Cours de philosophie positive. (5/6)

Part 9

Chapter 93,098 wordsPublic domain

Sous un rapport plus spécial et plus direct, on peut enfin reconnaître que cette philosophie religieuse, surtout à l'état de polythéisme, quoique toute de fiction et d'inspiration, tendait immédiatement à exciter un certain développement élémentaire de l'esprit d'observation et d'induction. Malgré qu'elle ne dût lui assigner qu'un office purement subalterne, toujours subordonné aux besoins et aux indications théologiques, elle lui offrait cependant un champ très vaste et un but fort attrayant, qui n'auraient pu alors autrement exister, en liant profondément tous les phénomènes quelconques à la destinée de l'homme, principal objet du gouvernement divin. Les superstitions même qui nous paraissent aujourd'hui les plus absurdes, telles que la divination par le vol des oiseaux, par les entrailles des victimes, etc., ont eu primitivement, outre leur haute importance politique, un caractère philosophique vraiment progressif, comme entretenant habituellement une énergique stimulation à observer avec constance des phénomènes dont l'exploration ne pouvait, à cette époque, inspirer directement aucun intérêt soutenu. A quelque chimérique emploi que l'on destinât ainsi les observations de tous genres, elles ne s'en trouvaient pas moins recueillies d'avance pour un meilleur usage ultérieur, et n'auraient pu, sans doute, alors être autrement obtenues. Il est, par exemple, incontestable, suivant la juste remarque de Kepler, que les chimères astrologiques ont long-temps servi à maintenir le goût habituel des observations astronomiques, après l'avoir primitivement inspiré. C'est ainsi pareillement que l'anatomie doit, ce me semble, avoir nécessairement puisé ses premiers matériaux dans les explorations spontanément résultées de l'art des aruspices, sur la détermination de l'avenir par l'examen attentif du foie, du cœur, du poumon, etc., des animaux sacrifiés. Il existe, même aujourd'hui, des phénomènes qui, n'ayant pu être soumis jusqu'ici à aucune théorie vraiment scientifique, laissent en quelque sorte regretter encore que cette institution primordiale des observations, malgré ses immenses dangers, ait été détruite avant de pouvoir être convenablement remplacée, et sans garantir seulement la conservation des renseignemens déjà obtenus. Tels sont surtout, pour la physique concrète, la plupart des phénomènes météorologiques, et principalement ceux de la foudre, qui, dans l'antiquité, étaient le sujet spécial d'une exploration scrupuleuse et continue, relativement à l'art des augures. Quiconque saura s'affranchir aussi bien des préjugés modernes que des anciens, déplorera sans doute la perte totale des nombreuses observations que les augures étrusques, par exemple, avaient dû recueillir à ce sujet pendant une longue suite de siècles, et que la saine philosophie pourrait utiliser aujourd'hui, d'une manière même plus fructueuse, j'ose l'avancer, que nos puériles compilations météorologiques, dépourvues de toute direction rationnelle. On a beau maintenant vanter outre mesure l'absence totale de prédispositions et d'intentions quelconques; il n'y a certainement d'efficacité durable, pour les progrès de nos vraies connaissances, que dans les observations instituées avec un but déterminé, dût-il être essentiellement chimérique, à défaut d'une sage impulsion théorique. Aucun autre exemple ne pourrait mieux manifester cette invariable nécessité mentale, que celui de l'exploration vague et insignifiante de nos prétendus météorologistes, qui, malgré le vain étalage d'une exactitude minutieuse, dressent habituellement des tableaux assez infidèles pour ne pas même rappeler à chaque spectateur le véritable caractère atmosphérique de la journée précédente: il serait difficile, sans doute, que les registres des augures[8] eussent été plus mal tenus. En étendant à tous les cas possibles la même appréciation, chacun pourra mettre en pleine évidence, envers tous les phénomènes quelconques, l'indispensable office du polythéisme quant au premier essor de l'esprit d'observation; sans excepter même les phénomènes intellectuels et moraux, dont l'enchaînement fondamental avait dû être alors, pour l'interprétation des songes, le sujet inévitable d'observations très délicates, journellement poursuivies avec une scrupuleuse persévérance, qui ne pourra se retrouver plus convenablement que sous l'influence ultérieure d'un développement plus avancé de la philosophie positive.

Note 8: La manière même dont ces antiques observations ont été irrévocablement perdues est éminemment propre à confirmer l'indispensable nécessité de diriger toute exploration réelle d'après une théorie quelconque, théologique ou positive, afin d'assurer, outre son efficacité primitive, la conservation de ses résultats. Car, l'histoire ne nous indique aucune cause spéciale de destruction pour les recueils d'observations augurales, qui ne sauraient d'ailleurs avoir si complétement disparu par de simples accidents, ni par suite des luttes religieuses. Il est clair ici que l'influence la plus destructive a surtout consisté dans la profonde indifférence de l'esprit humain pour un tel ordre d'observations, d'après le changement général des croyances théologiques, et avant que le développement de la science réelle ait pu suffisamment inspirer à leur égard une autre sorte d'intérêt spéculatif.

Telles sont, en principe, les éminentes propriétés intellectuelles du polythéisme sous le seul point de vue scientifique, qui devait néanmoins lui être plus défavorable qu'aucun autre. Quoique son influence ait été nécessairement beaucoup plus intime et plus décisive envers les beaux-arts, elle doit être ici bien plus aisément appréciable, comme plus évidente et moins contestée, notre examen devant surtout consister à en caractériser nettement la vraie source générale, bien plus que les résultats effectifs.

Il importe d'abord de rectifier, à ce sujet, une irrationnelle exagération, encore trop commune, qui attribue aux beaux-arts un office tellement fondamental dans la société antique, que son économie générale n'aurait pas eu réellement d'autre base intellectuelle. C'est abusivement confondre la philosophie et la poésie, qui, en tout temps, ont dû être profondément distinctes, avant même d'avoir pu recevoir leurs dénominations propres, et sans excepter l'époque, d'ailleurs bien moins prolongée qu'on n'a coutume de le supposer, où elles étaient également cultivées par les mêmes esprits; à moins toutefois qu'on ne prît sérieusement pour de la poésie l'artifice mnémonique d'après lequel on versifie les formules religieuses, morales, scientifiques, etc., afin d'en faciliter la transmission permanente. Dans tous les degrés de la vie sauvage, il est aisé de reconnaître que la puissance sociale de la poésie et des autres beaux-arts, quelque considérable qu'elle puisse être, demeure toujours nécessairement secondaire envers l'influence théologique, qu'elle peut utilement aider, et dont elle doit être hautement protégée, mais sans jamais pouvoir la dominer. Le grand Homère, quoi qu'on en ait dit, n'était certainement point un philosophe ou un sage, encore moins un pontife ou un législateur: seulement sa haute intelligence s'était profondément imbue de tout ce que la pensée humaine avait produit jusque alors de plus avancé en tous genres, comme l'ont toujours fait ensuite tous les génies poétiques ou artistiques, dont il demeurera sans cesse le type le plus éminent[9]. Platon, qui, sans doute, a dû comprendre le véritable esprit de l'antiquité, n'aurait certainement point exclu de sa célèbre utopie le plus général des beaux-arts, si une telle influence était réellement aussi fondamentale qu'on le suppose dans l'économie des sociétés anciennes. Aux temps du polythéisme, comme à tout autre âge de l'humanité, l'essor et l'action des divers beaux-arts ont toujours reposé, de toute nécessité, sur une philosophie préexistante et unanimement admise, qui seulement, à cette première époque, devait leur être plus spécialement favorable, ainsi que je vais l'expliquer. Quoique, par une réaction inévitable, l'influence poétique ait dû alors contribuer beaucoup à étendre et à consolider l'empire théologique, elle n'a pu certainement l'établir. Soit pour l'individu, soit pour l'espèce, jamais les facultés d'expression n'ont pu dominer directement les facultés de conception, auxquelles leur nature propre les subordonne toujours nécessairement, quel qu'ait pu être le développement respectif des unes et des autres. Toute inversion réelle de cette relation élémentaire tendrait directement à la désorganisation fondamentale de l'économie humaine, individuelle ou sociale, en abandonnant la conduite générale de notre vie à ce qui ne peut que l'embellir et l'adoucir: d'où résulterait une sorte d'aliénation chronique. Or, quoique la philosophie directrice dût avoir alors un tout autre caractère qu'aujourd'hui, l'état moral de l'humanité, aussi pleinement normal que de nos jours, n'en était pas moins soumis aux mêmes lois essentielles. Au fond, ce qui était alors accessoire a dû réellement demeurer tel, aussi bien que ce qui était principal, les formes seules ayant changé, d'après le degré de développement. Combien d'éminens personnages l'antiquité ne nous offre-t-elle point presque insensibles aux charmes de la poésie et des autres beaux-arts, sans cesser néanmoins de représenter avec énergie l'état social correspondant, ce qui eût été évidemment impossible dans l'hypothèse exagérée que nous examinons! Pareillement, en sens inverse, les peuples modernes sont aujourd'hui bien loin de se rapprocher du vrai caractère antique, quoique le goût de la poésie, de la musique, de la peinture, etc., s'y purifie et s'y propage toujours davantage, et y soit probablement déjà plus répandu, surtout en Italie, qu'il n'a jamais pu l'être chez aucune société ancienne, du moins eu égard aux esclaves, qui en formaient toujours la masse principale.

Note 9: C'était une aberration réservée à notre siècle que celle de prétendus poètes se glorifiant systématiquement de leur ignorance scientifique et philosophique, qu'ils tentent vainement d'ériger en garantie d'originalité. Il ne serait cependant point nécessaire de remonter jusqu'à l'exemple fondamental d'Homère, et ensuite de Virgile, et en général de tous les grands poètes de l'antiquité, pour faire ressortir hautement cette condition préalable du développement normal de tout véritable génie poétique, de s'être d'abord intimement familiarisé avec toutes les éminentes conceptions contemporaines. L'observation même des temps modernes la manifeste spontanément de toutes parts, quoique une telle obligation ait dû y devenir plus pénible, par suite d'un développement plus avancé. Dante, Arioste, Shakespeare, etc., étaient certainement au niveau général des connaissances humaines correspondantes, aussi bien que Corneille, Milton, Molière, etc.: tous avaient d'abord trempé leur génie dans la philosophie contemporaine la plus avancée, avant de l'appliquer à la plus éminente poésie. Il en est essentiellement de même envers les autres beaux-arts, comme le montrent, pour la peinture, les exemples si décisifs de Léonard de Vinci, de Michel-Ange, de Poussin, etc. De telles confirmations d'une maxime d'ailleurs évidente, peuvent faite convenablement apprécier le stupide orgueil de ces versificateurs qui s'applaudissent aujourd'hui d'en être restés encore à la physique de Lucrèce et d'Épicure, etc.

Après cet indispensable éclaircissement préliminaire, sans lequel cette grande question ne saurait être convenablement posée, nous pourrons exactement apprécier l'admirable essor général que le polythéisme a dû spontanément imprimer à l'ensemble des beaux-arts, et qui les a élevés alors à un degré de puissance sociale, dont l'équivalent n'a pu se reproduire ultérieurement, faute de conditions suffisamment favorables: abstraction faite d'ailleurs de la haute participation que leur réserve notre prochain avenir, et que je caractériserai sommairement à la fin de cet ouvrage. La forme initiale de la philosophie théologique à l'état de fétichisme, tendait déjà, d'une manière évidente et directe, à favoriser le développement poétique et artistique de l'humanité, en transportant immédiatement à tous les corps extérieurs notre sentiment fondamental de la vie, comme je l'ai indiqué au chapitre précédent. Afin de comprendre suffisamment la portée de cette première appréciation, il faut considérer que, par leur nature, les facultés esthétiques se rapportent surtout à la vie affective, bien plus qu'à la vie intellectuelle, habituellement trop peu prononcée, dans l'organisme humain, pour comporter aucune véritable expression ou imitation, susceptible d'être communément sentie avec énergie et jugée avec justesse, soit par l'interprète, soit par le spectateur. Or, nous avons reconnu combien cette philosophie primitive est en harmonie générale avec cette prépondérance fondamentale de la vie affective, qui n'a jamais pu être, à aucune époque ultérieure, aussi pleinement consacrée. Telle est donc, en principe, la tendance nécessaire du fétichisme à favoriser directement l'essor spontané des beaux-arts, et surtout de la poésie et de la musique, par lesquelles a dû principalement commencer le développement esthétique de l'humanité. Jamais l'ensemble du monde extérieur n'a pu être conçu depuis dans un état aussi parfait de correspondance intime et familière avec l'âme du spectateur, qu'il l'était naturellement sous ce naïf régime de notre première enfance, individuelle et sociale, où le double caractère essentiel de la philosophie théologique se prononçait le plus complétement possible, soit quant à l'immédiate vitalité de tous les corps quelconques, soit en ce qui concerne l'étroite subordination de tous les phénomènes à la destinée humaine. Les trop rares fragmens de poésie fétichique, ancienne ou contemporaine, que nous pouvons maintenant apprécier, manifestent surtout cette supériorité caractéristique relativement aux êtres inanimés, dont la description a toujours été ensuite beaucoup moins favorable à l'art poétique, et, à plus forte raison, à l'art musical, même sous le règne du polythéisme, qui, malgré ses ressources spéciales à cet égard, n'en avait pas moins déjà cessé de vivifier directement la matière. Toutefois, le polythéisme compensait, en partie, ce genre d'infériorité esthétique par l'ingénieux expédient spontané des métamorphoses, qui du moins conservait l'intervention du sentiment et de la passion dans chacune des principales origines inorganiques, quoique ce reste indirect de vie affective, dès lors borné à la première formation de l'individu, ou même de l'espèce, fût loin d'ailleurs d'équivaloir, en énergie poétique, à la conception primitive d'une vitalité directe, personnelle, et continue. Mais, les beaux-arts devant, par leur nature, avoir surtout pour objet le monde moral, cette incontestable supériorité poétique du fétichisme à l'égard du monde physique n'avait évidemment qu'une très faible importance, en comparaison des immenses avantages que, sous tout autre aspect, le polythéisme présentait spontanément pour seconder l'évolution esthétique de l'humanité: ce qui doit maintenant nous conduire à considérer ainsi exclusivement ce second âge religieux, après avoir suffisamment rempli l'indispensable obligation de rattacher l'ensemble de cette explication à son vrai point de départ, sans lequel sa rationnalité eût été gravement altérée.

On doit d'abord regarder comme éminemment favorable à l'essor général des beaux-arts la propriété fondamentale du polythéisme, ci-dessus notée, d'éveiller nécessairement, de la manière la plus spontanée et la plus directe, le plus libre et le plus actif développement de l'imagination humaine, ainsi érigée en principal arbitre de la philosophie primitive, en tant qu'immédiatement investie de la détermination spéciale des divers êtres fictifs auxquels on attribuait alors la production de tous les phénomènes quelconques. Pour l'espèce, comme pour l'individu, ce second âge mental constitue évidemment la prépondérance franche et explicite de l'imagination sur la raison; tandis que, sous le pur fétichisme, la domination intellectuelle appartenait surtout au sentiment, bien plus qu'à l'imagination proprement dite, encore peu excitée. C'est ainsi que le polythéisme, en stimulant toutes nos facultés, a dû plus particulièrement et plus fortement seconder l'élan de celles d'où dépend principalement l'évolution esthétique de l'humanité. Telle est, sans doute, la première cause de cette confusion philosophique, précédemment rectifiée, qui a fait envisager, par une dangereuse exagération, le polythéisme tout entier comme une vraie création poétique, parce que sa formation avait naturellement exigé le même genre essentiel d'activité mentale qui a présidé ensuite au développement des beaux-arts, quand ce système général de conceptions a été suffisamment établi. Mais, quoique ce système ait dû, au contraire, évidemment servir de base préalable à ce développement, il faut reconnaître, en second lieu, que, sous un semblable régime, la fonction, soit intellectuelle, soit sociale, de la poésie et des autres beaux-arts, sans jamais avoir pu, même alors, devenir réellement prépondérante, devait être cependant, de toute nécessité, beaucoup moins secondaire qu'à aucun âge ultérieur de l'humanité. En effet, une telle constitution religieuse attribuait spontanément aux facultés esthétiques une participation accessoire, et pourtant directe, aux opérations théologiques fondamentales; tandis que, sous le monothéisme, les beaux-arts ont été nécessairement réduits à un office de culte, et, tout au plus, de propagation, sans avoir désormais aucune part quelconque à l'élaboration dogmatique, comme je l'expliquerai au chapitre suivant. Sous le polythéisme, quand la philosophie avait introduit, pour l'explication des phénomènes physiques ou moraux, une divinité nouvelle, la poésie devait évidemment s'en emparer afin d'achever l'opération en donnant, à cet être d'abord abstrait et peu déterminé, un costume et des mœurs convenables à sa destination, ainsi qu'une histoire suffisamment détaillée; de manière à lui imprimer nettement ce caractère concret, si indispensable, surtout alors, à la pleine efficacité, sociale et même mentale, d'une semblable conception. Or, cette importante attribution, que le fétichisme n'avait pu admettre, puisque les divinités s'y trouvaient spontanément concrètes, a dû certainement concourir avec énergie à l'essor général des beaux-arts, ainsi investis, d'une manière continue et régulière, d'une sorte de fonction dogmatique, éminemment propre à leur procurer une autorité et une considération que l'état ultérieur de la philosophie théologique n'a pu comporter au même degré. En troisième lieu, le fétichisme ne pouvait, par sa nature, s'étendre que fort tard et très imparfaitement à l'explication du monde moral, dont l'intuition immédiate lui servait, au contraire, directement de base générale pour la conception du monde physique: tandis que le polythéisme, sans perdre un tel caractère fondamental, plus ou moins inhérent, de toute nécessité, comme je l'ai établi, à une théologie quelconque, possédait spontanément la propriété capitale d'être essentiellement applicable aux divers phénomènes moraux et même sociaux. Aussi est-ce surtout dans ce second âge religieux que la philosophie théologique est devenue vraiment universelle, en recevant ce grand et indispensable complément, qui dès lors a constitué de plus en plus, et encore davantage sous le monothéisme, sa principale attribution, et la seule même qu'elle s'efforce vainement de conserver aujourd'hui. Il serait assurément superflu de faire ici expressément ressortir l'évidente importance esthétique de cette extension spontanée de la philosophie, à l'état polythéique, au monde moral et social, si clairement apte à fournir aux beaux-arts leur champ principal et presque exclusif. Enfin, leur développement général a été directement favorisé par le polythéisme, sous un quatrième et dernier aspect fondamental, d'après la base éminemment populaire qu'une telle religion assurait si largement à l'action esthétique. Les beaux-arts, destinés surtout aux masses, doivent, en effet, par leur nature, éprouver l'indispensable besoin de s'appuyer sur un système convenable d'opinions familières et communes, dont la prépondérance préalable est également indispensable pour produire et pour goûter, afin de préparer suffisamment entre l'interprète actif et le spectateur passif cette harmonie morale qui d'avance dispose l'un à seconder spontanément les moyens d'expression employés par l'autre, et sans laquelle aucune œuvre d'art ne saurait être pleinement efficace, même sous le point de vue individuel, et, à plus forte raison, sous l'aspect social. C'est le défaut d'une telle condition, trop rarement accomplie dans l'art moderne, qui permet d'y expliquer le peu d'effet réel de tant de chefs-d'œuvre, conçus sans foi et appréciés sans conviction, et qui, malgré leur éminent mérite, ne peuvent exciter en nous que les impressions générales inhérentes aux lois fondamentales de la nature humaine; en sorte qu'il en résulte presque toujours une influence trop abstraite, et par suite peu populaire. Or, la supériorité esthétique du polythéisme est, à cet égard, encore plus irrécusable qu'à tout autre; car aucune philosophie quelconque n'a pu, évidemment, jamais obtenir depuis une plénitude de popularité comparable à celle du polythéisme au temps de sa prépondérance. Le monothéisme lui-même, au moment de sa plus grande splendeur, ne fut pas certainement aussi populaire que cette antique religion, dont les hautes imperfections morales ne devaient d'ailleurs que trop seconder et propager l'influence primitive. Une régénération fondamentale, encore trop confusément appréciable, surtout sous ce rapport, pourra seule ultérieurement établir, par l'ascendant universel de la philosophie positive, un système d'opinions fixes et unanimes aussi susceptible de fournir une base vraiment populaire au large développement des beaux-arts, pourvu que leur essor soit enfin conçu dans un esprit réellement conforme à la nature caractéristique de la civilisation moderne, comme je l'indiquerai au soixantième chapitre.