Cours de philosophie positive. (6/6)

Part 10

Chapter 103,199 wordsPublic domain

Parmi les nombreuses institutions qui, à cette époque, témoignent évidemment de la prépondérance naissante de la vie industrielle sur la vie militaire, je dois me borner ici à signaler spécialement celle qui, soit comme symptôme, soit comme cause, fut assurément la plus décisive de toutes, l'établissement universel des armées soldées, d'abord temporaires au début de cette phase, et partout permanentes vers sa fin. J'en ai déjà suffisamment indiqué, au chapitre précédent, la haute portée pour accélérer notablement la dissolution spontanée de l'ancien ordre temporel: nous ne devons l'envisager maintenant que relativement à son influence vraiment fondamentale sur le mouvement industriel. En voyant naître, en Italie, cette grande innovation, au commencement du XIVe siècle, d'abord à Venise, ensuite à Florence, chacun peut aisément constater son origine essentiellement industrielle, pareillement sensible aussi dans son extension ultérieure à tout le reste de notre occident, et qui partout devenait une manifestation non équivoque de l'antipathie croissante des nouvelles populations pour les mœurs militaires, ainsi concentrées désormais chez une minorité spéciale, dont la proportion n'a pas, en général, cessé de décroître, malgré l'agrandissement numérique des armées modernes. Quant à la réaction organique d'une telle institution suffisamment développée, il est clair que sans elle l'essor universel de la vie industrielle n'aurait pu devenir convenablement décisif, par le mélange d'habitudes guerrières qui eût continué à en altérer la pure efficacité morale au sein des populations européennes. Ce préambule était surtout indispensable pour que les classes inférieures pussent enfin être irrévocablement soustraites à la subordination féodale, et désormais pleinement rattachées, comme aujourd'hui, aux chefs naturels de leurs travaux journaliers; tandis que, d'une autre part, l'essor industriel tendait aussi à ruiner essentiellement la grande influence populaire que procurait au clergé son vaste système de charités publiques, dès lors de plus en plus secondaire vis-à-vis des voies nouvelles, non moins supérieures en importance qu'en moralité, que l'industrie commençait à ouvrir spontanément à l'amélioration universelle des conditions temporelles. La double influence ainsi exercée pour l'organisation élémentaire du travail européen était, à cette époque, d'autant plus assurée que la rareté naturelle des ouvriers, et spécialement de ceux doués de quelque habileté, y rendait leur situation relative bien plus favorable que de nos jours. En un mot, sous quelque aspect industriel qu'on étudie cette phase mémorable, on y trouvera clairement le premier germe social des divers progrès qui ont ensuite caractérisé, avec tant d'éclat, les deux phases postérieures. On y voit même, dès le début, l'ébauche primitive, distincte quoique imparfaite, du vrai système de crédit public, si justement regardé aujourd'hui comme l'un des principes fondamentaux de la constitution industrielle, mais auquel on suppose communément une source beaucoup trop récente; car il remonte certainement aux efforts de Florence et de Venise vers le milieu du XIVe siècle, bientôt suivis de la vaste organisation de la banque de Gênes, long-temps avant que la Hollande, et ensuite l'Angleterre, pussent acquérir une grande importance financière.

Si, après cette sommaire appréciation de ce que l'essor social de l'industrie offre alors d'essentiellement uniforme en tout notre occident, on considère les principales différences qui, sous ce rapport, devaient distinguer les divers élémens généraux de la république européenne, on trouve encore qu'elles s'accordent spontanément avec celles que le chapitre précédent a pleinement caractérisées quant au mouvement simultané de décomposition temporelle, suivant qu'il a tendu vers l'irrévocable prépondérance du pouvoir central ou du pouvoir local. On voit, en effet, dans cet immense conflit décisif entre la royauté et la noblesse, l'industrie, partout sollicitée des deux côtés, se prononcer, le plus souvent, d'après l'admirable sentiment de la situation qui avait jusque alors caractérisé sa politique instinctive, pour celle des deux puissances qui avait été primitivement la plus faible, mais qui devait ensuite obtenir l'ascendant final, si utilement secondé par un tel secours. Sans aucun calcul systématique, cette sagesse spontanée résultait évidemment de la prédilection spéciale que les classes laborieuses devaient graduellement concevoir pour celui des deux pouvoirs antagonistes qui, à raison de son infériorité primordiale, devait être le mieux disposé à s'assurer leur assistance par des services convenables. C'est ainsi surtout que, diversement déterminée par un esprit identique, la force industrielle, en France, contracta avec la royauté la plus intime alliance politique; tandis que, au contraire, en Angleterre, elle se ligua contre le trône avec l'aristocratie féodale, malgré la sympathie naturelle, ci-dessus expliquée, qui, là comme en tout autre milieu, l'attirait en sens inverse. Une telle diversité ne devait recevoir son développement actif que sous les deux autres phases, où elle a tant concouru à constituer les différences fondamentales entre l'industrie française et l'industrie anglaise, la première tendant surtout à une centralisation systématique, la seconde à des ligues spontanées mais partielles, suivant la propre nature des élémens féodaux qu'elles choisirent pour contracter cette longue confraternité politique. Quoique devant ainsi me borner maintenant à signaler la véritable origine historique de ces importans attributs, je dois d'ailleurs noter ici que, dans notre série positive actuelle, comme dans la série négative du chapitre précédent, le cas français a été essentiellement normal, et commun à la majeure partie de la république européenne; pendant que le cas anglais a été, au contraire, éminemment exceptionnel, mais réalisé cependant, à un moindre degré, chez quelques autres populations occidentales, ainsi que je l'ai indiqué envers le mouvement critique. Il est clair, en effet, que le premier mode d'évolution temporelle est nécessairement de beaucoup le plus favorable à l'ascendant social de l'industrie moderne, dont le principal antagoniste universel était naturellement la noblesse, au triomphe politique de laquelle le second mode l'obligeait irrationnellement à concourir elle-même. L'influence spontanée de l'une et l'autre marche sur l'éducation mentale de la puissance industrielle conduit aussi à de pareilles conclusions, en montrant que la voie exceptionnelle, ou anglaise, devait tendre à fortifier, par une telle alliance, les habitudes de spécialité dispersive dont la prépondérance constituait nécessairement, sous l'aspect intellectuel, le vice universel de l'évolution industrielle; pendant que la voie normale, ou française, tendait, au contraire, à corriger spontanément, à un certain degré, cet inconvénient fondamental, d'après les habitudes émanées d'une direction politique plus élevée et plus systématique, susceptibles de mieux préparer les classes nouvelles à l'ultérieure conception rationnelle d'une véritable organisation générale, encore si confusément soupçonnée jusqu'ici. Vers la fin même de la phase que nous considérons, cette grave différence me semble déjà réellement caractérisée sous plusieurs rapports intéressans, et surtout par une grande institution centrale, qui a si heureusement influé dès lors sur l'ensemble de l'essor industriel: on conçoit qu'il s'agit de la création des postes, alors émanée de la royauté française, et par laquelle l'illustre Louis XI a commencé à marquer l'utile intervention d'une influence générale dans le système de l'industrie européenne; tandis que l'esprit anglais a souvent poussé la défiance nationale envers toute direction centrale jusqu'à repousser directement, comme on sait, l'organisation d'une police assez étendue pour garantir la sécurité des grandes villes britanniques, où cette importante amélioration a été si spécialement tardive.

En considérant enfin cette phase capitale sous un point de vue plus particulier, on y trouve aussi l'esprit fondamental de la civilisation moderne profondément empreint, jusque dans la nature technologique des grandes inventions qui ont alors influé sur les destinées ultérieures de l'humanité. J'ai indiqué, en principe, à la fin de la cinquante-quatrième leçon, que les procédés modernes se distinguaient essentiellement de ceux que les anciens employaient à des usages équivalens, par la tendance croissante à y substituer les divers agens extérieurs à l'action physique de la force humaine; et j'ai rattaché cette différence capitale à l'émancipation personnelle qui, chez les modernes, a rendu l'agent humain beaucoup plus précieux, tandis que l'esclavage antique, permettant de prodiguer l'activité musculaire de l'homme, repoussait toute large application ordinaire des forces naturelles. Les derniers siècles du moyen-âge s'étaient déjà illustrés, à cet égard, par diverses créations importantes, dont l'usage journalier devrait nous faire mieux sentir la barbarie du préjugé philosophique qui attribue une ténébreuse tendance aux temps mémorables où l'humanité en fut gratifiée. Toutefois, c'est surtout dans la troisième phase moderne que ce grand caractère de notre industrie a dû se développer convenablement, comme je l'expliquerai en son lieu. Mais il est néanmoins nécessaire de le remarquer déjà envers notre première phase, où les conditions fondamentales de la société moderne me paraissent avoir déterminé surtout trois inventions capitales, dont une irrationnelle appréciation attribue jusqu'ici l'origine à des causes purement accidentelles, tandis que, au contraire, aucun avénement industriel ne me semble avoir été mieux préparé par le système des influences contemporaines: il s'agit d'abord de la boussole, ensuite des armes à feu, et enfin de l'imprimerie.

Quoique l'invention primitive de la boussole ait certainement précédé, d'environ deux siècles, les temps que nous examinons, c'est cependant au XIVe siècle qu'il en faut rapporter le perfectionnement suffisant, et surtout l'usage actif. Ce lent progrès est lui-même très propre à indiquer que la vraie source rationnelle s'en trouvait, au fond, dans l'ensemble de la nouvelle situation sociale, qui poussait déjà, avec une énergie continue, à l'extension et à l'amélioration de la navigation européenne, en imposant toujours d'ailleurs une économie, de plus en plus indispensable, des forces physiques de l'homme. Serait-il donc étrange que de telles nécessités eussent graduellement inspiré le perfectionnement successif, et même la recherche initiale, d'une pareille découverte, en un temps où la philosophie naturelle commençait déjà à être activement cultivée? Quand on a vu, de nos jours, tant d'esprits superficiels attribuer aussi au seul hasard la belle observation originale de M. Œrsted sur l'influence mutuelle de la pile voltaïque et de l'aiguille aimantée, comme je l'ai signalé dans le second volume de ce Traité, on doit assurément se défier de l'irrationnelle présomption qui a vulgairement supposé à la boussole une origine purement accidentelle, spécialement démentie d'ailleurs par de précieuses indications historiques, directement relatives aux plus anciennes ébauches de théorie, grossière mais progressive, dont les phénomènes magnétiques ont été l'objet au moyen-âge.

Une pareille rectification des préjugés ordinaires est encore plus sensible et plus importante envers l'invention, ou plutôt peut-être l'introduction usuelle[8], des armes à feu, où tout esprit vraiment philosophique aurait dû, ce me semble, saisir déjà l'influence fondamentale de la nouvelle situation sociale, poussant, d'une manière directe et puissante, à perfectionner assez les procédés militaires pour que de paisibles populations industrielles pussent enfin lutter réellement contre les tentatives oppressives de la caste guerrière, sans altérer habituellement leurs travaux par un long et pénible apprentissage, qui devait même être le plus souvent insuffisant contre les récens progrès de l'armure féodale. La découverte chimique de la poudre à canon est, par sa nature, d'une telle facilité, qu'on devrait bien plutôt s'étonner si elle avait plus longtemps résisté aux nombreux efforts qu'une telle stimulation permanente devait partout susciter à cet égard, en un temps où l'ardeur scientifique était d'ailleurs déjà vivement éveillée, surtout quant aux mélanges explosifs. Il faut noter, en outre, qu'un tel changement se rattachait alors, par sa nature, à l'institution naissante des armées soldées, où les rois et les villes avaient tant d'intérêt à mettre un petit nombre de guerriers d'élite en état de triompher d'une puissante coalition féodale. Sans m'arrêter aucunement ici aux irrationnelles exagérations relatives à cette invention, dont l'importance sociale est toutefois incontestable, j'y dois signaler deux nouvelles considérations capitales, tendant à rectifier, à ce sujet, la commune opinion des philosophes. La première, déjà indiquée, en principe, au cinquante-troisième chapitre, consiste à remarquer qu'un tel progrès n'indique nullement, chez les modernes, une recrudescence imprévue de l'esprit militaire, dont les guerriers d'alors déploraient, au contraire, avec une si juste naïveté, qu'il eût notablement accéléré le décroissement universel. Toute convenable appréciation comparative établira clairement, en général, que, nonobstant cette grande innovation, l'industrie militaire des anciens était, eu égard aux temps et aux moyens, très supérieure à la nôtre, par suite de l'importance beaucoup plus fondamentale que la guerre devait avoir habituellement chez eux. Aujourd'hui surtout, il est clair que les procédés militaires sont infiniment au-dessous de la puissante extension que nos connaissances et nos ressources permettraient d'imprimer rapidement à l'ensemble des appareils destructifs, si les nations modernes pouvaient jamais subir, sous ce rapport, par une situation exceptionnelle, une stimulation, même passagère, équivalente à celle qui sollicitait communément les peuples anciens. L'autre rectification se rapporte à la confusion historique où l'on tombe fréquemment en attribuant à l'introduction des armes à feu plusieurs conséquences sociales réellement dues à l'institution simultanée des soldats permanens: c'est ainsi que d'éminens philosophes, et surtout Adam Smith, ont expliqué la tendance des guerres modernes à se placer de plus en plus sous la dépendance de l'essor industriel, par suite de l'énorme accroissement des frais militaires. Or, cette incontestable extension de dépenses publiques me semble dérivée, au contraire, de la substitution croissante des troupes soldées à des armées volontaires et gratuites; transformation qui eût certainement produit un tel résultat, quand même la nature des armes n'aurait pas été changée: comme l'indique aisément une judicieuse comparaison entre les frais respectifs des deux systèmes, d'où peut-être on devrait plutôt conclure que les nouveaux procédés procurèrent d'abord une véritable économie totale. Enfin, je dois surtout signaler ici, sur cet important sujet, une conséquence très heureuse, et néanmoins inaperçue jusqu'à présent, de cette grande révolution militaire, qui, en imprimant à l'art de la guerre un caractère de plus en plus scientifique, a directement tendu à intéresser tous les pouvoirs à l'actif développement continu de la philosophie naturelle, et même à sa propagation sociale, par de nombreux établissemens spéciaux, dont l'utile création eût été, sans doute, bien plus tardive sans une telle solidarité, que j'ai d'ailleurs déjà signalée, en terminant le tome quatrième, comme tendant aussi à rapprocher l'esprit militaire des convenances fondamentales de la civilisation moderne, par la positivité rationnelle qu'il a ainsi tendu à acquérir de plus en plus.

Note 8: Un philosophe militaire, que j'ai déjà cité dans une note de la cinquante-troisième leçon, a pensé, de nos jours, que la poudre avait toujours été connue depuis l'antique domination des théocraties orientales, et que son emploi, jamais totalement abandonné, avait seulement été étendu, sous de nouvelles formes, à des usages militaires plus considérables, par les hardis explorateurs de la fin du moyen-âge. Cette hypothèse ne serait certes nullement contraire à mon appréciation historique, en prouvant que cette pratique avait pris une grande importance aux temps précis où les besoins sociaux en avaient dû solliciter l'extension. Quant à sa vraisemblance intrinsèque, l'auteur la fondait sur la notoire nitrification spontanée de la surface du sol en beaucoup de lieux de l'Égypte, de l'Inde, et même de la Chine, où sans exiger, en effet, de grandes connaissances chimiques, la sagesse sacerdotale l'aurait aisément appliquée à consolider la domination théocratique; comme il tentait de le prouver par les ingénieuses ressources qu'il tirait naturellement de sa vaste érudition spéciale, appuyée surtout de nombreux passages bibliques, d'où il croyait pouvoir conclure l'usage prolongé des mélanges explosifs enseignés à Moïse par les prêtres égyptiens.

Une semblable appréciation historique est plus indispensable encore et non moins évidente envers la troisième grande invention technologique ci-dessus indiquée, communément restée jusqu'ici le sujet, pour ainsi dire obligé, d'une admiration ridiculement déclamatoire, incompatible avec tout véritable examen philosophique, par suite d'une irrationnelle exagération qui, sans tenir aucun compte essentiel de la civilisation antérieure, dispose à rattacher surtout à l'art typographique l'ensemble d'un mouvement progressif où il n'a pu utilement intervenir qu'à titre de puissant moyen matériel de propagation universelle, et par suite aussi de consolidation indirecte. Autant, et même davantage que les deux précédentes, cette innovation capitale, dont l'importance n'exige assurément aucune explication nouvelle, fut un résultat nécessaire de la situation naissante des sociétés modernes, source spontanée, à cet égard, d'une profonde stimulation permanente, graduellement développée depuis trois siècles, surtout en conséquence de l'essor industriel succédant à l'émancipation personnelle. Dans cette antiquité trop vantée, où, en vertu de l'esclavage et de la guerre, les productions de l'esprit humain ne pouvaient jamais trouver qu'un petit nombre de lecteurs d'élite, le mode naturel de propagation des écrits était, sans doute, pleinement suffisant pour correspondre aux besoins normaux, et même pour satisfaire quelquefois à des nécessités extraordinaires. Il en fut tout autrement au moyen-âge, où l'immense extension d'un puissant clergé européen, naturellement poussé à la lecture, quelques reproches qu'aient pu ultérieurement mériter sa paresse et son ignorance, devait tant exciter un intime désir continu de rendre les transcriptions plus économiques et plus rapides. Quand l'essor de la scolastique, après l'entière ascension politique du catholicisme, fut venu, comme je l'ai expliqué, imprimer directement une énergie nouvelle au mouvement intellectuel, cette nécessité devait évidemment faire naître, à cet égard, une inquiète sollicitude permanente, en un temps où d'avides auditeurs affluaient habituellement par milliers dans les principales universités de l'Europe, comme on le voit déjà partout au douzième siècle, où la multiplication des exemplaires avait dû acquérir une extension que les anciens n'avaient jamais pu connaître. Mais l'entière abolition du servage, et le développement simultané d'une activité industrielle de plus en plus répandue, durent ensuite rendre un tel besoin plus irrésistible encore, et surtout bien plus universel, à mesure que l'aisance croissante devait multiplier les lecteurs, pendant que l'industrie tendait à propager, jusqu'aux derniers rangs sociaux, le désir et même l'obligation d'une certaine instruction écrite, à laquelle la parole ne pouvait plus convenablement suppléer: il serait d'ailleurs superflu d'insister, à cet égard, sur le puissant concours spontané de l'essor mental simultané, esthétique, scientifique et philosophique, qui caractérisait aussi cette première phase de révolution moderne, comme je l'expliquerai bientôt. Ainsi, en aucun cas antérieur, des exigences sociales nettement prononcées n'avaient pu, sans doute, susciter et maintenir une tendance spéciale vers un nouvel art, autant que dut le faire alors la situation fondamentale de l'élite de l'humanité relativement à la typographie. Or, d'un autre côté, quelle qu'en soit réellement la difficulté technologique, très supérieure, ce me semble, à celle de l'invention ci-dessus appréciée, il n'est pas douteux que l'industrie moderne avait déjà hautement manifesté depuis longtemps, par plusieurs créations importantes, son aptitude caractéristique à substituer les procédés mécaniques à l'usage direct des agens humains, conformément au principe rappelé plus haut. Quelques siècles auparavant, le plus indispensable préambule de l'art typographique avait été suffisamment réalisé par l'heureuse innovation du papier, premier résultat évident de la tendance croissante à faciliter les transcriptions. D'après un tel ensemble de considérations, une appréciation vraiment philosophique, loin de justifier l'irrationnelle surprise qu'inspire ordinairement une découverte si poursuivie et tant préparée, conduirait bien plutôt à rechercher soigneusement pourquoi elle fut aussi tardive, ce qui exigerait une discussion trop spéciale pour être ici convenablement placée; quoique déjà notre théorie antérieure indique spontanément les actives controverses contemporaines sur la nationalisation des divers clergés européens, afin de consolider la suprématie naissante du pouvoir temporel, comme ayant dû alors exciter, chez toutes les classes, et surtout en Allemagne, un sentiment encore plus vif du besoin de perfectionner la propagation des livres. En terminant cet examen sommaire, je crois d'ailleurs devoir signaler, au sujet de l'imprimerie, une importante considération historique, inaperçue jusqu'ici, en indiquant l'utile solidarité permanente que l'essor intellectuel a dès lors directement contractée avec la marche d'un nouvel art, destiné à acquérir bientôt une grande portée industrielle, et dont les intérêts, de plus en plus respectés par des pouvoirs protecteurs du travail, ont si heureusement forcé, en tant d'occasions, la plus ombrageuse politique à tolérer la libre circulation des écrits, et par suite même à favoriser leur production, afin de ne point tarir une source de richesse publique, désormais de plus en plus précieuse. Ce motif universel, qui eut d'abord tant de poids en Hollande, sous les deux autres phases générales de l'évolution moderne, dut exercer aussi, quoique à un moindre degré, une notable influence ultérieure dans tout le reste de la république européenne, où il contribue souvent encore à contenir les velléités rétrogrades inspirées aux gouvernemens par les abus de la presse, indistinctement accessible, de sa nature, aux plus viles et aux plus nobles inspirations mentales, en vertu des conditions d'existence propres à notre anarchie spirituelle.