Cours de philosophie positive. (6/6)
Part 49
L'élaboration fondamentale que j'ai, le premier, osé entreprendre, se trouvant enfin suffisamment accomplie, même dans sa partie la plus nouvelle, la plus importante et la plus difficile, il faut désormais envisager la succession hiérarchique des six éléments essentiels qui en ont dû composer le vaste ensemble, depuis les plus simples spéculations mathématiques jusqu'aux plus hautes conceptions sociales, comme ayant été surtout destinée à élever graduellement notre intelligence au point de vue définitif de la philosophie positive, dont le véritable esprit général ne pouvait être autrement dévoilé. Nous avons ainsi systématiquement réalisé une évolution individuelle radicalement conforme à l'évolution nécessaire de l'humanité, que l'on peut maintenant, pour plus de facilité, se borner, sans aucun grave inconvénient, à considérer ici à partir de l'impulsion décisive déterminée par la double action, philosophique et scientifique, émanée de Bacon et de Descartes conjointement avec Kepler et Galilée. Cette indispensable préparation constituait évidemment le seul moyen pleinement efficace d'apprécier directement, soit quant à la méthode, ou quant à la doctrine, le vrai caractère propre à chacune des phases principales de la positivité rationnelle. En outre, l'homogénéité continue de ces diverses déterminations partielles nous a spontanément manifesté leur convergence croissante vers une même philosophie finale, dont la nature et la destination n'ont jamais pu être encore suffisamment comprises, par une suite inévitable de l'extension trop incomplète et de la culture trop dispersive qui devaient jusqu'ici distinguer son essor préliminaire, de façon à dissimuler profondément à la plupart de ses actifs promoteurs la tendance nécessaire de l'ensemble des spéculations modernes. Pour caractériser convenablement cette philosophie, ainsi successivement appréciée quant à tous ses élémens indispensables, il ne nous reste donc plus, en résultat spontané de notre opération totale, qu'à indiquer, d'une manière sommaire mais directe, dans cette leçon et dans la suivante, la coordination définitive de ses différentes conceptions essentielles, d'abord logiques, puis scientifiques d'après un principe d'unité réellement susceptible d'une telle efficacité, afin de pouvoir ensuite signaler rapidement, dans un dernier chapitre, la véritable activité normale, à la fois mentale et sociale, ultérieurement réservée au système qui doit devenir la base usuelle du régime spirituel de l'humanité, enfin parvenue, par tant de douloureux efforts, à sa pleine virilité.
Au chapitre précédent, les conséquences générales de l'étude approfondie du passé nous ont spécialement démontré l'inévitable urgence d'une pareille unité philosophique, comme constituant désormais la première condition fondamentale de la réorganisation intellectuelle et morale des populations les plus avancées. Mais, en outre, les esprits même qui, vicieusement contemplatifs, ne seraient pas aujourd'hui assez touchés de cette immense nécessité sociale, pourraient, en s'élevant au point de vue convenable, directement apprécier aussi, sous le simple aspect spéculatif, l'irrécusable réalité de ce besoin universel si évidemment propre aux temps actuels, où l'irrationnelle dispersion des travaux scientifiques menace désormais d'altérer profondément les principaux résultats de l'ensemble des efforts antérieurs, en faisant bientôt dégénérer la plupart des recherches partielles en tentatives stériles et incohérentes, qui, de plus en plus dépourvues de but réel et de direction déterminée, ne pourraient enfin conserver qu'une activité spontanément destructive, aveuglément tournée contre cette harmonie progressive où l'on doit voir sans doute le plus précieux attribut de la vraie positivité moderne. Jusque dans les sciences les plus simples, et par suite les moins imparfaites, il ne faut pas croire que les notions d'une certaine généralité puissent isolément résister toujours à cet essor désordonné des divagations individuelles que tend maintenant à développer avec rapidité la déplorable anarchie philosophique dont tant d'intelligences étroites ou égarées se glorifient si étrangement aujourd'hui, et qui ne tarderait pas à devenir aussi contraire à la probité des opérations spéculatives qu'à leur rationnalité. Toutes nos conceptions abstraites, y compris même les mieux établies, ne sauraient finalement persister sans une suffisante solidarité mutuelle. Sous l'abusive prolongation d'un inévitable interrègne philosophique, la même analyse dissolvante, qui semble aujourd'hui essentiellement bornée aux idées politiques et morales, où elle s'oppose spécialement, en vertu de leur complication supérieure, à une indispensable réorganisation, s'étendrait bientôt, de toute nécessité, d'après l'unité fondamentale de notre entendement, à tous les autres ordres de spéculations, de manière à ne laisser intactes, en chaque genre quelconque, que les vérités les plus grossières et les moins précieuses, comme l'indiquent déjà, dans le monde scientifique actuel, par une première extension de cette funeste situation, tant de graves divergences et d'aberrations capitales sur beaucoup d'importans sujets. En un mot, si l'esprit positif, dont l'empirique spécialité a maintenant cessé de correspondre aux besoins temporaires d'une évolution préparatoire, devait rester indéfiniment privé de toute systématisation usuelle, un tel désordre reproduirait inévitablement, chez les modernes, sauf la diversité des formes, l'équivalent essentiel de cette honteuse dégradation mentale que détermina jadis, parmi les populations grecques de l'antiquité et du moyen âge, le libre essor des divagations théologico-métaphysiques. Ceux donc qui persistent à n'attribuer à la moderne évolution scientifique d'autre réaction philosophique que la simple dissolution de l'antique régime intellectuel, sans y vouloir chercher de nouvelles bases générales d'une discipline plus parfaite et plus durable, tendent nécessairement, à leur insu, vers la destruction sophistique de ces mêmes acquisitions partielles auxquelles ils attachent une importance très-légitime, quoique trop exclusive, et qui, dans la pensée des premiers fondateurs de la philosophie positive, étaient, au contraire, principalement destinées, comme nous l'avons historiquement reconnu, à permettre enfin la réorganisation totale du système spéculatif, d'après une indispensable préparation graduelle, à la fois logique et scientifique, aujourd'hui suffisamment accomplie. Depuis que la spécialisation empirique a essentiellement perdu son office temporaire, par l'extension décisive de l'esprit positif à tous les ordres principaux de phénomènes naturels, elle oppose de puissans obstacles à tous les grands progrès scientifiques, et même elle compromet gravement la conservation réelle des résultats antérieurs. Telle est, au fond, la première cause générale de l'état flottant où se trouvent aujourd'hui, suivant notre appréciation directe, la plupart des conceptions biologiques, surtout chez la nation où la double évolution moderne, tant négative que positive, a été la plus complète. Mais cette désastreuse influence n'est marquée davantage dans les études organiques qu'en vertu de leur complication supérieure et de leur besoin plus prononcé d'unité directrice; la prolongation ultérieure de l'anarchie scientifique produirait nécessairement des ravages analogues dans les études inorganiques, y compris les études mathématiques, que le régime actuel tend déjà visiblement à réduire de plus en plus à la stérile accumulation d'incohérens détails, sous l'aveugle impulsion d'une avide concurrence, dont l'essor déréglé promet de faciles triomphes aux médiocrités ambitieuses. Ainsi, même abstraction faite des hautes exigences sociales que nous avons vu prescrire impérieusement la systématisation finale de la vraie philosophie moderne, le simple intérêt des sciences suffirait aujourd'hui pour en démontrer l'urgence, en y signalant le seul moyen général de consolider suffisamment l'admirable évolution spéculative ébauchée pendant les deux derniers siècles.
Cette indispensable coordination devient maintenant une heureuse conséquence spontanée du plan fondamental qui caractérise ce Traité, où le développement continu de la positivité rationnelle, dans ma propre intelligence comme dans celle du lecteur attentif, a été nécessairement assujetti, suivant la hiérarchie naturelle des phénomènes correspondans, à une succession toujours homogène d'états de plus en plus complets, dont chacun embrasse essentiellement tous les précédens, en sorte que le dernier d'entre eux, relatif aux conceptions les plus complexes que puisse aborder l'esprit humain, constitue aussitôt la liaison universelle et définitive des diverses spéculations positives. Aussi, malgré l'importance et la difficulté intrinsèques des résultats généraux propres à ces trois chapitres extrêmes, leur facile établissement nous offrira-t-il enfin la juste récompense d'une lente et pénible élaboration, qui n'avait jamais pu jusqu'ici être convenablement instituée.
Une véritable unité philosophique exigeant certainement l'entière prépondérance normale de l'un des élémens spéculatifs sur tous les autres, la question principale se réduit donc ici à déterminer directement quel est celui qui doit finalement prévaloir, non plus pour l'essor préparatoire du génie positif, mais pour son actif développement systématique, parmi les six points de vue fondamentaux, mathématique, astronomique, physique, chimique, biologique, et enfin sociologique, que nous avons successivement appréciés, et à l'ensemble desquels se rapportent inévitablement toutes les spéculations réelles. Or la constitution même de notre hiérarchie scientifique démontre aussitôt qu'une telle prééminence mentale n'a jamais pu appartenir qu'au premier ou au dernier de ces six élémens philosophiques: car eux seuls, évidemment, sont susceptibles d'universalité nécessaire, l'un par la destination, l'autre par l'origine de leurs conceptions respectives. La philosophie mathématique, d'où nous pouvons momentanément nous dispenser de séparer la philosophie astronomique, qui n'en est, à vrai dire, qu'une manifestation décisive, présente d'abord des titres irrécusables à la suprématie rationnelle, en vertu de l'incontestable extension des lois géométriques et mécaniques à tous les ordres possibles de phénomènes naturels. Sous un autre aspect, la philosophie sociologique, d'où nous pouvons pareillement cesser d'isoler la philosophie biologique, qui lui sert de base immédiate, doit aujourd'hui directement aspirer à la souveraineté intellectuelle, sauf l'indispensable condition, que j'ose dire désormais suffisamment accomplie, d'une véritable positivité; puisque toutes nos spéculations quelconques peuvent être réellement envisagées comme autant de résultats nécessaires de l'évolution spéculative de l'humanité, suivant les explications spéciales du quarante-neuvième chapitre. Quant au couple intermédiaire, formé par la philosophie physico-chimique, sa nature propre le rend assurément trop éloigné à la fois du point de départ et du but convenables à l'ensemble de l'élaboration positive, pour qu'il doive jamais prétendre, dans ce grand conflit mental, à aucune autre influence essentielle que celle de seconder puissamment l'une ou l'autre de ces deux impulsions rivales, dont il subit inévitablement l'action simultanée.
La principale question philosophique étant ainsi réduite à reconnaître maintenant, dans l'économie finale du système positif, l'entière prépondérance rationnelle, soit de l'esprit mathématique, soit de l'esprit sociologique, notre théorie générale de l'évolution humaine, spécialement en ce qui concerne l'appréciation historique de la progression moderne, nous permet aisément d'établir, sans aucune grave incertitude, que si le premier a dû nécessairement prévaloir pendant la longue éducation préliminaire qu'exigeait, en chaque genre, l'éveil successif d'une positivité durable, le dernier est, au contraire, seul susceptible, à tous égards, de diriger désormais, avec une véritable efficacité, l'essor universel et continu des spéculations réelles. Cette distinction fondamentale, qui constitue la première et la plus importante de nos conclusions générales, contient à la fois l'explication et le dénouement du déplorable antagonisme, jusqu'à présent insoluble, incessamment développé, depuis trois siècles, entre le génie scientifique et le génie philosophique, dont les justes prétentions respectives, d'une part à la positivité, d'une autre part à la généralité, doivent être ainsi définitivement conciliées, pour que l'état normal de l'humanité pensante puisse convenablement reposer sur la satisfaction continue de ces deux besoins également irrécusables. Pendant que la science poursuivait vainement, sous l'impulsion mathématique, une systématisation chimérique, la philosophie élevait d'impuissantes réclamations métaphysiques contre le funeste abandon du point de vue humain. Jusqu'à ce que l'évolution totale de l'humanité ait été ramenée à de véritables lois naturelles, ce qui, j'ose le dire, n'a jamais existé encore ailleurs que dans ce Traité, l'esprit moderne, qui devait d'abord être principalement avide de positivité, ne pouvait accueillir suffisamment les protestations relatives au besoin permanent de généralité, parce que, malgré leur légitimité implicite, elles se rattachaient alors inévitablement à un régime caduc, d'où il fallait avant tout irrévocablement sortir. Mais l'extension homogène du vrai caractère positif à tous les ordres essentiels de spéculation réelle doit maintenant permettre aux conceptions sociologiques de reprendre enfin l'ascendant universel qui appartient régulièrement à leur nature, et qui n'avait dû leur échapper provisoirement, depuis la dernière période du moyen âge, que par l'exigence temporaire des conditions primordiales propres à l'évolution positive.
Dans chacune des six parties essentielles de ce Traité, la science mathématique a été tellement recommandée comme la première source fondamentale, aussi bien pour l'individu que pour l'espèce, de toute positivité rationnelle, qu'on ne saurait sans doute me soupçonner aucunement de méconnaître jamais sa véritable influence philosophique, qui, après m'avoir si heureusement fourni, dès ma première jeunesse, le point de départ le plus convenable à l'ensemble de mes longues méditations, m'a spontanément offert ensuite, par un commerce intime et journalier, le meilleur moyen de restaurer toujours les forces élémentaires de mon intelligence. Mais, d'une autre part, nous avons continuellement reconnu, avec la même certitude, que les conceptions mathématiques sont, par leur nature, essentiellement impuissantes à diriger la formation d'une philosophie réelle et complète, susceptible d'une active universalité. Cependant, toutes les nombreuses tentatives entreprises depuis trois siècles pour constituer une nouvelle philosophie, propre à remplacer enfin la philosophie théologico-métaphysique, ont dû être, comme je viens de l'expliquer, et ont été, en effet, toujours essentiellement conçues d'après un tel principe, employé sous des formes plus ou moins explicites. Le seul de ces efforts prématurés qui mérite véritablement un éternel souvenir, à raison des services indispensables, quoique passagers, qu'il a certainement rendus, consiste sans doute dans la grande construction cartésienne, qui, très-supérieure, sous les principaux aspects, à celles qu'on a voulu ensuite lui substituer, en a d'ailleurs spontanément fourni le type général. Or cette mémorable conception, qui érigeait la géométrie et la mécanique en fondemens directs de la science universelle, a heureusement présidé, pendant un siècle, malgré ses immenses inconvéniens, au premier essor décisif de la positivité rationnelle dans les diverses branches essentielles de la philosophie inorganique. Mais, outre que les études morales et sociales y avaient été, dès l'origine, systématiquement écartées, ce qui suffisait assurément pour constater le défaut radical de véritable universalité propre à un tel point de vue, il est clair que son extension forcée aux plus simples spéculations biologiques y a finalement exercé une influence perturbatrice, dont elles ne sont pas même aujourd'hui assez dégagées, quoiqu'elle fût d'abord inévitable, et même indispensable, pour y neutraliser alors l'esprit métaphysique, comme je l'ai spécialement expliqué en son lieu. Quels qu'aient été, depuis cet ébranlement initial, les immenses progrès des théories mathématiques, ils ne pouvaient nullement améliorer la nature d'un tel principe philosophique, sauf le perfectionnement spécial de ses applications secondaires; en sorte que les tentatives ultérieures ont été réellement encore plus vicieuses. Le sentiment confus de leur impuissance nécessaire et de leur inopportunité croissante les a d'ailleurs fait abandonner peu à peu à des esprits inférieurs: ils ont, en général, transporté dans l'ordre des phénomènes physico-chimiques le point de départ de leurs conceptions universelles, contrairement aux conditions fondamentales d'une telle opération, qui assignaient aux spéculations astronomiques la présidence exclusive de tout système semblable, comme l'avait si bien compris le premier fondateur. Malgré l'inévitable discrédit dont ces essais chimériques ont été de plus en plus frappés, ils correspondent tellement, quoique d'une manière fort insuffisante, au besoin fondamental de liaison universelle qu'éprouvent intimement les intelligences modernes, et que cette voie semble seule jusqu'ici pouvoir satisfaire, que les philosophes proprement dits ont été souvent entraînés, même de nos jours, à quitter le point de vue moral et social, unique source de leur force spontanée, pour suivre de pareils projets, à l'envi des géomètres et des physiciens, sans pouvoir être aussi excusables par l'influence habituelle d'une instruction trop spéciale, dont l'absence a toutefois très-peu altéré, d'ordinaire, le mérite comparatif de leurs efforts en ce genre. Ainsi, l'inactivité actuelle d'une telle tendance, en résultat purement empirique des nombreux échecs antérieurs, n'indique point que nos savans aient réellement abandonné un pareil principe philosophique, dont l'application ultérieure, d'après des découvertes physiques inattendues ou de nouveaux progrès mathématiques, n'a pu encore cesser de constituer leur utopie favorite: l'instinct vague et passager de son inanité radicale, loin de les exciter à la recherche d'un lien plus efficace, ne fait jusqu'ici qu'augmenter presque toujours leur irrationnelle répugnance contre toute autre systématisation quelconque, et même leur dédain trop fréquent envers les parties de la philosophie naturelle dont la complication supérieure exclut essentiellement tout espoir d'y étendre jamais l'empire effectif des conceptions géométriques et mécaniques. Pour sortir enfin de cette stérile et dangereuse situation, qui entrave radicalement l'essor définitif, à la fois mental et social, de la saine philosophie moderne, il devient donc indispensable d'examiner directement la grande question du mode fondamental suivant lequel doit s'opérer désormais la liaison universelle des spéculations positives: or la forme la plus rapide et la plus décisive de cette discussion finale consiste évidemment dans une comparaison immédiate entre les deux marches opposées, l'une mathématique, l'autre sociologique, seules vraiment susceptibles de rivaliser à cet égard.