Cours de philosophie positive. (6/6)

Part 21

Chapter 213,206 wordsPublic domain

Quant au mouvement scientifique propre à cette troisième phase, sans pouvoir offrir une originalité aussi fondamentale que sous la phase précédente, il présente cependant une éminente portée, bien supérieure à celle du mouvement esthétique correspondant, et qui laissera toujours subsister des créations capitales, dues à des penseurs nullement inférieurs à leurs prédécesseurs, quoique appliqués à des difficultés d'une autre nature. En considérant d'abord, suivant notre hiérarchie, les sciences mathématiques, par lesquelles, en effet, s'établit le mieux la filiation des deux phases, on y doit distinguer deux principales séries de progrès: l'une, relative au principe newtonien, pour la construction graduelle de la mécanique céleste, et qui donne lieu naturellement à l'essor des diverses théories essentielles de la mécanique rationnelle; l'autre, d'ailleurs intimement liée à celle-ci, remonte à l'impulsion analytique de Leibnitz, émanée de la grande révolution cartésienne, et détermine l'admirable développement de l'analyse mathématique, ordinaire ou transcendante, tendant à généraliser et à coordonner toutes les conceptions géométriques et mécaniques. Dans la première série, Maclaurin, et surtout Clairaut, établissent d'abord, au sujet de la figure des planètes, la théorie générale de l'équilibre des fluides, pendant que Daniel Bernoulli construit suffisamment la théorie des marées; ensuite, d'Alembert et Euler, relativement à la précession des équinoxes, complètent la dynamique des solides, en constituant la difficile théorie du mouvement de rotation, en même temps que le premier fonde, d'après son immortel principe, le système analytique de l'hydrodynamique, déjà ébauchée par Daniel Bernoulli; enfin, Lagrange et Laplace complètent la théorie fondamentale des perturbations, avant que le premier se consacrât surtout aux éminens travaux de philosophie mathématique qui devaient le mieux caractériser son puissant génie, comme je l'indiquerai au chapitre suivant. La seconde série est essentiellement dominée par la grande figure d'Euler, dévouant sa longue vie et son infatigable activité à l'extension systématique de l'analyse mathématique, et à développer l'uniforme coordination que sa prépondérance devait introduire dans l'ensemble de la géométrie et de la mécanique, où jusque alors son intervention avait été secondaire ou passagère: succession à jamais mémorable de spéculations abstraites, où l'analyse développe enfin toute sa puissante fécondité, sans dégénérer en un dangereux verbiage, tendant à dissimuler, sous des formes trop respectées, une profonde stérilité mentale, ainsi qu'on l'a vu depuis très fréquemment, par suite de l'esprit antiphilosophique qui distingue aujourd'hui la plupart des géomètres. En considérant l'ensemble de ce double mouvement mathématique, on ne peut s'empêcher de noter comment l'Angleterre y trouva la juste punition de l'étroite nationalité scientifique qu'elle avait tenté de se constituer, suivant les deux exclusions connexes ci-dessus signalées: car, il en résulta directement que, même pour la première progression, les savans anglais ne purent prendre en général, sauf le seul Maclaurin, qu'une part très secondaire à l'élaboration systématique de la théorie newtonienne, dont le développement et la coordination analytique durent presque uniquement appartenir à la France, à l'Allemagne, et enfin à l'Italie, si dignement représentée par le grand Lagrange.

L'ensemble de la physique proprement dite, ébauché, sous la phase précédente, surtout par la création des deux branches qui se rattachent à l'astronomie, c'est-à-dire la barologie et l'optique, se complète alors par l'élaboration scientifique de la thermologie et de l'électrologie, qui la lient directement à la chimie: la première branche, en effet, commence alors à se dégager du vain régime des entités chimériques et des fluides imaginaires, d'après la lumineuse découverte de Black sur les changemens d'état; la seconde, d'abord popularisée par les ingénieux travaux de Franklin, acquiert ensuite une certaine rationalité par les judicieuses recherches de Coulomb, avant d'avoir été altérée par l'abus de l'analyse mathématique. Quant à l'astronomie pure, réduite à la géométrie céleste, elle perd nécessairement la prépondérance fondamentale qu'elle avait dû conserver jusque alors, par suite de la systématisation de la mécanique céleste, tendant à suggérer à priori les principales lois relatives aux perturbations du mouvement elliptique: aussi, parmi beaucoup d'illustres observateurs, l'astronomie ne compte-t-elle alors qu'un seul homme d'un vrai génie, le grand Bradley, dont l'admirable élaboration sur l'aberration de la lumière constitue certainement le plus beau travail dont cette science puisse s'honorer depuis Kepler.

Malgré le juste éclat de ces divers ordres de travaux scientifiques, on doit regarder, ce me semble, la création de la véritable chimie comme surtout destinée à caractériser cette phase avec plus d'originalité qu'aucune autre évolution quelconque. Jusque alors bornée à une mystérieuse accumulation de faits, dominée par les entités alchimiques, la chimie, vers le milieu de cette période, subit une transformation mémorable, quoique purement provisoire, qui me semble fort analogue à la préparation philosophique que l'hypothèse des tourbillons avait opérée, un siècle auparavant, pour la mécanique céleste: tel est l'office préliminaire, aujourd'hui trop méconnu, de la célèbre conception de Stahl, précédée de la tentative trop mécanique de Boërhaave, et déterminant une marche beaucoup plus rationnelle dans l'ensemble des recherches chimiques, surtout entre les mains de Bergmann et ensuite de Schéele. Préparée, sous cette influence transitoire, par les expériences capitales de Priestley et de Cavendish, l'élaboration décisive du grand Lavoisier vint enfin élever la chimie au rang des véritables sciences, d'après une théorie admirablement conçue, quoique une exploration plus étendue dût bientôt lui ravir un ascendant, dont l'éminente rationnalité n'est pas encore, à beaucoup près, dignement remplacée. Aussi intermédiaire, à divers égards, quant à la méthode que quant à la doctrine, entre la philosophie purement inorganique et la philosophie vraiment organique, cette nouvelle science vient heureusement compléter l'ensemble de l'étude fondamentale du monde extérieur par l'institution normale d'un ordre de spéculations physiques sur lequel l'esprit mathématique proprement dit ne peut réellement exercer aucun empire immédiat, si ce n'est à titre d'éducation: ce qui a heureusement érigé dès lors, même quant à la nature morte, un puissant abri contre l'imminente invasion d'un tel esprit, qui, après avoir nécessairement fondé la philosophie naturelle, tend, par une irrationnelle exagération, à en altérer radicalement l'essor ultérieur, jusqu'à ce que la construction finale d'une philosophie pleinement positive vienne directement contenir cette dangereuse intervention, en réduisant, autant que possible, l'esprit purement mathématique à sa vraie destination, comme je l'ai expliqué dans les trois premiers volumes de ce Traité.

Quoique la grande science biologique n'ait pu recevoir que de nos jours sa vraie constitution rationnelle, encore si imparfaite et si chancelante, il importe de signaler, pendant cette troisième phase, l'admirable mouvement préparatoire dont elle devient alors l'objet, en résultat général des divers essais isolés propres aux deux phases précédentes. Les trois aspects essentiels, taxonomique, anatomique, et physiologique, dont la combinaison permanente caractérise ses spéculations fondamentales, y donnèrent lieu à d'éminentes élaborations indépendantes, essentiellement provisoires par cela même qu'elles n'étaient point dirigées d'après des principes communs, mais destinées à faire enfin dignement ressortir le véritable esprit de chacun d'eux: nettement dévoilé, pour le premier, par les admirables conceptions du grand Linné succédant aux heureuses inspirations de Bernard de Jussieu; quant au second, par la suite des analyses comparatives de Daubenton, ultérieurement rationnalisée suivant les vues générales de Vicq-d'Azyr; et enfin, pour le troisième, par l'exploration fondamentale de Haller, suivie de l'ingénieuse expérimentation de Spallanzani. Conjointement à cette triple préparation, le génie, éminemment synthétique et concret, de notre grand Buffon caractérisait avec énergie les principales relations encyclopédiques propres à la science des corps vivans, et faisait surtout sentir l'intime solidarité qui la distingue, en même temps que sa haute destination morale et sociale, spécialement signalée d'ailleurs par les utiles indications secondaires de Georges Leroy et de Charles Bonnet: toutefois, en relevant dignement la mémoire scientifique et philosophique de Buffon, que d'envieux détracteurs ont tenté de réduire au simple mérite littéraire, l'impartiale postérité n'oubliera jamais son aveugle obstination à méconnaître l'importance capitale des conceptions taxonomiques, dont les travaux de son illustre émule suédois pouvaient si bien lui manifester la vraie nature et l'indispensable destination. Au reste, rien de définitif, en philosophie biologique, ne pouvait encore sortir d'une époque où, non-seulement la hiérarchie animale n'était entrevue que d'une manière vague et empirique, mais où même la notion élémentaire de l'état vital restait radicalement confuse et incertaine, puisque, des deux élémens inséparables du dualisme fondamental qui le constitue, le plus caractéristique et le plus varié était alors totalement subordonné à l'autre, dont l'influence plus simple devait être mieux saisissable; ce qui donna lieu à tant d'irrationnelles exagérations sur la prépondérance absolue des milieux biologiques, comme si l'organisme était à la fois purement passif et indéfiniment modifiable: cette vicieuse tendance, si prononcée chez tous les penseurs du siècle dernier, conduisit spécialement Montesquieu à ses célèbres aberrations sur l'action sociale des climats. Néanmoins, il importait de signaler ici la première élaboration vraiment scientifique de la philosophie organique, qui, outre son extrême importance directe, est si heureusement destinée, de sa nature, à mettre enfin un terme indispensable à l'esprit de spécialité dispersive émané de la philosophie inorganique, dont le sujet inerte comporte une décomposition presque illimitée, tandis que l'étude de la vie pousse nécessairement à la régénération de l'esprit d'ensemble, par l'indivisible connexité de ses divers aspects, dont la division provisoire et artificielle ne peut longtemps dissimuler la nécessité finale de leur coordination nécessaire. Quoique l'imitation trop servile du régime logique propre aux sciences déjà formées, ait dû d'abord engager naturellement les diverses spéculations biologiques dans une marche trop peu conforme à leurs vraies conditions caractéristiques, il n'est pas douteux cependant que leur développement ultérieur devait finir par dévoiler spontanément une obligation aussi fondamentale, de manière à modifier convenablement le mode primitif, comme on commence à l'apercevoir aujourd'hui, sans que toutefois une transformation aussi contraire à la prépondérance actuelle de la philosophie inorganique puisse être suffisamment réalisée autrement que sous l'ascendant général de la vraie philosophie positive, dont j'ai osé, le premier, entreprendre enfin la construction directe, d'après l'ensemble des différens matériaux antérieurs.

En appréciant, au cinquante-troisième chapitre, la première apparition du véritable génie scientifique, à la fois spéculatif et abstrait, par les spéculations mathématiques des Grecs, j'ai convenablement expliqué pourquoi il avait dû être d'abord éminemment spécial, comme surgissant dans un milieu, philosophique et social, profondément hétérogène à sa nature, laquelle n'aurait pu recevoir son développement caractéristique sans l'indispensable isolement continu des contemplations devenues positives envers toutes celles qui restaient théologiques ou même métaphysiques. Or, les diverses branches fondamentales de la philosophie naturelle n'ayant pu passer simultanément à l'état positif, et leur essor initial ayant dû s'opérer, à de longs intervalles, suivant la loi hiérarchique établie au début de ce Traité, il est clair que cette même nécessité primitive devait toujours subsister, quoique avec une intensité décroissante, jusqu'à ce que tous les aspects élémentaires eussent ainsi été successivement assujettis à une positivité rationnelle, ce qui n'existe point encore envers les études sociales, excepté dans cet ouvrage. L'esprit de spécialité, devenu de plus en plus dispersif à mesure que la philosophie inorganique s'était décomposée, restait donc en suffisante harmonie avec les principaux besoins de l'évolution mentale sous la phase que nous achevons d'apprécier: toutefois, son office, évidemment provisoire, était déjà très voisin de son entier accomplissement; et son influence, qui, d'après l'anarchie philosophique, s'exagérait à l'instant où elle aurait dû décroître, commençait alors à devenir dangereuse, suivant l'explication précédente, en tendant à imprimer à la culture naissante de la philosophie organique une impulsion trop exclusivement analytique, contraire à sa nature et à sa destination. Néanmoins, ces aberrations, seulement imminentes, ne pouvaient se développer que plus tard, et ne produisaient encore que des inconvéniens secondaires; en sorte que cette époque peut être envisagée comme le plus bel âge de l'esprit de spécialité scientifique, personnifié par la constitution des académies, dont les membres n'étaient point alors parvenus à oublier entièrement la conception fondamentale de Bacon et de Descartes, où l'analyse spéciale n'était envisagée que comme une préparation nécessaire à une synthèse générale, toujours présente aux savans de la seconde phase, quelque lointaine que dût leur sembler sa réalisation ultérieure. La tendance dispersive des travaux de détail fut, à cette époque, très heureusement contenue par l'active impulsion générale qui déterminait spontanément les savans, comme les artistes, et d'une manière même plus efficace quoique moins explicite, à seconder le grand ébranlement philosophique propre au siècle dernier, et dont la direction anti-théologique devait tant sympathiser avec l'instinct scientifique: j'ai assez expliqué la puissante consistance mentale que cette indispensable opération révolutionnaire dut recevoir d'une telle assistance permanente, hautement caractérisée surtout chez l'éminent géomètre qui fut l'un des chefs principaux de cette élaboration dissolvante. Malgré sa nature purement négative, qui la rendait assurément peu susceptible de constituer aucune liaison solide, l'influence provisoire de cette philosophie, en vertu de sa seule généralité, quelque imparfaite qu'elle dût être, servit réellement, à cette époque, à empêcher l'esprit scientifique de perdre totalement de vue les considérations d'ensemble, qu'on affectait, au contraire, de reproduire sans cesse, d'après des aperçus plus ou moins superficiels. Par cette réaction temporaire, où cette philosophie transitoire rendait à la science l'équivalent des services qu'elle en recevait, les savans trouvèrent alors, comme les artistes, outre une immédiate destination sociale, qui les incorporait davantage au mouvement universel, une sorte de supplément momentané à l'absence de toute vraie direction systématique; tandis que, de nos jours, l'irrationnelle prolongation de cette situation mentale, maintenant trop arriérée, n'aboutit, au contraire, chez les uns et les autres, qu'à justifier ordinairement leur déplorable aversion de toute idée générale.

Après avoir suffisamment caractérisé l'ensemble du développement scientifique depuis le moyen-âge, il ne nous reste plus maintenant, pour compléter enfin notre indispensable appréciation de la progression moderne, qu'à y considérer sommairement le mouvement élémentaire de recomposition sous un quatrième et dernier aspect général, quant à l'évolution philosophique proprement dite, en tant que provisoirement distincte de l'évolution purement scientifique correspondante, jusqu'à ce que l'esprit scientifique et l'esprit philosophique, essentiellement identiques au fond, aient acquis, l'un la généralité, l'autre la positivité, qui leur manquent encore. Mais, malgré la nécessité historique de cette distinction transitoire, il est clair que notre appréciation de la progression scientifique doit nous permettre d'abréger beaucoup celle de la progression philosophique, dont les diverses phases ont toujours été déterminées par celles de la première, à partir de la division fondamentale, organisée dans les écoles grecques, entre la philosophie naturelle devenue métaphysique, et la philosophie morale restée théologique, comme je l'ai tant expliqué. En outre, d'après la fusion provisoire opérée entre ces deux philosophies, sous l'ascendant métaphysique de la scolastique proprement dite, pendant la dernière période du moyen-âge, nous avons reconnu que l'esprit scientifique et ce nouvel esprit philosophique étaient restés essentiellement unis jusqu'à la fin de la première partie de l'évolution moderne: en sorte que nous n'avons plus réellement à considérer le mouvement philosophique que sous les deux autres phases, où il s'est de plus en plus isolé du mouvement scientifique, jusqu'à ce que celui-ci ait rempli les conditions qui doivent lui procurer une entière suprématie, par une convenable prépondérance prochaine de l'esprit d'ensemble sur l'esprit de détail, tous deux enfin devenus également positifs. Néanmoins, pour que cette appréciation puisse être suffisamment caractéristique, il faut d'abord revenir brièvement sur ce point de départ, dont l'importance historique est encore trop peu comprise, afin de mieux déterminer la vraie nature de cette philosophie transitoire que, dans le cours des trois derniers siècles, la science devait toujours tendre à annuler graduellement.

La grande transaction scolastique avait réalisé autant que possible, le triomphe social de l'esprit métaphysique, dont la profonde impuissance organique s'est trouvée ainsi dissimulée, pendant quelques siècles, d'après son intime incorporation à l'ensemble de la constitution catholique, laquelle, par ses éminentes propriétés politiques, lui rendit certes un large équivalent de l'assistance mentale qu'elle en reçut provisoirement. Dès lors, en effet, la philosophie métaphysique, toujours bornée auparavant à l'étude du monde inorganique, compléta son domaine fondamental, en étendant aussi ses entités caractéristiques à l'homme moral et social; ce qui produisit, comme je l'ai noté, un état, très précaire mais fort remarquable, d'apparente homogénéité intellectuelle, qui n'avait jamais pu exister encore depuis le partage primordial opéré sous la première décadence du polythéisme. En acceptant ainsi le dangereux secours de la raison, la foi monothéique commençait à se dénaturer d'une manière irrévocable, aussitôt que, cessant de reposer exclusivement sur la spontanéité universelle, liée à une révélation directe et continue, elle subit la protection des démonstrations, nécessairement susceptibles de controverse permanente et même de réfutation ultérieure, qui composaient la doctrine nouvelle que, par une étrange incohérence, on qualifiait déjà de théologie naturelle. Cette dénomination historique caractérise très heureusement la conciliation passagère qu'on avait ainsi tenté d'organiser entre la raison et la foi, et qui ne pouvait réellement aboutir qu'à l'absorption totale de la seconde sous la première: car, elle représente le dualisme contradictoire alors établi entre l'ancienne notion de Dieu et la nouvelle entité de la Nature, centres respectifs des deux philosophies théologique et métaphysique. L'imminent antagonisme de ces deux conceptions générales semblait alors devoir être suffisamment contenu par le principe fondamental qui, sous l'influence inaperçue de l'instinct positif, les subordonnait l'une et l'autre à la nouvelle hypothèse d'un Dieu créateur primordial de lois invariables, qu'il s'était aussitôt interdit de jamais changer, et dont l'application spéciale et continue était irrévocablement confiée à la Nature; ce qui constitue assurément une fiction fort analogue à celle des publicistes actuels sur la royauté constitutionnelle. Cette étrange combinaison, où l'on tentait de concilier le principe théologique avec le principe positif, porte l'empreinte caractéristique de l'esprit métaphysique qui l'avait élaborée, et qui s'y était évidemment ménagé la plus belle part, en faisant désormais de la Nature l'objet des contemplations et même des adorations journalières, sauf la stérile vénération réservée à la majestueuse inertie de la divinité suprême, solennellement réduite à une vague intervention initiale, où la pensée devait de moins en moins remonter. Jamais le bon sens vulgaire n'a pu réellement admettre ces subtilités doctorales, qui neutralisaient radicalement toutes les idées de volonté arbitraire et d'action permanente, sans lesquelles les croyances théologiques ne sauraient conserver leur véritable caractère fondamental: aussi doit-on peu s'étonner que l'instinct populaire poursuivît alors tant de docteurs de l'accusation d'athéisme; puisque la doctrine transitoire, ainsi qualifiée ultérieurement, n'a pu consister au fond qu'à pousser jusqu'à l'entière intronisation de la Nature cette première restriction scolastique de la conception monothéique, comme je l'ai expliqué au chapitre précédent. Suivant une inversion vraiment décisive, témoignage direct de l'irrévocable décadence de toute théologie, ce que d'abord la raison publique jugeait impie, semble constituer maintenant la disposition la plus religieuse, qu'on s'épuise vainement à produire par de nombreuses démonstrations, où j'ai montré l'une des principales causes historiques de la dissolution mentale du monothéisme. On voit donc que le compromis scolastique n'avait effectivement constitué qu'une situation profondément contradictoire, dont la stabilité était impossible, quoique son influence, d'ailleurs inévitable, ait été longtemps indispensable au développement fondamental de l'évolution scientifique, selon nos explications antérieures.

Aucune discussion spéciale ne peut mieux caractériser cette tendance générale que la grande controverse scolastique entre les réalistes et les nominalistes, si activement prolongée sous la première phase moderne, et dont l'ensemble marque très nettement la haute supériorité de la métaphysique du moyen-âge sur celle de l'antiquité, où l'action naissante de l'esprit positif était nécessairement beaucoup moindre. La marche progressive de ce long débat mesure en effet, avec beaucoup d'exactitude, l'accroissement continu de l'influence philosophique propre à l'évolution scientifique, dont l'essor graduel devait spontanément déterminer l'ascendant croissant du nominalisme sur le réalisme: car, sous ces formes qui semblent aujourd'hui si vaines, commençait alors secrètement la lutte inévitable de l'esprit positif contre l'esprit métaphysique, dont le principal caractère consiste directement à personnifier des abstractions qui ne sauraient avoir, hors de notre intelligence, qu'une simple existence nominale. Jamais les écoles grecques n'avaient, assurément, pu offrir une contestation aussi élevée, ni surtout aussi décisive, soit pour ruiner enfin le régime des entités, soit même pour faire déjà soupçonner la nature éminemment relative de la vraie philosophie. Quoi qu'il en soit, il reste évident que l'esprit métaphysique et l'esprit positif, presque aussitôt après leur triomphe combiné sur l'esprit monothéique, dernière modification possible de l'esprit religieux, commençaient ainsi à tendre vers une irrévocable séparation, qui ne pouvait aboutir qu'à l'entier ascendant du second sur le premier.