Cours de philosophie positive. (6/6)

Part 31

Chapter 313,187 wordsPublic domain

Considérant maintenant le progrès actuel de la décomposition politique relativement à l'organisme temporel, il est aisé de reconnaître que, malgré le développement exceptionnel d'une prodigieuse activité guerrière, le cours graduel de la crise révolutionnaire n'a pas moins concouru à compléter, en général, l'irrévocable décadence du régime militaire que celle du système théologique lui-même. D'abord, le mode nécessaire suivant lequel dut s'accomplir la grande défense républicaine détermina simultanément l'irrévocable déconsidération de l'ancienne caste militaire, ainsi radicalement privée de sa seule attribution caractéristique, et même la cessation correspondante du prestige jadis inhérent, malgré l'institution décisive des armées permanentes, à la spécialité d'une telle profession, où les citoyens les moins préparés surpassèrent alors, après un rapide apprentissage, les maîtres les plus expérimentés. Cette épreuve décisive, heureusement accomplie au milieu des plus défavorables circonstances, fit donc sentir que, pour une simple activité défensive, seule vraiment compatible avec l'esprit pacifique de la sociabilité moderne, toute tribu guerrière, et même toute grave préoccupation continue des sollicitudes militaires, étaient désormais devenues essentiellement inutiles, sous l'impulsion patriotique d'une véritable détermination populaire, sans laquelle d'ailleurs la plus habile tactique serait, à cet égard, radicalement insuffisante, comme le prouva ensuite trop clairement la triste contre-épreuve amenée par la tyrannie rétrograde de Bonaparte. D'autres exemples nationaux établirent bientôt, d'une manière non moins expressive, et suivant des conditions analogues, que cette consolante vérité politique est également applicable à toutes les populations actuelles, et qu'elle résulte nécessairement du système fondamental de notre civilisation.

En second lieu, la nature même de la guerre révolutionnaire dut aussitôt mettre un terme irrévocable à la dernière série de guerres systématiques qui avait surtout caractérisé, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent, la troisième phase moderne, et qui tendait à perpétuer l'activité militaire en la destinant au service politique de l'activité industrielle, désormais prépondérante: cet ancien esprit ne put alors persister qu'en Angleterre, où il était même profondément modifié par de graves sollicitudes sociales. On doit, à cet égard, soigneusement remarquer, à cette époque, la décadence presque universelle du régime colonial, fondé sous la seconde phase, et que l'irrévocable séparation des principales colonies détruisit essentiellement après trois siècles, de manière à prévenir tout renouvellement sérieux des guerres importantes qu'il avait auparavant suscitées: l'Angleterre seule dut aussi offrir, à ce sujet, une exception spéciale et probablement passagère, que les autres nations européennes ne pouvaient ni ne devaient troubler, dans l'intérêt commun de la grande république occidentale, éminemment compatible avec une telle anomalie, correspondante à des besoins et à des aptitudes qui ne sauraient ailleurs exister encore au même degré. L'heureuse révolution américaine avait d'abord fourni à cette scission nécessaire à la fois un signal décisif et un appui fondamental; mais son accomplissement dut ensuite résulter des préoccupations exclusives propres aux diverses métropoles par une suite plus ou moins directe de la crise révolutionnaire. C'est ainsi que disparut alors essentiellement, dans l'ensemble de la république européenne, la dernière source générale des guerres modernes. J'ai d'ailleurs suffisamment expliqué déjà comment, en un temps où l'esprit militaire se subordonnait profondément à un but social, une immense aberration guerrière avait été naturellement déterminée par un irrésistible entraînement, dont le retour est certainement impossible, malgré tous les efforts quelconques, depuis que les guerres de principes, qui seules restaient supposables, ont été radicalement contenues par une suffisante extension occidentale de l'agitation révolutionnaire, ainsi devenue, pour l'Europe actuelle, un gage assuré de tranquillité provisoire, en consumant, d'une manière continue, toute la sollicitude des gouvernemens et toute l'activité de leurs nombreuses armées à prévenir péniblement les perturbations intérieures. Quelque précaire que doive sembler une telle garantie, elle est cependant de nature à durer jusqu'à ce qu'une véritable réorganisation intellectuelle et morale vienne partout instituer spontanément une sécurité directe et permanente, en réformant à jamais des mœurs et des opinions qui constituent les derniers vestiges du régime initial de l'humanité, et en faisant uniformément prévaloir désormais la paisible préoccupation journalière des divers perfectionnemens sociaux, soit européens, soit nationaux, sous la commune inspiration d'une doctrine universelle, interprétée par un même pouvoir spirituel, comme je l'indiquerai spécialement ci-après. Nous avons, il est vrai, précédemment remarqué l'introduction spontanée d'un dangereux sophisme, qu'on s'efforce aujourd'hui de consolider, et qui tendrait à conserver indéfiniment l'activité militaire, en assignant aux invasions successives la spécieuse destination d'établir directement, dans l'intérêt final de la civilisation universelle, la prépondérance matérielle des populations les plus avancées sur celles qui le sont moins. Dans le déplorable état présent de la philosophie politique, qui permet l'ascendant éphémère de toute aberration quelconque, une telle tendance a certainement beaucoup de gravité, comme source de perturbation universelle; logiquement poursuivie, elle aboutirait, sans doute, après avoir motivé l'oppression mutuelle des nations, à précipiter les unes sur les autres les diverses cités, d'après leur inégale progression sociale; et, sans aller jusqu'à cette rigoureuse extension, qui doit certainement toujours rester idéale, c'est, en effet, sur un tel prétexte qu'on a prétendu fonder l'odieuse justification de l'esclavage colonial, suivant l'incontestable supériorité de la race blanche. Mais, quelques graves désordres que puisse momentanément susciter un pareil sophisme, l'instinct caractéristique de la sociabilité moderne doit certainement dissiper toute irrationnelle inquiétude qui tendrait à y voir, même seulement pour un prochain avenir, une nouvelle source de guerres générales, entièrement incompatibles avec les plus persévérantes dispositions de toutes les populations civilisées. Avant la formation et la propagation de la saine philosophie politique, la rectitude populaire aura d'ailleurs, sans doute, suffisamment apprécié, quoique d'après un empirisme confus, cette grossière imitation rétrograde de la grande politique romaine, que nous avons vue, en sens inverse, essentiellement destinée, sous des conditions sociales radicalement opposées à celles du milieu moderne, à comprimer partout, excepté chez un peuple unique, l'essor imminent de la vie militaire, que cette vaine parodie stimulerait, au contraire, simultanément chez des nations dès longtemps livrées à une activité éminemment pacifique.

La décadence fondamentale du régime et de l'esprit militaires s'est partout continuée spontanément, pendant ce dernier demi-siècle, au milieu des plus spécieuses manifestations contraires, sous un troisième aspect général, non moins caractéristique que les deux précédens, par une grande innovation universelle, dont la haute signification historique est encore trop peu comprise, et qui constitue certainement la plus profonde modification que l'institution moderne des armées soldées et permanentes ait pu encore éprouver depuis son origine au XIVe siècle. On conçoit qu'il s'agit du recrutement forcé, d'abord établi en France pour suffire aux immenses besoins de notre défense révolutionnaire ainsi qu'aux exigences plus durables de l'aberration guerrière qui lui succéda, et ensuite universellement adopté ailleurs pour consolider suffisamment les diverses résistances nationales. Cette mémorable innovation, qui, depuis la paix, a partout survécu aux nécessités initiales, constitue évidemment, par sa nature, un témoignage spontané des dispositions anti-militaires propres aux populations modernes, où l'on trouve encore des officiers vraiment volontaires, mais plus ou trop peu de soldats. En même temps, elle concourt directement à détruire les mœurs et l'activité guerrières, en faisant cesser essentiellement la spécialité primitive d'une telle profession, et en composant les armées d'une masse radicalement antipathique à la vie militaire, devenue pour elle un fardeau purement temporaire, qui n'est habituellement supporté, par chacun de ceux qui le subissent, que dans la prévision constante d'une prochaine et inévitable libération personnelle. Il est d'ailleurs à craindre que, sous l'extension croissante des opinions et des habitudes anarchiques, un service aussi onéreux ne finisse, malgré son évidente importance, par déterminer, chez la classe, déjà si grevée à tant d'autres titres, sur laquelle retombe son poids principal, d'énergiques résistances plus ou moins explicites, qui rendraient bientôt impossible la prolongation réelle de l'extension inusitée que les armées ont partout conservée depuis la paix universelle. Quoi qu'il en soit d'une telle prévision, on ne saurait douter que le recours normal à une telle ressource nécessaire ne caractérise spontanément, soit comme symptôme, soit même comme principe, la pleine décadence finale du système militaire, désormais essentiellement réduit à un office subalterne, quoique indispensable, dans le mécanisme fondamental de la sociabilité moderne.

D'après ces trois ordres de considérations générales, tous les esprits vraiment philosophiques doivent aisément reconnaître, avec une parfaite satisfaction, à la fois intellectuelle et morale, que l'époque est enfin venue où la guerre sérieuse et durable doit totalement disparaître chez l'élite de l'humanité. Le vague et confus pressentiment de ce grand résultat social inspirait, depuis trois siècles, de nobles utopies caractéristiques, qui, malgré leur insuffisante rationnalité, n'eussent point excité tant de frivoles dédains, si l'on eût senti davantage que, comme je l'ai expliqué au cinquante-quatrième chapitre, de telles conceptions, quand elles sont vraiment spontanées et convenablement persistantes, annoncent toujours, par une anticipation plutôt affective que mentale, un véritable besoin capital, et une certaine création correspondante, quelque imparfaite qu'en doive être ainsi la double appréciation primitive. Nous voyons ici, en effet, cette heureuse conséquence finale se réaliser spontanément, après les plus terribles orages, comme une suite nécessaire de l'ensemble de la situation fondamentale propre aux populations modernes, qui a successivement épuisé tous les divers motifs généraux de guerres importantes, pendant qu'elle détruisait peu à peu toutes les conditions principales d'un puissant essor militaire. La profonde paix européenne qui, malgré tant d'irrationnelles prévisions et de vicieuses tentatives, persiste maintenant à un degré déjà sans exemple dans l'ensemble de l'histoire moderne, constitue certainement un admirable phénomène qui, si nous n'y étions pas plongés, paraîtrait à tous éminemment décisif pour l'avénement final d'une ère pleinement pacifique. Quelque sommaires qu'aient dû être, à ce sujet, les indications précédentes, elles sont à la fois tellement irrécusables et tellement liées à toute notre élaboration historique, qu'elles contribueront, j'espère, à rassurer les bons esprits sur le maintien nécessaire d'une paix indispensable, à tous égards, à l'évolution actuelle de l'élite de l'humanité, et qui ne saurait éprouver aujourd'hui de perturbation grave, quoique momentanée, que si de vaines agitations intérieures venaient permettre, en France, la prépondérance passagère de funestes impulsions systématiques, que le seul pressentiment de ces dangereux effets suffirait d'ailleurs à rendre antipathiques aux populations actuelles, où prédominent assurément d'opiniâtres dispositions pacifiques, quelquefois dissimulées sous des démonstrations éphémères, dues à des inspirations anti-progressives.

Malgré l'incontestable réalité d'une telle appréciation générale, le vaste appareil militaire conservé, chez tous les peuples européens, avec presque autant d'extension qu'avant la paix universelle, semblerait d'abord annoncer l'imminence d'une disposition opposée, si un examen plus approfondi de la situation fondamentale n'expliquait aussitôt cette apparente anomalie, en la rattachant directement, d'après l'ensemble de ce chapitre, aux nécessités communes d'une crise révolutionnaire maintenant plus ou moins étendue à toute la république occidentale. L'active participation des armées proprement dites au maintien continu de l'ordre public, qui jadis ne leur offrait qu'une destination accessoire et passagère, constitue désormais, au contraire, partout et de plus en plus, leur attribution principale et constante, en vertu des graves perturbations intestines qui peuvent ainsi continuellement survenir chez les diverses populations avancées, et d'où doivent d'ailleurs fréquemment résulter de véritables inquiétudes extérieures, quoique, au fond, cette uniforme agitation intérieure garantisse, comme je l'ai ci-dessus indiqué, l'impossibilité des chocs nationaux. Dans un état de profond désordre intellectuel et moral, qui doit rendre toujours imminente l'anarchie matérielle, il faut bien que les moyens de répression acquièrent une intensité correspondante à celle des tendances insurrectionnelles, afin qu'un ordre indispensable protége suffisamment le vrai progrès social contre l'effort continu d'ambitions mal dirigées liguées par des conceptions vicieuses. Cette nécessité nouvelle a été jusqu'ici commune à toutes les formes successives de la crise révolutionnaire, et l'on peut d'avance assurer qu'elle ne sera pas moins sentie chez tous les gouvernemens quelconques qui pourraient survenir, jusqu'à ce que la réorganisation intellectuelle et morale vienne mettre à ce besoin exceptionnel un terme définitif, dont la réalisation ne saurait être prochaine, soit d'après les difficultés et la lenteur d'une telle opération, d'abord philosophique, puis politique, soit à raison de l'égoïsme et de l'aveuglement qui partout devront l'entraver, sous la déplorable prépondérance universelle d'un esprit profondément dispersif, viciant aujourd'hui les plus saines intelligences. Tel est le mode général suivant lequel la même époque, destinée à voir essentiellement disparaître à jamais la guerre proprement dite, a développé, pour les armées modernes, transformées en une sorte de grande maréchaussée politique, une dernière mission sociale, dont l'importance n'est point contestable, et dont la durée, quoique nécessairement limitée, suivant la condition précédente, doit être, par sa nature, beaucoup plus prolongée qu'on ne l'imagine en un temps où cette attribution finale n'est encore réellement qu'au début de son principal exercice. Cette situation réelle n'est pas aujourd'hui suffisamment comprise, parce que les faits politiques ne peuvent, sans une théorie vraiment positive, être convenablement aperçus qu'après une longue persistance; outre qu'un reste d'influence des mœurs et des opinions anciennes s'oppose ici spécialement à une exacte appréciation générale: de là résulte, pour les gouvernemens actuels, le fréquent recours à des artifices peu convenables et souvent dangereux, tendant à motiver, auprès des peuples, sur la prétendue imminence d'une guerre impossible, le maintien d'un vaste appareil militaire, qu'on n'ose pas justifier directement d'après sa vraie destination nécessaire. Mais une telle mission sociale étant assurément très-avouable, en un temps où, comme je l'ai montré ci-dessus, le pouvoir central lui-même n'a pas, au fond, d'autre principal office provisoire, son importance prolongée doit bientôt conduire à la reconnaître directement et avec franchise, afin d'y adapter régulièrement les nombreux organes qui doivent y concourir; car, leur position équivoque les expose aujourd'hui à de périlleuses séductions, d'après un désordre général d'opinions et d'habitudes dont l'influence s'étend ainsi, au delà des exigences fondamentales, sur ceux-là même qui en doivent réprimer les plus grands effets matériels.

La décadence continue du régime et de l'esprit guerriers ne peut donc frapper aujourd'hui la profession militaire d'une déchéance sociale aucunement équivalente à celle qui, d'après l'irrévocable déclin de la philosophie théologique, menace désormais la corporation sacerdotale, chez laquelle on ne saurait espérer, avec quelque vraisemblance, une transformation assez profonde pour permettre sa fusion réelle dans l'organisation finale de l'humanité, où la classe spéculative doit avoir un tout autre caractère. Depuis l'entière dissolution de la caste militaire, commencée au XIVe siècle, par l'institution fondamentale des armées modernes, et complétée, surtout en France, sous l'influence révolutionnaire, comme je l'ai expliqué, aucun grand obstacle ne peut plus empêcher la milice actuelle de prendre convenablement les mœurs et l'esprit qui doivent correspondre à sa nouvelle destination sociale. Tout profond regret d'un passé, où ce qui est désormais accessoire fut si longtemps principal, peut être, en effet, malgré une récente imitation passagère de cette antique situation, radicalement écarté aujourd'hui chez une classe qui doit conserver un digne sentiment de son utilité permanente, et qui peut d'ailleurs justement s'enorgueillir, en un temps d'anarchie, d'un instinct organique dont le meilleur type temporel se trouvera toujours dans son admirable hiérarchie; outre les heureuses ressources secondaires que présente sa dernière constitution pour faciliter le développement intellectuel et social de nos populations, en utilisant convenablement un indispensable sacrifice temporaire. Malgré la solidarité fondamentale qui dut exister jadis entre l'esprit guerrier et l'esprit religieux, il ne faut jamais oublier que, dès son origine, l'institution des armées permanentes fut partout érigée dans des vues radicalement critiques, afin d'assurer l'avénement de la dictature temporelle autant contre la puissance sacerdotale que contre la force féodale. Aussi les guerriers modernes se distinguèrent-ils presque toujours de ceux du moyen âge, et encore davantage de ceux de l'antiquité, par une tendance plus ou moins prononcée vers une émancipation théologique qui excita souvent les impuissantes réclamations du clergé. Bonaparte lui-même, malgré son ascendant sur l'armée, fut obligé d'y tolérer une pleine indépendance spirituelle, qui, politiquement appréciée, eût alors suffi pour juger une vaine utopie rétrograde, nécessairement fondée sur la combinaison permanente de deux élémens devenus évidemment inconciliables: on sait assez d'ailleurs que les efforts insensés de ses débiles successeurs n'aboutirent, en général, qu'à mieux développer une telle antipathie. Enfin, la netteté et la précision des spéculations militaires doivent tendre, par leur nature, à favoriser aujourd'hui, chez ceux qui s'y livrent, l'essor de l'esprit positif; comme l'ont confirmé, depuis trois siècles, tant d'heureux exemples d'une utile alliance entre les recherches scientifiques et les études guerrières, dont l'affinité spontanée a déterminé jusqu'ici les plus importantes créations spéciales pour l'éducation positive. C'est ainsi que des antipathies communes et de pareilles sympathies ont de plus en plus tendu, surtout en France, à faire profondément pénétrer chez les armées l'instinct progressif qui caractérise les populations modernes; tandis que l'immobilité nécessaire de la classe sacerdotale a dû la rendre finalement presque étrangère à la sociabilité actuelle. Telle est la cause générale d'une différence essentielle, qu'il importait ici d'expliquer sommairement, entre les destinées prochaines des deux élémens principaux de l'ancien système politique, dont l'uniforme décomposition, à la fois temporelle et spirituelle, n'est d'ailleurs nullement altérée par cette indispensable distinction; puisque c'est seulement une profonde transformation spontanée qui permet à l'élément militaire, par contraste avec l'élément théologique, une véritable incorporation au mouvement final de la société moderne, où son office politique devra se réduire ensuite peu à peu, à mesure que l'ordre normal s'établira, à des services journaliers dont la nécessité ne saurait jamais cesser entièrement, quel que puisse être l'accomplissement ultérieur de la régénération morale.

Après avoir ainsi suffisamment apprécié l'éminente influence propre au dernier demi-siècle pour compléter irrévocablement la grande progression négative des cinq siècles antérieurs, il nous reste à juger aussi l'extension simultanée de la progression positive, en considérant successivement les quatre évolutions partielles dont nous l'avons vue composée dans la dernière leçon, afin de caractériser à la fois ses résultats effectifs et ses lacunes essentielles, quant à leur commune relation à la réorganisation finale.

Envers la plus fondamentale de ces évolutions solidaires, il serait certainement superflu, sous l'un et l'autre aspect, d'insister ici sur une appréciation désormais évidente à tous les observateurs judicieux, et qui ne peut constituer, à tous égards, qu'un simple prolongement général de celle du chapitre précédent, particulièrement rappelé en ce qui s'y rapporte à la troisième phase moderne. On conçoit aisément, en effet, combien la prépondérance sociale de l'élément industriel devait être augmentée et consolidée par une crise révolutionnaire qui achevait la démolition séculaire de l'ancienne hiérarchie, et qui dès lors plaçait naturellement en première ligne l'élévation temporelle fondée sur la richesse, dont l'influence est même ainsi devenue évidemment exorbitante, en vertu de l'anarchie intellectuelle et morale. Nécessairement troublée par la guerre, cette inévitable transformation a dû se développer rapidement depuis la paix, et se consolider ensuite sous l'impulsion de la mémorable secousse qui a marqué le véritable terme historique de la grande réaction rétrograde. Le progrès technique de l'industrie devait d'ailleurs suivre spontanément son progrès social. Aussi est-ce alors qu'il faut placer l'essor principal du mouvement caractéristique dont j'ai d'avance indiqué le début général vers le milieu de la troisième phase moderne, où nous l'avons vu consister surtout en une large application des agens mécaniques, dont l'emploi, de plus en plus systématique, essentiellement fondé sur l'introduction d'un puissant moteur universel, a déjà réalisé, pendant le dernier demi-siècle, tant d'heureux perfectionnemens, que va compléter désormais l'admirable rénovation qui commence à s'opérer partout dans la locomotion artificielle, fluviale, terrestre, ou même maritime. Chacun sait d'ailleurs aujourd'hui combien la relation de plus en plus intime entre la science et l'industrie a profondément contribué à tous ces progrès, quoique son influence mentale n'ait pas été le plus souvent aussi favorable, d'après la funeste altération qu'elle tend à imprimer momentanément au caractère philosophique de la science réelle, comme je l'expliquerai ci-dessous. Enfin, c'est surtout alors que, suivant la juste remarque de divers observateurs, celle de toutes les classes industrielles qui est la plus susceptible, à raison de sa généralité supérieure, de s'élever habituellement à quelques vues vraiment politiques, a commencé à développer son essor caractéristique, et à régulariser ses rapports élémentaires avec chacune des autres branches, sous l'impulsion primitive du système de crédit public, naturellement résulté partout de l'inévitable extension simultanée des dépenses nationales.