Cours de philosophie positive. (6/6)
Part 38
En cet état final de la double évolution européenne, une immense crise sociale, aussi indispensable qu'inévitable, fut nécessairement déterminée chez la nation où cette marche commune avait dû acquérir la plus complète efficacité politique, et qui, par l'ensemble de ses antécédens, était hautement destinée au périlleux honneur de cette salutaire initiative, spontanément profitable à tout le reste de la grande république occidentale, dont le développement, essentiellement homogène, manifestait, depuis le moyen âge, une solidarité permanente. Pour caractériser suffisamment le besoin d'une rénovation totale, ce mouvement décisif dut d'abord enlever tous les divers débris du système ancien, sans excepter le pouvoir central autour duquel ils s'étaient graduellement ralliés, et qui, de sa nature, tendait toujours à leur imminente restauration, profondément antipathique à la civilisation moderne. Néanmoins, malgré ce préambule négatif, la destination principale de cette grande révolution devait être au fond essentiellement organique, puisque, loin d'avoir pour but la démolition de l'ancienne économie, elle en était, au contraire, le résultat nécessaire. Mais la marche empirique et le caractère spécial de la progression positive n'ayant pu encore faire convenablement ressortir sa véritable tendance politique, l'absence provisoire de toutes conceptions vraiment générales propres à conduire une telle opération fit inévitablement conférer la présidence philosophique de la réorganisation sociale à cette même métaphysique qui avait antérieurement dirigé le mouvement critique, quoique le seul office dont elle fût susceptible se trouvât alors suffisamment accompli. Cette illusion fondamentale, aussi naturelle que déplorable, a dû jusqu'ici réduire la pensée révolutionnaire à une indication vague, et cependant irrécusable, des conditions essentielles de la régénération finale, dont le principe reste indéterminé. En même temps, le triomphe politique de la métaphysique négative a fait universellement éclater, par une expérience ineffaçable quoique passagère, sa profonde inaptitude à rien organiser, et sa tendance finalement hostile aux divers élémens caractéristiques de la sociabilité moderne. Cette double insuffisance de la philosophie dirigeante conduisit bientôt naturellement, faute d'une doctrine vraiment organique, à concevoir la coordination sociale comme exclusivement fondée sur une restauration graduelle du système théologique et militaire, dont la vaine résurrection fut surtout secondée par le développement exceptionnel d'une immense activité guerrière, détournée peu à peu de sa noble destination révolutionnaire. Mais le développement même de cette réaction rétrograde, librement parvenue jusqu'à sa plus funeste intensité, sans avoir pu néanmoins rien établir de durable, fit à jamais ressortir son entière incompatibilité avec l'état mental ou social des populations modernes. Le cours général des événemens propres au dernier demi-siècle a donc spontanément concouru à démontrer, par l'irrécusable contraste de deux expériences également décisives, que les conditions de l'ordre, autant que celles du progrès, ne peuvent désormais obtenir une réalisation suffisante que par l'essor direct d'une véritable réorganisation. Jusqu'à cet indispensable avénement, l'ensemble de la situation politique flottera nécessairement, comme avant la crise, entre la tendance plus ou moins rétrograde d'un pouvoir qui ne peut concevoir l'ordre que dans le type ancien, et l'instinct plus ou moins anarchique d'une société qui n'imagine encore qu'un progrès purement négatif; seulement ces deux grands enseignemens pratiques ont désormais, de part et d'autre, beaucoup amorti les passions correspondantes, en signalant l'inanité commune de ces espérances opposées. Depuis que cette position, précaire et dangereuse mais provisoirement inévitable, a pu suffisamment développer tous ses caractères essentiels, l'action dirigeante, ou plutôt résistante, s'y est spontanément conformée, en instituant ou sanctionnant une sorte de partage régulier entre ces deux impulsions contradictoires. L'ancienne dictature temporelle, nécessairement dissoute par la décomposition forcée du pouvoir central, a reconnu enfin son entière impuissance pour diriger la réorganisation spirituelle, et s'est exclusivement proposé le maintien permanent de l'ordre purement matériel, dont la difficulté croissante doit absorber de plus en plus ses efforts principaux: le gouvernement intellectuel et moral a été entièrement abandonné à la concurrence illimitée des libres tentatives philosophiques. Quelque périlleuse que soit évidemment une telle consécration politique de l'anarchie spirituelle avec laquelle on s'efforce de concilier l'ordre temporel, il y faut voir, non-seulement la conséquence inévitable de l'absence de tous principes propres à servir de base unanime à une vraie discipline mentale, mais aussi la condition indispensable de leur avénement ultérieur, qui ne peut ainsi être gravement entravé désormais que par l'incapacité des philosophes occupés à leur recherche. Pendant que se développait cette situation sans exemple, les nouveaux élémens sociaux continuaient spontanément, avec le même caractère que sous la phase précédente, leurs diverses évolutions partielles, accélérées seulement par les conséquences naturelles de la crise politique; et leur essor respectif tendait de plus en plus à faire nettement ressortir le besoin commun d'une véritable coordination générale, sans laquelle leur progrès futur ne saurait trouver une issue suffisante. L'élan industriel parvenait au point de rendre hautement irrécusable le besoin de régulariser, entre les entrepreneurs et les travailleurs, une indispensable harmonie, à laquelle leur libre antagonisme naturel a cessé de pouvoir offrir des garanties suffisantes. Dans l'évolution scientifique, l'extension définitive de la méthode positive à l'étude de corps vivans, y compris les phénomènes intellectuels et moraux de la vie individuelle, tendait à manifester directement les vices croissans d'une spécialisation dispersive, devenue plus étroite et plus empirique au temps même où la marche de l'esprit humain demandait davantage le remplacement du régime analytique préliminaire par un régime final essentiellement synthétique, unique moyen de contenir l'influence délétère d'une anarchie philosophique qui menace de compromettre gravement l'avenir des sciences, en y faisant prévaloir des recherches aveugles et puériles; ainsi, quand toutes les nécessités principales exigeaient, chez les hautes intelligences, un libre développement de l'esprit d'ensemble, seul susceptible de conduire à une indispensable solution, il était partout instinctivement entravé par l'irrationnelle prépondérance de l'esprit de détail. Ce déplorable contraste ressort surtout aujourd'hui, chez la nation toujours placée à la tête du grand mouvement européen, de l'aveugle opposition, à la fois mentale et morale, des savans actuels à toute généralisation de la méthode positive, dont l'entière extension philosophique constitue pourtant la principale condition logique d'une véritable réorganisation.
D'après ce résumé général, notre appréciation historique de l'ensemble du passé humain constitue évidemment une vérification décisive de la théorie fondamentale d'évolution que j'ai fondée, et qui, j'ose le dire, est désormais aussi pleinement démontrée qu'aucune autre loi essentielle de la philosophie naturelle. À partir des moindres ébauches de civilisation jusqu'à la situation présente des populations les plus avancées, cette théorie nous a expliqué, sans inconséquence comme sans passion, le vrai caractère de toutes les grandes phases de l'humanité, la participation propre de chacune d'elles à l'éternelle élaboration commune, et leur exacte filiation nécessaire, de manière à introduire enfin une unité parfaite et une rigoureuse continuité dans cet immense spectacle, où l'on voit d'ordinaire tant de confusion et d'incohérence. Une loi qui a pu suffisamment remplir de telles conditions, ne peut plus passer pour un simple jeu de l'esprit philosophique, et contient certainement l'expression abstraite de la réalité générale. Elle peut donc être maintenant employée, avec une sécurité rationnelle, à lier l'ensemble de l'avenir à celui du passé, malgré la perpétuelle variété qui caractérise la succession sociale, dont la marche essentielle, sans être nullement périodique, se trouve cependant ainsi ramenée à une règle constante, qui, presque imperceptible dans l'étude isolée d'une phase trop circonscrite, devient hautement irrécusable quand on examine la progression totale. Or, l'usage graduel de cette grande loi nous a finalement conduits à déterminer, à l'abri de tout arbitraire, la tendance générale de la civilisation actuelle, en marquant, avec une précision rigoureuse, le pas déjà atteint par l'évolution fondamentale; d'où résulte aussitôt l'indication nécessaire de la direction qu'il faut imprimer au mouvement systématique, afin de le faire exactement converger avec le mouvement spontané. Nous avons clairement reconnu que l'élite de l'humanité, après avoir essentiellement épuisé toutes les phases successives de la vie théologique, et même les divers degrés de la transition métaphysique, touche maintenant à l'avénement direct de la vie pleinement positive, dont les principaux élémens ont déjà suffisamment reçu leur élaboration partielle, et n'attendent plus que leur coordination générale pour constituer naturellement un nouveau système social, plus homogène et plus stable que ne put jamais l'être le système théologique propre à la sociabilité préliminaire. Cette indispensable coordination doit être, par sa nature, d'abord intellectuelle, ensuite morale, et enfin politique; puisque la révolution qu'il s'agit de consommer provient, en dernière analyse, de la tendance nécessaire de l'esprit humain à remplacer finalement la méthode philosophique convenable à son enfance par celle qui convient à sa maturité. Toute tentative qui ne remonterait pas jusqu'à cette source logique serait radicalement impuissante contre le désordre actuel, qui, sans aucun doute, est, avant tout, mental. Mais, sous cet aspect fondamental, la simple connaissance de la loi d'évolution devient elle-même aussitôt le principe général d'une telle solution, en établissant spontanément une entière harmonie dans le système total de notre entendement, par l'universelle prépondérance ainsi procurée à la méthode positive, d'après son extension directe et irrévocable à l'étude rationnelle des phénomènes sociaux, les seuls aujourd'hui qui, chez les esprits les plus avancés, n'y aient point encore été suffisamment ramenés. En second lieu, cet extrême accomplissement de l'évolution intellectuelle tend nécessairement à faire désormais prévaloir le véritable esprit d'ensemble, et, par suite, le vrai sentiment du devoir, qui s'y trouve, de sa nature, étroitement lié, de manière à conduire naturellement à la régénération morale. Les règles morales ne sont aujourd'hui dangereusement ébranlées qu'en vertu de leur adhérence exclusive aux conceptions théologiques justement discréditées; elles reprendront une irrésistible vigueur quand elles seront convenablement rattachées à des notions positives généralement respectées. Sous l'aspect politique enfin, il est pareillement incontestable que cette intime rénovation des doctrines sociales ne saurait s'accomplir sans faire graduellement surgir, de son exécution même, au sein de l'anarchie actuelle, une nouvelle autorité spirituelle, qui, après avoir discipliné les intelligences et reconstruit les mœurs, deviendra paisiblement, dans toute l'étendue de l'occident européen, la première base essentielle du régime final de l'humanité. C'est ainsi que la même conception philosophique qui, appliquée à notre situation, y dévoile aussitôt la vraie nature du problème fondamental, fournit spontanément, à tous égards, le principe général de la véritable solution, et en caractérise aussi la marche nécessaire.
Rien ne saurait donc être plus préjudiciable au principal besoin de la civilisation moderne que cette fatale illusion métaphysique qui, malgré leur incompatibilité radicale, fait aujourd'hui concourir tous les partis et toutes les écoles à repousser, avec un aveugle dédain, tous les grands travaux théoriques relatifs aux spéculations sociales, pour n'accorder d'attention sérieuse et de confiance réelle qu'aux diverses combinaisons pratiques destinées à l'immédiate élaboration des institutions politiques proprement dites, abstraction faite du désordre intellectuel et moral. Tant que ce désordre élémentaire n'aura pas été suffisamment dissipé par la seule voie conforme à sa nature, aucune institution durable ne saurait devenir possible, faute de base solide; notre état social ne comportera que des mesures politiques plus ou moins provisoires, principalement destinées à garantir le maintien, de plus en plus difficile, d'un ordre matériel toujours indispensable, contre l'essor croissant des ambitions déréglées, partout excitées d'après la diffusion et l'extension graduelles de l'anarchie spirituelle; pour remplir cet office continu, les gouvernemens, quelle que soit leur forme, continueront d'ailleurs, de toute nécessité, à ne pouvoir essentiellement compter, comme aujourd'hui, que sur un vaste système de corruption, assisté, au besoin, d'une force répressive. Jusqu'à ce que la réorganisation mentale, et, par suite, morale, soit convenablement développée, l'élaboration philosophique aura donc nécessairement beaucoup plus d'importance que l'action purement politique, quant à la régénération finale des sociétés modernes. Ce que les philosophes pourront attendre, à cet égard, des gouvernemens judicieux, ce sera surtout de ne point troubler, par une intervention mal conçue, cette opération fondamentale, et, plus tard, d'en faciliter l'application graduelle. Sous cet aspect capital, on doit reconnaître que, de tous les pouvoirs successivement prépondérans depuis le début de la crise finale, la Convention française est encore le seul qui, du moins pendant sa phase ascensionnelle ci-dessus définie, ait eu, malgré d'immenses obstacles, le véritable instinct de sa position, comme l'indique sa tendance caractéristique vers des créations vraiment progressives et pourtant toujours provisoires; toutes les autres puissances politiques ont cru bâtir pour l'éternité, même dans leurs constructions les plus éphémères.
Au sujet de cette grande réorganisation spirituelle, premier besoin de notre époque, les deux volumes précédens m'ont fourni l'occasion de diverses explications incidentes, essentiellement propres à prévenir ou à dissiper toute crainte puérile sur la vaine prétention à fonder ainsi, au profit de l'une des classes existantes, une domination équivalente à celle du sacerdoce catholique au moyen âge. La discussion directe et approfondie de ce chapitre sur les vices intellectuels et moraux qui rendent d'ordinaire les savans actuels profondément indignes d'aucune haute mission sociale, par leur double défaut caractéristique de pensées générales et de sentimens élevés, ne saurait d'ailleurs, à cet égard, laisser subsister la moindre incertitude chez les juges de bonne foi, en constatant l'entière incapacité politique de la seule classe au triomphe de laquelle ma conception sociale pût d'abord sembler destinée, comme possédant seule, à mes yeux, quoique d'une manière partielle, empirique, et finalement très-insuffisante, le principe logique de la vraie solution philosophique. Rien de ce qui est aujourd'hui classé ne peut être susceptible d'incorporation directe au système final, dont tous les élémens spontanés doivent préalablement subir une intime régénération intellectuelle et morale, conforme à la doctrine fondamentale qu'il s'agit précisément d'élaborer. Ainsi, le pouvoir spirituel futur, première base d'une véritable réorganisation, résidera dans une classe entièrement nouvelle, sans analogie à aucune de celles qui existent, et originairement composée de membres indifféremment issus, suivant leur propre vocation individuelle, de tous les ordres quelconques de la société actuelle, le contingent scientifique n'y devant même nullement prédominer, d'après l'aperçu le plus probable. L'avénement graduel de cette salutaire corporation sera d'ailleurs essentiellement spontané, puisque son ascendant social ne peut nécessairement résulter que de l'assentiment volontaire des intelligences aux nouvelles doctrines successivement élaborées: en sorte qu'une telle autorité n'est pas plus susceptible, par sa nature, de décret que d'interdiction. Son établissement devant donc surgir peu à peu de l'exécution même de son œuvre fondamentale, toute spéculation détaillée sur les formes propres à sa constitution ultérieure, serait aujourd'hui aussi puérile qu'incertaine, quoique la pernicieuse influence des habitudes métaphysiques doive encore faire excuser ces vaines préoccupations. Puisque l'action sociale d'un tel pouvoir doit inévitablement, comme celle de la puissance catholique, précéder son organisation légale, il ne peut donc être ici question que de caractériser sommairement sa destination nécessaire dans le système final de la sociabilité moderne, afin surtout de signaler suffisamment son aptitude spontanée à agir directement, avec une heureuse efficacité, sur la situation générale, par le seul accomplissement des travaux philosophiques qui détermineront sa formation graduelle, longtemps avant qu'il puisse être regardé comme régulièrement constitué.