Cours de philosophie positive. (5/6)

Part 5

Chapter 53,130 wordsPublic domain

En terminant cette appréciation sommaire, je ne puis m'empêcher de signaler une importante réflexion qu'elle suggère naturellement sur l'ensemble du règne théologique, et qui est déjà très propre à rendre fort douteuse cette aptitude caractéristique à servir indéfiniment de base aux liens sociaux, qu'on attribue encore vulgairement aux croyances religieuses, à l'exclusion de tout autre ordre quelconque de conceptions communes. Il résulte spontanément, en effet, des considérations précédentes, que cette propriété politique est bien loin de leur appartenir d'une manière aussi intime et aussi absolue qu'on le suppose, puisqu'elle n'a pu se développer librement au temps même de la plus grande extension mentale du système religieux. Cette observation décisive ne fera que se compléter davantage par la suite de notre opération historique, en reconnaissant, dans le polythéisme, et surtout dans le monothéisme, la co-relation évidente et nécessaire du décroissement intellectuel de l'esprit théologique avec une plus parfaite réalisation de sa faculté civilisatrice; ce qui confirmera naturellement de plus en plus que cette grande destination sociale, tout comme l'efficacité purement philosophique, ne pouvait lui être attribuée que provisoirement, et jusqu'à l'avènement de principes à la fois plus directs et plus stables, suivant la théorie fondamentale exposée à la fin du volume précédent.

D'après l'ensemble de ces explications, ce sera donc surtout aux deux leçons suivantes que nous devrons naturellement réserver la juste appréciation générale des plus importans effets du système théologique dans la grande évolution humaine. Mais, quoique le fétichisme ait dû être ainsi nécessairement beaucoup moins propre, si ce n'est dans sa dernière phase, au principal développement de la politique théologique, son influence sociale n'en a pas moins été très étendue, et même indispensable, comme nous allons maintenant l'apprécier sommairement.

Sous le point de vue purement philosophique, où, en tant que destinée à diriger alors le système général des spéculations humaines, cette première forme de l'esprit religieux ne présente que simplement au moindre degré possible la propriété fondamentale que nous avons reconnue, en principe, rigoureusement inhérente à toute philosophie théologique, de pouvoir seule ébranler la torpeur initiale de notre intelligence, en fournissant spontanément à nos conceptions un aliment et un lien quelconques. Mais, si le fétichisme lui-même a certainement participé, sous ce rapport, à ce grand caractère de la philosophie primitive, son action ultérieure, après la production générale du premier éveil mental, a dû tendre évidemment, avec beaucoup d'énergie, à empêcher l'essor des connaissances réelles. Jamais, en effet, l'esprit religieux n'a pu être aussi directement opposé que dans ce premier âge à tout véritable esprit scientifique, à l'égard même des plus simples phénomènes. Toute idée de lois naturelles invariables devrait alors paraître éminemment chimérique, et serait d'ailleurs, si elle pouvait distinctement surgir, aussitôt repoussée comme radicalement contraire au mode consacré, qui rattache immédiatement l'explication détaillée de chaque phénomène aux volontés arbitraires du fétiche correspondant. L'esprit scientifique est sans doute bien peu favorisé encore par le polythéisme, comme nous le reconnaîtrons au chapitre suivant; mais il y est certainement beaucoup moins comprimé que sous le fétichisme, quand on les compare, à cet égard, d'une manière suffisamment approfondie. Dans cette première enfance intellectuelle, que nous pouvons maintenant si peu comprendre, les faits chimériques l'emportent infiniment sur les faits réels; ou, plutôt, il n'y a, pour ainsi dire, aucun phénomène qui puisse être alors nettement aperçu sous son aspect véritable. Sous le fétichisme, et même pendant presque tout le règne du polythéisme, l'esprit humain est nécessairement, envers le monde extérieur, en un état habituel de vague préoccupation qui, quoique alors normal et universel, n'en produit pas moins l'équivalent effectif d'une sorte d'hallucination permanente et commune, où, par l'empire exagéré de la vie affective sur la vie intellectuelle, les plus absurdes croyances peuvent altérer profondément l'observation directe de presque tous les phénomènes naturels. Nous sommes aujourd'hui trop disposés à traiter d'impostures des sensations exceptionnelles, que nous avons heureusement cessé de pouvoir directement comprendre, et qui ont été néanmoins, toujours et partout, très familières aux magiciens, devins, sorciers, etc., de cette grande phase sociale. Mais, en revenant, autant que possible, à l'image d'une telle enfance, où l'absence totale des notions même les plus simples sur les lois de la nature doit faire indifféremment admettre les plus chimériques récits avec les plus communes observations, sans que rien pour ainsi dire puisse alors sembler spécialement monstrueux, on pourra reconnaître aisément la facilité trop réelle avec laquelle l'homme voyait si souvent tout ce qu'il était disposé à voir, par des illusions qui me semblent fort analogues à celles que le grossier fétichisme des animaux paraît leur procurer très fréquemment. Quelque familière que doive nous être aujourd'hui l'opinion fondamentale de la constance des évènemens naturels, sur laquelle repose nécessairement tout notre système mental, elle ne nous est certainement point innée, puisqu'on peut presque assigner, dans l'éducation individuelle, l'époque véritable de sa pleine manifestation. La philosophie positive, qui exclut partout l'absolu, et qui est, par sa nature, strictement assujétie à la condition, souvent pénible, de tout comprendre afin de tout coordonner, doit, à cet égard, disposer désormais les penseurs à reconnaître, au contraire, que cette invariabilité des lois naturelles est, pour l'esprit humain, le laborieux résultat général d'une acquisition lente et graduelle, aussi bien chez l'espèce que chez l'individu. Or, le sentiment de cette rigoureuse constance ne pouvait se développer directement tant que l'esprit purement théologique conservait son plus grand ascendant mental, sous le régime du fétichisme, si évidemment caractérisé par l'extension immédiate et absolue des idées de vie, tirées du type humain, à tous les phénomènes extérieurs. En appréciant convenablement une telle situation, on cesse de trouver étranges les fréquentes hallucinations que pouvait produire, chez des hommes énergiques, une activité intellectuelle aussi imparfaitement réglée, à la moindre surexcitation déterminée par le jeu spontané des passions humaines, ou quelquefois provoquée volontairement par diverses stimulations spéciales, que plusieurs biologistes ont déjà assez judicieusement signalées, comme la pratique de certains mouvemens graduellement convulsifs, l'usage de quelques boissons ou vapeurs fortement enivrantes, l'emploi de frictions susceptibles d'effets analogues, etc. Sans recourir même à ces moyens particuliers, dont l'histoire nous montre cependant la fréquente influence, les causes naturelles d'aberration commune sont alors tellement prononcées, que, par une convenable appréciation, on devra, ce me semble, féliciter bien plutôt l'esprit humain de ce que sa rectitude fondamentale a si souvent contenu, pendant cette première enfance, la direction illusoire que les seules théories alors possibles tendaient à lui imprimer presque indéfiniment.

Considérée quant aux beaux-arts, l'action générale du fétichisme sur l'intelligence humaine n'est point certainement aussi oppressive, à beaucoup près, que sous l'aspect scientifique. Il est même évident qu'une philosophie qui animait directement la nature entière, devait tendre à favoriser éminemment l'essor spontané de notre imagination, alors nécessairement investie d'une haute prépondérance mentale. Aussi les premiers essais de tous les beaux-arts, sans en excepter la poésie, remontent-ils incontestablement jusqu'à l'âge du fétichisme. Mais le polythéisme ayant dû stimuler bien davantage encore leur développement propre, il convient, pour abréger, de remettre au chapitre suivant l'ensemble des considérations très sommaires que nous devrons indiquer à ce sujet. Il s'agira alors essentiellement d'expliquer comment, dans la vie collective comme dans la vie individuelle, l'essor positif des facultés humaines a dû s'opérer d'abord par les facultés d'expression, de manière à accélérer graduellement l'évolution plus tardive des facultés supérieures et moins prononcées, d'après la liaison générale que notre organisation établit entre elles.

Quant au développement industriel, philosophiquement défini, c'est-à-dire embrassant l'ensemble total de l'action de l'homme sur le monde extérieur, il remonte, incontestablement, jusqu'à ce premier âge social, où l'humanité, sous les plus importans aspects, a jeté les bases élémentaires de sa conquête générale du globe terrestre. Trop disposés maintenant à méconnaître les services indispensables de ces temps primitifs, nous oublions que l'industrie humaine leur doit surtout la première ébauche de ses ressources les plus puissantes, l'association de l'homme avec les animaux disciplinables, l'usage permanent du feu, et l'emploi des forces mécaniques; et, même le commerce proprement dit y trouve son premier essor distinct, par la naissante institution des monnaies. En un mot, presque tous les arts et procédés industriels y ont nécessairement leur origine fondamentale. Mais, en outre, l'exercice effectif de l'activité humaine accomplit alors spontanément une fonction préliminaire d'une haute importance pour l'ensemble de notre évolution, en préparant, pour ainsi dire, le théâtre ultérieur de la civilisation, comme l'éloquente appréciation de Buffon est si propre à le faire sentir, dans son admirable parallèle entre la nature brute et la nature perfectionnée par l'homme. L'action destructive que les peuplades primitives de chasseurs se plaisent à développer avec tant d'énergie, n'est pas seulement utile au genre humain comme offrant souvent un motif immédiat de liaison, quelquefois fort étendue, entre les diverses familles, en un temps où il est difficile d'apercevoir, sinon pour la guerre, d'autres motifs équivalens. Mais une telle destruction est surtout directement indispensable au développement social ultérieur, dont la scène nécessaire se trouve d'abord évidemment encombrée par la multiplicité supérieure des animaux de toute espèce. Aussi cette énergie destructive est-elle alors tellement prononcée, qu'on a pu quelquefois y voir, sans trop d'invraisemblance, une cause secondaire susceptible de concourir, avec les puissances prépondérantes considérées en géologie, à l'entière disparition de certaines races, surtout parmi les plus grandes. On peut faire des remarques essentiellement analogues sur les dévastations exercées ensuite par les peuples pasteurs, et qui affectent plus spécialement la végétation superflue. Mais, si l'on ne peut méconnaître, sous ces divers aspects, la participation essentielle de cet âge primitif à l'évolution industrielle de l'humanité, il est difficile aujourd'hui d'apprécier exactement la véritable influence du fétichisme sur ce genre de développemens[6]. Au premier abord, la consécration directe de la plupart des corps extérieurs semble même devoir tendre à interdire à l'homme toute grave modification du monde environnant. Il n'est pas douteux, en effet, que l'influence prolongée du fétichisme ne constitue, sous ce rapport, de véritables et puissans obstacles, qui deviendraient presque insurmontables si l'esprit humain pouvait jamais être, surtout alors, pleinement conséquent, et si ces croyances ne pouvaient être, à cet égard, suffisamment neutralisées par l'opposition mutuelle que leur nature comporte si aisément, quand quelque instinct puissant s'y trouve intéressé. Toutefois, outre cet important antagonisme spontané, le fétichisme présente déjà, à un haut degré, cette précieuse propriété générale que j'ai signalée, en principe, au chapitre précédent, comme inhérente au régime théologique, de favoriser le premier essor de l'activité humaine, par les illusions fondamentales qu'il inspire sur la prépondérance de l'homme, auquel le monde entier doit sembler subordonné, tant que l'invariabilité des lois naturelles n'est point encore reconnue. Quoique cette suprématie ne soit alors réalisable que par l'irrésistible intervention des agens divins, il n'est pas moins évident que le sentiment continu de cette protection suprême doit être, à cette époque, éminemment propre à exciter et à soutenir l'énergie active de l'homme, malgré d'immenses obstacles extérieurs, qu'il ne pourrait sans doute oser autrement braver. Ainsi, quelque imparfaite, et même précaire, que soit nécessairement une telle stimulation, il y faut voir une indispensable ressource, jusqu'aux temps très récens où la connaissance des lois de la nature est assez avancée pour servir de base rationnelle et solide à l'action, à la fois sage et hardie, de l'humanité sur le monde extérieur. Or, cette fonction provisoire convient alors d'autant mieux au fétichisme, qu'il présente à l'homme, de la manière la plus directe et la plus complète, le naïf espoir d'un empire presque illimité, à obtenir par la voie religieuse activement suivie. Plus on méditera sur ces temps primitifs, plus on sentira que le pas principal y devait consister, au physique comme au moral, à retirer l'esprit humain de sa torpeur animale: et c'eût été aussi, à l'un et à l'autre égard, le pas le plus difficile, si l'essor spontané de la philosophie théologique, à l'état initial de fétichisme, n'eût ouvert définitivement la seule issue qui fût alors possible. Quand on examine convenablement les illusions caractéristiques de ce premier âge, sur la faculté mystérieuse d'observer immédiatement les évènemens les plus lointains et les plus cachés, sur le pouvoir de modifier le cours des astres, d'apaiser ou d'exciter les tempêtes, etc., le sourire spontané d'un dédain peu philosophique fait place à l'appréciation rationnelle qui nous y montre les symptômes nécessaires de l'éveil primordial de notre intelligence et de notre activité.

Note 6: Quoique le point de vue concret doive être ici soigneusement écarté, d'après les explications préalables de cette leçon, je crois cependant, afin de prévenir, autant que possible, toute confusion dans les vérifications spéciales, devoir avertir, à ce sujet, que je n'entends pas ainsi établir une correspondance nécessaire entre le fétichisme et l'un seulement des trois modes généraux d'existence matérielle qu'on a coutume de distinguer parmi les peuples primitifs, successivement chasseurs, pasteurs et agriculteurs. Je sais qu'on peut citer plusieurs exemples de nations pastorales déjà parvenues au polythéisme, et d'autres de nations agricoles restées fétichistes. Mais, malgré cette diversité effective, je continue l'appréciation abstraite en supposant les deux transitions matérielles toujours accomplies avant la cessation du fétichisme; parce qu'il existe, en effet, comme on va le voir, un motif fondamental pour qu'il en soit ainsi, quoique cette tendance spontanée puisse être, en certains cas particuliers que je n'ai point à analyser, surmontée par des influences contraires.

Enfin, sous le point de vue social proprement dit, le fétichisme, quoique ayant dû être, d'après nos explications antérieures, moins efficace, en général, que les autres modes ultérieurs de l'esprit théologique, offre cependant des propriétés réelles d'une haute importance pour l'ensemble du développement humain. Nous sommes maintenant, surtout à cet égard, trop disposés à méconnaître les immenses bienfaits des influences religieuses, auxquelles ceux même qui s'en croient encore le plus intimement pénétrés sont déjà fort éloignés d'attribuer suffisamment tous les progrès qu'elles ont réellement déterminés, quand ils ont dépendu de croyances actuellement éteintes. Aussi bien sous le rapport social que sous le rapport intellectuel, la philosophie positive, quelque paradoxale que semble d'abord chez elle une semblable propriété, peut seule, au fond, faire enfin dignement apprécier toute la haute participation nécessaire de l'esprit religieux à l'ensemble de la grande évolution. Or, ici n'est-il pas directement évident que les efforts moraux devant, par une invincible nécessité organique, presque toujours combattre, à un degré quelconque, les plus énergiques impulsions de notre nature, l'esprit théologique avait besoin de fournir à la discipline sociale une base générale indispensable, en un temps où la prévoyance, soit collective, soit individuelle, était certainement beaucoup trop limitée pour offrir un point d'appui suffisant aux influences purement rationnelles? Même à des époques bien moins arriérées, les institutions qui deviennent ensuite le mieux susceptibles d'être habituellement rattachées à de simples motifs humains, doivent long-temps reposer sur de tels fondemens, jusqu'à ce que notre raison soit assez affermie: c'est ainsi, par exemple, que nous voyons même les moindres préceptes hygiéniques ne pouvoir d'abord s'établir, d'une manière fixe et commune, que sous la haute autorité des prescriptions religieuses. Une irrésistible induction doit donc nous faire sentir la nécessité primitive de la consécration théologique dans les modifications sociales où l'on est aujourd'hui le moins disposé à concevoir son intervention. Ainsi, on la regarde d'ordinaire comme essentiellement étrangère à l'essor graduel et régulier de l'esprit de propriété inhérent à l'homme; et, cependant, l'analyse approfondie de certaines phases remarquables de la sociabilité me semble indiquer clairement, à cet égard, un indispensable concours de l'influence religieuse: telle est, entre autres, cette célèbre institution du _Tabou_, si importante chez les peuples les plus avancés de l'Océanie, et qui, à mon gré, constitue aujourd'hui, pour le philosophe, une précieuse trace de l'universelle participation spéciale des croyances théologiques à la consolidation primitive de la propriété territoriale, lorsque les peuples chasseurs ou pasteurs passent finalement à l'état agricole. Quoique les liaisons d'idées propres à ces âges primitifs soient aujourd'hui très difficilement saisissables, même d'après une saine théorie, à cause du point de vue trop différent où nous sommes forcément placés, il est pareillement très vraisemblable que l'influence religieuse a beaucoup contribué d'abord à établir, et surtout à régulariser, l'usage continu des vêtemens, justement regardé comme l'un des principaux indices de la civilisation naissante, non-seulement par l'évidente impulsion qu'en doivent constamment recevoir nos aptitudes industrielles, mais bien plus encore sous le rapport moral, où il constitue le premier grand témoignage de l'admirable série des efforts graduels de l'homme pour améliorer, autant que possible, sa propre nature, en y développant de plus en plus la haute discipline permanente que notre raison doit exercer sur nos penchans, afin de faire convenablement éclater la supériorité implicite de notre organisation propre.

Outre l'appréciation beaucoup trop étroite de l'ancienne intervention sociale de l'esprit théologique, on se forme trop souvent une très fausse idée de ce puissant moyen, même dans la plupart des cas où l'on n'en saurait méconnaître l'efficacité, en le concevant surtout comme un simple artifice, appliqué, par les hommes supérieurs, sans aucune conviction personnelle, au gouvernement usuel de la multitude. Bien peu de philosophes, y compris les plus religieux, sont aujourd'hui exempts de cette irrationnelle disposition, quant à toutes les diverses phases antérieures de l'humanité. C'est pourquoi il convient ici de présenter directement à ce sujet quelques indications sommaires, qui, applicables à l'ensemble de notre opération historique, y devront prévenir ou rectifier, autant que possible, de vicieuses appréciations, aussi radicalement contraires à toute saine explication des faits sociaux qu'injurieuses au caractère moral de l'homme.

Malgré la vaine réputation de haute habileté politique qu'on a si étrangement tenté de faire à la dissimulation et même à l'hypocrisie, il est heureusement incontestable, soit d'après l'expérience universelle, soit par l'étude approfondie de la nature humaine, qu'un homme vraiment supérieur n'a jamais pu exercer aucune grande action sur ses semblables sans être d'abord lui-même intimement convaincu. Cette condition préalable ne tient pas seulement à ce qu'il ne saurait exister d'action morale là où il n'y aurait point une suffisante harmonie mutuelle de sentimens et de pensées. De plus, cette chimérique duplicité mentale, à laquelle on n'a pas craint ainsi d'attribuer souvent d'importans effets, tendrait nécessairement, au contraire, à paralyser directement les principales facultés de ceux qui se seraient dès lors imposé la tâche, évidemment impossible, de conduire simultanément leurs pensées par deux voies opposées, l'une réelle, l'autre affectée, dont chacune eût d'ordinaire déjà suffisamment embarrassé notre faible intelligence. On n'a pu se laisser communément entraîner à cette absurde supposition, que d'après une difficulté presque insurmontable à comprendre la vraie nature d'un état mental trop éloigné, par une suite funeste, mais rarement évitable, du caractère absolu qui vicie encore si radicalement la plupart des opinions philosophiques, et que la prépondérance générale de l'esprit positif pourra seule entièrement rectifier.

En reconnaissant, comme on ne peut plus l'éviter, que les théories théologiques ont dû long-temps diriger l'exercice de notre intelligence dans ses plus simples spéculations, ce serait sans doute une étrange inconséquence que de persister à méconnaître leur prépondérance réelle dans les méditations sociales et politiques, dont la complication supérieure devait d'abord exiger bien davantage cette puissante intervention. Serait-il possible que les esprits chez lesquels un tel régime constitue directement la base nécessaire de tout le système mental, ne l'étendissent point spontanément à leurs recherches les plus importantes et les plus difficiles? Les législateurs de ces temps primitifs étaient donc, inévitablement, aussi sincères, en général, dans leurs conceptions théologiques sur la société que dans celles qui se rapportaient au monde extérieur: les aberrations pratiques, quelquefois si horribles, auxquelles ils furent trop souvent conduits par ces imparfaites théories, constituent elles-mêmes presque toujours d'irrécusables témoignages de cette sincérité fondamentale.