Cours de philosophie positive. (6/6)

Part 26

Chapter 262,452 wordsPublic domain

Aucune subtilité métaphysique ne saurait désormais empêcher de reconnaître sans incertitude, d'après une juste appréciation historique, que la constitution parlementaire propre à la transition anglaise fut nécessairement le résultat spontané et local de la nature exceptionnelle que devait prendre, en un tel milieu, la dictature temporelle vers laquelle tendait partout, sous la seconde phase moderne, la décomposition générale du régime catholique et féodal, comme je l'ai précédemment expliqué. Son origine effective, qu'une célèbre aberration rattache aux antiques forêts saxonnes, se trouve donc immédiatement, de même qu'en tout autre cas politique, dans l'ensemble de la situation sociale correspondante, convenablement analysée depuis le moyen âge. Ceux qui, contre toute prescription rationnelle, s'obstineraient à y voir une imitation quelconque, seraient obligés d'en emprunter le type réel à de semblables situations antérieures, et se trouveraient ainsi conduits à des rapprochemens fort éloignés des opinions actuellement dominantes. On peut remarquer, en effet, que le régime vénitien, pleinement caractérisé à la fin du XIVe siècle, constitue certainement, à tous égards, le système politique le plus analogue à l'ensemble du gouvernement anglais, considéré sous la forme définitive qu'il dut prendre trois siècles après: cette similitude nécessaire résulte évidemment d'une pareille tendance fondamentale de la progression sociale vers la dictature temporelle de l'élément aristocratique. Il est même incontestable que, par suite de la diversité des temps, le type vénitien dut être beaucoup plus complet que le mode anglais, comme assurant à l'aristocratie dirigeante une prépondérance bien plus prononcée, soit sur le pouvoir central, soit sur la puissance populaire. La seule différence capitale que devaient offrir les destinées comparatives de ces deux régimes pareillement transitoires (et dont le second, formé à une époque plus avancée de la décomposition politique, ne saurait certes prétendre à la même durée totale que le premier), consiste en ce que l'indépendance de Venise devait naturellement disparaître sous la décadence nécessaire de son gouvernement spécial, tandis que la nationalité anglaise doit heureusement rester tout à fait intacte au milieu de l'inévitable dislocation de sa constitution provisoire. Quoi qu'il en soit d'ailleurs d'une telle comparaison, qui m'a semblé propre à mieux caractériser mon appréciation historique du système anglais, en excluant du reste toute idée quelconque d'imitation effective, il demeure incontestable que, malgré les vaines théories métaphysiques imaginées après coup sur la chimérique pondération des divers pouvoirs, la prépondérance spontanée de l'élément aristocratique a dû fournir, en Angleterre comme à Venise, le principe universel d'un tel mécanisme politique, dont le mouvement réel serait assurément incompatible avec cet équilibre fantastique. À cette condition fondamentale d'un pareil régime, il en faut joindre deux autres fort importantes, encore plus particulières à l'Angleterre, et qui y ont beaucoup contribué au maintien de ce système exceptionnel, malgré l'active tendance universelle à la décomposition radicale de l'antique organisme dont il est surtout destiné à prolonger l'existence spéciale. La première, déjà signalée au cinquante-cinquième chapitre, consiste dans l'institution du protestantisme anglican, qui assurait beaucoup mieux la subalternisation permanente du pouvoir spirituel que n'avait pu le faire le genre de catholicisme propre à Venise, et qui, par suite, devait fournir à l'aristocratie dirigeante de puissans moyens, soit de retarder sa déchéance privée en s'emparant habituellement des grands bénéfices ecclésiastiques, soit de consolider son ascendant populaire en lui imprimant une sorte de consécration religieuse, d'ailleurs inévitablement décroissante. Quant à la seconde condition complémentaire du régime anglais, elle se rapporte à l'esprit d'isolement politique éminemment particulier à l'Angleterre, et qui en y permettant, surtout sous la troisième phase moderne, l'actif développement d'un vaste système d'égoïsme national, y a naturellement tendu à lier profondément les intérêts principaux des diverses classes au maintien continu de la politique dirigée par une aristocratie ainsi érigée désormais en une sorte de gage permanent de la prospérité commune, sauf l'insuffisante satisfaction dès lors accordée à la masse inférieure: une semblable tendance habituelle s'était auparavant manifestée aussi à Venise, mais sans pouvoir évidemment y acquérir un pareil ascendant. Malgré que je ne doive point ici poursuivre davantage une telle analyse, que chacun pourra maintenant prolonger avec facilité, elle est certainement assez caractérisée déjà pour faire directement sentir, à tous ceux qui auront convenablement étudié l'ensemble du gouvernement anglais, combien cette constitution exceptionnelle de la grande transition moderne doit être regardée comme nécessairement spéciale, puisqu'elle repose essentiellement sur des conditions purement relatives à l'Angleterre, et dont l'ensemble est néanmoins indispensable à l'existence réelle d'une semblable anomalie politique.

Cette digression nécessaire, que je me suis efforcé d'abréger autant que possible, fait aussitôt ressortir la frivole irrationnalité des vaines spéculations métaphysiques qui conduisirent les principaux chefs de l'assemblée constituante à proposer pour but à la révolution française la simple imitation d'un régime aussi contradictoire à l'ensemble de notre passé que radicalement antipathique aux instincts émanés de notre vraie situation sociale. Une vague et confuse appréciation des conditions politiques dont je viens d'établir l'indispensable influence, les poussa cependant à en poursuivre alors l'impraticable accomplissement, malgré l'énergique ascendant du milieu le plus défavorable. On remarque, en effet, leur tendance permanente à l'institution régulière d'un pouvoir spécialement aristocratique, dont toutefois l'heureux instinct démocratique de la population française, si dignement représentée, à cet égard, par la ferme volonté des Parisiens, les empêcha d'oser jamais poursuivre ouvertement l'organisation, directement contraire à l'invariable progression des cinq siècles antérieurs. Il faut aussi noter dès lors une disposition naissante, qui devait prendre ensuite une si déplorable extension, à détacher les intérêts sociaux des chefs industriels de ceux des masses naturellement placées sous leur patronage, pour les unir de plus en plus, suivant le type anglais, à ceux des classes en décadence, en abusant, à cet effet, de l'ascendant spontané qu'avait dû jadis obtenir l'universelle imitation des mœurs aristocratiques. Quant à la condition spirituelle, il n'est pas difficile de démêler alors, au milieu des influences philosophiques prépondérantes, une certaine tendance systématique à ériger aussi le gallicanisme, sous un reste d'inspirations jansénistes et parlementaires, en une sorte d'équivalent national du protestantisme anglican: c'était, sans doute, une étrange tentative chez une population élevée par Voltaire et Diderot; mais le projet n'en était ni moins évident, ni moins propre à caractériser une telle politique, qui n'a pas même cessé aujourd'hui de trouver secrètement de fervens admirateurs parmi les métaphysiciens et les légistes qui dirigent encore nos destinées officielles. Enfin, relativement à la condition d'isolement national, ci-dessus signalée comme l'indispensable complément de toutes les autres exigences d'une telle imitation, on voit heureusement que, à cette époque initiale d'élan universel, elle n'était pas moins radicalement contraire aux propres sentimens spontanés des partisans de cette empirique utopie qu'aux énergiques inclinations d'une population généreuse, si noblement disposée, par un long exercice antérieur, à l'active propagation désintéressée de toutes les améliorations quelconques qu'elle pourrait jamais réaliser, et chez laquelle, en effet, les plus puissans efforts ultérieurs n'ont pu parvenir à enraciner profondément aucune affection anti-européenne.

D'après cet ensemble de considérations sommaires, chacun peut désormais apprécier aisément combien les dispositions les plus fondamentales, soit préalables, soit actuelles, de la sociabilité française devaient être directement opposées à la dangereuse utopie politique inspirée par une vaine métaphysique chez notre première assemblée nationale, dont la qualification usuelle pourra sembler, auprès d'une impartiale postérité, le résultat d'une amère ironie philosophique; puisqu'il n'a jamais existé un contraste aussi profondément décisif entre l'éternité des espérances spéculatives et la fragilité des créations effectives. Aucun exemple spécial ne m'a semblé plus caractéristique d'une telle discordance entre les conceptions propres à cette philosophie politique et la réalité du milieu social correspondant, que la pénible impression spontanément suggérée aujourd'hui à l'intéressante lecture d'un ouvrage destiné à survivre aux circonstances qui l'avaient dicté, comme émanant d'un écrivain non moins estimable par ses lumières que par l'élévation de ses sentimens et la loyauté de son caractère: on conçoit qu'il s'agit de l'essai historique où l'infortuné Rabaut-Saint-Etienne proclamait déjà solennellement accomplie, d'après l'acceptation royale d'une constitution éphémère, une crise révolutionnaire qui n'était ainsi parvenue qu'à sa préparation initiale, et dont le cours irrésistible devait, l'année suivante, dissiper sans effort tout ce vain échafaudage métaphysique. Rien n'est assurément plus propre qu'une telle opposition à montrer la profonde inanité d'une théorie qui peut conduire des esprits distingués à une appréciation aussi radicalement illusoire du milieu social correspondant: rien également ne peut mieux vérifier, en général, contre les étranges subtilités de nos docteurs empiriques, l'insurmontable réalité des préceptes logiques établis au quarante-huitième chapitre sur le besoin d'une vraie théorie pour diriger les observations sociologiques, qui, en vertu de leur complication supérieure, peuvent bien moins se passer d'un tel guide que toutes celles relatives à de plus simples phénomènes.

Procédons maintenant à la sommaire appréciation historique du second degré révolutionnaire, où l'instinct plus complet de la véritable situation sociale, compensant, en partie, sous l'énergique impulsion des circonstances les plus décisives, la vicieuse influence d'une vaine métaphysique, a déterminé enfin l'essor spontané du caractère fondamental propre à cette immense crise finale, autant du moins que pouvait le permettre alors l'inévitable ascendant exclusif d'une philosophie purement négative, étrangère à toute conception réelle de l'ensemble de l'évolution moderne.

Justement opposée aux vaines fictions politiques sur lesquelles reposait l'incohérent édifice de l'Assemblée Constituante, l'éminente assemblée si pleinement immortalisée sous le nom de Convention Nationale fut aussitôt conduite, par son origine même, à regarder l'entière abolition de la royauté comme un indispensable préambule de la régénération sociale vers laquelle tendait directement la révolution française. D'après la concentration monarchique de tous les anciens pouvoirs, graduellement accomplie, surtout en France, depuis la fin du moyen âge, suivant nos explications antérieures, une conservation quelconque de la royauté devait alors rendre imminente la dangereuse restauration des divers débris politiques, spirituels ou temporels, qui, sous la seconde phase moderne, s'étaient enfin spontanément ralliés autour du pouvoir royal, dont la destruction solennelle pouvait seule, dans une telle situation, caractériser suffisamment la rénovation générale qui devait constituer le but final du grand mouvement révolutionnaire commencé au XIVe siècle et désormais parvenu à sa dernière crise essentielle. L'ensemble de notre théorie historique représente nécessairement la royauté moderne comme le seul reste capital de l'antique régime des castes, que nous avons vu, au cinquante-troisième chapitre, fournir partout, d'une manière plus ou moins explicite, la base fondamentale de toute organisation primitive, selon le principe naturel de l'hérédité primordiale des professions quelconques, plus durable à mesure qu'il s'agit d'arts plus compliqués, dont l'exercice plus empirique exige davantage l'apprentissage domestique. Nous avons reconnu, au chapitre suivant, comment ce régime initial, qui, malgré d'importantes modifications, constituait encore le fond général de l'organisme grec et même romain, avait été, pour la première fois, directement ébranlé, dès le début du moyen âge, dans sa principale disposition politique, par l'admirable constitution du catholicisme, qui avait enfin radicalement supprimé l'hérédité des plus éminentes fonctions sociales, en un temps où les plus hautes combinaisons européennes étaient spontanément réservées à un clergé célibataire: la cinquante-sixième leçon nous a d'ailleurs montré le même régime irrévocablement détruit aussi, sous la dernière phase du moyen âge, dans l'économie élémentaire des sociétés modernes, d'après les suites nécessaires de l'émancipation personnelle présidant à l'évolution industrielle. Il est clair que l'abaissement ultérieur de la puissance aristocratique sous le pouvoir royal, pendant les deux premières phases modernes, n'avait pu que compléter et consolider, surtout en France, envers les fonctions intermédiaires, la grande transformation ainsi commencée simultanément, au moyen âge, pour les plus générales et les plus particulières. Déjà radicalement compromise par un tel isolement, l'hérédité monarchique ne pouvait ensuite que perdre beaucoup, sous la troisième phase, à l'excessive concentration d'attributions politiques, à la fois spirituelles et temporelles, que venait ainsi d'obtenir la dictature royale, dès lors spontanément conduite, comme nous l'avons vu au cinquante-cinquième chapitre, à constater de plus en plus son inaptitude fondamentale à la saine appréciation habituelle de ce vaste ensemble, en cédant volontairement ses principaux pouvoirs à des ministres de moins en moins dépendans. On conçoit enfin, quant aux conditions intellectuelles, suivant une indication préalable de la cinquante-troisième leçon, que, dans l'art de gouverner, comme dans tout autre, quoique plus tardivement à raison de sa complication supérieure, la rationnalité croissante des conceptions humaines tend nécessairement à rendre l'aptitude réelle, même temporelle, de plus en plus indépendante de toute imitation domestique, en lui procurant directement une éducation systématique, que peuvent convenablement recevoir, quelle que soit leur condition sociale, les intelligences suffisamment douées de l'esprit d'ensemble qui détermine une telle vocation, et qui certainement, au temps que nous considérons, était bien loin, abstraction faite de toute satire personnelle, d'appartenir exclusivement, ou même principalement, aux maisons royales, qui jadis durent en être si longtemps les dépositaires naturels.

Cette abolition préliminaire, sans laquelle la révolution française ne pouvait être pleinement caractérisée, dut bientôt s'accompagner de toutes les démolitions partielles destinées à y compléter l'indication d'une irrésistible tendance à la rénovation totale du système social, autant que le permettait la vicieuse nature de la seule philosophie qui pût alors diriger un tel ébranlement. Malgré une odieuse persécution, aussi impolitique qu'injuste, suscitée par une haine aveugle, et spécialement entretenue par l'instinct de rivalité religieuse d'un vain déisme, il faut surtout distinguer, à ce sujet, l'audacieuse suppression légale du christianisme, tendant à faire énergiquement ressortir, soit la caducité d'une organisation enfin devenue essentiellement étrangère à l'existence moderne, soit la nécessité d'un nouvel ordre spirituel susceptible de diriger convenablement la régénération humaine. Parmi les moindres préparations négatives, il n'est pas inutile de noter ici la destruction systématique de toutes les diverses corporations antérieures, trop exclusivement attribuée aujourd'hui à une aveugle répugnance absolue contre toute agrégation quelconque, et dans laquelle on peut certainement apercevoir, sans excepter même les cas les plus défavorables, un certain instinct confus de la tendance plus ou moins rétrograde de ces différentes institutions, après l'accomplissement suffisant de leur office purement provisoire, dont la vicieuse prolongation devenait réellement une source d'entraves bien plus que de progrès. Je ne crois pas devoir me dispenser d'étendre une semblable appréciation historique jusqu'à la suppression directe des compagnies savantes, et même de l'illustre Académie des sciences de Paris, la seule qui pût essentiellement mériter quelques regrets sérieux. Malgré les vains reproches de vandalisme adressés à un tel acte par des esprits ordinairement incapables d'en apprécier la véritable portée, j'aurai bientôt lieu de faire directement sentir que cette institution provisoire avait alors rendu tous les principaux services intellectuels compatibles avec la nature et l'esprit de son organisation primitive, et que son influence ultérieure a été, au fond, surtout aujourd'hui, bien plus contraire que favorable à la marche nécessaire des conceptions modernes. Le mémorable instinct progressif de la grande dictature révolutionnaire ne fut donc pas, au fond, plus en défaut dans ce cas important que dans tant d'autres où une meilleure appréciation a déjà conduit à rendre une exacte justice aux éminentes intentions d'une assemblée qui avait déjà solennellement prouvé, sous ce rapport, sa parfaite loyauté, en étendant, sans aucun ménagement, ses opérations négatives jusqu'aux diverses corporations légistes, quoique la plupart de ses membres en fussent sortis. Sous l'aspect scientifique, sa prochaine sollicitude pour tant d'heureuses fondations destinées à seconder la marche ou la propagation des connaissances réelles, et surtout pour la création capitale de l'École Polytechnique, si supérieure aux institutions antérieures, devrait suffisamment montrer que la suppression des Académies, si amèrement déplorée par tant d'académiciens postérieurs, ne pouvait alors tenir essentiellement à de sauvages antipathies, mais bien plutôt à une certaine prévision générale, juste quoique confuse, des nouveaux besoins de l'esprit humain.