Cours de philosophie positive. (6/6)

Part 33

Chapter 333,127 wordsPublic domain

Après avoir sommairement caractérisé les admirables progrès de la science réelle pendant le dernier demi-siècle, il importe beaucoup d'apprécier avec soin les vicieuses tendances, soit mentales, soit même morales, qui s'y sont également développées de plus en plus, sous l'exagération croissante d'un esprit de spécialité dispersive, graduellement détourné de sa destination provisoire, par l'empirisme et l'égoïsme combinés de la classe mal instituée qui devait servir d'organe imparfait à cette indispensable évolution préliminaire. Quoique, en général, cette classe, sauf un très-petit nombre d'éminentes exceptions individuelles, me soit aujourd'hui personnellement hostile, comme l'a trop prouvé sa conduite oppressive envers moi, je voudrais pouvoir supprimer ou adoucir ce pénible examen, s'il ne formait évidemment un élément nécessaire de mon élaboration finale, où il doit surtout indiquer combien les savans actuels sont radicalement éloignés des idées et des mœurs sans lesquelles ils resteraient toujours indignes de la haute destination sociale que leur réserve spontanément la vraie nature générale de la civilisation moderne. Plus la science réelle doit maintenant devenir la principale base intellectuelle de la régénération finale, plus il devient indispensable d'y signaler, et même d'y flétrir, les préjugés et les passions qui constituent désormais le plus dangereux obstacle à l'accomplissement effectif de cette grande mission philosophique.

Un fréquent contraste historique a dès longtemps montré que la principale opposition à l'élévation politique d'une classe quelconque provient presque toujours des aveugles résistances intérieures, individuelles et même collectives, qui s'y développent spontanément, à cause des pénibles conditions préalables, mentales ou morales, qu'exige inévitablement une telle ascension chez tous ceux qui doivent y participer. Le grand Hildebrand, par exemple, poussant définitivement le clergé catholique à la tête de la société européenne, ne rencontra jamais, en réalité, de plus redoutables adversaires que chez la corporation sacerdotale, alors bien plus choquée de la difficile réformation spirituelle qu'exigeait d'abord un tel triomphe, que touchée d'un ascendant dont la plupart de ses membres avaient peu d'espoir de jouir personnellement. Il ne faut donc pas s'étonner ni s'alarmer aujourd'hui de la déplorable antipathie des passions et des préjugés scientifiques contre une transformation fondamentale, sans laquelle la science moderne ne saurait obtenir la véritable influence politique qui lui est prochainement réservée, sous les conditions convenables, par l'évolution générale de l'humanité, et que désire même secrètement, quoique d'une manière vague et incohérente, l'instinct confus des savants actuels; car, désormais, ce n'est plus d'ambition qu'ils manquent ordinairement, mais de portée et d'élévation. L'admirable perfection partielle que manifeste, à tant d'égards, le système de nos connaissances positives, doit fréquemment produire une profonde illusion sur la valeur réelle de la plupart de ces coopérateurs successifs, dont chacun n'a presque jamais contribué que pour une part minime et facile à cette formation collective et graduelle qui caractérise une telle élaboration plus qu'aucune autre construction humaine. D'ailleurs, le public ignore souvent que, d'après une spécialisation empirique, conduisant à une excessive restriction intellectuelle, chaque savant dont il honore justement le mérite particulier ne pourrait offrir, sous tout autre aspect mental, même scientifique, qu'une inqualifiable médiocrité: les rares observateurs qui reconnaissent cette monstrueuse inégalité, sont même disposés aujourd'hui, par une vicieuse théorie métaphysique de la nature humaine, à y voir complaisamment une nouvelle preuve d'une irrésistible vocation. L'appréciation générale du système théologique, surtout dans sa perfection catholique, nous a montré hautement, contre l'opinion vulgaire, combien le clergé y était réellement supérieur à la religion: or, la science moderne nous présente un contraste exactement inverse; car, jusqu'ici, les docteurs y sont, d'ordinaire, très-inférieurs à la doctrine. Mais il convient maintenant de caractériser directement les principales aberrations temporaires, d'abord intellectuelles, ensuite morales, qui rendent aujourd'hui les savans généralement impropres et même hostiles à une réorganisation spirituelle dont la science, convenablement systématisée, peut seule fournir enfin la base rationnelle, comme le prouve clairement l'ensemble de notre élaboration sociologique.

En complétant, dans la leçon précédente, une explication historique commencée au cinquante-troisième chapitre, j'ai déjà suffisamment établi la nécessité provisoire du régime de spécialité scientifique, après l'indispensable séparation qui détacha la science moderne de la mémorable philosophie scolastique propre à la fin du moyen âge. Nous avons ainsi reconnu que, la formation des diverses sciences fondamentales ayant été inévitablement successive, suivant la complication croissante de leurs phénomènes respectifs, l'esprit positif n'aurait pu, en chaque cas principal, développer convenablement ses vrais attributs caractéristiques, sans cette institution partielle et exclusive des différens ordres de spéculations abstraites. Mais, la destination propre de ce régime initial indiquait, en même temps, sa nature passagère, en limitant son office essentiel au seul âge préliminaire où la positivité rationnelle n'aurait point encore pénétré dans toutes les grandes catégories élémentaires; ce qui la bornait réellement aux dix-septième et dix-huitième siècles, suivant nos explications antérieures. Les deux éternels législateurs primitifs de la philosophie positive, Bacon et surtout Descartes, avaient dignement pressenti combien devait être purement provisoire cet ascendant préalable du génie analytique sur le génie synthétique: et, sous leur puissante impulsion, les savans, plus rationnels, de ces deux siècles poursuivirent, en effet, presque toujours leurs importans travaux partiels, en y voyant d'indispensables matériaux pour la construction ultérieure d'un véritable système philosophique, quelque vague et imparfaite notion qu'ils dussent alors s'en former. Si cette tendance spontanée avait pu être pleinement motivée, cette marche préparatoire aurait évidemment cessé aussitôt que l'avénement décisif de la grande science biologique, étendue même aux fonctions intellectuelles et morales, en aurait doublement marqué le terme nécessaire, pendant le demi-siècle auquel ce chapitre est consacré, soit en complétant ainsi le système fondamental de la philosophie naturelle, sous la seule réserve d'une prochaine adjonction inévitable des études sociales, soit en constituant un ordre de spéculations où, par la nature des phénomènes, l'esprit d'ensemble doit ordinairement prévaloir sur l'esprit de détail. Mais, au contraire, les habitudes dispersives précédemment contractées ont aujourd'hui poussé le régime préliminaire de la spécialité scientifique jusqu'à la plus désastreuse exagération, dogmatiquement justifiée par de vains sophismes métaphysiques, qui s'efforcent de lui imprimer une consécration absolue et indéfinie, à l'époque même où, par le suffisant accomplissement de sa destination temporaire, il devrait faire place au régime définitif de la généralité rationnelle, devenu maintenant indispensable à notre principal besoin, à la fois mental et social. Suivant ces empiriques prétentions, il semblerait que l'économie élémentaire de l'entendement humain est désormais radicalement changée, et qu'il n'y faut plus reconnaître, comme auparavant, deux genres, ou plutôt deux degrés, d'esprit, l'un analytique, l'autre synthétique, également indispensables aux spéculations pleinement positives, et qui doivent tour à tour dominer l'évolution intellectuelle, individuelle ou collective, selon les exigences propres à chaque âge: le premier plus apte à saisir partout les différences, le second les ressemblances; l'un tendant toujours à diviser, l'autre à coordonner; et, par suite, le premier destiné surtout à l'élaboration des matériaux, le second à la construction des édifices. Anarchiquement ameutés contre ce dualisme fondamental, les maçons actuels ne veulent plus souffrir d'architectes!

Sous cette vicieuse prolongation, un régime d'abord indispensable devient désormais directement contraire à sa propre destination, en interdisant la conception totale de ce même esprit positif dont il pouvait seul permettre la formation partielle. L'ensemble de ce Traité nous a, en effet, pleinement démontré la réalité du principe fondamental, posé, dès le début, sur la nécessité, non-seulement d'un exercice scientifique quelconque pour développer convenablement un tel esprit, mais aussi de l'extension graduelle de cette étude à tous les divers ordres essentiels de phénomènes, suivant leur vraie hiérarchie naturelle, afin de connaître suffisamment les différens attributs généraux de la positivité rationnelle, qui ne sauraient être simultanément caractérisés par une science unique, qu'après que toutes les autres ont fait dignement apprécier chacun d'eux. Or, selon cette évidente condition, la déplorable organisation actuelle du travail scientifique s'oppose immédiatement à ce que la philosophie positive soit réellement comprise par personne, puisque chaque section de savans n'en connaît que des fragmens isolés, dont aucun ne saurait suffire à une conception vraiment décisive: ce qui doit inévitablement maintenir partout la stérile prépondérance passive de l'ancienne philosophie théologico-métaphysique, excepté, chez chaque intelligence, envers un seul ordre d'idées dont la réaction spontanée ne saurait avoir, à cet égard, qu'une simple efficacité critique, sans pouvoir aucunement remplacer cette antique constitution philosophique. Cette étrange situation, où chaque savant offre un si funeste contraste entre la nature avancée de certaines conceptions partielles et la honteuse vulgarité de toutes les autres, se manifeste habituellement par l'institution radicalement contradictoire des académies actuelles, qui, malgré leur vaine prétention de laisser toujours prévaloir les conditions d'aptitude, sont ainsi nécessairement conduites, dans leurs délibérations ordinaires, soit qu'il s'agisse d'un choix personnel ou d'une mesure générale, à soumettre toutes les décisions quelconques à une majorité scientifique essentiellement incompétente, dont l'aveugle instinct doit rarement résister aux préjugés et même aux passions des diverses coteries régnantes[19]. Le morcellement caractéristique de ces corporations, image fidèle et suite nécessaire de leur dispersion mentale, y augmente beaucoup ces graves inconvéniens naturels, en y facilitant l'ascendant des médiocrités si souvent envieuses de toute élévation philosophique dont elles se sentent incapables. Depuis que le milieu social, d'où cherchent vainement à s'isoler ces compagnies arriérées, offre partout l'active poursuite, jusqu'ici trop illusoire, de généralités nouvelles, en harmonie avec le besoin fondamental d'une situation sans exemple, il est profondément déplorable que la science réelle, seule destinée à fournir le principe de cette grande solution, soit à tel point dégradée par l'impuissance ou l'égarement de ses interprètes, qu'elle semble aujourd'hui prescrire le rétrécissement intellectuel, et condamner aveuglément tout effort quelconque de généralisation. La prépondérance spirituelle semble dès lors devoir appartenir à ceux qui se font un facile mérite d'une restriction systématique de vues et de travaux, le plus souvent due à leur infériorité personnelle ou à l'insuffisance de leur éducation. Aujourd'hui, l'ingénieux philosophe qui a tant contribué à la juste illustration des savans serait certainement repoussé d'une corporation où sa mémoire est à peine l'objet de la dédaigneuse reconnaissance d'une foule d'esprits incapables d'apprécier sa haute valeur. Pareillement, le grand Buffon, dont cette même académie était jadis si fière, n'y pourrait maintenant trouver place, à moins que ses expériences sur le refroidissement des métaux ou sur la cohésion des bois n'y obtinssent grâce pour des conceptions générales qui ne pourraient se formuler par aucun mémoire proprement dit, quoiqu'elles aient ensuite secrètement fourni à d'autres la base réelle de beaucoup de travaux retentissans: c'est, comme on sait, au sein de cette assemblée, que, sous l'envieuse impulsion de Cuvier, on a tenté, avec une sorte de succès passager, de réduire cet éminent penseur au seul mérite littéraire.

Note 19: En suivant avec attention les actes officiels de l'Académie des Sciences de Paris et de nos autres corps savans, depuis que leurs attributions sociales ont reçu toute l'extension effective qu'elles offrent aujourd'hui, il est aisé d'y reconnaître presque toujours, indépendamment des mauvaises passions dont je caractériserai ci-après l'intervention spontanée, la déplorable influence permanente de la spécialité dispersive et du rétrécissement intellectuel dont ces corporations se glorifient si aveuglément. La vicieuse prépondérance continue de l'esprit de détail sur l'esprit d'ensemble a rendu les savans actuels tellement incapables d'aucune espèce de gouvernement quelconque, même scientifique, que, comme je l'ai indiqué à la fin du quarante-sixième chapitre, tout homme sensé, étranger à la science, mais habitué aux affaires générales, aboutirait ordinairement à de meilleurs choix et concevrait de plus sages mesures que ne peuvent le faire maintenant ces compagnies spéciales, d'où émanent communément, pour nos principales institutions de haut enseignement, tant de nominations désastreuses et tant de mesures absurdes.

Relativement à ces inconvéniens généraux, il existe, entre les diverses classes de savans, une profonde inégalité nécessaire, d'après le degré d'indépendance et de simplicité des phénomènes respectifs. Suivant notre hiérarchie fondamentale, les géomètres, à raison de l'abstraction supérieure de leurs études, naturellement affranchies de toute subordination préalable envers aucune branche directe de la philosophie naturelle, doivent être communément les plus exposés aux dangers d'une spécialisation empirique, dont le principe leur est surtout dû. Aussi est-ce chez eux que le véritable esprit positif est, au fond, le plus méconnu, malgré sa source nécessairement mathématique, comme je l'ai fait assez sentir dans les deux premiers volumes de ce Traité. Toute leur philosophie générale se borne aujourd'hui à rêver vaguement, pour un lointain et confus avenir, une chimérique extension universelle de leur analyse aux divers phénomènes quelconques, d'après une vaine unité scientifique toujours fondée sur l'irrationnelle prépondérance d'un des fluides métaphysiques dont ils maintiennent si déplorablement l'usage; le caractère absolu de l'antique philosophie s'est certainement plus conservé chez eux que parmi les autres savans, par suite d'une plus grande restriction mentale. Au contraire, les biologistes, occupés de spéculations nécessairement dépendantes de tout le reste de la philosophie naturelle, et relatives à un sujet où toute décomposition artificielle rappelle spontanément une indispensable combinaison ultérieure, d'après l'intime solidarité continue des phénomènes correspondans, seraient naturellement les moins livrés aux aberrations dispersives, et les mieux disposés au régime vraiment philosophique, si leur éducation était aujourd'hui en suffisante harmonie avec leur destination, et si une servile imitation ne les entraînait encore à transporter trop aveuglément, dans leurs travaux ordinaires, des conceptions et des habitudes essentiellement propres aux études inorganiques. Toutefois, leur inévitable antagonisme, quoique jusqu'ici trop subalterne, contribue déjà très-utilement à contenir, bien que faiblement, la déplorable tendance scientifique qui résulterait maintenant d'un entier ascendant des géomètres. Ce conflit nécessaire menace constamment les académies actuelles d'une prochaine dissolution spontanée, parce que leur nature se rapporte surtout à un âge préparatoire où la philosophie inorganique, qui devait permettre la prépondérance de l'esprit de détail, était seule florissante: elle ne pourra rester longtemps compatible avec le développement rationnel d'une science où l'esprit d'ensemble doit évidemment prévaloir. Aussi peut-on noter que la formation systématique de la biologie, principale création scientifique de ce dernier demi-siècle, a été bien plus entravée que secondée par les corporations savantes, et surtout par la plus puissante d'entre elles, l'illustre Académie de Paris, qui ne sut point s'emparer du grand Bichat[20], qui s'unit honteusement à Bonaparte afin de persécuter Gall, et qui méconnut si radicalement la valeur de Broussais; sans parler du déplorable ascendant qu'y exerça trop longtemps le brillant mais superficiel Cuvier contre les admirables efforts de Lamarck, et ensuite de Blainville, pour fonder la saine philosophie biologique, dont le vrai sentiment est certainement bien plus complet et plus commun, même aujourd'hui, hors de cette compagnie que dans son sein[21].

Note 20: On a vainement tenté de pallier une telle exclusion d'après la mort prématurée de Bichat, enlevé pendant sa trente-deuxième année. Mais l'admirable précocité de son beau génie fut encore plus exceptionnelle, et méritait bien une glorieuse dérogation spéciale à des usages qui, d'ailleurs, soit avant lui, soit surtout après, ont souvent fléchi en faveur d'admissions plus hâtives, et certes moins éminentes, décernées à des mérites mieux appréciés d'une compagnie où dominent les géomètres. Il n'est pas inutile de remarquer, en outre, qu'aucune solennelle manifestation n'est ensuite venue offrir à la postérité, au sujet de Bichat, la digne imitation des nobles regrets qui ont tant honoré l'Académie Française à l'égard de Molière.

Note 21: Malgré l'appréciation plus facile que trouve ordinairement le mérite étranger, on a vu pareillement l'illustre Oken, que ses vicieuses inspirations métaphysiques n'empêcheront jamais d'être regardé comme l'un des principaux fondateurs de la vraie philosophie biologique, dédaigneusement écarté même de l'affiliation subalterne que cette académie accorde si aisément, quoique cette insuffisante justice y fût noblement réclamée par le plus digne émule de ce grand biologiste.

La seule justification spécieuse que des esprits consciencieux aient quelquefois essayée en faveur de cet irrationnel régime, dont je ne puis ici qu'indiquer sommairement les principaux désastres, consiste à présenter aujourd'hui la spécialisation exclusive comme l'unique garantie possible de la positivité des spéculations, en considérant l'accueil régulier des généralités comme devant aussitôt donner accès à toutes les conceptions vagues et illusoires qui pullulent maintenant. Mais cet étrange motif, fort semblable aux maximes politiques tendant à interdire totalement la parole ou la presse, à cause des évidens abus qu'on en peut faire, ne contient réellement, au fond, qu'une naïve confirmation involontaire de l'impuissance philosophique désormais propre à nos compagnies savantes, que l'on proclame ainsi radicalement incapables de distinguer assez les généralités vicieuses d'avec celles qui seraient bien conçues; en sorte que, de peur de laisser pénétrer les unes, il faille indistinctement repousser aussi les autres. Une appréciation plus judicieuse fait sentir, au contraire, que l'anarchie philosophique actuelle, systématiquement prolongée par cette stupide résistance académique, constitue la principale cause des dangers intellectuels contre lesquels on cherche justement, mais en vain, des garanties permanentes, qui ne sauraient admettre d'efficacité réelle qu'en reposant enfin sur la construction directe d'une véritable philosophie, dont la science, dignement généralisée, peut seule fournir la base positive. Bien loin que le régime dispersif suffise à défendre la raison publique de l'imminente invasion du charlatanisme universel, il lui fournit de nouvelles et nombreuses ressources, qui, pour être d'une autre espèce que celles relatives à l'abus des généralités, ne sont, à vrai dire, ni moins étendues, ni moins accessibles, et doivent certes devenir aujourd'hui plus dangereuses encore d'après l'aveugle confiance maintenant accordée, dans la science comme dans l'industrie, à toute spécialité quelconque, souvent aussi trompeuse chez la première que chez la seconde. On conçoit aisément, en effet, quels immenses moyens doivent ainsi trouver les demi-portées intellectuelles afin d'usurper une indigne prépondérance par une habile réserve scientifique, fondée sur certaines améliorations secondaires, et souvent même illusoires, qui, après quelques années d'une facile élaboration routinière, autorisent indéfiniment tant d'esprits vulgaires à repousser, avec un inqualifiable dédain, les plus éminentes spéculations philosophiques[22]. Tout lecteur bien préparé trouvera facilement, au sein des plus célèbres académies actuelles, des occasions trop multipliées d'apprécier les désastreuses ressources que présente à de telles usurpations notre déplorable régime scientifique; surtout lorsque, à une adroite affiliation à quelque coterie puissante, on peut joindre, avec une certaine opportunité, du moins apparente, l'usage spécieux du langage algébrique, si souvent employé de nos jours, comme je l'ai hautement signalé, à déguiser la médiocrité intellectuelle sous la prétendue profondeur que semble annoncer encore une langue trop peu répandue jusqu'ici pour que le seul mérite de la parler, dans un style d'ailleurs quelconque, ne doive pas provisoirement tenir lieu d'une vraie supériorité mentale, en un temps où le public ignore combien elle est susceptible, comme toute autre, et même davantage, de dégénérer en un verbiage vide d'idées. Jusque chez les juges spéciaux dont la compétence est le moins contestable, ces vicieuses habitudes dispersives s'opposent fréquemment, sans excepter les questions mathématiques, à une saine appréciation comparative des diverses valeurs réelles, si ce n'est après une longue expérience tardive, qui n'empêche point d'injustes prééminences. C'est ainsi, pour me borner à un seul grand exemple historique, dont les analogues seraient faciles à multiplier, que, chez la plupart des géomètres, l'habile charlatanisme de Laplace éclipsa longtemps la noble spontanéité de Lagrange, malgré l'immense distance inverse que l'équitable postérité commence à mettre entre l'incomparable génie du second et le talent spécial du premier. L'insuffisance radicale du mode habituel d'appréciation scientifique est surtout marquée, dans ce célèbre contraste mathématique, par l'étrange réputation philosophique qu'était parvenu à se faire, d'après un pompeux verbiage, l'un des géomètres les moins réellement philosophes qui aient jamais existé; tandis que le caractère profondément philosophique, qui distingue assurément les principales conceptions de Lagrange, ne lui valut jamais aucune application d'un titre qu'il n'ambitionnait pas, et dont ceux qui l'accordaient avec un tel discernement étaient incapables de comprendre la vraie signification fondamentale.