Cours de philosophie positive. (5/6)

Part 7

Chapter 73,170 wordsPublic domain

Spéculativement envisagée, cette grande transformation de l'esprit religieux est peut-être la plus fondamentale qu'il ait pu jamais subir, quoique nous en soyons aujourd'hui trop éloignés pour en sentir habituellement l'étendue et la difficulté. L'intelligence humaine a dû, ce me semble, franchir ultérieurement un moindre intervalle mental, dans son passage si vanté du polythéisme au monothéisme, dont l'accomplissement plus récent et l'histoire mieux connue doivent naturellement nous faire exagérer l'importance, qui ne fut extrême que sous le point de vue social, comme je l'expliquerai en son lieu. Quand on réfléchit que le fétichisme supposait la matière éminemment active, au point d'en être vraiment vivante, tandis que le polythéisme la condamnait, au contraire, nécessairement à une inertie presque absolue, toujours passivement soumise aux volontés arbitraires de l'agent divin; il doit sembler d'abord impossible, en appréciant la portée intellectuelle de cette différence capitale, de comprendre le mode réel de transition graduelle de l'un à l'autre régime religieux. Tous deux, sans doute, paraissent presque également éloignés de notre état positif, caractérisé par la subordination fondamentale des phénomènes à d'invariables lois naturelles, auxquelles chacun de ces modes substitue pareillement des volontés, soit qu'elles résident dans les corps mêmes ou dans leurs maîtres surnaturels, ce qui est, en apparence, presque équivalent. Mais, par un examen plus approfondi, ce passage de l'activité à l'inertie de la matière se présente, au contraire, comme une sorte de saut brusque, qui doit avoir beaucoup coûté à l'esprit humain. Il est donc d'un haut intérêt philosophique d'expliquer, d'une manière satisfaisante, le mode spontané de cette mémorable transition.

Toutes les grandes modifications successives de l'esprit religieux ont été essentiellement déterminées, au fond, par le développement continu de l'esprit scientifique, quoique son intervention nécessaire n'ait pu être, presque jusqu'à nos jours, suffisamment directe et explicite. Si l'homme n'eût pas été susceptible de comparer, d'abstraire, de généraliser, et de prévoir, à un plus haut degré que ne le sont les singes, les carnassiers, etc., il aurait sans doute indéfiniment persisté dans le fétichisme plus ou moins grossier où les retient irrévocablement leur imparfaite organisation. Mais son intelligence est propre à apprécier la similitude des phénomènes et à reconnaître leur succession. Quoique ces facultés, éminemment caractéristiques, doivent être d'abord très comprimées, comme je l'ai établi, par le double défaut d'alimentation et de direction vraiment convenables, elles ne cessent de s'exercer, avec une énergie croissante, depuis le premier éveil mental émané de l'impulsion théologique, et leur exercice diminue toujours de plus en plus la prépondérance initiale de la philosophie religieuse. Or, l'important passage du fétichisme au polythéisme constitue, à mes yeux, le premier résultat général de cet essor naissant de l'esprit d'observation et d'induction, développé, comme cela doit être pour toute évolution sociale, d'abord chez les hommes supérieurs, et, à leur suite, dans la multitude.

Pour le démontrer, qu'on se représente préalablement, d'après nos explications antérieures, le caractère, nécessairement individuel et concret, inhérent à toute croyance fétichique, toujours relative à un objet déterminé et unique. Cet attribut essentiel correspond exactement à la nature particulière et incohérente des observations, grossièrement matérielles, propres à l'enfance de l'humanité: en sorte qu'il existe alors cette exacte harmonie entre la conception et l'exploration, vers laquelle tend toujours notre intelligence, dans l'une quelconque de ses phases. Or, l'essor même que cette première théorie, quelque imparfaite qu'elle soit, imprime à l'esprit naissant d'observation, doit altérer graduellement cet équilibre primitif, qui finit par ne pouvoir plus subsister qu'avec une modification fondamentale de la philosophie originaire. Ainsi conçue, la grande révolution qui a conduit jadis l'intelligence humaine du fétichisme au polythéisme serait, au fond, quoique beaucoup plus prononcée, essentiellement due aux mêmes causes mentales que nous voyons journellement produire les diverses révolutions scientifiques, toujours par suite d'une insuffisante concordance entre les faits et les principes. Pour tout vrai philosophe, cette remarquable conformité établirait déjà une présomption très puissante en faveur de ma théorie fondamentale; car, les lois logiques, qui finalement gouvernent le monde intellectuel, sont, de leur nature, essentiellement invariables, et communes, non-seulement à tous les temps et à tous les lieux, mais aussi à tous les sujets quelconques, sans aucune distinction même entre ceux que nous appelons réels et chimériques: elles s'observent, au fond, jusque dans les songes, sauf la seule diversité des circonstances, intérieures ou extérieures. La similitude radicale dans le mode général d'accomplissement des différentes transitions intellectuelles, malgré la diversité des époques et des situations, constitue donc le principal symptôme de la justesse de nos explications philosophiques, et la première source de leur pleine efficacité. De même que tous les naturalistes raisonnables s'accordent spontanément aujourd'hui à repousser toutes les hypothèses géologiques qui font procéder d'abord les agens naturels selon d'autres lois que celles qu'ils nous manifestent dans les phénomènes actuels, pareillement les philosophes devraient unanimement bannir l'usage, beaucoup plus dangereux, de toute théorie qui force à supposer, dans l'histoire de l'esprit humain, d'autres différences réelles que celles de la maturité et de l'expérience graduellement développées. On ne pourra jamais rien établir de solide en sociologie, tant qu'on ne s'imposera point rigoureusement cette indispensable condition préalable, comme je l'ai expliqué au quarante-huitième chapitre.

Revenant à notre démonstration actuelle, il est donc évident que la généralisation insensiblement croissante des diverses observations humaines a dû finir par en nécessiter d'analogues dans les conceptions théologiques correspondantes, et déterminer ainsi l'inévitable transformation du fétichisme en un simple polythéisme. Car, les dieux proprement dits diffèrent essentiellement des purs fétiches par un caractère plus général et plus abstrait, inhérent à leur résidence indéterminée. Ils administrent chacun un ordre spécial de phénomènes, mais à la fois dans un grand nombre de corps, en sorte qu'ils ont tous un département plus ou moins étendu; tandis que l'humble fétiche ne gouverne qu'un objet unique, dont il est inséparable. Ainsi, à mesure qu'on a reconnu la similitude essentielle de certains phénomènes chez diverses substances, il a bien fallu rapprocher les fétiches correspondans, et les réduire enfin au principal d'entre eux, qui dès lors s'est élevé au rang de dieu, c'est-à-dire d'agent idéal et habituellement invisible, dont la résidence n'est plus rigoureusement fixée. Il ne saurait exister, à proprement parler, de fétiche vraiment commun entre plusieurs corps: cela serait contradictoire, tout fétiche étant nécessairement doué d'une individualité matérielle. Lorsque, par exemple, la végétation semblable des différens arbres d'une forêt de chênes a dû conduire enfin à représenter, dans les conceptions théologiques, ce que leurs phénomènes offraient de commun, cet être abstrait n'a plus été le fétiche propre d'aucun arbre, il est devenu le dieu de la forêt. Voilà donc le passage intellectuel du fétichisme au polythéisme réduit essentiellement à l'inévitable prépondérance des idées spécifiques sur les idées individuelles, au second âge de notre enfance, aussi bien sociale que personnelle. De ce point de vue, la modification, quoique assurément très prononcée, a pu s'opérer d'autant plus aisément que, suivant notre grand aphorisme sur la préexistence nécessaire, sous forme plus ou moins latente, de toute disposition vraiment fondamentale, en un état quelconque de l'humanité, l'opération était déjà spontanément accomplie dès l'origine pour certains cas, qu'il a donc suffi d'imiter ou d'étendre. Car, quoique l'homme, plus sensible que raisonnable, soit, en général, bien plus frappé d'abord des différences que des ressemblances, par suite sans doute de notre organisation cérébrale, il existe néanmoins évidemment, pour l'espèce comme pour l'individu, certains cas usuels où les qualités communes sont d'abord abstraitement saisies par la moindre intelligence, quand les objets comparables sont à la fois assez simples et assez uniformes. Dans ces diverses occasions, le polythéisme doit donc être spontanément primitif; et c'est là sans doute ce qui aura pu donner lieu à l'aberration philosophique, signalée ci-dessus, sur sa prétendue antériorité. Mais cette exception, si aisément explicable, n'altère nullement notre théorie, puisque les cas de ce genre sont certainement, pour l'ensemble de l'éducation humaine, soit individuelle, soit sociale, les moins nombreux et les moins importans, même en ayant égard aux inégalités personnelles. Leur considération nous sert alors seulement à faire comprendre, de la manière la plus naturelle, le procédé fondamental suivant lequel l'esprit humain a dû opérer cette grande transition philosophique, quand elle est devenue suffisamment mûre.

C'est donc ainsi que la nature purement théologique de la philosophie primitive a été essentiellement maintenue, puisque les phénomènes ont continué à être régis par des volontés et non par des lois; et toutefois profondément modifiée, en ce que, le corps lui-même n'étant plus vivant, mais inerte, et recevant toute son activité d'un être fictif extérieur, le point de vue primordial s'est trouvé, au fond, notablement perfectionné. La leçon suivante fera spécialement ressortir les plus importantes conséquences, intellectuelles et sociales, d'une telle révolution. Qu'il me suffise ici d'y signaler l'évidente vérification de la proposition générale rappelée ci-dessus sur le continuel décroissement mental de l'esprit religieux, quoique son influence politique n'ait pas dû suivre la même marche. A mesure que chaque corps individuel perdait ainsi son premier caractère directement divin ou vivant, il devenait mieux accessible à l'esprit purement scientifique, dont le domaine commençait dès lors à s'étendre, quoique bien humblement encore, sans que l'explication théologique intervînt aussi complétement que jadis dans les détails des phénomènes, par suite même de sa généralisation graduelle. Cette différence fondamentale se traduit nettement, comme je l'ai remarqué auparavant, par la diminution correspondante que subit, d'une manière continue, le nombre des êtres divins, pendant que leur nature devient plus abstraite, et leur domination propre plus étendue: on voit maintenant que cette conséquence nécessaire ne présente rien de paradoxal. Il est clair, en effet, que chaque dieu ainsi introduit remplace toute une troupe de fétiches, désormais licenciés, pour ainsi dire, ou du moins réduits à lui servir d'escorte. La transition finale du polythéisme au monothéisme nous donnera lieu, à son tour, de faire une remarque essentiellement analogue.

D'après le principe précédent, on peut aisément compléter cette explication sommaire, en déterminant même par quelle branche principale du fétichisme a dû plus spécialement s'opérer le passage au polythéisme. Car la transformation devait évidemment commencer sur les phénomènes les plus généraux, les plus indépendans, et dont l'influence semblait spontanément la plus universelle. Or, tel était certainement, à tous ces titres, le cas des astres, dont l'existence isolée et inaccessible a dû bientôt imprimer un caractère particulier à la portion correspondante du fétichisme universel, quand cette partie a commencé à fixer suffisamment l'attention, d'abord trop concentrée vers des corps plus familiers. La différence générale, ci-dessus caractérisée, entre la notion du fétiche et celle du dieu, devait être, évidemment, beaucoup moindre à l'égard d'un astre qu'en aucun autre sujet quelconque: ce qui rendait l'astrolâtrie, comme je l'ai déjà indiqué, propre à servir d'intermédiaire entre le pur fétichisme primordial et le vrai polythéisme. En d'autres termes, le culte des astres est la seule grande branche du fétichisme qui ait pu s'incorporer spontanément au polythéisme, sans exiger immédiatement aucune profonde modification; chaque fétiche sidérique, en vertu de sa puissance et de son éloignement naturels, ne pouvant différer du dieu correspondant que par des nuances presque insensibles, surtout en un temps où l'on ne pouvait guère tenir à la précision. Il suffisait donc, pour effacer le caractère individuel et concret par lequel le fétichisme s'y marquait encore, de ne plus assujétir cette équivoque divinité à une attribution et à une résidence exclusives, et de lier sa conception, par quelque analogie réelle ou apparente, à celle d'autres fonctions plus ou moins générales, déjà confiées à un dieu proprement dit, pour lequel l'astre n'aurait été dès lors qu'une sorte de séjour préféré. Cette dernière transformation était si peu indispensable, que, pendant presque tout le règne du polythéisme, on n'y a essentiellement assujéti que les planètes, à raison de leurs variations spéciales: les étoiles, par suite de l'invariabilité de leur cours, sont restées de vrais fétiches, c'est-à-dire des divinités directement corporelles, inséparables de l'individu correspondant, jusqu'au moment où, enveloppées, comme toutes les autres, dans le monothéisme universel, ces conceptions théologiques ont dû nécessairement perdre leur spécialité primitive, non toutefois sans en laisser quelques vestiges, encore appréciables à une scrupuleuse analyse. On peut donc ainsi nettement concevoir comment l'astrolâtrie, constituant l'état le plus avancé du fétichisme, a été si propre à faciliter spontanément son inévitable transition au polythéisme: et, par suite, on peut même expliquer dès lors, d'après une relation déjà signalée, l'influence indirecte qu'a dû exercer la prépondérance finale de la vie agricole sur cette grande transformation de la philosophie théologique.

Afin d'utiliser, autant que possible, pour l'étude rationnelle de l'évolution humaine, l'appréciation générale d'un tel changement, en y constatant, dès l'origine, l'existence de tous les divers principes intellectuels des révolutions ultérieures, il importe enfin d'y remarquer aussi la première manifestation capitale de l'esprit métaphysique proprement dit. Si toutes les modifications réelles qu'éprouve successivement l'esprit théologique sont, au fond, nécessairement déterminées par le développement continu de l'esprit scientifique, elles s'opèrent toujours néanmoins par l'inévitable intervention directe de l'esprit métaphysique, à l'accroissement immédiat duquel aboutissent d'abord les décroissemens graduels du premier, jusqu'à ce que la positivité commence à prévaloir irrévocablement sur tous deux, suivant la théorie fondamentale établie au chapitre précédent. L'influence et l'extension incontestables de la métaphysique dans le passage général du polythéisme au monothéisme ne doivent paraître aussi spécialement prononcées que parce que cette seconde grande révolution religieuse nous est aujourd'hui beaucoup mieux connue et bien plus intelligible que la première. Mais la transformation antérieure du fétichisme en polythéisme n'en constitue pas moins la véritable origine historique de la philosophie métaphysique, comme nuance distincte de la philosophie purement théologique; et cette participation primitive de l'esprit métaphysique à l'ensemble de nos révolutions intellectuelles serait peut-être jugée la plus considérable de toutes, vu la plus grande importance mentale d'un tel changement d'après l'appréciation précédente, s'il était possible aujourd'hui de l'analyser suffisamment, ce que l'absence presque totale des documens convenables ne saurait jamais permettre. Quoi qu'il en soit, l'introduction élémentaire d'un tel esprit est alors incontestable; car, cette grande modification l'exigeait évidemment, par sa nature même. La transformation des fétiches en dieux proprement dits, d'après une première concentration du point de vue théologique, a fait nécessairement considérer, dans chaque corps particulier, au lieu de la vie propre et directe qu'on lui attribuait d'abord, une propriété abstraite qui le rendait susceptible de recevoir mystérieusement l'impulsion de l'agent surnaturel correspondant, dont le département plus ou moins étendu et la résidence plus ou moins indéterminée ne pouvaient permettre de concevoir habituellement l'action comme immédiate, si ce n'est dans les cas exceptionnels de métamorphose spéciale, toujours facultative, mais rarement opérée. Outre cette suite naturelle de la modification proposée, on voit même, pendant qu'une telle conversion s'accomplit, une préalable participation indispensable de l'esprit métaphysique; puisque, chaque dieu remplaçant, d'une manière plus ou moins générale, un plus ou moins grand nombre de fétiches individuels, désormais envisagés surtout en ce qu'ils ont de commun, sans que cette origine abstraite ôtât à l'être divin une vie véritable et très prononcée, il est clair qu'une telle notion suppose une opération purement métaphysique, en tant qu'on y reconnaît des abstractions personnifiées. Car, en un sujet quelconque, l'état métaphysique proprement dit, considéré comme une situation transitoire de notre intelligence, est toujours essentiellement caractérisé par une confusion radicale entre le point de vue abstrait et le point de vue concret, alternativement substitués l'un à l'autre pour modifier successivement les conceptions purement théologiques, soit en y rendant abstrait ce qui auparavant était concret, quand chaque généralisation est accomplie, soit en y préparant, pour une concentration nouvelle, la conception réelle d'êtres plus généraux, qui n'ont d'abord qu'une existence abstraite.

Telle est la double fonction indispensable de réduction et systématisation simultanées que l'esprit métaphysique exerce graduellement envers la philosophie théologique, qui seule, jusqu'à l'avènement propre de la philosophie positive, peut avoir un caractère nettement intelligible, parce que ses fictions, chimériques mais saisissables, résultent franchement d'un transport direct à tous les phénomènes quelconques de notre sentiment fondamental d'existence active. Distincte de chaque substance, quoiqu'elle en soit inséparable, l'entité métaphysique est aussi plus subtile et moins définie que l'action surnaturelle correspondante, quoiqu'elle en émane nécessairement: d'où résulte son aptitude essentielle à opérer des transitions, qui constituent sans cesse un décroissement, au moins intellectuel, de la philosophie théologique. Aussi le mode général d'action de l'esprit métaphysique est-il proprement toujours critique, puisqu'il conserve la théologie, tout en détruisant radicalement sa principale consistance mentale: son influence ne peut sembler organique qu'autant qu'elle n'est point trop prépondérante, et en tant qu'elle contribue aux modifications graduelles de la philosophie théologique, à laquelle doit être constamment rapporté, surtout sous le point de vue social, tout ce que paraissent contenir de vraiment organique les théories métaphysiques proprement dites; comme la suite de notre appréciation historique le fera spontanément ressortir de plus en plus. Sans insister davantage ici sur de telles explications, dont la première obscurité doit tenir à la nature ténébreuse d'un semblable sujet, mais qu'une application graduellement développée rendra ultérieurement irrécusables, il était indispensable d'y signaler la véritable origine générale de l'influence métaphysique, ainsi manifestée par une large et incontestable participation à cette grande transition du fétichisme au polythéisme, désormais suffisamment caractérisée dans son principe intellectuel. Outre le besoin scientifique immédiat, il n'était certainement pas inutile, même pour une plus profonde appréciation du grand problème social de nos temps, de constater, dès le berceau de l'humanité, cette rivalité spontanée et continue, d'abord mentale, puis politique, entre l'esprit théologique et l'esprit métaphysique, dont la lutte, aujourd'hui vainement prolongée, puisque l'évolution préparatoire est essentiellement accomplie, constitue la source première de notre intime perturbation.

L'extrême importance et la difficulté supérieure de ce point de départ général, dont l'irrationnalité eût nécessairement altéré l'ensemble ultérieur de notre opération historique, feront, j'espère, excuser l'étendue et la complication des diverses discussions auxquelles nous a entraînés, dans ce long mais indispensable chapitre, l'examen fondamental d'une époque aussi peu connue et aussi confusément jugée. Nous en avons conduit l'explication essentielle jusqu'à l'avènement nécessaire du second âge religieux, dont le vrai caractère, intellectuel ou social, devra être, dans la leçon suivante, plus aisément appréciable, vu sa nature mieux explorée et moins éloignée de notre constitution moderne, dont la sensation prépondérante doit toujours tendre, malgré les plus saines précautions scientifiques, à troubler extrêmement de telles analyses. Toutefois, cette première application générale de ma philosophie historique aura déjà, sous ce dernier aspect, manifesté nettement l'aptitude spontanée de l'esprit positif à nous transporter successivement, beaucoup mieux qu'aucun autre, aux différens points de vue d'où l'on peut sagement juger les divers états antérieurs de l'humanité et les révolutions correspondantes, sans altérer cependant, en aucune manière, ni l'homogénéité ni l'indépendance des décisions rationnelles. Cette importante propriété, qu'on peut regarder comme vraiment caractéristique, puisqu'elle résulte directement de l'esprit nécessairement relatif de la philosophie nouvelle, opposé à l'esprit inévitablement absolu de l'ancienne philosophie, se développera graduellement dans tout le cours de notre appréciation sommaire, et permettra seule de comprendre enfin l'ensemble du passé humain sans jamais supposer à l'homme une organisation intellectuelle et morale essentiellement distincte de celle qui le dirige aujourd'hui, ce qui, au fond, est demeuré jusqu'ici radicalement impossible. Si j'ai pu, dans ce chapitre, inspirer une sorte de sympathie intellectuelle en faveur du fétichisme, qui constitua cependant, de toute nécessité, l'état le plus imparfait de la philosophie théologique, à plus forte raison nous sera-t-il aisé, dans les chapitres suivans, de constater clairement que le génie propre de chaque grande époque, sous quelque aspect principal qu'on l'envisage, a toujours été, non-seulement le plus convenable à la situation correspondante, mais aussi en intime harmonie avec l'accomplissement spécial d'une opération déterminée, indispensable à la marche fondamentale de l'évolution humaine.

CINQUANTE-TROISIÈME LEÇON.

Appréciation générale du principal état théologique de l'humanité: âge du polythéisme. Développement graduel du régime théologique et militaire.