Cours de philosophie positive. (6/6)
Part 35
Note 25: Quelque inévitable que doive sembler, assurément, d'après nos explications antérieures, la prochaine décadence du régime dispersif propre aux académies scientifiques actuelles, et caractérisé par leur morcellement empirique, le remplacement définitif de ces corporations provisoires par des académies vraiment philosophiques est encore loin d'être immédiatement réalisable, faute d'un suffisant développement et d'une convenable propagation du véritable esprit philosophique. Chez la plus illustre de ces compagnies (l'Académie des Sciences de Paris), il n'existe peut-être aujourd'hui qu'un seul membre qui satisfît dignement aux conditions philosophiques, comme ayant seul judicieusement médité sur la marche réelle de l'esprit humain. Dans une telle situation, ces corporations pourraient, sans changer encore radicalement leur constitution initiale, prolonger et consolider utilement leur existence incomplète, par l'introduction d'une section nouvelle et prépondérante, spécialement consacrée à la physique sociale et à la philosophie positive; la juste suprématie rationnelle de cette section complémentaire étant d'ailleurs régulièrement marquée par son privilége exclusif de fournir toujours le président annuel et le secrétaire perpétuel de l'Académie, ainsi que par la participation déterminée aux délibérations partielles de chacune des autres sections. Malgré que cette institution intermédiaire fût certainement insuffisante pour l'entière régénération de nos Académies, elle pourrait heureusement préparer la transition finale de la constitution scientifique à la vraie constitution philosophique. Toutefois, l'empirisme et l'égoïsme dont le déplorable concours domine de plus en plus aujourd'hui chez de telles compagnies, les pousseront plutôt à écarter de toutes leurs forces un expédient aussi salutaire, qui désormais ne pourrait guère y être introduit que par la sage énergie d'un pouvoir supérieur, dont l'intervention convenable est, à cet égard, très-peu vraisemblable. Il est malheureusement beaucoup plus probable que la déconsidération croissante, à la fois intellectuelle et morale, dont ces corps sont aujourd'hui menacés, par une suite nécessaire du rétrécissement graduel de leurs vues et de la corruption progressive de leur conduite, détermineront, au contraire, leur suppression universelle, hâtée sans doute par l'inévitable accroissement de leurs dissensions intestines, avant le temps où de véritables corporations philosophiques pourront enfin s'élever à leur place.
Note 26: Les libres réunions scientifiques qui, depuis quelques années, commencent à se former temporairement sur les divers points principaux de la république européenne, et où le caractère cosmopolite de la science moderne surmonte si honorablement tout esprit de nationalité, peuvent être regardées, à beaucoup d'égards, comme un témoignage spontané d'un sentiment vague mais réel de l'insuffisance actuelle, à la fois mentale et sociale, de nos Académies officielles. Quoique ces rassemblemens périodiques ne puissent constituer jusqu'ici, à vrai dire, que d'heureuses occasions d'un noble divertissement, ils pourront ultérieurement faciliter la réorganisation scientifique dont ils indiquent confusément le besoin instinctif, quand l'apparition d'une véritable philosophie aura permis enfin d'apprécier convenablement, soit la nature propre de cette nouvelle nécessité, soit le mode effectif de régénération.
L'appréciation que nous venons de terminer doit actuellement faire comprendre aussi la sagacité révolutionnaire qui, sous le principal degré de la grande crise politique, avait disposé l'énergie progressive à ne pas excepter les plus estimables compagnies savantes de l'universelle suppression des corporations antérieures, dont l'esprit devait être, en effet, dans les cas même les plus favorables, plus ou moins opposé à la régénération finale. Nous venons de le constater, de la manière la plus décisive, envers une illustre académie qui, après tant d'éminens services partiels, constitue maintenant un puissant obstacle, d'abord intellectuel, et même ensuite moral, à toute véritable organisation spirituelle, par cela seul qu'elle consacre directement l'anarchique prépondérance de l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble, sans lequel ne saurait surgir une construction devenue aujourd'hui le premier besoin social. Toutefois, les illusions métaphysiques propres à l'unique philosophie qui pût alors diriger, avaient dû, à cet égard, ainsi qu'à tout autre, faire prendre une destruction pour une fondation, sans penser que ce qu'il fallait surtout changer, comme étant désormais radicalement nuisible, ce n'était point seulement la constitution légale de ces anciennes corporations, mais le vicieux régime mental dont elles n'offraient qu'une inévitable expression, et sur lequel les mesures politiques ne pouvaient avoir aucune action radicale. Aussi cette suppression prématurée, d'ailleurs si injustement flétrie, qui ne favorisait pas réellement la réorganisation spirituelle, en un temps où elle était encore totalement impossible, fut-elle bientôt suivie d'une facile restauration provisoire, parce qu'elle compromettait inutilement d'importans services partiels. Mais cet inévitable rétablissement, accompagné d'un surcroît essentiel d'attributions sociales, a mis en pleine évidence ultérieure, comme je viens de le montrer, l'entière impuissance politique de la classe scientifique actuelle, et même sa dégénération morale, d'après la vicieuse prolongation d'un régime mental purement provisoire, dont la destination propre était suffisamment accomplie, et qui pourtant n'a jamais été plus absolument prôné que depuis que, par une abusive extension, il est vraiment devenu beaucoup plus rétrograde que progressif. Enfin, je ne dois pas négliger de faire ici ressortir spécialement de cette importante et difficile appréciation, si contraire aux habitudes régnantes, un précieux enseignement social, qui ne pourrait, en aucun autre cas, recevoir spontanément une confirmation aussi décisive. Car, en quelques mains que les vicissitudes naturelles de notre orageuse situation puissent faire successivement passer le pouvoir central, une telle expérience m'autorise pleinement, sans doute, à lui recommander d'avance, avec les plus vives instances, au nom des premiers intérêts sociaux, de ne jamais se désaisir volontairement, même d'après les plus spécieux motifs, des attributions générales qui lui restent encore. Elles ne sauraient être livrées à des organes partiels sans que cette imprudente abdication ne doive gravement entraver une réorganisation fondamentale déjà assez embarrassée, outre son extrême difficulté spontanée, par l'ensemble des vicieuses tendances inhérentes au double mouvement antérieur, aussi bien positif que négatif, soit d'après une spécialité dispersive ou une critique dissolvante, dont les déplorables effets politiques sont d'ailleurs maintenant fort analogues, malgré la diversité d'origine.
Après avoir convenablement apprécié la progression générale du dernier demi-siècle, quant au prolongement de celle de nos quatre évolutions élémentaires qui a maintenant le plus d'importance directe pour la régénération finale, il ne nous reste plus, afin de compléter l'examen de cette époque extrême, de manière à terminer enfin notre grande élaboration historique, qu'à y considérer sommairement le cours simultané de l'évolution philosophique proprement dite, relative au quatrième élément préparatoire de la sociabilité moderne. Par l'inévitable persistance de l'impuissante situation où nous l'avons vu nécessairement amené sous la seconde phase, cet élément préliminaire, qui devait sembler propre à compenser la profonde atteinte temporaire que le mouvement scientifique apportait à l'esprit d'ensemble, n'a réellement tendu, au contraire, qu'à consacrer dogmatiquement cette fatale déviation, en s'efforçant aussi de l'étendre servilement au sujet qui la repousse le plus.
Suivant les explications du chapitre précédent, à mesure que la science, aux seizième et dix-septième siècles, se séparait irrévocablement d'une philosophie caduque, sans pouvoir encore devenir la base d'aucune autre, la philosophie, de son côté, s'isolant toujours davantage de l'évolution scientifique qu'elle dirigeait dès la troisième phase du moyen âge, se restreignait exclusivement à la vaine élaboration immédiate des théories morales et sociales, désormais conçues indépendamment de toute relation permanente aux seules études qui pussent leur fournir des fondemens réels, soit pour la méthode ou pour la doctrine. Depuis l'accomplissement de cette indispensable séparation, il n'a pu, à vrai dire, exister jusqu'ici aucun véritable philosophe, si, ce qui n'est pas contestable, ce titre suppose nécessairement, comme attribut caractéristique, la prépondérance habituelle de l'esprit d'ensemble, quelle qu'en soit d'ailleurs la nature ou la direction, théologique, métaphysique ou positive. En ce sens, seul rigoureux, le grand Leibnitz aurait effectivement constitué le dernier philosophe moderne; puisque personne après lui, pas même l'illustre Kant, malgré son admirable puissance logique, n'a convenablement rempli encore les conditions de la généralité philosophique, en suffisante harmonie avec l'état avancé de l'évolution mentale. Si la philosophie de l'énergique de Maistre a pu ensuite, à sa manière, sembler vraiment complète, c'est uniquement parce que son caractère rétrograde, qui ne lui permettait qu'un office purement historique, devait, en effet, la dispenser spontanément de la difficile obligation de correspondre simultanément aux divers besoins hétérogènes, en apparence contradictoires et néanmoins également impérieux, qui sont propres à la sociabilité moderne. Aussi, sauf quelques heureux pressentimens exceptionnels d'une prochaine rénovation, ce dernier demi-siècle n'a-t-il pu essentiellement offrir, sous ce rapport, qu'une stérile consécration dogmatique d'une telle situation transitoire, bien loin de tendre à la conduire vers sa véritable issue finale. Néanmoins, comme cette vaine tentative est très propre à caractériser une prétendue philosophie, qui, à défaut de toute autre, doit aujourd'hui rester spécieuse pour beaucoup d'esprits vaguement pénétrés du premier besoin de notre temps, il n'est pas inutile d'en indiquer ici rapidement la saine appréciation historique.
J'ai démontré, aux quarantième et cinquante-unième chapitres, que le véritable esprit général de la philosophie primitive, seule encore existante malgré des modifications de plus en plus destructives, consiste principalement à concevoir l'étude de l'homme, surtout intellectuel et moral, comme entièrement indépendante de celle du monde extérieur, à laquelle, au contraire, elle servirait toujours de base primordiale, en contraste fondamental avec la vraie philosophie définitive. Pour mieux consolider ce caractère commun à toutes les doctrines théologico-métaphysiques, d'une manière plus conforme aux nouvelles prédilections de l'esprit humain, la métaphysique moderne, depuis que la science, affranchie de sa tutelle, développait rapidement la merveilleuse puissance de la méthode positive, voulut aussi, par une étrange inconséquence, que la théologie antérieure eût certainement évitée, justifier sa propre marche d'après un principe logique équivalent à celui de la science elle-même, dont elle comprenait de moins en moins les conditions réelles. Cette tendance spontanée, graduellement prononcée à partir de Locke, a finalement abouti, de nos jours, chez les diverses écoles métaphysiques, sous des formes d'ailleurs adaptées à leurs divergences, à consacrer dogmatiquement cet isolement caractéristique et cette priorité décisive des spéculations morales, en représentant désormais cette prétendue philosophie comme fondée, autant que la science elle-même, sur un ensemble de faits observés. Il a suffi pour cela d'imaginer, parallèlement à la véritable observation, toujours nécessairement extérieure à l'observateur, cette fameuse _observation intérieure_, qui n'en peut être que la vaine parodie, et suivant laquelle, dans une situation ridiculement contradictoire, notre intelligence se contemplerait elle-même pendant l'exécution habituelle de ses propres actes. Voilà ce qui se formulait doctoralement, tandis que Gall incorporait, d'une manière irrévocable, l'étude des fonctions cérébrales au domaine positif de la science réelle! On sait assez à quelle stérile agitation ce principe illusoire a conduit nécessairement la métaphysique actuelle, qui nous offre partout le spectacle journalier des plus ambitieuses prétentions philosophiques aboutissant enfin à produire, sur l'ancienne philosophie, grecque ou scolastique, des traductions et des commentaires, où l'on ne peut même trouver le plus souvent aucune judicieuse appréciation historique des doctrines correspondantes, faute de toute saine théorie fondamentale relativement à l'évolution réelle de l'esprit humain.
Cette sophistique parodie du régime scientifique, d'abord limitée au seul principe logique, s'est ensuite étendue aussi à la marche générale. La plus servile irrationnalité a fait aveuglément transporter aux études morales et sociales la spécialité caractéristique des études scientifiques proprement dites, au temps même où cette spécialité, longtemps indispensable à la philosophie inorganique d'où elle émanait, était déjà parvenue, comme nous l'avons vu ci-dessus, au terme naturel de son office provisoire. Une philosophie vraiment digne de ce nom, eût alors, conformément à sa destination normale, sagement averti les savans, et surtout les biologistes, de l'immense déviation logique à laquelle ils s'exposaient ainsi de plus en plus en étendant, par une imitation routinière, à la science des corps vivans, où tous les aspects sont radicalement solidaires, un mode d'élaboration qui n'avait pu provisoirement convenir qu'à l'égard des corps inertes. Mais, au lieu de cela, arguer d'un tel entraînement spontané, pour l'aggraver encore davantage en l'appliquant systématiquement à l'étude qui avait toujours été conçue comme exigeant le plus, par sa nature, une indispensable unité permanente; c'est ce qui constitue, à mes yeux, l'un des plus mémorables exemples historiques d'une désastreuse fascination métaphysique, et en même temps un témoignage décisif de la profonde impuissance philosophique propre aux auteurs quelconques d'une aussi stupide aberration. Quand on crut organiser enfin la corporation spéculative, en réunissant périodiquement, dans un même local, et sous un même titre, des classes radicalement hétérogènes, qui ne sauraient encore ni se comprendre ni s'estimer les unes les autres, l'inconcevable aveuglement que je viens de signaler se manifesta directement, de la manière la moins équivoque, par l'irrationnel dépècement de la science morale et politique entre les diverses coteries d'une académie métaphysique, d'après la servile imitation du morcellement provisoire inhérent aux académies positives. Heureusement, Bonaparte, quoique dans une intention rétrograde, détruisit bientôt cette étrange institution, qui ne pouvait réellement servir qu'à concentrer les influences métaphysiques, en un temps où, leur office temporaire étant suffisamment accompli, elles devaient désormais entraver profondément toute véritable réorganisation. Quand un ministre métaphysicien, progressif et organisateur à sa manière, a récemment restauré cette vaine congrégation, il y a fidèlement reproduit ce fractionnement sophistique, que l'état plus avancé de l'évolution mentale permettait certes d'apprécier alors convenablement, mais qui est, en effet, très propre à gêner l'essor des conceptions vraiment philosophiques, en ameutant officiellement, contre leur unité caractéristique, des tendances à tout autre égard discordantes[27]. Chacun connaît d'ailleurs l'étrange complément spécial que cet homme d'état a ensuite ajouté, pour l'histoire, à cette irrationnelle décomposition, dans ce que ses flatteurs ont osé qualifier d'organisation normale des études historiques. On ne saurait aujourd'hui comment nommer ce dernier égarement, si, en réalité, une telle innovation n'était surtout destinée à instituer, envers la presse périodique, un misérable expédient de corruption permanente.
Note 27: Si une pareille institution était sérieusement discutable, il serait curieux, par exemple, d'y remarquer comment tout esprit qui aurait aujourd'hui dignement satisfait à la plus importante condition logique, en réunissant convenablement le point de vue philosophique et le point de vue historique, se trouverait, à ce titre même, naturellement exclu d'une Académie que son organisation dispersive et ses habitudes irrationnelles disposeraient toujours à lui préférer spontanément, soit un philosophe étranger aux méditations historiques, soit un historien dépourvu d'études philosophiques.
Tels sont, en général, les symptômes vraiment décisifs par lesquels l'évolution philosophique proprement dite, depuis que l'évolution scientifique s'en est complétement séparée, a dû être finalement conduite, au dix-neuvième siècle, à constater directement son extrême caducité nécessaire, soit d'après une consécration sophistique de son stérile isolement, soit en brisant l'indispensable unité des conceptions sociales. Néanmoins, quoiqu'un instinct confus de la profonde discordance avec l'esprit et les besoins de notre temps l'ait déjà radicalement discréditée aux yeux de la raison publique, l'influence politique que conserve encore évidemment cette prétendue philosophie, à défaut de toute concurrence réelle, est bien propre à vérifier l'urgence et le pouvoir de la généralité mentale, dont la plus vaine apparence suffit aujourd'hui à maintenir provisoirement la puissance pratique d'une doctrine universellement déconsidérée, qui n'a plus d'autre office effectif que d'entretenir imparfaitement, au milieu de la plus active dispersion, un vague sentiment de la concentration intellectuelle. Mais, quand l'inévitable apparition d'une vraie philosophie, émanée enfin de la science réelle, aura suffisamment enlevé à la métaphysique actuelle le seul privilége qui puisse lui attacher maintenant des esprits consciencieux, cet unique vestige de son antique prépondérance disparaîtra spontanément, sans exiger probablement aucune discussion directe, sauf le contraste décisif qui ressortira nécessairement des applications respectives. Alors se dissipera totalement le grand schisme préparatoire consommé, par Aristote et Platon, entre la philosophie naturelle et la philosophie morale, dont l'indispensable séparation provisoire, radicalement modifiée par Descartes, est aujourd'hui parvenue à son dernier âge, après avoir convenablement rempli sa destination préliminaire. L'unité mentale, vainement poursuivie avant le temps sous la noble impulsion scolastique, résultera irrévocablement de la convergence journalière entre une science devenue philosophique et une philosophie devenue scientifique; l'étude de l'homme moral et social obtiendra, sans résistance, le juste ascendant normal qui lui appartient dans le système de nos spéculations, parce que, cessant d'être hostile à l'actif développement des contemplations les plus simples et les plus parfaites, elle y puisera nécessairement sa première base rationnelle, pour y réfléchir ensuite de lumineuses indications générales, suivant les explications fondamentales du tome quatrième, bientôt directement consolidées dans les trois chapitres qui vont résumer et compléter ce Traité. Cette prochaine rénovation sera sans doute secondée avec ardeur par beaucoup de jeunes intelligences, qui, sincèrement philosophiques, s'égarent aujourd'hui, faute d'un plus digne aliment, aux stériles contemplations d'une irrationnelle métaphysique, dont les déceptions, vaguement appréciées, aboutissent trop souvent à déterminer, à l'âge de l'égoïsme, une inévitable corruption, en dissipant le sentiment du devoir en même temps que l'esprit d'ensemble, d'après leur intime connexité naturelle. Il serait oiseux d'ailleurs d'examiner si, dans ce mouvement final, les savans s'élèveront à la philosophie, ou si les philosophes reviendront à la science. On peut seulement assurer que, chez l'une et l'autre de ces deux classes actuelles, cette indispensable transformation réciproque éprouvera l'active résistance d'une majorité étroite et intéressée. D'heureuses exceptions individuelles viendront toutefois, des deux parts, former le noyau spontané de la nouvelle corporation spirituelle, dès lors indifféremment qualifiée de scientifique ou philosophique, sous la commune prépondérance permanente d'une éducation générale, qui fera naturellement cesser toute vicieuse opposition de forces intellectuelles, en organisant rationnellement l'indispensable distribution continue de l'ensemble du travail spéculatif.
L'appréciation historique que nous venons de terminer envers le dernier demi-siècle, et qui, en conséquence, complète enfin notre examen général du passé humain, nous a toujours conduits à concevoir, à tous égards, le temps actuel comme l'époque nécessaire où l'accomplissement direct de la grande rénovation philosophique, projetée par Bacon et Descartes, doit déterminer la réorganisation spirituelle des sociétés modernes, destinée ensuite à présider à la régénération politique de l'humanité. Tout est maintenant disposé, au fond, malgré beaucoup d'obstacles personnels, pour permettre, autant que pour exiger, cette élaboration fondamentale. Une crise salutaire a pleinement dévoilé l'irrévocable caducité de l'ancien système social, et convenablement signalé les obligations essentielles d'un nouvel organisme, en faisant aussi ressortir à jamais l'insuffisance organique de la métaphysique négative qui avait dû diriger la transition révolutionnaire des cinq siècles antérieurs: la dictature temporelle, provisoirement résultée de la décomposition politique, s'est spontanément dissoute, en livrant au libre cours des tentatives philosophiques l'empire intellectuel et moral, qu'elle renonce désormais à régir, pour se réserver exclusivement au maintien de l'ordre matériel, de plus en plus incompatible avec le développement de l'anarchie spirituelle: enfin, la science a manifesté simultanément son aptitude ultérieure à servir de base à la philosophie, et son impuissance actuelle à en dispenser; tandis que l'antique philosophie parvenait à son extrême décrépitude, en ne laissant d'autre issue mentale que d'après une généralisation puisée dans la science réelle. J'ai osé, après tant de vains efforts, entreprendre directement cette dernière opération décisive, qui peut seule satisfaire à la fois aux conditions d'ordre et aux besoins de progrès, en tendant à substituer graduellement un mouvement soutenu et déterminé à une vague et anarchique agitation. C'est maintenant aux vrais penseurs à juger si ma théorie fondamentale de l'évolution humaine, dont je viens d'achever l'explication historique, contient, en effet, le principe essentiel de cette grande solution, sauf à mieux régulariser son application ultérieure. Mais, avant de passer aux conclusions philosophiques de l'ensemble de ce Traité, qui doivent caractériser immédiatement la concentration finale de la philosophie positive, il est indispensable de procéder à un dernier éclaircissement général de la nouvelle philosophie politique successivement élaborée dans les diverses parties de mon appréciation dynamique, en considérant, d'une manière plus spéciale et plus directe que je n'ai pu le faire jusqu'ici, la nature propre de la réorganisation spirituelle, où nous venons de voir converger le passé, et d'où devra procéder l'avenir.