Cours de philosophie positive. (6/6)
Part 24
D'après une appréciation plus spéciale, et non moins décisive, il est aisé de reconnaître que l'aveugle empirisme sous lequel s'est jusqu'ici essentiellement accomplie l'évolution industrielle, y a graduellement suscité des difficultés intérieures qui tendent directement à entraver son développement futur par une sorte de cercle profondément vicieux, dont la seule issue possible se trouve dans une systématisation convenable du mouvement industriel, laquelle est, à son tour, inséparable d'une élaboration directe de la réorganisation générale. Nous avons, en effet, remarqué, comme un caractère essentiel de l'industrie moderne, sa tendance croissante à utiliser autant que possible les forces extérieures, en chargeant chaque agent, même inorganique, de la plus haute élaboration que sa nature puisse comporter, et réservant de plus en plus l'homme à l'action, principalement intellectuelle, convenable à son organisation supérieure. Cette disposition nécessaire, déjà sensible au moyen-âge, à la suite de l'émancipation personnelle, s'est continuellement accrue pendant les deux premières phases modernes, et nous l'avons vue parvenir à un irrévocable ascendant vers le milieu de la troisième phase, par l'emploi étendu des machines. Tel est assurément l'aspect le plus philosophique de l'industrie, conçue comme destinée, sous les inspirations de la science, à développer l'action rationnelle de l'humanité sur le monde extérieur: ce qui aboutit, d'une autre part, à élever graduellement la condition et même le caractère de l'homme, jusque chez les moindres classes, en y consacrant l'intervention humaine à la seule administration judicieuse des forces matérielles, toujours empruntées, autant que possible, au milieu même où cette action doit s'accomplir. Mais, quelle que doive être l'heureuse influence ultérieure de cette grande transformation, quand elle deviendra convenablement développable, elle a spontanément manifesté une immense difficulté intérieure, tenant à la spécialité d'évolution, et dont le dénouement doit de plus en plus devenir indispensable à la libre extension du mouvement industriel. Car, il n'est pas douteux, malgré les froides subtilités de nos économistes, que cette aveugle extension empirique de l'emploi des agens mécaniques est immédiatement contraire, en beaucoup de cas, aux plus légitimes intérêts de la classe la plus nombreuse, dont les justes réclamations tendent nécessairement à susciter des collisions de plus en plus graves, tant que les relations industrielles sont abandonnées à un simple antagonisme physique, par l'absence de toute systématisation rationnelle. Pour comprendre suffisamment toute la profondeur d'une telle entrave, il faut ajouter que cette influence n'appartient pas seulement, comme on le croit d'ordinaire, à l'emploi des machines, mais qu'elle s'étend, en général, à tout perfectionnement quelconque des procédés industriels; de quelque manière qu'il puisse être réalisé, il en résulte effectivement toujours une diminution correspondante dans le nombre des individus occupés, et par suite une perturbation plus ou moins grave et plus ou moins durable dans l'existence des populations ouvrières. Ainsi, par suite de la spécialisation déréglée qui devait jusqu'ici présider à la marche de l'industrie moderne, son propre essor détermine un obstacle permanent, qui ne peut être suffisamment neutralisé que sous l'influence d'une systématisation judicieuse, destinée à prévenir ou à réparer tous les maux qui en sont susceptibles, ou même à modérer les embarras insurmontables par une sage prévoyance et une résignation rationnelle.
Ces trois ordres de considérations sur les graves lacunes de l'évolution industrielle appréciée dans ce chapitre, viennent converger spontanément vers une douloureuse observation finale, dont la justesse est, ce me semble, irrécusable, sur la disproportion notable entre ce développement spécial et l'amélioration correspondante de la condition humaine chez la majeure partie des populations modernes, surtout urbaines. Un loyal et judicieux historien anglais, M. Hallam, a convenablement établi, de nos jours, que le salaire des ouvriers actuels est sensiblement inférieur, eu égard au prix des denrées les plus indispensables, à celui de leurs prédécesseurs au XIVe et au XVe siècle: beaucoup d'influences incontestables, comme l'extension ultérieure d'un luxe immodéré, l'emploi croissant des machines, la condensation progressive des ouvriers, etc., expliquent aisément ce triste résultat. Ainsi, pendant que d'ingénieux progrès procuraient aux plus pauvres artisans modernes des commodités inconnues à leurs ancêtres, ceux-ci avaient probablement obtenu, sous la première phase, et même sous la seconde, une plus complète satisfaction des premiers besoins physiques. En outre, le rapprochement plus fraternel des entrepreneurs et des travailleurs, tant que la prépondérance des anciennes classes avait contenu suffisamment l'ambitieuse tendance des premiers à substituer leur domination bourgeoise à celle des chefs féodaux, procurait aussi aux populations ouvrières une meilleure existence morale, où leur droits et leurs devoirs devaient être moins méconnus que sous l'ascendant ultérieur du déplorable égoïsme suscité par l'extension croissante d'un empirisme dispersif. Plus on approfondira ce grand sujet de méditations politiques, mieux on sentira, en général, que les intérêts propres des classes inférieures concourent spontanément aujourd'hui avec les nécessités fondamentales qu'une saine analyse historique dévoile irrécusablement dans l'évolution préparatoire des sociétés modernes: en sorte que le vœu spéculatif d'une réorganisation systématique, loin de constituer une vaine utopie philosophique, suivant l'aveugle dédain de presque tous les hommes d'état, tend, au contraire, à s'appuyer nécessairement sur un puissant instinct populaire, qui n'a plus besoin, pour être convenablement écouté, que de trouver enfin des organes suffisamment rationnels.
Il est donc certain désormais, sous tous les aspects principaux, que l'évolution sociale de l'industrie moderne n'a pu être jusqu'ici que simplement préparatoire: elle a introduit de précieux élémens pour un ordre réel et stable, mais sans pouvoir aucunement dispenser de l'élaboration directe d'une réorganisation ultérieure, impérieusement exigée par de graves lacunes destructives, tendant à arrêter le mouvement antérieur, et tenant à l'esprit de spécialité dispersive sous lequel cette préparation avait dû s'accomplir depuis le XIVe siècle. Comme ce cas est le plus important, et aussi le plus contesté, je devais y insister ici de manière à rectifier suffisamment les opinions dominantes, afin de mieux caractériser l'ensemble de mon appréciation historique. Mais il serait totalement superflu d'étendre le même travail aux trois parties essentielles de l'évolution spirituelle, où les suites funestes de la spécialisation déréglée doivent être aujourd'hui naturellement évidentes à tout lecteur vraiment élevé au point de vue de ce Traité. Dans l'ordre esthétique, il est clair que l'art, radicalement dépourvu de toute direction générale et de toute destination sociale, privé même désormais, comme je l'ai montré, du régime factice qui a dirigé son activité sous la seconde phase, et enfin fatigué d'une vaine reproduction de sa fonction critique sous la phase suivante, attend avec impatience une impulsion organique susceptible à la fois de régénérer sa propre vitalité et de déployer ses éminens attributs sociaux: jusque alors réduit à une stérile agitation, son essor vague et incohérent n'a d'autre résultat permanent que d'empêcher l'atrophie et l'oubli de facultés indispensables à l'humanité. Quant à la philosophie proprement dite, la nullité radicale où elle est tombée, sous la troisième phase, par une suite nécessaire de son irrationnel isolement, n'a certes besoin d'aucune nouvelle explication: une activité mentale qui, par sa nature, ne saurait avoir d'autre destination que de développer régulièrement l'esprit d'ensemble, se dégrade irrévocablement en se réduisant à une spécialité isolée, quelque important qu'en paraisse l'objet, et surtout quand il est spontanément inséparable du système entier des connaissances réelles.
Enfin, relativement à la science, d'où seule peut cependant sortir le premier principe d'une vraie régénération, d'abord mentale, puis sociale, j'ai particulièrement établi, dans les trois premiers volumes de cet ouvrage, combien lui est devenu funeste, pour chaque branche fondamentale de la philosophie naturelle, le régime purement spécial longtemps indispensable à son essor caractéristique, mais dont nous avons reconnu ci-dessus le terme nécessaire. Cette désastreuse influence, sur laquelle je devrai naturellement revenir au chapitre suivant, a dû même se faire d'autant plus sentir, en général, qu'elle s'appliquait à une science plus avancée, et surtout dans la philosophie inorganique, où la nature du sujet permet une spécialisation beaucoup plus dispersive. Il suffit, par exemple, de rappeler à cet égard les remarques du tome deuxième quant aux fluides fantastiques de la physique actuelle, qui n'y sont certainement maintenus, au grand détriment de la science, depuis que leur fonction transitoire est suffisamment accomplie, que d'après la vicieuse éducation des savans, presque aussi dépourvus que les artistes de toute direction vraiment philosophique, dont la seule pensée répugne à leur irrationnel instinct exclusif. Nous avons même reconnu que la plus parfaite des sciences naturelles proprement dites n'est pas, à beaucoup près, exempte de la déplorable influence mentale caractéristique d'un tel isolement, qui, y laissant spontanément dominer encore l'ancien esprit métaphysique, y maintient, à un certain degré, une vaine tendance aux notions absolues, dont j'ai spécialement signalé le danger scientifique au sujet de ce qu'on appelle l'astronomie sidérale. La science mathématique, d'après son indépendance plus profonde, comportant une dispersion plus complète, nous a plus gravement manifesté les vices actuels de ce régime purement provisoire, qui, par sa vicieuse prolongation, y a laissé tant de traces sensibles de l'état métaphysique antérieur. Il suffit ici d'indiquer, à ce sujet, la mémorable aberration que la seconde phase a transmise à la troisième sur la prétendue théorie des probabilités, qui, dans son ensemble, sauf les travaux analytiques dont elle a pu être l'occasion, ne constitue réellement qu'un déplorable abus de l'esprit mathématique, tenant à l'irrationnel isolement scientifique des géomètres modernes, qui les empêche de sentir la profonde absurdité d'une conception directement contraire au principe de l'invariabilité des lois naturelles, première base nécessaire de toute la philosophie positive. Quoique tous ces divers inconvéniens ne fussent point encore pleinement développés au temps où s'arrête l'appréciation historique du chapitre actuel, ils y étaient cependant imminens, comme je l'ai expliqué par l'indication même des motifs indirects et passagers qui en ont spontanément contenu l'essor à la fin de la troisième phase. Il était donc convenable de les rappeler ici sommairement, afin d'établir nettement, envers l'évolution scientifique comme pour toutes les autres, que le régime de spécialité sous lequel a dû s'accomplir son développement préparatoire est devenu désormais impropre à diriger convenablement son essor définitif, et tend même directement à entraver ses progrès spéculatifs aussi bien que son influence sociale: c'est d'ailleurs au chapitre suivant qu'appartient l'appréciation directe des principaux dangers, intellectuels ou politiques, réalisés aujourd'hui par le développement effectif d'une telle anarchie philosophique. Nous devons, en outre, noter ici, comme une remarque relative à la troisième phase, que, suivant nos explications antérieures, la préparation scientifique n'y était pas même, à beaucoup près, suffisamment complète, puisqu'elle n'avait pu encore faire convenablement surgir la science biologique, plus nécessaire qu'aucune autre à l'action sociale de la philosophie positive: la leçon suivante indiquera naturellement la grave influence de cette lacune fondamentale, qui a nécessairement prolongé la pernicieuse domination de la philosophie métaphysique.
Tel est donc le résultat général de l'indispensable élaboration historique propre à ce long chapitre: dans toute l'étendue de la grande république européenne, l'heureux essor préliminaire des nouveaux élémens sociaux constitue, depuis le moyen âge, un mouvement universel de recomposition partielle, destiné à concourir avec le mouvement simultané de décomposition politique, étudié au chapitre précédent, afin de faire sortir, de leur inévitable combinaison, la régénération finale de l'humanité; mais, en même temps, la spécialité dispersive qui devait caractériser ces diverses progressions positives a naturellement tendu à empêcher, chez les classes ascendantes, tout développement de l'esprit d'ensemble, pendant que la progression négative l'étouffait aussi de plus en plus chez les pouvoirs en décadence. C'est ainsi que, à l'avénement nécessaire de la grande crise préparée par cette double série de progrès, aucune vue générale du passé, et par suite aucune saine appréciation de l'avenir n'ont pu tendre nulle part à éclairer suffisamment une situation profondément confuse, qui, après un demi-siècle d'orageux tâtonnemens, flotte encore, presque autant qu'au début, entre une invincible aversion du système ancien et une vague impulsion vers une réorganisation indéterminée, comme l'établira la leçon suivante, où nous reconnaîtrons enfin l'aptitude spontanée de la nouvelle philosophie politique à imprimer à cet immense ébranlement la direction systématique qui peut seule permettre à la fois d'en contenir les imminens dangers et d'en réaliser les admirables propriétés.
CINQUANTE-SEPTIÈME LEÇON.
Appréciation générale de la portion déjà accomplie de la révolution française ou européenne.--Détermination rationnelle de la tendance finale des sociétés modernes, d'après l'ensemble du passé humain: état pleinement positif, ou âge de la généralité, caractérisé par une nouvelle prépondérance normale de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail.
Le concours fondamental des deux chapitres précédens fait spontanément reconnaître que les deux mouvemens simultanés de décomposition politique et de recomposition sociale, dont la convergence nécessaire devait, depuis le XIVe siècle, toujours caractériser les sociétés modernes, ne pouvaient, malgré leur intime solidarité, s'accomplir avec la même rapidité: en sorte que, vers la fin de notre troisième phase, la progression négative se trouvait déjà assez avancée pour mettre en évidence l'imminent besoin de la réorganisation finale, quand l'imperfection de la progression positive empêchait encore de concevoir suffisamment la vraie nature d'une telle régénération. Cette inévitable disparité constitue réellement la principale cause de la vicieuse direction suivie jusqu'à présent par l'immense crise révolutionnaire où devait alors aboutir ce double mouvement universel, et dans laquelle l'esprit critique dut ainsi conserver provisoirement un ascendant incompatible avec la destination essentiellement organique de la nouvelle élaboration européenne. Mais, malgré les graves dangers inhérens à une telle discordance radicale entre le principe et le but, l'influence, même intellectuelle, et surtout sociale, de cet ébranlement vraiment fondamental n'était pas moins d'abord aussi pleinement indispensable que sa nécessité dut être insurmontable, quoiqu'il n'ait pu manifester encore convenablement le vrai caractère qui doit lui appartenir dans l'ensemble de l'évolution moderne. Sans cette salutaire explosion, dévoilant enfin à tous les yeux la décomposition chronique d'où elle résultait, l'impuissante caducité du régime ancien serait restée profondément dissimulée, de manière à entraver radicalement la marche politique de l'élite de l'humanité, en écartant toute idée d'une véritable réorganisation, qui eût continué à sembler vulgairement aussi superflue qu'impossible; tant notre faible intelligence est communément disposée à se contenter des moindres apparences organiques, pour se dispenser des grands efforts qu'exige toujours la conception d'un ordre nouveau. En même temps, l'essor progressif des modernes élémens sociaux serait demeuré essentiellement inappréciable sous la vaine prépondérance des antiques pouvoirs; et l'esprit d'ensemble, qui seul manque encore à leur ascension finale, n'y aurait jamais pu devenir autrement développable. Cette crise décisive était donc indispensable pour signaler convenablement à tous les peuples avancés l'avénement direct de la régénération finale graduellement préparée par le grand mouvement universel des cinq siècles antérieurs: il fallait même qu'une expérience solennelle vînt aussi faire immédiatement ressortir l'impuissance organique des principes critiques qui avaient présidé à la décomposition du système ancien, pour constater suffisamment l'insurmontable nécessité d'une nouvelle élaboration de la philosophie politique.
Quoique, d'après l'ensemble de notre appréciation historique, cette situation fondamentale fût essentiellement commune à toutes les diverses parties de la grande république européenne, les deux leçons précédentes nous ont cependant montré entre elles une inégalité très-prononcée, soit quant à la décadence plus ou moins profonde du régime antique, soit relativement à la préparation plus ou moins complète de l'ordre nouveau. Sous l'un et l'autre aspect, nous avons pleinement reconnu que les principales différences avaient dû dépendre de la direction générale que les influences nationales avaient spontanément imprimée à la mémorable concentration temporelle propre aux deux dernières phases de l'évolution moderne, suivant qu'elle y avait abouti à la dictature monarchique, ordinairement secondée par l'esprit catholique, ou à la dictature aristocratique, presque toujours combinée avec l'ascendant du protestantisme. Quels que soient, à divers égards, les irrécusables avantages particuliers à ce dernier mode, j'ai suffisamment établi que le premier avait dû être finalement beaucoup plus favorable soit à l'irrévocable extinction de l'ordre ancien, soit à l'essor décisif des nouveaux élémens sociaux. Enfin, la comparaison graduelle des principaux cas relatifs au mode normal, nous a naturellement démontré la supériorité générale de l'évolution française, évidemment devenue, sous la dernière phase, le centre définitif du mouvement universel, aussi bien positif que négatif. L'asservissement de l'aristocratie avait, de toute nécessité, bien plus radicalement détruit, en France, l'ancien système politique, que n'avait pu le faire, en Angleterre, l'abaissement de la royauté: en même temps, le passage direct de la situation pleinement catholique à l'entière émancipation mentale avait dû devenir éminemment favorable à l'essor décisif des intelligences françaises, ainsi heureusement préservées de la dangereuse inertie que la transition protestante avait dû imprimer aux esprits anglais. Quoique l'activité industrielle eût été, sans doute, moins développée déjà en France qu'en Angleterre, l'influence sociale du nouvel élément temporel y était cependant plus nette et même plus grande, en tant que beaucoup mieux dégagée de la prépondérance aristocratique. Dans l'ordre spirituel, le développement esthétique de la nation française, malgré son incontestable infériorité envers celui de la population italienne, était certainement plus avancé, quant à la plupart des arts, qu'il ne pouvait l'être en Angleterre; cette supériorité était aussi, en général, plus irrécusable encore relativement à l'essor scientifique et à son universelle propagation, quelque imparfaite qu'elle soit jusqu'ici; et, enfin, il est surtout sensible que l'esprit philosophique proprement dit était dès lors bien plus dégagé en France que partout ailleurs de l'ancien régime théologico-métaphysique, et beaucoup plus rapproché d'une vraie positivité rationnelle, exempte à la fois de l'empirisme anglais et du mysticisme allemand. Ainsi, la double base d'appréciation comparative, également positive et négative, que nous a spontanément préparée l'étude approfondie de l'ensemble de l'évolution moderne, explique directement, de la manière la plus irrécusable, la haute initiative évidemment réservée à la France dans la grande crise finale de la société occidentale: en sorte qu'une telle démonstration historique ne sera, j'espère, jamais soupçonnée d'aucune irrationnelle influence des vaines inspirations nationales dont je crois m'être montré suffisamment affranchi; le concours naturel des deux progressions générales constitue surtout, à cet égard, une puissance logique vraiment irrésistible. Mais, s'il importe beaucoup de reconnaître convenablement cette priorité nécessaire, il est encore plus indispensable de n'en point exagérer vicieusement la notion générale jusqu'à regarder un tel mouvement comme particulier à la nation française, qui au contraire n'a pu certainement y manifester qu'une simple antériorité spontanée, essentiellement analogue à celle que l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne, la Hollande, et l'Angleterre avaient tour à tour présentée aux époques antérieures du développement européen. C'est ce qui résulte nécessairement, comme le cours naturel des événemens l'a si bien confirmé, de l'identité politique fondamentale propre aux diverses parties de la grande république occidentale, qui, depuis sa constitution directe sous Charlemagne, intégralement assujettie au régime catholique et féodal, en a uniformément subi les principales conséquences ultérieures, soit quant à la dissolution graduelle du système théologique et militaire, soit pour l'élaboration progressive des nouveaux élémens sociaux, suivant les explications des deux chapitres précédens. Du reste, la profonde sympathie que trouva chez toutes ces populations le début de la révolution française, et que n'ont pu même détruire les graves aberrations ultérieures, eût seule suffisamment constaté l'universalité nécessaire d'un tel mouvement, où la France avait si bien senti, dès l'origine, qu'elle ne pouvait avoir d'autre privilége que le périlleux honneur de l'indispensable initiative qui lui était évidemment réservée par l'ensemble des antécédents européens. Il est d'ailleurs certain que les conditions intellectuelles et politiques qui déterminaient surtout une telle initiative, se trouvaient, en général, spontanément secondées par les dispositions morales propres à la nation française, soit d'après la noble émulation qui, depuis les croisades, l'avait si souvent poussée à se rendre l'organe désintéressé des principaux besoins communs à la grande association européenne, soit en vertu des sentimens habituels de sociabilité universelle dont l'attrait continu inspirait naturellement à toutes les populations civilisées une confiance involontaire, et faisait partout regarder avec prédilection le séjour de la France, chez tous ceux qui n'étaient point exclusivement livrés à l'activité pratique.