Cours de philosophie positive. (6/6)

Part 39

Chapter 393,187 wordsPublic domain

Toute explication méthodique sur la théorie élémentaire des deux puissances, et même sur son application spéciale à la civilisation actuelle, doit évidemment être renvoyée à mon Traité ultérieur de philosophie politique: sauf l'utilité provisoire que le lecteur peut retirer, à cet égard, de mon ancien travail déjà rappelé au cinquante-quatrième chapitre. Quelle que fût aujourd'hui l'importance de ces démonstrations au sujet d'un principe si fondamental et pourtant si contraire à des préjugés encore presque universels, elles seraient assurément incompatibles avec l'extension déjà trop grande qu'a successivement acquise cet ouvrage. Mais la suite des conceptions, d'abord logiques, puis scientifiques, propres aux deux volumes précédens, doit avoir graduellement transporté le lecteur attentif à un point de vue tel, qu'aucun bon esprit ne saurait plus maintenant conserver, en général, d'incertitude grave relativement à la nécessité accélérée, dans toute civilisation suffisamment avancée, d'un pouvoir spirituel entièrement distinct et indépendant du pouvoir temporel, et destiné à régir les opinions et les mœurs pendant que l'autre s'applique seulement aux actes accomplis. Puisque nous avons reconnu, en principe, que l'évolution humaine est surtout caractérisée par une influence toujours croissante de la vie spéculative sur la vie active, quoique celle-ci conserve sans cesse l'ascendant effectif, il serait certainement contradictoire de supposer que la partie contemplative de l'homme doit être à jamais privée de culture propre et de direction distincte dans l'état social où l'intelligence aura le plus d'essor habituel, au sein même des classes les plus inférieures, tandis que cette séparation a déjà régulièrement existé, au moyen âge, dans une civilisation plus rapprochée, à tous égards, de l'enfance de l'humanité. En un temps où tous les bons esprits admettent communément la nécessité d'une division permanente entre la théorie et la pratique, pour le perfectionnement simultané de toutes deux, envers les moindres sujets de nos efforts, pourrait-on hésiter à étendre ce salutaire principe aux opérations les plus difficiles et les plus importantes, quand un tel progrès y est enfin devenu suffisamment réalisable? Or, sous l'aspect purement mental, la séparation des deux puissances n'est, au fond, que la manifestation extérieure d'une telle distinction entre la science et l'art, transportée jusqu'aux idées sociales, et dès lors entièrement systématisée. Il y aurait donc, à cet égard, une immense rétrogradation, tendant directement à l'intime dégradation de notre intelligence, si l'on persistait indéfiniment à laisser, en ce sens, la société moderne au-dessous de celle du moyen âge, en y reconstituant à dessein la confusion antique, sans la situation qui l'avait rendue alors inévitable, et sans les motifs qui la rendaient indispensable, suivant la théorie historique du cinquante-troisième chapitre. Mais le retour à la barbarie serait ainsi encore plus prononcé sous le rapport moral. Je crois avoir suffisamment caractérisé, au cinquante-quatrième chapitre, le pas vraiment fondamental que l'admirable effort du catholicisme parvint à accomplir, ou du moins à ébaucher, malgré tant d'obstacles de tous genres, dans le développement essentiel de la sociabilité humaine, en affranchissant la morale de l'étroite subordination où la tenait jusque alors la politique, pour l'élever enfin à l'entière suprématie sociale convenable à sa nature, et sans laquelle elle ne pouvait acquérir ni la pureté ni l'universalité indispensables à l'extension finale de notre civilisation. Cette sublime opération, encore si peu comprise du vulgaire philosophique, constitue certainement, par sa nature, la première base rationnelle de toute notre éducation morale, en plaçant les lois immuables relatives aux besoins les plus intimes et les plus généraux de l'humanité, à l'abri des inspirations variables émanées des intérêts les plus secondaires et les plus particuliers. Or, il n'est pas douteux que cette indispensable coordination n'aurait, à la longue, aucune consistance réelle sous l'imminent conflit de nos aveugles passions, si, reposant seulement sur une doctrine abstraite, elle n'était point vivifiée et consolidée par l'active intervention permanente d'un pouvoir moral entièrement distinct et suffisamment indépendant du pouvoir politique proprement dit: comme ne le confirment que trop les graves atteintes qu'elle a éprouvées, et qu'elle subit encore journellement, par suite de la désorganisation spirituelle, quoique sa profonde harmonie avec la nature de la civilisation moderne l'ait jusqu'ici spontanément préservée de toute attaque dogmatique, malgré la chute de la philosophie catholique qui en avait dû être l'organe primitif, ainsi que je l'ai rappelé ci-dessus. Nos constitutions métaphysiques elles-mêmes, au milieu de leur confusion caractéristique entre les deux ordres d'attributions, ont involontairement sanctionné cette condition essentielle de notre sociabilité, sans y avoir toutefois convenablement satisfait, par ces remarquables déclarations préalables, destinées à instituer, jusque chez les moindres citoyens, un contrôle général des mesures politiques quelconques; faible image et équivalent très-imparfait des moyens énergiques que l'organisme catholique procurait naturellement à chaque croyant pour résister à toute injonction légale contraire à la morale établie, en évitant néanmoins de s'insurger ainsi contre une économie régulièrement fondée sur une telle séparation continue. Depuis que l'humanité a dépassé l'âge préliminaire propre à la civilisation humaine, cette grande division est donc devenue, à tous égards, le principe social de l'élévation intellectuelle et de la dignité morale. Sans doute, la progression moderne, après sa première impulsion catholique et féodale, a dû, comme je l'ai expliqué, bientôt devenir radicalement hostile à l'ordre catholique, où, par l'extrême imperfection de sa base théologique, qui ne pouvait ni ne devait prévaloir plus longtemps, une organisation, jusqu'alors éminemment progressive, tendait désormais à dégénérer directement en une dégradante théocratie. Mais cet antagonisme nécessaire, dont l'office temporaire est maintenant accompli, ne doit pas laisser indéfiniment dominer les préjugés révolutionnaires propres à son développement, et dont l'empire trop prolongé est maintenant aussi contraire à l'élan final de notre sociabilité qu'il fut auparavant indispensable à sa dernière préparation. Au reste, tandis que la nature de la civilisation moderne prescrit la division rationnelle des deux puissances élémentaires comme une condition fondamentale de son essor régulier, elle tend, encore plus évidemment, malgré toute vaine opposition systématique, à la réaliser de plus en plus comme une irrésistible conséquence de son cours spontané. Dans l'état social du moyen âge, nous avons reconnu qu'une telle séparation avait eu, à beaucoup d'égards, un caractère forcé, qui a dû accessoirement influer sur son imparfaite consistance, en tant qu'opposée au génie éminemment absolu de l'activité militaire, alors encore prépondérante, malgré sa transformation capitale. Rien d'équivalent n'est possible sous l'ascendant, déjà pleinement irrévocable et désormais de plus en plus complet, de la vie industrielle propre aux temps modernes, et dont la nature doit, au contraire, y empêcher directement toute confusion réelle entre la puissance spéculative et la puissance active, qui n'y sauraient certainement jamais résider, à un haut degré, chez les mêmes organes, fût-ce envers les plus simples opérations partielles, et, à fortiori, quant aux plus hautes entreprises sociales. La diversité nécessaire des mœurs respectives n'est pas, au fond, moins incompatible avec une semblable concentration politique que l'évidente distinction des capacités. Quoique les caractères particuliers aux différentes classes modernes soient encore loin, sans doute, d'être suffisamment prononcés, il est pourtant irrécusable, malgré la vicieuse identité que d'irrationnelles dispositions tendent aujourd'hui à établir entre leurs habitudes, que la supériorité de richesse, principal résultat spontané de la prééminence industrielle, ne conférera jamais des droits sérieux à la suprême décision des questions humaines; de même, quelle que soit aujourd'hui la honteuse ardeur de tant d'artistes, encore plus choquante chez les savans, pour rivaliser de fortune avec les chefs industriels, il n'est certes nullement à craindre que les carrières esthétiques ou scientifiques puissent désormais conduire au plus haut ascendant pécuniaire: la généreuse imprévoyance pratique naturellement propre aux uns, quand il y a vocation réelle, est assurément incompatible, en général, avec la scrupuleuse sollicitude usuelle qu'exigent les succès des autres. Une secte éphémère, sans portée comme sans moralité, instituant, sur la confusion systématique des deux puissances, une dogmatisation rétrograde, a voulu, de nos jours, tenter de prendre la richesse pour l'unique base du classement social, en y concevant la seule récompense homogène de tous les services quelconques. Mais ses vains efforts n'ont essentiellement abouti qu'à faire mieux sentir à tous les bons esprits et à toutes les âmes élevées que, dans l'économie moderne, les opérations d'une utilité immédiate et matérielle constitueront indéfiniment, de toute nécessité, la principale source des richesses, quelles que puissent être les améliorations ultérieures de l'état social; tandis que les divers travaux spéculatifs, susceptibles d'une appréciation moins évidente, en vertu de leur destination plus indirecte et plus lointaine, quoique leur efficacité finale soit réellement très-supérieure, sont destinés, par leur nature, à trouver surtout, en une vénération prépondérante, leur juste rémunération sociale: en sorte qu'il serait aussi chimérique que désastreux de vouloir habituellement réunir les plus hauts degrés de fortune et de considération. Enfin, pour terminer cette discussion préliminaire par une observation irrésistible, il faut remarquer que les vraies nécessités sociales doivent se manifester toujours, d'une manière plus ou moins saisissable, chez ceux-là même qui tentent de les éluder: aussi, malgré la profonde anarchie des intelligences, existe-t-il véritablement aujourd'hui une sorte de pouvoir spirituel spontané, disséminé parmi les littérateurs et les métaphysiciens qui, par un enseignement journalier, soit oral, soit surtout écrit, dirigent, au sein des divers partis existans, l'application sociale des doctrines en circulation. L'irrégularité d'une telle puissance ne l'empêche point de faire hautement sentir son action effective, et d'une manière souvent très-déplorable à beaucoup d'égards, quoique d'ailleurs provisoirement nécessaire; les plus systématiques adversaires de la séparation des deux autorités élémentaires ne sont certes pas les moins servilement soumis à son ascendant habituel. Toute la question se réduirait donc, au fond, sous cet aspect, à décider si les populations modernes, au lieu d'une véritable organisation spirituelle, fondée sur une sérieuse élaboration philosophique de l'ensemble des conceptions humaines, et assujettie à des conditions rationnellement déterminées, doivent être indéfiniment conduites par des organes presque toujours aussi dépourvus de toutes connaissances réelles qu'étrangers à toutes convictions profondes, et qui, au nom d'une déplorable facilité à soutenir, avec un spécieux éclat, toutes les thèses quelconques, viennent s'ériger, sans aucune garantie mentale ni morale, en guides spéculatifs de l'humanité: il serait ici superflu d'insister davantage à ce sujet. Mieux on approfondira une telle discussion, plus on sentira que la civilisation moderne doit, par sa nature, offrir le principal développement de cette division fondamentale des deux puissances, qui ne put être que très-imparfaitement ébauchée au moyen âge, vu la double inaptitude de l'état social correspondant et de la philosophie alors prépondérante: l'essor croissant de notre sociabilité tend nécessairement, à tous égards, à rendre le gouvernement humain de plus en plus moral et de moins en moins politique. En même temps que la réorganisation spirituelle est aujourd'hui la plus urgente, elle est aussi, malgré les hautes difficultés qui lui sont propres, la plus complétement préparée, chez l'élite de l'humanité, d'après l'ensemble des divers antécédens. D'une part, les gouvernemens actuels, renonçant désormais à diriger une telle opération, tendent, par cela même, à conférer cette haute attribution, avec une suffisante liberté, à l'élaboration philosophique qui se montrera digne d'y présider; d'une autre part, les populations, radicalement désabusées des illusions métaphysiques, comprennent de plus en plus, sous l'impulsion spontanée d'un demi-siècle d'expériences décisives, que tout le progrès social compatible avec les doctrines vulgaires est enfin essentiellement épuisé, et qu'aucune importante fondation politique ne saurait maintenant surgir sans reposer d'abord sur une philosophie vraiment nouvelle. À l'un et à l'autre titre, on peut assurer que, du moins en France, où doit nécessairement commencer la régénération finale, cette double condition préalable est aujourd'hui tellement remplie, que le déplorable retard qu'éprouve encore cette grande tâche du XIXe siècle doit être déjà imputé surtout à la profonde incapacité des philosophes qui l'ont entreprise jusqu'ici.

Quand cette opération fondamentale aura reçu un développement assez caractéristique pour en faire partout sentir la vraie tendance générale, et longtemps avant qu'elle ait pu effectivement parvenir à sa pleine maturité sociale, elle commencera spontanément à exercer, soit sur les esprits les plus actifs, soit sur la masse des intelligences, une double influence graduelle très-favorable au retour universel d'une harmonie durable, en indiquant aux uns une voie pleinement légitime de haute satisfaction politique, et aux autres la marche la plus conforme à une sage réalisation de leurs vœux principaux. Sous le premier aspect, j'ai déjà suffisamment établi, en principe, au sujet de l'avénement catholique, que le prétendu règne de l'esprit, d'abord rêvé par la métaphysique grecque, constitue, suivant l'immuable nature de la sociabilité humaine, une conception aussi dangereuse que chimérique, non moins contraire aux conditions du progrès qu'à celles de l'ordre, et qui, si elle pouvait réellement prévaloir, ne tendrait, malgré de spécieuses apparences, qu'à organiser une dégradante immobilité, analogue à celle des théocraties proprement dites, en livrant l'empire du monde à de médiocres intelligences, dès lors habituellement privées à la fois de frein et de stimulation (_voyez_ le début de la cinquante-quatrième leçon)[28]. Or, cette fallacieuse utopie, naturellement écartée tant que le régime du moyen âge put procurer aux ambitions spirituelles une convenable satisfaction, dut ensuite reparaître spontanément, avec un nouvel attrait, sous la prépondérance croissante de la philosophie métaphysique d'où elle émanait, quand la décomposition politique du catholicisme parut rétablir, au profit des chefs temporels, l'antique confusion des deux pouvoirs élémentaires. Dès cette époque, on peut assurer que, dans tout l'occident européen, presque tous les esprits actifs, sauf un très-petit nombre d'éminentes exceptions dues à l'instinct du vrai génie philosophique, ont été plus ou moins animés, souvent à leur insu, d'une secrète tendance insurrectionnelle contre l'ensemble de l'ordre existant, qui cessait ainsi de leur offrir une position légale. À mesure que le mouvement négatif s'accomplissait, cette opposition croissante devait, par une réaction inévitable, et, à certains égards, indispensable, exciter les ambitions spirituelles à la poursuite de plus en plus active des grandeurs temporelles, alors seules constituées: cette influence devait se développer à peu près également, soit dans les états protestans, où la confusion des deux puissances était solennellement consacrée, soit chez les nations catholiques, où la suprématie temporelle n'était pas, au fond, moins réelle, et où d'ailleurs l'abaissement simultané des barrières aristocratiques devait éminemment favoriser de telles prétentions. Il serait superflu d'expliquer combien la grande crise finale a dû, surtout en France, stimuler spontanément ces irrationnelles espérances, qui désormais ne reconnaissent plus, en principe, aucune limite nécessaire. Sans doute, ce dérèglement presque universel des ambitions philosophiques ne saurait altérer la nature de la civilisation moderne, d'après laquelle ces folles tentatives, à jamais privées du point d'appui religieux, viendront toujours échouer contre l'ascendant inébranlable de la prépondérance matérielle, désormais mesurée surtout par la supériorité de richesse, et par suite de plus en plus inhérente à la prééminence industrielle. Mais l'essor croissant de ces vicieux efforts n'en fomente pas moins, au sein des sociétés actuelles, une source permanente d'intime perturbation. Ce principe universel de désordre est aujourd'hui d'autant plus dangereux, qu'il semble plus rationnel, puisqu'il paraît reposer sur la tendance incontestable de la civilisation à augmenter continuellement l'influence sociale de l'intelligence; d'où l'esprit vague et absolu de la philosophie politique généralement admise peut conclure, d'une manière très-captieuse, la concentration finale du gouvernement humain, à la fois spéculatif et actif, chez les hautes capacités mentales, conformément à l'utopie grecque. Une éminente rationnalité, combinée avec une moralité peu commune, suffit à peine pour préserver maintenant notre vaine intelligence d'une telle illusion philosophique, qui désormais domine secrètement la plupart des esprits occupés de questions sociales. La secte pernicieuse ci-dessus indiquée n'a fait, à cet égard, que formuler hautement, avec la plus ignoble exagération, le rêve presque unanime des ambitions spéculatives. Sans aller jusqu'à une telle issue, cette commune disposition exerce journellement une influence très-appréciable sur ceux-là même qui repoussent le plus sincèrement une pareille aberration, dont personne aujourd'hui n'ose directement aborder la discussion rationnelle: il serait donc superflu d'en signaler davantage l'imminent danger. Or, le principe fondamental de la séparation systématique des deux pouvoirs offre certainement le seul moyen général propre à dissiper suffisamment cette grande source de désordre social, en accordant une satisfaction régulière à ce que cette confuse tendance renferme, au fond, de pleinement légitime. La saine théorie élémentaire de l'organisme social, instinctivement ébauchée au moyen âge, interdisant à l'intelligence la suprême direction immédiate des affaires humaines, destine l'esprit à lutter constamment, selon sa nature, pour modifier de plus en plus le règne nécessaire de la prépondérance matérielle, en l'assujettissant au respect continu des lois morales de l'harmonie universelle, dont toute activité pratique, soit privée, soit même publique, tend toujours à s'écarter spontanément, faute de vues assez élevées et de sentimens assez généreux. Ainsi conçue, la légitime suprématie sociale n'appartient, à proprement parler, ni à la force, ni à la raison, mais à la morale, dominant également les actes de l'une et les conseils de l'autre: telle est du moins la limite idéale dont la réalité doit graduellement s'approcher, quoique sans pouvoir jamais l'atteindre rigoureusement, comme envers un type quelconque. Dès lors, l'esprit peut enfin abandonner sincèrement sa vaine prétention à gouverner le monde par le prétendu droit de la capacité; car l'ordre régulier lui assigne exclusivement un noble office permanent, aussi propre à entretenir son heureuse activité qu'à récompenser ses éminens services. La nature nettement déterminée de ces fonctions, essentiellement relatives à l'éducation et à l'influence consultative qui en résulte dans la vie active, suivant le principe posé au cinquante-quatrième chapitre, les conditions exactement définies imposées à leur exercice, et la résistance continue qu'il rencontre inévitablement, tendent d'ailleurs à contenir spontanément cette autorité spirituelle, toujours fondée sur un libre assentiment, entre les limites générales susceptibles d'en prévenir ou d'en rectifier les abus essentiels, au moyen des précautions convenables. C'est ainsi que la réorganisation philosophique des sociétés modernes constitue nécessairement la seule transformation durable propre à rendre désormais éminemment salutaire l'action radicalement perturbatrice qu'exerce l'intelligence sur notre système politique, où elle ne peut échapper à une injuste exclusion qu'en aspirant à une domination vicieuse. Par leur aveugle antipathie contre toute séparation régulière des deux puissances, les hommes d'état tendent donc eux-mêmes à prolonger indéfiniment les embarras, de plus en plus graves, que leur causent aujourd'hui les confuses prétentions politiques de la capacité. On peut assurer que ces funestes conflits resteront nécessairement inextricables tant qu'on n'aura point établi une division fondamentale entre les fonctions spirituelles et les fonctions temporelles: jusqu'alors, l'harmonie sociale continuera d'être profondément troublée par des tentatives opposées, mais également vicieuses, pour transporter aux unes les conditions et les garanties exclusivement convenables aux autres.

Note 28: Cette dangereuse utopie grecque est tellement en harmonie avec l'ensemble des aberrations propres à la grande transition moderne, que la théorie fondamentale que j'ai établie à ce sujet, au 54e chapitre, doit maintenant choquer beaucoup les préjugés et les passions de presque tous ceux qui s'occupent des hautes spéculations sociales. Malgré cet inévitable obstacle, j'ai déjà la précieuse satisfaction de voir un tel jugement complétement adopté par l'un des penseurs les plus éminens et les plus indépendans dont l'Angleterre puisse aujourd'hui s'honorer (M. Mill). En m'annonçant cette puissante adhésion à l'un des principes les plus décisifs de ma nouvelle philosophie politique, M. Mill a été spontanément conduit, dans la familiarité de notre heureux commerce épistolaire, à qualifier cette chimère perturbatrice d'après un terme si pleinement caractéristique, que j'ai cru devoir me faire autoriser à le rendre public. La dénomination de _pédantocratie_ me semble, en effet, très-propre à résumer désormais l'appréciation positive d'une tendance sociale qui ne saurait jamais, comme je l'ai démontré, réellement aboutir qu'à instituer, au nom de la capacité, la domination, profondément oppressive à tous égards, et surtout mentalement, des médiocrités ambitieuses dont la valeur philosophique se réduit essentiellement à une vaine érudition; à l'exemple du régime chinois, plus stationnaire qu'aucun autre, et pourtant le plus rapproché d'un pareil type, suivant la judicieuse remarque de M. Mill. Si cet important sujet détermine ultérieurement une véritable discussion, je ne doute pas qu'une telle formule, convenablement employée, n'y contribue beaucoup à l'éclaircir et à la simplifier, en y dirigeant mieux l'attention sur le vrai caractère politique de cette désastreuse aberration philosophique, que j'ai été obligé, faute de cette expression spéciale, de qualifier par des locutions trop composées.