Cours de philosophie positive. (5/6)

Part 47

Chapter 473,107 wordsPublic domain

Quoique la critique temporelle, propre à la seconde moitié du XVIIIe siècle, ait dû être essentiellement dominée par l'énergique ascendant de Rousseau, il importe cependant d'y distinguer soigneusement la participation spontanée d'une autre secte politique, celle des économistes, que la spécialité de ses attaques a dû, malgré leur subalternité philosophique, graduellement investir d'une influence très favorable à l'entière désorganisation de l'ancien système social. Il serait superflu d'insister ici sur la nature éminemment métaphysique de la prétendue science constituée par cet ordre de philosophes: je l'ai assez caractérisée au quarante-septième chapitre; et elle est d'ailleurs assez prononcée aujourd'hui pour qu'aucun bon esprit ne puisse plus s'y méprendre. D'une autre part, je dois renvoyer au chapitre suivant l'appréciation directe de la préparation organique, utile quoique partielle, qui a spontanément appartenu à cette école, dans l'élaboration préalable de la saine philosophie politique, en faisant hautement ressortir l'importance sociale de l'industrie chez les peuples modernes, sauf les graves inconvéniens, historiques et dogmatiques, inhérens à l'esprit absolu de cette branche spéciale de la métaphysique négative. Nous n'avons ici à considérer que son efficacité révolutionnaire, qui fut assurément incontestable, puisqu'elle parvint à démontrer aux gouvernemens eux-mêmes leur inaptitude radicale à diriger l'essor industriel; ce qui, depuis le décroissement évident de l'activité militaire, leur enlevait radicalement leur principale attribution temporelle, et tendait d'ailleurs heureusement à dissiper le dernier prétexte habituel des guerres, alors devenues essentiellement commerciales. Il est donc impossible de méconnaître historiquement les éminens services rendus, au siècle dernier, par cette branche intéressante de la critique temporelle, malgré ses ridicules et ses exagérations. Quoique, sous ce rapport, la principale influence appartienne certainement à un immortel ouvrage écossais, ou ne peut nier que cette doctrine, d'abord émanée du protestantisme, comme toutes les autres doctrines critiques, à cause de la prépondérance industrielle des nations protestantes, ne se soit surtout développée en France, conjointement avec l'ensemble de la philosophie négative. Sa tendance révolutionnaire est évidemment incontestable, d'après sa consécration absolue de l'esprit d'individualisme et de l'état de non-gouvernement. Malgré les efforts prolongés de ses plus judicieux partisans pour contenir cette nature anti-politique dans des limites inoffensives, on a vu cependant ses plus rigoureux sectateurs aller jusqu'à en déduire dogmatiquement soit l'entière superfluité de tout enseignement moral régulier, soit la suppression de tout encouragement officiel destiné aux sciences ou aux beaux-arts, etc.: j'ai même déjà noté, au quarante-septième chapitre, que les plus récentes aberrations contre l'institution fondamentale de la propriété ont réellement pris leur source dans la métaphysique économique, depuis que, par l'accomplissement suffisant de sa vraie destination temporaire, elle a tendu à devenir directement anarchique, comme les autres branches essentielles de la philosophie négative propre au siècle dernier. Une telle doctrine était d'autant plus dangereuse pour l'ancien système politique que son origine et sa destination révolutionnaire étant spontanément dissimulées sous des formes spéciales, devaient la faire mieux accueillir des pouvoirs auxquels elle ne s'offrait qu'à titre d'utile instrument administratif. Aussi est-ce surtout le mode suivant lequel l'esprit critique devait se développer directement dans les pays catholiques autres que la France, où l'intensité trop prépondérante de la compression rétrograde empêchait l'essor immédiat de l'esprit philosophique primordial. Il est remarquable, en effet, que les premières chaires instituées par l'inévitable imprévoyance des gouvernemens, pour l'enseignement officiel de cette partie de la philosophie négative, logiquement solidaire avec toutes les autres, le furent d'abord en Espagne et chez les populations les moins avancées de l'Italie; nouvelle vérification évidente de l'entière universalité de cette spontanéité fondamentale qui, depuis le XIVe siècle, pousse instinctivement toute la chrétienté occidentale à l'irrévocable désorganisation de l'antique constitution sociale, dont les plus sincères partisans laissent toujours échapper une manifestation quelconque de leur involontaire participation active à l'ébranlement commun. On peut appliquer des remarques essentiellement analogues, qu'il serait inutile ici de spécialiser davantage, à une autre école politique, principalement italienne, qui, au dernier siècle, fournit au système général de critique sociale sa coopération particulière, par une mémorable série d'efforts métaphysiques contre la législation proprement dite, surtout criminelle, ainsi distinctement assujétie, à son tour, aux mêmes hostilités absolues que tout le reste de l'ordre ancien, d'après des principes non moins radicalement anarchiques, dont la désastreuse exagération tendrait directement aujourd'hui à priver la société de ses plus indispensables garanties temporelles contre le libre essor des perturbations matérielles. Cette dernière branche de la métaphysique révolutionnaire est historiquement remarquable en ce qu'elle a spécialement donné lieu à compléter l'organisation spontanée du mouvement transitoire par l'incorporation directe de la classe de plus en plus puissante des avocats, jusque alors presque confondue dans l'ébranlement universel, et dont l'adjonction graduelle à la classe primordiale des purs littérateurs, imprimant désormais une nouvelle énergie à la propagation négative, a tant influé ensuite sur la crise finale, comme je l'expliquerai au cinquante-septième chapitre.

Après avoir ainsi suffisamment apprécié les trois phases successives de systématisation, de propagation, et d'application, propres à la marche générale de la philosophie négative, il est aisé d'en achever entièrement l'examen historique par la rapide indication des principales aberrations abstraites, intellectuelles ou morales, qui en étaient immédiatement inséparables, en écartant d'ailleurs ici celles beaucoup plus graves que nous verrons plus tard résulter de son ascendant politique. Sous ce rapport, les déviations propres aux littérateurs du siècle dernier n'étaient point essentiellement d'une autre espèce que celles, précédemment caractérisées, de leurs précurseurs protestans, dès-lors seulement aggravées, soit par le progrès même de la désorganisation, soit par la nature encore moins normale des nouveaux organes dissolvants. Nous avons reconnu ci-dessus que le défaut habituel de profondes convictions philosophiques, qui distingue mentalement, parmi les métaphysiciens, les modernes littérateurs des anciens docteurs, avait dû les mieux adapter à la transition définitive, en ce que, moins systématiquement engagés dans la commune métaphysique, ils ne pouvaient entraver autant l'appréciation du but final par l'ascendant illusoire des moyens passagers, et ils devaient même se trouver ensuite plus librement disposés à seconder l'avénement direct d'une vraie réorganisation sociale. Mais ces avantages ultérieurs ne pouvaient aucunement compenser les dangers immédiatement attachés à l'irrationnalité plus prononcée de ces nouveaux guides spirituels, dont l'influence provisoire devait spécialement augmenter le désordre intellectuel et moral. Les questions les plus importantes et les plus difficiles devenant ainsi l'apanage presque exclusif des esprits les moins propres, soit par leur nature, soit par l'ensemble de leur éducation, à les traiter convenablement, on doit être assurément peu surpris que la haute direction du mouvement social ait dès-lors tendu essentiellement à appartenir de plus en plus aux sophistes et aux rhéteurs, dont nous subissons aujourd'hui le déplorable ascendant, impossible à neutraliser suffisamment par aucune autre voie que l'élaboration directe de la doctrine organique. Chacune des deux écoles opposées, l'une philosophique, l'autre politique, qui ont principalement dirigé l'ébranlement spirituel au XVIIIe siècle, devait présenter, sous cet aspect, des inconvéniens qui lui étaient propres, sans que d'ailleurs ils fussent réellement équivalens. Quelque dangereux que soit, en effet, le régime mental de l'école voltairienne, par sa frivolité caractéristique, et par l'irrationnel dédain qu'il inspire pour toute profonde et consciencieuse élaboration philosophique, il reste du moins toujours essentiellement intellectuel: tandis que l'école de Rousseau, beaucoup plus radicalement subversive de toute saine activité spéculative, appelle directement les passions à trancher les difficultés qui exigent le plus une pure appréciation rationnelle: tendance nécessaire, où l'on ne doit voir qu'une manifestation spontanée des vagues sympathies théologiques propres à cette dernière école; l'instinct théologique consistant surtout, comme je l'ai établi, à faire constamment intervenir les passions dans les conceptions les plus abstraites.

En reprenant sommairement, à l'égard de l'ébranlement déiste, chacune des aberrations spirituelles ci-dessus remarquées dans l'ébranlement protestant, on vérifiera facilement la nouvelle extension qu'elles y devaient naturellement acquérir. Cet accroissement est d'abord évident pour la plus fondamentale de toutes, puisque l'absorption indéfinie du pouvoir spirituel par le pouvoir temporel devint alors, comme on l'a vu, le sujet direct d'une systématisation absolue qui n'avait pu auparavant s'accomplir entièrement; elle fut ensuite préconisée d'ailleurs avec une antipathie plus prononcée envers le régime catholique du moyen-âge. Une telle répugnance dogmatique pour la division générale des deux pouvoirs doit sembler d'autant plus étrange qu'elle forme, au siècle dernier, un contraste remarquable avec l'existence effective de la classe philosophique, dont la situation extra-légale, fort analogue à celle des écoles grecques, aurait dû lui faire sentir qu'elle préparait l'avénement social d'un nouveau pouvoir spirituel, encore plus distinct et plus indépendant que l'ancien du pouvoir temporel correspondant.

Si l'on considère ensuite les trois principales déviations philosophiques qui dérivent de cette commune source, suivant le même ordre que pour le protestantisme, on trouve premièrement une altération plus profonde dans l'appréciation historique du moyen-âge, et par suite dans la notion spontanée du progrès social, l'aversion plus complète envers le catholicisme ayant alors beaucoup développé l'irrationnelle admiration du régime polythéique de l'antiquité, contenue auparavant, chez les protestans, par leur vénération des premiers temps chrétiens. On sait que ces haineuses divagations furent souvent poussées jusqu'au point de faire regretter presque ouvertement le polythéisme par des esprits choqués de la trop grande irrationnalité des croyances chrétiennes: les étranges tentatives destinées, par exemple, à la réhabilitation politique du rétrograde Julien en ont souvent offert d'incontestables témoignages. Mais, quels que soient, à cet égard, les reproches évidens que méritent pareillement toutes les sectes philosophiques du siècle dernier, ces torts ont été, sans doute, bien plus profondément propres à l'école de Rousseau, qui poussa, sous ce rapport, l'esprit de rétrogradation jusqu'au plus extravagant délire, par cette sauvage utopie où un brutal isolement était directement proposé pour type à l'état social: tandis que l'école voltairienne, par son attachement instinctif aux divers élémens essentiels de la civilisation moderne, compensait du moins, à un certain degré, les dangers de son inconséquente conception du progrès général de l'humanité.

En second lieu, c'est surtout alors que, toute idée de division normale des deux pouvoirs étant provisoirement effacée, on voit se développer librement la tendance spontanée de l'ambition philosophique vers l'espèce de théocratie métaphysique rêvée jadis par les écoles grecques. Cette chimérique inclination était, sans doute, déjà sensible sous le protestantisme, où elle constitue réellement le fond principal des illusions politiques propres à diverses classes d'illuminés sur le prétendu règne des saints: mais son essor y était nécessairement contenu par cette consécration solennelle de la suprématie temporelle, qui caractérisait toujours le protestantisme officiel. Le respect provisoire que les voltairiens professaient pour la dictature monarchique a, jusqu'à un certain point, exercé une influence équivalente pendant la première moitié du XVIIIe siècle, quoique d'une manière beaucoup plus précaire, et seulement en ajournant, ou, tout au plus, en réduisant les espérances philosophiques. Mais l'école de Rousseau, plus rapprochée de la crise finale, poursuivant directement la désorganisation temporelle, en vue d'une immédiate régénération politique, était spécialement destinée, sous ce rapport, comme sous presque tous les autres, à pousser jusqu'à leurs extrêmes limites les aberrations propres à la philosophie négative. Proscrivant plus que jamais toute division réelle entre le pouvoir politique et le pouvoir moral, cette secte, rejetant, dans l'intérêt de l'humanité, toute borne quelconque à l'ambition philosophique, était immédiatement entraînée, par son instinct caractéristique, à inaugurer finalement une constitution d'autant plus purement théocratique qu'un retour évident vers une vague prépondérance sociale de l'esprit théologique formait le fond de sa doctrine propre. La tendance générale de cette école devait être, à cet égard, d'autant plus pernicieuse que, dans ce nouveau règne des saints, sa nature la conduisait nécessairement à concevoir le principal ascendant politique comme attaché surtout, non à la capacité, suivant le principe des théocraties historiques, mais à ce qu'elle appelait vaguement la vertu, de manière à encourager dogmatiquement la plus active et la plus dangereuse hypocrisie. Ces funestes dispositions naturelles, dont j'indiquerai spécialement, au cinquante-septième chapitre, la haute influence ultérieure sur nos perturbations révolutionnaires, conservent aujourd'hui, quoique sous d'autres formes, une grande partie de leur déplorable ascendant, qui ne pourra cesser que lorsqu'un retour rationnel à la saine théorie fondamentale de l'organisme social aura accordé aux légitimes ambitions philosophiques une suffisante satisfaction normale, en dissipant à jamais l'illusion anti-sociale qui leur fait rêver une domination absolue, plus hostile qu'aucune autre au progrès réel de l'humanité, comme je l'ai expliqué dans la leçon précédente.

Par une dernière conséquence évidente de l'aberration primordiale, l'ébranlement déiste du XVIIIe siècle devait, encore davantage que l'ébranlement protestant, pousser les sociétés modernes à faire graduellement prévaloir la considération habituelle du point de vue pratique, et à rattacher, d'une manière de plus en plus exclusive, aux seules institutions temporelles, l'uniforme solution de toutes les difficultés politiques, quelle qu'en pût être la nature. A défaut de principes généraux, il a fallu multiplier, au-delà de toutes les bornes antérieures, d'arbitraires réglemens particuliers, que l'esprit métaphysique décorait vainement du nom de lois, presque toujours caractérisés par une usurpation, tantôt stérile, tantôt perturbatrice, du pouvoir politique proprement dit sur le domaine social des mœurs et des opinions. Nous reconnaîtrons plus tard les funestes effets de cette irrationnelle tendance réglementaire, qui n'a pu se développer librement que sous l'entier ascendant politique de la métaphysique révolutionnaire: il suffisait ici d'en caractériser historiquement l'invasion progressive. Sous ce dernier aspect, l'école de Rousseau était encore évidemment destinée à pousser plus loin qu'aucune autre les principales déviations philosophiques, par cela même qu'elle concentrait directement toute son attention sociale sur les mesures purement politiques, d'où une aveugle imitation de l'antiquité l'entraînait à faire violemment dépendre jusqu'à la discipline morale: tandis que les voltairiens, placés à un point de vue plus abstrait, et par suite plus général, avaient conservé, quoique à un faible degré, un sentiment confus de l'influence sociale directement propre aux idées indépendamment des institutions, dont ils s'exagéraient ordinairement beaucoup moins la portée effective.

Quant aux aberrations morales proprement dites, il serait assurément superflu de s'arrêter ici à caractériser expressément les ravages qu'a dû exercer une métaphysique qui, détruisant toutes les bases antérieures de la morale publique et même privée, sans leur substituer directement aucun équivalent rationnel, livrait désormais toutes les règles de conduite à l'appréciation superficielle et partiale des consciences individuelles, alors fréquemment entraînées à braver les notions morales en haine des conceptions théologiques correspondantes. Si l'instinct naturel de la moralité humaine et l'influence croissante de la civilisation moderne n'avaient heureusement compensé, en beaucoup de cas habituels, cette tendance dissolvante, elle n'eût certainement laissé bientôt subsister que les seules règles morales, sociales, domestiques, ou même personnelles, directement relatives à des situations tellement simples que l'analyse morale y pût devenir suffisamment accessible aux esprits les plus grossiers. Les divers préjugés moraux sagement consacrés par le catholicisme, soit pour prohiber ou pour prescrire, reposaient, sans doute, en général, sur une connaissance très réelle, quoique empirique, de la nature humaine, et sur un heureux instinct des principaux besoins sociaux; cependant ils ne pouvaient aucunement résister au mode irrationnel des discussions métaphysiques propres au siècle dernier, où l'élaboration négative abandonnait entièrement la reconstruction des lois morales à la simple sollicitude spontanée de ceux-là même qui devaient en subir l'ascendant, et auxquels le seul aperçu de quelques inconvéniens, inséparables des plus parfaites institutions, inspirait souvent des préventions absolues contre les plus indispensables préceptes, comme je l'ai indiqué au quarante-sixième chapitre. Dans des spéculations aussi compliquées, où les réactions individuelles et sociales doivent être fréquemment poursuivies jusqu'à des effets très lointains et fort détournés, lorsque d'ailleurs le jugement y est presque toujours exposé à la séduction de nos plus énergiques penchans, il est tellement impossible de suppléer suffisamment à une éducation régulière, que pas une seule notion morale n'a pu demeurer pleinement intacte sous l'influence dissolvante de la métaphysique négative, même chez les hommes les plus intelligens, surtout quand ils prenaient une part active à l'ébranlement philosophique. Parmi les témoignages incontestables qu'on pourrait aisément multiplier à l'appui de cette triste observation, d'après les écrits de ceux qui, poursuivant systématiquement la régénération sociale, semblaient devoir mieux respecter les lois fondamentales de la sociabilité, il suffira d'en indiquer ici un seul très caractéristique envers chacun des deux chefs principaux. On a peine à comprendre aujourd'hui, par exemple, comment la haine aveugle de tout ce qui se rattachait à l'influence catholique avait pu conduire un esprit aussi éminemment français que celui de Voltaire à oublier assez toutes les lois de la moralité humaine pour destiner expressément une longue élaboration poétique à flétrir la touchante mémoire de cette noble héroïne à laquelle, en tous pays, toute âme élevée consacrera toujours une respectueuse admiration, et qu'aucun Français ne devrait jamais nommer sans un hommage spécial de tendre reconnaissance nationale: le déplorable succès de cette honteuse production indique à quel degré était déjà parvenue la démoralisation universelle. Une appréciation non moins sévère doit certes s'appliquer aussi à ce pernicieux ouvrage, scandaleuse parodie d'une immortelle composition chrétienne, où, dans le délire d'un orgueil sophistique, Rousseau, dévoilant, avec une cynique complaisance, les plus ignobles turpitudes de sa vie privée, ose néanmoins ériger directement l'ensemble de sa conduite en type moral de l'humanité. Il faut même reconnaître que ce dernier exemple était, par sa nature, beaucoup plus dangereux que le premier, où l'on peut voir seulement une coupable débauche d'esprit; tandis que Rousseau, appliquant une captieuse argumentation à la justification systématique des plus blâmables égaremens, tendait certainement à pervertir jusqu'au germe des plus simples notions morales: aussi est-ce particulièrement sous son inspiration, directe ou indirecte, qu'on voit éclore aujourd'hui tant de doctorales consécrations, personnelles ou collectives, de la plus brutale prépondérance des passions sur la raison. C'est ainsi que, soit par la seule impuissance morale d'une métaphysique purement négative, soit par l'active dépravation d'une doctrine sophistique, les principales écoles philosophiques du siècle dernier étaient spontanément entraînées vers des aberrations morales fort analogues à celles de l'école d'Épicure, dont la réhabilitation sociale est alors devenue le sujet de tant d'illusoires dissertations, qui n'offrent maintenant d'intérêt réel que comme témoignage historique de la déplorable situation des esprits modernes sous cet aspect fondamental. On voit donc comment l'ébranlement déiste a spécialement développé les déviations morales d'abord émanées de l'ébranlement protestant, en poussant jusqu'à son dernier terme la désorganisation spirituelle qui en constituait le principe universel. Rien n'est plus propre assurément qu'un tel résultat final à constater la destination purement temporaire de cette prétendue philosophie, essentiellement apte à détruire, sans jamais pouvoir organiser, même les plus simples relations humaines. Mais cette conclusion générale devra ultérieurement ressortir, avec une énergie plus décisive, de l'examen direct de la mémorable époque caractérisée par l'ascendant politique d'une telle doctrine, dont le triomphe complet devait si hautement manifester son entière impuissance organique. Néanmoins, cette inaptitude radicale de la philosophie métaphysique ne doit jamais faire oublier la décrépitude, dès long-temps équivalente, de la philosophie théologique: si l'une a tendu à dissoudre la morale, l'autre n'a pu la préserver, et sa vaine intervention n'a même abouti qu'à rendre cette dissolution plus active, en faisant rejaillir sur la morale l'irrévocable discrédit mental de la théologie, comme je l'ai déjà indiqué à l'issue de la phase protestante. L'accomplissement graduel de notre élaboration historique fait donc de plus en plus ressortir la propriété caractéristique de la philosophie positive, comme seule base réelle aujourd'hui d'une vraie réorganisation sociale, aussi bien morale qu'intellectuelle, en tant que seule susceptible de satisfaire simultanément aux besoins opposés d'ordre et de progrès, auxquels les deux anciennes doctrines antagonistes satisfont si imparfaitement, malgré la préoccupation exclusive de chacune d'elles, ou plutôt par suite de leur commune impuissance à concilier deux conditions également insurmontables.