cette incontestable considération suffirait à démontrer irrévocablement l'entière prééminence philosophique de l'esprit sociologique. Il faut reconnaître, en outre, sous un autre aspect fondamental, que le sentiment universel de l'invariabilité des lois naturelles doit être habituellement trop peu développé par les études mathématiques, quoiqu'il y ait nécessairement puisé son premier essor systématique, parce que l'extrême simplicité des phénomènes géométriques, et même mécaniques, dont les lois y sont seules essentiellement appréciées, permet difficilement une pleine et active généralisation de cette grande notion philosophique, malgré la précieuse consolidation que doit lui procurer son extension réelle aux événemens célestes. Aussi a-t-on pu, à cet égard, remarquer en tout temps, et sans excepter notre siècle, jusque chez d'éminens géomètres, une assez profonde inconséquence pour faire communément supposer dépourvus de lois constantes tous les phénomènes un peu compliqués, surtout quand l'action humaine y intervient à un degré quelconque; au point de susciter enfin une branche spéciale de l'analyse mathématique, le prétendu calcul des chances, que la raison publique flétrira bientôt comme une honteuse aberration scientifique, directement incompatible avec toute vraie positivité, tandis que le vulgaire de nos algébristes, après un siècle de stériles travaux, ose encore attendre le perfectionnement des études les plus importantes et les plus difficiles de l'absurde utopie logique dont une telle conception forme la base principale. Les autres sciences fondamentales n'offrent maintenant, sous ce rapport, aucune équivalente monstruosité philosophique, et nous avons vu leur succession régulière présenter une manifestation de plus en plus décisive de l'invariabilité des lois naturelles. Mais la science sociologique est certainement la seule qui puisse développer un tel principe dans toute sa plénitude rationnelle, de manière à lui procurer une irrésistible efficacité, en l'étendant directement aux événemens les plus complexes, ainsi soustraits enfin à la ténébreuse suprématie de l'esprit théologico-métaphysique, auquel la transaction cartésienne avait été forcée de réserver encore cette extrême attribution, seul vestige, désormais effacé, de son ancienne toute-puissance. Sous quelque autre aspect capital qu'on examine la méthode positive, une juste appréciation comparative, dont ce Traité contient exactement tous les élémens essentiels, fera toujours, j'ose le dire, finalement ressortir la haute supériorité logique du point de vue sociologique sur le point de vue mathématique. Vu l'unité fondamentale de cette méthode, tous les procédés généraux qui la composent se retrouvent sans doute nécessairement, sauf la diversité des formes, dans chacune des six sciences principales. L'incontestable privilége que possèdent, à cet égard, les études mathématiques, tient seulement à l'extrême simplicité de leur sujet propre, qui, devant offrir d'heureuses ressources pour y multiplier et y prolonger davantage les déductions rigoureuses, présente inévitablement des exemples spontanés de tous les artifices que notre intelligence puisse jamais employer. Mais, en vertu même de cette excessive simplification, les plus puissans de ces moyens logiques ne sauraient être par là suffisamment définis, et ne deviennent vraiment appréciables, comme je l'ai souvent montré, que lorsque les parties supérieures de la philosophie naturelle en ont fait convenablement saisir la principale destination, d'après une estimation directe des difficultés essentielles qui en exigent le développement. Quoique, une fois ainsi caractérisés, ils puissent devenir mieux connus en les retrouvant ensuite implicitement appliqués déjà dans certaines spéculations mathématiques où il eût été auparavant impossible de les distinguer réellement, il faut convenir que cette sorte de vérification uniforme doit être ordinairement plus utile à la science mathématique elle-même, par une lumineuse réaction philosophique, qu'à celle d'où émane la manifestation effective. On le voit surtout pour la méthode comparative propre à la biologie, et, encore davantage, pour la méthode historique propre à la sociologie: la honteuse ignorance de presque tous les géomètres quant à ces deux modes transcendans d'investigation rationnelle, qui constituent les plus éminentes créations logiques de notre intelligence, en présence des plus hautes difficultés scientifiques, témoigne assez clairement que la notion réelle n'en a pas été fournie par les études mathématiques, bien qu'elles en puissent offrir spontanément, comme je l'ai montré en son lieu, quelques exemples véritables, d'ailleurs inutiles, et même inintelligibles, à tous ceux qui n'auraient pas puisé une telle connaissance à sa source vraiment originale.

La prééminence philosophique de l'esprit sociologique sur l'esprit mathématique, suivant leur aptitude respective à une active universalité, est encore plus spécialement évidente sous le rapport scientifique proprement dit, que sous le simple rapport logique; en sorte qu'elle peut être ici rapidement motivée. Quoique le point de vue géométrique et mécanique soit, de toute nécessité, abstraitement universel, comme je l'ai hautement établi, en ce sens que les lois de l'étendue et du mouvement doivent exercer une première influence élémentaire sur tous les phénomènes quelconques, on sait que les indications spéciales qui en résultent, quelque précieuses qu'elles puissent être, ne sauraient jamais, fût-ce dans les cas les plus simples, dispenser aucunement de l'étude directe du sujet, qui doit toujours rester prépondérante, sous peine de conduire, par l'abus du raisonnement, soit à de stériles travaux, soit même à de graves aberrations, dont la physique actuelle nous a offert d'irrécusables exemples, tous clairement relatifs à une irrationnelle suprématie du mode mathématique, aspirant à gouverner les recherches qu'il peut seulement seconder. Ces indications, constamment insuffisantes à un degré quelconque, deviennent, en outre, de plus en plus vagues et imparfaites à mesure que la philosophie naturelle étudie des phénomènes plus compliqués. Néanmoins, même envers le cas le plus extrême, j'ai, le premier, démontré la nécessité d'y prendre d'abord en sérieuse considération sociologique l'ensemble des lois géométriques et mécaniques, surtout en ne les séparant pas de leur grande manifestation astronomique. Mais, malgré l'indispensable lumière qu'elles doivent ainsi répandre sur le préambule élémentaire de ces hautes spéculations, leur impuissance radicale à diriger effectivement de semblables recherches devient alors tellement évidente, que les phénomènes sociaux, et même moraux, ont été, dès l'origine, systématiquement exclus dans l'unique tentative vraiment puissante pour constituer une philosophie générale sous la seule impulsion mathématique, c'est-à-dire l'effort du grand Descartes, qui, à la vérité, ne se faisait aucune grave illusion sur la nature précaire et la destination provisoire d'une semblable construction. Les plus simples phénomènes de la vie animale n'ont pu alors comporter, à un faible degré, la pénible extension d'un pareil mode philosophique que d'après l'insoutenable hypothèse d'automatisme, à laquelle Descartes avait été forcément conduit par les exigences fondamentales de cette vicieuse direction, dont le prolongement ultérieur n'a nullement produit, à cet égard, de meilleurs expédiens, et a seulement fini par déterminer habituellement, chez ceux qui ne conçoivent pas d'autre philosophie, une sorte de répugnance involontaire envers les sciences naturelles où elle ne peut suffisamment prévaloir. Aussi l'esprit mathématique a-t-il aujourd'hui, sinon en principe, du moins en fait, essentiellement réduit ses prétentions directrices à la seule philosophie inorganique, en ne concevant même que très-confusément l'incorporation effective du domaine chimique dans un vague et lointain avenir: ce qui est certainement fort loin de l'universalité qu'on poursuivait d'abord, et ce qui surtout semble consacrer indéfiniment la suprématie provisoire que Descartes avait dû laisser à l'ancienne philosophie à l'égard des études morales ou politiques; en sorte que la situation fondamentale de l'esprit humain n'aurait ainsi fait aucun progrès général depuis deux siècles, au milieu de la plus intime agitation sociale: tout espoir d'une véritable organisation mentale, soit progressive, soit rétrograde, serait dès lors irrévocablement perdu, par l'éternelle coexistence de deux tendances radicalement incompatibles. Bornée au monde inorganique, la suprématie mathématique, quoiqu'elle y doive être beaucoup moins nuisible, n'y saurait d'ailleurs subsister que passagèrement, jusqu'au temps, très-prochain sans doute, où, suivant les exigences rationnelles de leur science, les vrais physiciens seront suffisamment préparés, d'après une éducation convenable, dont ce Traité a indiqué la nature et le plan, à diriger par eux-mêmes, comme je les en ai tant pressés, l'usage permanent d'un puissant instrument logique, qu'ils peuvent seuls sagement appliquer à chaque destination spéciale, et qui est souvent devenu, de nos jours, une source de graves embarras par suite d'une administration, nécessairement plus ou moins aveugle, laissée encore à des géomètres qui n'en peuvent assez comprendre le but ni les conditions. Les lois les plus générales de la nature inerte devant nous être éternellement inconnues, d'après notre inévitable ignorance des faits cosmiques proprement dits, l'esprit mathématique ne peut le plus souvent dominer les questions physiques qu'à l'aide de ces hypothèses profondément chimériques sur le mode essentiel de production des phénomènes, où j'ai si pleinement signalé l'une des plus dangereuses aberrations que puisse produire, dans la science moderne, la déplorable absence provisoire de toute vraie discipline philosophique; puisque les efforts scientifiques prennent ainsi une direction entièrement contraire aux prescriptions fondamentales de la méthode positive, en abordant des problèmes radicalement insolubles, de manière à reproduire finalement, sous un imposant appareil, le caractère vague et arbitraire de l'ancienne philosophie. Or on doit reconnaître que cette désastreuse altération de la positivité rationnelle n'est essentiellement maintenue, dans la physique actuelle, que par la vicieuse prépondérance des géomètres: car les véritables physiciens, justement stimulés par un dédain, souvent très-déplacé, envers l'observation directe, seraient déjà assez disposés spontanément à sentir l'inanité et les inconvéniens des fluides fantastiques pour tenter aujourd'hui de débarrasser enfin leurs théories de ce vain échafaudage métaphysique, s'ils pouvaient se soustraire à l'ascendant algébrique, qui ne saurait se passer d'une telle base. Suivant ces appréciations successives, cette prétendue philosophie mathématique qui semblait, il y a deux siècles, devoir indéfiniment dominer l'ensemble des spéculations humaines, se trouvera donc bientôt réduite, en réalité, à ne présider, hors de sa propre sphère, qu'aux seules études astronomiques, dont la direction générale paraît lui appartenir légitimement, vu la nature, évidemment géométrique ou mécanique, de tous les problèmes correspondans. Mais, afin de pousser cette analyse, à la fois historique et dogmatique, jusqu'à sa véritable conclusion, il faut remarquer, en outre, envers ce dernier cas, que la prépondérance des géomètres en astronomie, quoique bien moins vicieuse qu'en aucune autre excursion, présente, même alors, un caractère forcé et précaire, relatif à une situation passagère, trop facile à modifier pour devoir subsister encore longtemps; car, quelque capitale que doive être l'influence mathématique dans les études célestes, qui lui ont toujours offert le plus convenable exercice, cependant l'état normal, en astronomie comme en physique, consiste assurément dans l'administration continue de cet admirable instrument intellectuel, aussi bien que des simples instrumens matériels, par ceux-là même qui en comprennent suffisamment la destination spéciale, et non par ceux qui en connaissent seulement la structure; ce qui, en l'un et l'autre cas, exige uniquement une meilleure éducation scientifique, plus aisée, du reste, aux astronomes qu'aux physiciens, suivant nos explications directes. Depuis le développement, d'ailleurs si récent, de la mécanique céleste, les astronomes proprement dits, tels que les Bradley, les Mayer, les Lacaille, les Herschell, les Delambre, les Olbers, etc., ont souvent souffert de l'irrationnelle présomption des géomètres, qui, par un sentiment exagéré de la portée effective des prévisions dynamiques envers des phénomènes qu'ils ont trop peu étudiés, croient habituellement pouvoir y réduire le rôle des observateurs à la détermination subalterne de quelques coefficiens; ce qui a plus d'une fois entravé déjà les découvertes réelles. Ainsi, tout porte à croire que l'ascendant fondamental de l'esprit purement mathématique dans le système de la philosophie naturelle, bien loin de devoir augmenter désormais, comme on le suppose communément, éprouvera nécessairement un rapide et irrévocable décroissement, jusqu'à ce que, sous l'essor ultérieur d'une éducation convenablement rationnelle pour la classe spéculative, la suprématie normale en soit renfermée entre les limites philosophiques du vrai domaine mathématique, à la fois abstrait et concret, tel que ce Traité l'a directement circonscrit. On peut assurer que le projet d'une philosophie générale dominée par les conceptions mathématiques sera de plus en plus regardé comme une vicieuse utopie métaphysique, dont une suffisante expérience a déjà hautement démontré l'impossibilité, et dont l'influence effective, au lieu de seconder aujourd'hui l'essor naturel des connaissances réelles, l'entrave désormais radicalement, depuis l'extension décisive de l'esprit positif à toutes les branches essentielles de la science inorganique. Ces irrationnelles tentatives, qui indiquent une si fausse appréciation de la destination et de la portée de l'entendement humain, n'ont obtenu provisoirement une véritable importance philosophique que par leur solidarité passagère avec les besoins intellectuels de la grande transition moderne, qui ne pouvait d'abord procéder autrement à l'irrévocable extinction de l'ancienne philosophie; mais l'entier accomplissement mental d'une telle révolution, par la formation définitive de la science sociologique, livrera bientôt à leur profonde inanité naturelle des aberrations philosophiques ainsi privées de toute justification plausible.

D'après l'ensemble de ces considérations, j'ai pu, dans la grande alternative que nous examinons, démontrer suffisamment, du moins par exclusion, sous le rapport scientifique, comme je l'avais déjà fait sous le rapport logique, la prééminence philosophique de l'esprit sociologique, sans avoir même besoin de faire directement contraster sa haute aptitude spontanée à diriger les méditations vraiment universelles avec cette impuissance nécessaire si évidemment propre, à cet égard, à l'esprit mathématique. Ayant, j'ose le dire, créé, et jusqu'ici seul cultivé cette nouvelle science fondamentale, envers laquelle toutes les autres ne doivent être finalement regardées que comme d'indispensables préliminaires graduels, il ne m'appartient pas de signaler ici l'importance et la fécondité de ses diverses réactions générales sur le perfectionnement essentiel des différentes sciences antérieures, auxquelles la sociologie, si elle est convenablement étudiée par quelques éminentes intelligences, rendra bientôt des services plus qu'équivalens à ceux qu'elle en a reçus pour son avénement initial. Une aussi récente formation ne saurait d'ailleurs permettre que ces exemples spéciaux, encore trop peu variés et surtout trop peu développés, soient aujourd'hui équitablement appréciables, sous l'ascendant unanime d'habitudes mentales plus ou moins contraires: en sorte que c'est principalement _à priori_, suivant une juste notion de la nature nécessaire des saines recherches philosophiques, qu'on doit maintenant établir l'inévitable suprématie rationnelle de l'esprit sociologique sur tout autre mode, ou plutôt degré, du véritable esprit scientifique; mais aussi les motifs directs de ce genre sont tellement irrécusables, qu'ils doivent aisément déterminer l'intime assentiment de tous les juges compétens et bien préparés.