Cours de philosophie positive. (6/6)

Part 40

Chapter 402,968 wordsPublic domain

À cette heureuse influence permanente de la grande élaboration philosophique sur la marche actuelle des esprits actifs, correspond naturellement, sous le second aspect ci-dessus indiqué, une influence équivalente sur la disposition sociale de la masse des intelligences. Il résulte, en effet, de la confusion existante entre l'ordre spirituel et l'ordre temporel, une tendance générale, aujourd'hui profondément désastreuse, à chercher toujours, dans les institutions politiques proprement dites, la solution exclusive des difficultés quelconques relatives à notre situation. Cette disposition populaire, graduellement développée en Europe pendant les cinq siècles qui ont suivi la désorganisation spontanée du système catholique, à mesure que s'accomplissait la concentration temporelle, est maintenant parvenue à sa plus déplorable intensité, d'après l'active stimulation directement entretenue par les nombreuses tentatives de constitutions métaphysiques propres au dernier demi-siècle. Une telle tendance vulgaire peut seule fournir un point d'appui vraiment redoutable aux prétentions déréglées de l'intelligence à la domination universelle: car, sans une pareille illusion sur l'efficacité absolue des mesures purement politiques, l'agitation métaphysique ne pourrait déterminer les masses à seconder suffisamment ses efforts perturbateurs. Ainsi, pendant que la nouvelle impulsion philosophique écartera spontanément la dangereuse utopie du règne de l'esprit, en ouvrant régulièrement à la capacité mentale une large issue sociale, elle dissipera, d'une autre part, non moins naturellement, la sorte d'hallucination correspondante, en imprimant aux justes réclamations populaires la direction, bien plus souvent morale que politique, convenable à leur vraie destination. On ne peut douter, en effet, que les principaux griefs légitimement signalés par les masses actuelles contre un régime où leurs besoins généraux sont si peu consultés, ne se rapportent surtout à une rénovation totale des opinions et des mœurs, sans que les institutions directes puissent, au fond, nullement suffire à leur indispensable réparation. Cette appréciation est particulièrement incontestable, comme j'aurai bientôt lieu de l'indiquer plus spécialement, envers les graves abus inhérens aujourd'hui à l'inégalité nécessaire des richesses, et qui constituent le plus dangereux argument des agitateurs ou des utopistes: car ces vices tirent certainement leur plus déplorable intensité de notre désordre intellectuel et moral, bien davantage que de l'imperfection des mesures politiques, dont l'influence réelle est, à cet égard, fort limitée dans le système de la sociabilité moderne, à moins d'une anarchique subversion, aussi destructive du progrès que de l'ordre. L'essor philosophique destiné à élaborer graduellement la réorganisation spirituelle est donc susceptible, sous ce rapport capital, et sous beaucoup d'autres analogues, d'exercer immédiatement, vu l'état présent des populations modernes, une action rationnelle très-importante, directement propre à faciliter le retour universel d'une harmonie durable. Mais il faut savoir que cette heureuse aptitude ne pourrait être suffisamment réalisable, si cette sage réformation des tendances actuelles ne se présentait pas spontanément comme aussi liée aux conditions du progrès qu'à celles de l'ordre: car la nouvelle prédication philosophique, quelque judicieuse qu'elle pût être, resterait essentiellement dépourvue d'efficacité populaire, si, en signalant la nature éminemment morale de tels embarras sociaux, et leur indépendance essentielle des institutions proprement dites, elle ne faisait en même temps apercevoir leur vraie solution générale, d'après l'uniforme assujettissement de toutes les classes quelconques aux devoirs moraux attachés à leurs positions respectives, sous l'active impulsion continue d'une autorité spirituelle assez énergique et assez indépendante pour assurer le maintien usuel d'une telle discipline universelle. Sans cette indispensable coïncidence, d'ailleurs évidemment inhérente à la véritable élaboration régénératrice, l'instinct des masses ne saurait accueillir un semblable enseignement, où il verrait alors, en effet, une source de déceptions, destinée à amortir les efforts d'amélioration réelle, au lieu de leur imprimer une direction plus salutaire. On ne peut donc méconnaître l'influence nécessaire de l'essor philosophique relatif à la réorganisation spirituelle, pour réformer graduellement, d'après une saine appréciation des diverses difficultés sociales, des dispositions populaires éminemment perturbatrices, qui fournissent aujourd'hui le principal aliment des illusions et des jongleries politiques. En général, cette nouvelle philosophie tendra de plus en plus à remplacer spontanément, dans les débats actuels, la discussion vague et orageuse des _droits_ par la détermination calme et rigoureuse des _devoirs_ respectifs. Le premier point de vue, critique et métaphysique, a dû prévaloir tant que la réaction négative contre l'ancienne économie n'a pas été suffisamment accomplie; le second, au contraire, essentiellement organique et positif, doit, à son tour, présider à la régénération finale: car l'un est, au fond, purement individuel, et l'autre directement social. Au lieu de faire consister politiquement les devoirs particuliers dans le respect des droits universels, on concevra donc, en sens inverse, les droits de chacun comme résultant des devoirs des autres envers lui: ce qui, sans doute, n'est nullement équivalent; puisque cette distinction générale représente alternativement la prépondérance sociale de l'esprit métaphysique ou de l'esprit positif: l'un conduisant à une morale presque passive, où domine l'égoïsme; l'autre à une morale profondément active, dirigée par la charité. Cette transformation radicale des habitudes actuelles dérivera nécessairement de la priorité systématiquement accordée à la réorganisation spirituelle sur la réorganisation temporelle, comme étant à la fois plus urgente et mieux préparée. L'opiniâtre résistance des hommes d'état à la séparation fondamentale des deux puissances est donc, sous ce second aspect, tout autant que sous le premier, directement contradictoire à leurs vaines récriminations contre la tendance exclusive des vœux populaires vers les solutions purement politiques: quelque fondées que soient souvent leurs plaintes à ce sujet, elles ne sauraient avoir d'efficacité, tant qu'eux-mêmes repousseront aveuglément le seul moyen général de réformer ces habitudes irréfléchies, résultat inévitable de la dictature temporelle, sans altérer l'indispensable manifestation des besoins universels, dès lors assurés, au contraire, d'une meilleure satisfaction.

Tels sont, en aperçu, les services immédiats, aussi éminens qu'irrécusables, propres à la grande élaboration philosophique destinée à déterminer graduellement la réorganisation spirituelle des sociétés modernes. Par cette double influence préliminaire sur la raison publique, la nouvelle puissance morale, avant sa constitution régulière, fera spontanément, dès sa naissance, l'épreuve décisive de son action sociale, en faisant universellement prévaloir la disposition d'esprit nécessaire à sa marche ultérieure. Sa tendance directe étant ainsi assez indiquée, il ne me reste plus qu'à apprécier sommairement, d'après les bases historiques déjà posées, d'abord et surtout la nature générale de ses attributions finales, et, par suite, le caractère essentiel de son autorité normale, pour achever de dissiper suffisamment les inquiétudes peu rationnelles, mais fort excusables, qu'inspire aujourd'hui la seule pensée d'un nouveau pouvoir spirituel, vu les profondes aberrations qui, à raison même des habitudes actuelles de confusion politique, ont si souvent conduit, à ce sujet, à des conceptions essentiellement théocratiques, justement antipathiques à la sociabilité moderne.

Sous l'un et l'autre aspect, la comparaison avec la puissance catholique propre au moyen âge se présente naturellement, comme relative au seul antécédent réel d'une telle organisation, dont l'action sociale serait ainsi, dans son ensemble, immédiatement indiquée. Mais, quoique ce rapprochement soit, en effet, susceptible d'une véritable utilité, quand il est convenablement dirigé, son usage exige toujours des précautions essentielles, sans lesquelles il conduirait souvent à de fausses appréciations, en vertu de l'intime diversité des situations respectives, et surtout à raison du principe purement théologique sur lequel reposait l'ancien organisme spirituel, où la véritable destination politique était nécessairement subordonnée à un but personnel imaginaire, que nous avons vu altérer profondément, à beaucoup d'égards, l'exercice et le caractère de l'autorité spéculative. C'est seulement à ceux qui, d'après nos précédentes explications historiques, sauront écarter suffisamment le point de vue religieux, pour envisager uniquement l'office social du clergé catholique, qu'une judicieuse application de ce procédé comparatif pourra devenir vraiment utile comme moyen empirique de faciliter les déterminations et de les préciser davantage: car, il est d'ailleurs certain que tout ce qui, dans la vie réelle, comportait, au moyen âge, l'action spirituelle, donnera lieu pareillement à une équivalente intervention du nouveau pouvoir, dont l'ascendant habituel sera même, à divers titres, plus immédiat et plus complet; sauf les distinctions nécessaires, de mode ou de degré, qui correspondent à la différence radicale des deux philosophies et des deux civilisations. Toutefois, sans renoncer à cette ressource spontanée, qui devra surtout ultérieurement seconder les développemens réservés à mon Traité spécial, notre double appréciation sommaire doit ici conserver essentiellement la forme directe et abstraite, afin de prévenir, autant que possible, toute vicieuse interprétation.

J'ai déjà posé, au cinquante-quatrième chapitre, le principe général, aussi rigoureux qu'incontestable, qui détermine rationnellement la séparation fondamentale entre les attributions respectives du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, et d'après lequel les hommes sages des deux classes s'efforceront de résoudre suffisamment les conflits plus ou moins graves que la fatale discordance de nos passions, aussi inévitable dans l'avenir que dans le passé, soulèvera un jour entre les deux puissances, malgré l'amélioration réelle de la sociabilité humaine. Ce principe consiste à regarder l'autorité spirituelle comme devant être, par sa nature, finalement décisive en tout ce qui concerne l'_éducation_, soit spéciale, soit surtout générale, et seulement consultative en tout ce qui se rapporte à l'_action_, soit privée, soit même publique, où son intervention habituelle n'a jamais d'autre objet que de rappeler suffisamment, en chaque cas, les règles de conduite primitivement établies: l'autorité temporelle, au contraire, entièrement souveraine quant à l'action, au point de pouvoir, sous sa responsabilité des résultats, suivre une marche opposée aux conseils correspondans, ne peut exercer, à son tour, sur l'éducation, qu'une simple influence consultative, bornée à y solliciter la révision ou la modification partielle des préceptes que la pratique lui semblerait condamner. Ainsi, l'organisation fondamentale, et ensuite l'application journalière, d'un système universel d'éducation positive, non-seulement intellectuelle, mais aussi et surtout morale, constituera l'attribution caractéristique du pouvoir spirituel moderne, dont une telle élaboration graduelle pourra seule développer convenablement le génie propre et l'ascendant social. C'est principalement pour servir de base générale à un tel système que devra être préalablement coordonnée la philosophie positive proprement dite, dont j'ai osé, le premier, concevoir et ébaucher le véritable ensemble, destiné à fournir désormais à l'entendement humain un point d'appui fondamental par une suite homogène et hiérarchique de notions positives, à la fois logiques et scientifiques, sur tous les ordres essentiels de phénomènes, depuis les moindres phénomènes mathématiques, source initiale de la positivité rationnelle, jusqu'aux plus éminens phénomènes moraux et sociaux, terme indispensable de sa pleine maturité. Si, d'une part, l'éducation moderne, jusqu'ici vague et flottante comme la sociabilité correspondante, ne saurait être vraiment constituée sans un pareil fondement philosophique, il n'est pas moins certain, en sens inverse, que, sans cette grande destination, cette coordination préliminaire n'aurait point un caractère assez nettement déterminé pour contenir suffisamment les divagations dispersives propres à la science actuelle. Afin que cette salutaire connexité conserve toute l'énergie convenable, en un temps où l'esprit d'ensemble est encore si rare et où les conditions en sont si peu comprises, il importera même de ne jamais oublier que ce système d'éducation positive est nécessairement destiné à l'usage direct et continu, non d'aucune classe exclusive, quelque vaste qu'on la suppose, mais de l'entière universalité des populations, dans toute l'étendue de la république européenne. C'est au catholicisme, comme je l'ai expliqué, que l'humanité a dû, au moyen âge, le premier établissement d'une éducation vraiment universelle, qui, quelque imparfaite qu'en dût être l'ébauche, présentait déjà, malgré d'inévitables diversités de degré, un fond essentiellement homogène, toujours commun aux moindres et aux plus éminens chrétiens: il serait donc étrange, à tous égards, de concevoir une institution moins générale pour une civilisation plus avancée. Sous ce rapport, les dogmes révolutionnaires relatifs à l'égalité d'instruction contiennent, à leur manière, depuis la décadence nécessaire de l'organisation catholique, un certain pressentiment confus du véritable avenir social, sauf les graves inconvéniens ordinairement inhérens à la nature vague et absolue des conceptions métaphysiques, qui, en tous genres, devaient précéder et préparer les conceptions positives. Rien n'est plus propre, sans doute, à caractériser profondément l'anarchie actuelle, que la honteuse incurie avec laquelle les classes supérieures considèrent habituellement aujourd'hui cette absence totale d'éducation populaire, dont la prolongation exagérée menace pourtant d'exercer sur leur sort prochain une effroyable réaction. Ainsi, la première condition essentielle de l'éducation positive, à la fois intellectuelle et morale, envisagée comme la base nécessaire d'une vraie réorganisation sociale, doit certainement consister dans sa rigoureuse universalité. Malgré d'inévitables différences de degré, aussi salutaires que spontanées, correspondantes aux inégalités d'aptitude et de loisir, c'est d'ailleurs une grave erreur philosophique, aujourd'hui trop fréquente, que de rattacher à ces distinctions naturelles des diversités nécessaires, soit dans le plan, soit dans la marche, de cette commune initiation. L'invariable homogénéité de l'esprit humain, non-seulement parmi les divers rangs sociaux, mais même chez les différentes natures personnelles, fera toujours comprendre, à tous ceux qui ne se borneront pas à une superficielle appréciation, que, sauf les cas d'anomalie, ces modifications ne sauraient finalement influer que sur le développement plus ou moins étendu d'un système toujours identique: l'expérience catholique a depuis longtemps sanctionné cette indication rationnelle, en ce qui concerne l'éducation générale, puisque l'instruction religieuse était, au fond, pareillement conçue et dirigée pour toutes les classes quelconques, quoique plus ou moins détaillée ou approfondie: de nos jours même, l'instruction spéciale, seule régularisée, pourra montrer aux juges compétens que la meilleure institution d'une étude quelconque ne peut offrir, à tous ces titres, que de simples variétés d'extension d'un mode constamment semblable. Au reste, ce n'est point ici le lieu de m'expliquer convenablement sur la véritable nature fondamentale de l'éducation positive, à la fois industrielle, esthétique, scientifique et philosophique, où l'essor moral correspondra sans cesse au progrès intellectuel: l'importance prépondérante et la difficulté supérieure d'un tel sujet me détermineront à y consacrer plus tard un Traité exclusif, que j'annoncerai plus distinctement à la fin de ce dernier volume. Il me suffit ici d'avoir expressément signalé l'universalité caractéristique de ce système primordial, autour duquel se ramifieront ensuite spontanément les divers appendices particuliers relatifs à la préparation directe aux différentes conditions sociales. C'est surtout ainsi que l'esprit scientifique actuel, perdant enfin sa spécialité empirique, sera invinciblement poussé à une indispensable généralité rationnelle, présidant à une saine répartition finale de l'élaboration spéculative: car un tel but rendra pleinement irrécusable le besoin de condenser et de coordonner les principales branches de la philosophie naturelle, qui, devant toutes fournir un contingent essentiel à la doctrine commune, ne sauraient conserver une incohérence et une dispersion évidemment incompatibles avec cette grande destination sociale, comme je l'expliquerai davantage au soixantième chapitre. Quand les savans auront suffisamment compris que la vie active exige habituellement l'emploi simultané des diverses notions positives que chacun d'eux isole de toutes les autres, ils comprendront sans doute que leur ascension politique suppose nécessairement la généralisation préalable de leurs conceptions ordinaires, et, par conséquent, l'entière réformation philosophique de leurs dispositions actuelles. Car les populations modernes ne pourront jamais reconnaître pour chefs spirituels des hommes qui, malgré une véritable supériorité envers une faible partie de nos connaissances, sont le plus souvent au-dessous du vulgaire relativement à tout le reste du domaine réel de la raison humaine; sans parler d'ailleurs de l'infériorité morale qui doit fréquemment accompagner aujourd'hui cette sorte d'automatisme spéculatif: cette pleine généralité constitue tellement la première condition de l'autorité spirituelle, que sa seule influence, même à l'état le plus imparfait, préserve aujourd'hui d'une entière désuétude sociale l'esprit théologico-métaphysique, quoique désormais profondément antipathique à la raison moderne. Tandis que, par une telle élaboration, l'esprit positif acquerra spontanément le dernier attribut essentiel qui lui manque encore, cette grande destination achèvera aussi de le purifier suffisamment, en y faisant hautement prévaloir le génie spéculatif, sans pouvoir cependant oublier jamais le but social. Nous avons, en effet, précédemment remarqué, même envers les sciences les plus avancées, que le caractère scientifique actuel flotte presque toujours entre l'essor abstrait et l'application partielle, de manière à n'être le plus souvent ni franchement spéculatif ni véritablement actif, comme le confirme clairement la constitution équivoque des corporations savantes, où domine un vicieux mélange des attributions technologiques avec les travaux scientifiques, et dont la plupart des membres sont, en réalité, bien plutôt de simples ingénieurs que de vrais savans. Cette confusion radicale est aujourd'hui évidemment liée au défaut de généralité, qui, dissimulant la haute destination philosophique de l'esprit positif, ne permet de motiver son utilité finale que sur des services secondaires, aussi spéciaux que les habitudes théoriques correspondantes. Mais il est clair que cette tendance, convenable seulement à l'enfance de la science moderne, constitue maintenant un nouvel obstacle essentiel à la systématisation de la philosophie positive, qui, dans l'ordre normal de l'humanité, ne devra considérer d'autre application immédiate que la direction intellectuelle et morale des populations civilisées; application nécessaire, n'offrant rien d'éventuel ni d'isolé, et dont l'influence continue, loin de pouvoir altérer la pureté ou la dignité du caractère spéculatif, tendra à lui imprimer plus de généralité et d'élévation, aussi bien que plus d'unité et de consistance[29]. Ainsi, sous tous les aspects importans, la grande élaboration philosophique destinée à la fondation du système final de l'éducation positive, exercera nécessairement, sur les esprits qui l'accompliront, une heureuse réaction immédiate, indispensable à la dernière préparation mentale de la nouvelle puissance spirituelle, dont les élémens actuels sont encore si imparfaits: c'est surtout pour ce motif que je devais ici expressément signaler cette attribution caractéristique. En même temps, l'homogénéité de vues et l'identité de but, établies par une telle destination sociale, conduiront spontanément les divers philosophes positifs à former peu à peu une véritable corporation européenne, de manière à prévenir ou à dissiper les imminentes dissensions actuellement inhérentes à l'anarchie scientifique, qui décompose toujours ce qu'on appelle improprement aujourd'hui les corps savans en une multitude de coteries, aussi précaires qu'étroites, mutuellement ennemies, et seulement disposées à de honteuses coalitions passagères pour protéger à tout prix les intérêts de chaque membre contre toute rivalité extérieure.

Note 29: Quelque nécessaire que soit cette séparation préalable des vrais savans, s'élevant enfin à l'état philosophique, d'avec les ingénieurs proprement dits, on peut assurer que les corporations savantes s'y opposeront de tout leur pouvoir, craignant de perdre ainsi l'un de leurs principaux titres actuels à la considération publique: et cette opposition ne constitue pas l'un des moindres motifs qui feraient désirer, surtout en France, la prochaine suppression de ces compagnies arriérées, maintenant dominées à tant d'égards par un esprit contraire aux principaux besoins de notre temps. Toutefois les hautes nécessités philosophiques seront, à ce sujet, heureusement secondées par l'essor spontané de la classe des ingénieurs, à mesure que le mouvement industriel deviendra plus systématique: car, lorsque cette classe aura suffisamment développé son propre caractère, elle s'affranchira bientôt, sans doute, d'une orgueilleuse tutelle scientifique, émanée d'hommes qui, à raison même de leur direction équivoque, doivent, au fond, offrir le plus souvent une faible capacité technologique, dont les véritables ingénieurs, au temps de leur émancipation mentale, feront aisément ressortir l'insuffisance sociale.