Cours de philosophie positive. (5/6)
Part 6
Pour rectifier complétement la grave erreur philosophique que nous examinons, et qui s'oppose éminemment à toute saine appréciation du passé humain, il me reste seulement à expliquer ici la tendance spontanée de cette politique essentiellement théologique des temps primitifs à fournir des inspirations qui devaient coïncider, dans la plupart des cas ordinaires, avec les principales nécessités sociales correspondantes. Cette coïncidence habituelle devait résulter naturellement de deux propriétés importantes, mutuellement supplémentaires, l'une commune à toutes les phases religieuses, l'autre spéciale à chacune d'elles, et qu'il suffira d'indiquer très brièvement. La première consiste en ce que, par le vague presque indéfini qui les caractérise toujours plus ou moins, les croyances religieuses sont éminemment susceptibles de se modifier spontanément selon les exigences diverses de chaque application politique, de manière à sanctionner finalement, sans aucun artifice volontaire, les inspirations même qui n'en seraient pas d'abord émanées, pour peu qu'elles correspondent au sentiment intime d'un besoin véritable, individuel ou social. Tel est surtout le motif général qui rend si nécessaire, envers de semblables opinions, une organisation systématique, sous l'administration continue d'un sacerdoce convenable, afin de prévenir ou de rectifier les dangereuses conséquences pratiques de leur libre essor chez les esprits vulgaires, comme je l'expliquerai directement dans la cinquante-quatrième leçon. Mais cette aptitude universelle à consacrer et à fortifier nos sentimens et nos pensées quelconques, quoique pouvant ainsi s'étendre trop souvent à des applications nuisibles, doit avoir sans doute encore plus d'énergie et d'activité naturelles quand elle se dirige vers des inspirations d'utilité sociale, offrant, à son plein développement, un champ plus vaste et moins gêné. En second lieu, les caractères qui distinguent les croyances propres à chaque phase religieuse devant être, de toute nécessité, déterminés, en général, par les diverses modifications essentielles de la société, il serait impossible que ces opinions n'offrissent point spontanément, dans la vie réelle, certains attributs en harmonie spéciale avec les situations correspondantes; sans quoi leur empire prolongé deviendrait inintelligible. Ainsi, outre l'importante consécration commune qu'elles doivent fournir à toutes les inspirations utiles, les théories théologiques sont d'ailleurs susceptibles, par elles-mêmes, de suggérer souvent des notions essentiellement convenables à l'état social contemporain. La première propriété correspond à ce qu'il y a de nécessairement vague et indisciplinable dans chaque système religieux, la seconde à ce qu'il offre de déterminé et de régularisable; en sorte que l'action de l'une peut suppléer naturellement à celle de l'autre. A mesure que les croyances se simplifient et s'organisent, dans l'ensemble de l'évolution théologique de l'humanité, leur influence sociale décroît nécessairement sous le premier aspect, vu la moindre liberté spéculative qui en résulte: mais elle augmente, non moins inévitablement, sous le second point de vue, ainsi que nous le reconnaîtrons bientôt; ce qui doit être regardé, au fond, comme une très heureuse transformation, permettant de plus en plus aux esprits supérieurs d'utiliser spontanément, dans toute sa plénitude, la vertu civilisatrice de cette philosophie primitive.
D'après ces explications générales sur les deux modes fondamentaux relatifs à l'action sociale d'une théologie quelconque, on conçoit que le premier doit spontanément prévaloir dans le fétichisme, beaucoup plus qu'en aucun autre cas: ce qui est alors directement conforme à nos remarques antérieures sur l'absence ou l'imperfection de l'organisation religieuse proprement dite. Mais, par cela même, l'analyse rationnelle de cette influence y doit devenir aujourd'hui plus spécialement inextricable, d'après la difficulté, presque toujours insurmontable, de discerner avec exactitude, dans la trame profondément confuse d'une vie aussi éloignée de la nôtre, l'élément religieux qui s'y trouve intimement incorporé. On doit donc, à cet égard, se contenter essentiellement d'y vérifier, sur quelques exemples décisifs, comme chacun peut aisément le faire, la réalité nécessaire de notre théorie. Quant au second mode, quoique son développement ait dû être infiniment moindre sous le régime du fétichisme, sa nature plus précise et mieux saisissable permet néanmoins de l'y apprécier d'une manière plus distincte et plus directe: ce qui, par une évidente réaction logique, doit rationnellement confirmer, _à fortiori_, l'existence implicite de l'autre influence, même dans les cas nombreux où l'imperfection nécessaire de l'analyse sociologique n'aura pu la faire convenablement ressortir. Il me suffira de signaler ici deux exemples importans et irrécusables de cette action spéciale, spontanément émanée du fétichisme, sur l'ensemble de l'évolution sociale.
Le premier consiste dans la participation incontestable, quoique inaperçue jusqu'ici, de cette religion primitive pour la transition fondamentale à la vie agricole. Assez de philosophes ont déjà fait ressortir l'extrême importance sociale de ce changement capital du régime matériel, sans lequel les plus grands progrès ultérieurs de l'humanité seraient demeurés essentiellement impossibles. Qu'il me suffise d'ajouter, à ce sujet, que la guerre, principal instrument temporel de la civilisation naissante, comme je l'ai établi, en principe, au chapitre précédent, et comme je l'expliquerai surtout au suivant, reste presque entièrement privée de sa plus importante destination politique, tant que dure l'état nomade. Les guerres acharnées que se font habituellement les peuplades de chasseurs, ou même de pasteurs, à la manière, pour ainsi dire, des autres animaux carnassiers, ne peuvent guère servir qu'à entretenir, par un indispensable exercice, leur activité continue, et à préparer les élémens d'un perfectionnement ultérieur; mais elles sont nécessairement à peu près stériles en résultats politiques immédiats. Il serait donc superflu de nous arrêter ici à faire expressément ressortir la haute portée sociale de cette grande révolution temporelle, qui assujétit invariablement l'homme à une résidence déterminée. Nous n'avons pas plus besoin de signaler, d'un autre côté, l'extrême difficulté que devait évidemment offrir un changement aussi peu compatible, à certains égards, avec le caractère essentiel de l'humanité naissante. On ne saurait douter, en effet, que le vagabondage ne soit, au fond, très naturel à l'homme, dans les plus communes organisations; comme le confirme, chez les sociétés même les plus avancées, l'exemple des individus les moins cultivés. Cette appréciation doit faire comprendre, en général, que le pas dont il s'agit a dû exiger l'intervention fondamentale des influences spirituelles, essentiellement distinctes et indépendantes des causes purement temporelles, auxquelles on a coutume d'attribuer exclusivement ce grand progrès. On y a, sans doute, justement indiqué la condensation croissante de la population humaine, comme ayant dû naturellement exiger une fécondité proportionnelle dans les moyens habituels d'alimentation, et conduire ainsi à l'état agricole, de même que jadis à l'état pastoral. Mais, malgré son incontestable réalité, cette explication est radicalement insuffisante, faute d'un élément indispensable et principal. Les philosophes ne s'en contentent ordinairement que par suite de la prépondérance trop prolongée que conserve encore, malgré les lumineux travaux de Gall, cette vicieuse théorie métaphysique de la nature humaine où l'on fait essentiellement dériver les facultés des besoins, comme je l'ai expliqué au troisième volume (_voyez_ la quarante-cinquième leçon). Quelque importante que puisse devenir, en général, une exigeance sociale quelconque, cette condition ne suffit certainement point à la produire, si l'humanité n'y est d'abord convenablement disposée: comme le confirment tant d'éclatans exemples de graves inconvéniens supportés pendant des siècles par des populations encore trop peu préparées à s'en affranchir. Vainement augmenterait-on l'intensité et l'urgence du besoin, l'homme préférera, en général, pallier isolément chaque résultat, ce qui semblera presque toujours possible, plutôt que de se décider à un changement total de situation, encore antipathique à sa nature. Ainsi, dans le cas actuel, l'homme tenterait alors de remédier à mesure à l'excès de population par l'emploi plus fréquent des horribles expédiens auxquels il n'a que trop recours à des époques même plus avancées, plutôt que de renoncer à la vie nomade pour la vie agricole, tant que son développement intellectuel et moral ne l'y a point suffisamment préparé. Cette évolution préalable constitue donc, en réalité, la principale cause de ce grand changement, quoique l'époque précise de son accomplissement ait dû ensuite dépendre des exigences extérieures, et surtout de celle dont il s'agit. Or il est évident que, ce nouveau mode d'existence matérielle s'étant presque toujours établi avant la cessation du fétichisme, il faut bien que l'influence générale de ce premier régime théologique tende spontanément, sous un aspect quelconque, à disposer graduellement l'homme à une telle révolution, quand même nous n'apercevrions pas en quoi consiste exactement cette propriété nécessaire. Mais, en outre, il est aisé d'en assigner directement le vrai principe essentiel. Car, l'adoration immédiate du monde extérieur, plus spécialement dirigée, par sa nature, vers les objets les plus rapprochés et les plus usuels, doit certainement développer, à un haut degré, cette portion, d'abord très faible, des penchans humains qui nous attache instinctivement au sol natal. La touchante douleur, si souvent exprimée dans les guerres antiques, qu'exhalait le vaincu obligé de quitter ses dieux tutélaires, ne portait point principalement sur des êtres abstraits et généraux, qu'il eût pu retrouver partout, comme Jupiter, Minerve, etc.: elle concernait bien davantage ce qu'on nommait si justement les dieux domestiques, et surtout ceux du foyer, c'est-à-dire, de purs fétiches; telles sont les divinités spéciales dont sa plainte naïve déplorait alors l'abandon fatal, avec presque autant d'amertume qu'envers la tombe sacrée de ses pères, d'ailleurs incorporée elle-même dans le fétichisme universel. Ainsi, même pour les nations déjà parvenues au polythéisme avant de passer à l'état agricole, l'influence religieuse indispensable à cette transition, y doit être attribuée, en majeure partie, aux restes de fétichisme fort prononcés qui ont dû subsister dans le polythéisme jusqu'à des temps très avancés, comme je l'ai noté ci-dessus. Une telle influence constitue donc une propriété essentielle de notre première phase théologique, et n'aurait pu sans doute appartenir suffisamment aux religions ultérieures, si cette révolution matérielle, déjà pleinement réalisée, ne s'était spontanément rattachée à un ensemble de motifs plus durables, ce qui a permis de renoncer enfin sans danger à sa véritable origine élémentaire. Il faut d'ailleurs remarquer, pour compléter cette indication, l'importante réaction exercée nécessairement par une semblable révolution sur le perfectionnement général du système théologique. Car, c'est essentiellement alors que le fétichisme commence à prendre régulièrement sa forme la plus éminente, en passant à l'état d'astrolâtrie bien caractérisée, qui constitue, comme je vais l'expliquer, sa transition normale au polythéisme proprement dit. On conçoit, en effet, que la vie sédentaire des peuples agricoles doit attirer bien davantage leur attention spéculative vers les corps célestes, pendant que leurs travaux propres en manifestent beaucoup plus spécialement l'influence. Quelle suite spontanée d'observations astronomiques, même très grossières, pourrait-on attendre d'une population vagabonde, si ce n'est celle de l'étoile polaire dirigeant ses courses nocturnes? Il existe donc certainement une double relation fondamentale entre le développement général du fétichisme et l'établissement final de la vie agricole.
En terminant cette explication sommaire, je ne saurais éviter, dans l'intérêt, toujours prépondérant, de la saine méthode philosophique, d'utiliser l'occasion, vraiment caractéristique, qui s'offre ici très spontanément de signaler, sous deux rapports importans, l'extrême imperfection actuelle de la philosophie politique, chez les esprits même les plus avancés. On vient de reconnaître combien est superficielle et erronée la théorie ordinaire sur le passage à l'état agricole; la satisfaction qu'elle inspire encore généralement constitue sans doute un symptôme très décisif de l'irrationnel esprit qui a présidé jusqu'ici à ces difficiles études, si exclusivement abandonnées à des intelligences presque étrangères à toute institution vraiment scientifique des recherches humaines. Cet exemple est cependant l'un des plus favorables que puisse présenter aujourd'hui la philosophie dominante, à cause de l'observation, juste quoique partielle, qui y sert de base à l'argumentation. Que serait-ce donc si nous étions conduits à en apprécier tant d'autres très vantés, comme chaque lecteur peut aisément le faire, en cas de loisir! En second lieu, nous trouvons ici à vérifier clairement l'irrécusable réalité du précepte fondamental, établi au quarante-huitième chapitre, sur la nécessité d'étudier simultanément les divers aspects sociaux, tous nécessairement solidaires, et surtout de ne point isoler l'appréciation du développement matériel de celle du développement spirituel. La grave erreur de philosophie historique que nous venons de rectifier, résulte évidemment, en effet, d'une préoccupation exorbitante, et presque exclusive, du point de vue temporel dans tous les évènemens humains, l'un des principaux caractères philosophiques de notre état révolutionnaire, comme je l'ai montré au début de ce volume.
Quant au second exemple essentiel, et bien moins incontestable encore, que je dois signaler ici de l'influence spéciale du fétichisme sur l'ensemble de l'évolution sociale, il consiste dans l'importante fonction si spontanément remplie par cette religion primitive pour la conservation systématique des animaux utiles, ainsi que des végétaux. Nous avons reconnu ci-dessus que l'action réelle de l'homme sur le monde extérieur a dû nécessairement commencer par la dévastation, comme, sur sa propre espèce, par la guerre. Son aptitude spontanée à la destruction, alors si prépondérante et presque exclusive, est long-temps en exacte harmonie avec l'indispensable nécessité originaire de déblayer le théâtre général de la civilisation future. Or un penchant aussi prononcé, développé, avec une telle plénitude, chez des hommes non moins grossiers qu'énergiques, menaçait indistinctement toutes les races quelconques, même les plus susceptibles de rendre ultérieurement à l'homme d'importans offices, dont il ne pouvait d'abord soupçonner assez l'utilité. Les plus précieuses espèces organiques, surtout dans le règne animal, nécessairement beaucoup plus exposé, devraient donc sembler alors vouées à une destruction presque inévitable, si la première évolution intellectuelle et morale de l'humanité ne fût venue spontanément, d'un autre côté, imposer un frein général à cette aveugle ardeur de dévastation universelle. Telle est, évidemment, l'une des propriétés les plus directes du fétichisme primordial, indépendamment de la tendance générale qu'il inspire vers la vie agricole, comme je viens de l'expliquer. Si ce premier système religieux n'a pu remplir un office aussi capital que par l'adoration formelle des animaux, ultérieurement trop dégradante, il faut se demander par quelle autre voie cet important résultat aurait été alors suffisamment réalisable. Quels qu'aient pu être ensuite les immenses inconvéniens du fétichisme, ils ne doivent nullement nous dissimuler son aptitude essentielle à faciliter, au plus haut degré, la conservation, à la fois difficile et indispensable, des animaux utiles, des végétaux précieux, et, en général, de tous les objets matériels exigeant une protection spéciale. Le polythéisme a dû ultérieurement remplir la même fonction d'une manière un peu différente, mais non moins spontanée, en plaçant ces divers êtres sous la protection particulière des divinités correspondantes; procédé assurément très énergique, mais toutefois moins direct que le précédent, et qui sans doute n'aurait pas été d'abord assez intense pour obtenir alors, comme celui-ci, une pleine efficacité générale. Il existerait, à cet égard, dans le monothéisme proprement dit, une lacune essentielle, puisqu'il n'a point organisé spécialement cette importante attribution, si l'éducation humaine n'avait alors été assez avancée déjà pour ne plus exiger, sous ce rapport, d'être principalement guidée par la voie théologique. Toutefois, il n'est pas douteux, même aujourd'hui, que le défaut presque absolu de discipline régulière envers cet ordre de relations ne présente de graves inconvéniens, fort imparfaitement réparés par les mesures purement temporelles, auxquelles on est ainsi obligé de recourir à peu près exclusivement.
Pour mieux apprécier toute l'importance sociale de cette aptitude spéciale du fétichisme à garantir la conservation des animaux utiles, il faut d'ailleurs considérer aussi cette protection permanente sous le rapport moral, comme ayant puissamment contribué à l'adoucissement fondamental du caractère humain. Sans doute, l'organisation carnivore de l'homme constitue l'une des principales causes qui limitent nécessairement le degré réel de douceur dont cet animal est susceptible; quoique la spécialisation croissante des occupations humaines tende spontanément à diminuer de plus en plus cet inévitable essor de l'instinct sanguinaire, en le concentrant toujours davantage chez une moindre portion de la société générale, où il peut d'ailleurs être directement atténué par suite même du caractère d'utilité publique qu'y prend alors une telle attribution. Quelque honorable que doive toujours être, au génie avancé du grand Pythagore, sa sublime utopie sur nos relations avec les animaux, conçue en un temps où l'esprit de destruction était encore si prépondérant dans l'élite de l'humanité, elle n'en est pas moins radicalement contraire à la destinée fondamentale de l'homme, qui l'oblige à développer sans cesse, à tous égards, son ascendant naturel sur l'ensemble du règne animal. Mais, à raison même de cette indispensable domination, et afin qu'elle ne dégénère point en une aveugle tyrannie destructive, directement opposée au but principal, elle a besoin, comme tout autre empire, d'être assujétie, d'une manière permanente et régulière, à certaines lois essentielles, qui tendent à prévenir et à rectifier, autant que possible, les déviations spontanées. On peut donc, sous cet aspect, envisager le fétichisme comme ayant primitivement ébauché, par la seule voie alors praticable, un ordre très élevé, et trop peu senti encore, d'institutions humaines, destiné à régler convenablement les relations politiques les plus générales, celles de l'humanité envers le monde, et surtout vis-à-vis des autres animaux; relations où l'égoïsme d'espèce ne saurait, sans doute, exclusivement présider sans de graves dangers, et où sa prépondérance doit s'atténuer d'autant plus qu'il s'agit d'organismes plus éminens et dès lors moins dissemblables au nôtre. Dans le gouvernement rationnel de l'humanité régénérée par le vrai positivisme, on peut présumer que l'administration systématique et continue de cet ordre intéressant de rapports collectifs, conduira un jour à constituer régulièrement un vaste département spécial du monde extérieur, propre à coordonner ou même à diriger des efforts individuels trop souvent incohérens ou aveugles, sous les inspirations morales d'une philosophie plus réelle, alors suffisamment prépondérante, qui aura préalablement vulgarisé la saine appréciation de notre position naturelle, et par suite le juste sentiment de notre véritable correspondance avec les différens degrés de l'échelle zoologique dont nous formons le type fondamental.
Après avoir, par l'ensemble des considérations précédentes, convenablement caractérisé la part nécessaire du fétichisme à l'évolution totale de l'humanité, il ne me reste plus, pour compléter cette appréciation sommaire, qu'à examiner ici le mode général suivant lequel a dû s'opérer graduellement l'inévitable transition de cette première grande phase religieuse à celle, immédiatement suivante, qui constitue le polythéisme proprement dit, principale forme de l'état théologique.
Que le polythéisme ait toujours et partout dérivé forcément du fétichisme, c'est maintenant, à mes yeux, une proposition historique incontestable, que pourrait seule obscurcir une ténébreuse érudition, également propre à servir les opinions les plus contradictoires, au gré d'une imagination vagabonde, égarée par une fausse et impuissante philosophie. Outre que l'analyse attentive du développement individuel démontre, avec une pleine évidence, cette succession constante, l'exploration directe des degrés correspondans de l'échelle sociale l'a désormais suffisamment confirmée sur tous les points du globe. L'étude même de la haute antiquité, quand elle sera enfin convenablement éclairée par les saines théories sociologiques, la vérifiera, j'ose l'assurer, d'une manière irrécusable. On peut déjà clairement reconnaître, dans la plupart des théogonies, que le polythéisme qu'elles décrivent ne constituait nullement la religion primitive; la constante antériorité du fétichisme y sert, en effet, de base essentielle pour expliquer la formation des dieux, c'est-à-dire, au fond, l'époque où leur existence distincte a été admise. N'est-ce point là, par exemple, ce que signifient, chez les Grecs, ces dieux primitivement issus de l'Océan et de la Terre, c'est-à-dire des deux principaux fétiches? Le polythéisme n'a-t-il pas d'ailleurs conservé, comme je l'ai déjà noté, jusque dans son plus grand développement, diverses traces très prononcées du fétichisme primordial? Il est vraiment honteux, pour l'état présent de la philosophie, qu'il faille encore discuter un cas aussi évident; puisque la première manifestation de l'esprit théologique doit certainement consister à animer directement chaque corps extérieur, avant de pouvoir remplacer cette vie immédiate par l'action correspondante de quelque être purement fictif.