Cours de philosophie positive. (5/6)

Part 46

Chapter 462,647 wordsPublic domain

Sans m'arrêter à aucune appréciation concrète de l'élaboration philosophique dont je viens d'expliquer ainsi abstraitement, d'abord la destination et l'origine, ensuite la marche et le caractère, je dois cependant signaler rapidement l'expédient spontané à l'aide duquel les principaux directeurs de cette longue et vaste opération ont suffisamment contenu, jusqu'à son entière consommation, le plus grave danger qui fût propre à sa nature, et qui pouvait tendre à neutraliser profondément les nombreux efforts distincts dont le concours était indispensable à son succès. On conçoit, en effet, qu'une doctrine essentiellement composée de pures négations devait être peu propre à rallier rationnellement ses divers partisans, qui d'ailleurs ne pouvaient être assujétis, comme leurs précurseurs protestans, à aucune discipline régulière, susceptible de modérer l'essor naturel de leurs inévitables divergences. A la vérité, la principale partie du travail de propagation négative fut surtout accomplie par un seul homme, dont la longue vie et l'infatigable activité purent heureusement suffire à cette immense tâche. En second lieu, la nature du résultat commun était, évidemment, fort loin d'exiger une exacte concordance spéculative entre les divers coopérateurs, qui, n'ayant réellement qu'à détruire et non à construire, pouvaient, sans s'annuler mutuellement, différer beaucoup dans leurs utopies philosophiques, pourvu qu'ils s'accordassent essentiellement sur les démolitions préalables, ce qui devait spontanément avoir lieu le plus souvent. Toutefois, de profondes dissidences mentales, envenimées par d'envieuses rivalités, eussent probablement beaucoup compromis le succès final, comme elles avaient jadis tant discrédité le protestantisme, si, au temps de la pleine maturité de l'opération générale, l'instinct clairvoyant de Diderot ne fût venu, par l'heureux expédient de l'entreprise encyclopédique, instituer provisoirement un ralliement artificiel aux efforts les plus divergens, sans exiger le sacrifice essentiel d'aucune indépendance, et de manière à procurer à l'ensemble de ces incohérentes spéculations l'apparence extérieure d'une sorte de système philosophique, la longue durée d'un tel travail étant d'ailleurs pleinement suffisante à l'entière consommation de toutes les élaborations critiques de quelque importance, sous la protection commune de cette vaste compilation. On doit aussi noter, à ce sujet, la tendance spontanée de ce mode ingénieux à rattacher directement les divers développemens de la philosophie négative à l'essor général des nouveaux élémens sociaux, de façon à rappeler involontairement la destination finale de cet ébranlement philosophique, et par suite, à écarter naturellement, autant que possible, les aberrations rétrogrades auxquelles devait ultérieurement donner lieu son exagération sociale. Au reste, l'ensemble de ce Traité nous dispense évidemment de faire ici ressortir la profonde inanité philosophique de cette prétendue conception encyclopédique, alors uniquement dirigée par une impuissante métaphysique, impropre même à caractériser l'esprit et les conditions de ce grand projet primitif de Bacon, dont l'exécution rationnelle, encore prématurée même aujourd'hui, ne saurait enfin résulter que du plein ascendant ultérieur de la philosophie vraiment positive, au lieu de se rapporter à une philosophie purement négative, dont la commode élaboration collective constituait, au fond, la seule valeur réelle d'une semblable entreprise, si hautement dépourvue de tout principe systématique, mais, par là même, si bien adaptée à sa vraie destination temporaire.

Quoique la longue opération révolutionnaire des littérateurs français du XVIIIe siècle, n'ait pu, sans doute, introduire aucune doctrine véritablement nouvelle, dont les fondemens philosophiques n'eussent pas été suffisamment formulés dans la systématisation négative du siècle précédent, j'y crois cependant devoir signaler distinctement, à cause de sa grande influence sociale, la mémorable aberration de l'ingénieux Helvétius sur l'égalité nécessaire des diverses intelligences humaines. Une superficielle appréciation historique a fait communément envisager ce sophisme fondamental comme dû à l'effort isolé d'un esprit excentrique, tandis qu'il constitue réellement, au contraire, la représentation la plus naturelle et la plus exacte de l'ensemble de la situation philosophique correspondante, qui rendait son avénement provisoire aussi inévitable qu'indispensable. D'une part, en effet, on ne saurait douter qu'un tel paradoxe ne dût nécessairement résulter de la vaine théorie métaphysique de l'entendement humain, déjà dogmatiquement établie par Locke sous l'impulsion de Hobbes, et qui rapporte toutes les aptitudes intellectuelles à la seule activité des sens extérieurs, dont les différences individuelles sont, en effet, trop peu prononcées pour devoir engendrer, par elles-mêmes, aucune profonde inégalité mentale. Sous cet aspect, la thèse d'Helvétius doit sembler d'autant moins personnelle que, par une appréciation plus générale, on la voit alors intimement rattachée à cette tendance universelle à faire toujours prédominer, dans le système entier des spéculations biologiques quelconques, la considération des influences ambiantes sur celle de l'organisme lui-même, comme je l'ai déjà expliqué dogmatiquement dans la cinquième partie de ce Traité, et comme je le ferai sentir historiquement au chapitre suivant. En second lieu, il est clair que cette aberration provisoire était logiquement nécessaire au plein développement social de la doctrine critique, dont l'ensemble supposait tacitement, en effet, cette universelle égalité mentale, sans laquelle ni le principe général du libre examen individuel, ni les dogmes absolus de l'égalité sociale et de la souveraineté populaire n'auraient pu certainement résister à aucune discussion rigoureuse. L'ascendant illimité que cette théorie attribuait spontanément à l'éducation et au gouvernement pour modifier arbitrairement l'humanité, était aussi en parfaite harmonie naturelle avec l'esprit général de la politique métaphysique, où la société, toujours abstraitement conçue sans aucunes lois, statiques ou dynamiques, propres à ses phénomènes, paraît indéfiniment modifiable au gré d'un législateur suffisamment puissant. A tous ces divers titres, il est maintenant irrécusable historiquement que ce fameux sophisme d'Helvétius, comme celui, déjà apprécié, qu'il avait plus directement emprunté à Hobbes sur la théorie de l'égoïsme, constitue, en réalité, une phase pleinement normale du développement nécessaire de la philosophie négative, dont ce célèbre écrivain fut certainement l'un des principaux propagateurs.

Tels sont les différens aspects essentiels sous lesquels je devais ici caractériser sommairement la juste appréciation historique de la partie la plus décisive et la plus prolongée du grand ébranlement philosophique réservé au dix-huitième siècle. Plus on réfléchit sur la nature superficielle ou sophistique, sur la débilité logique, et sur l'irrationnelle direction, propres à la plupart des attaques, partielles ou générales, entreprises alors avec tant de succès contre les bases fondamentales de l'ancienne constitution sociale, mieux on doit sentir combien une telle efficacité révolutionnaire, dont les résultats principaux sont désormais hautement irrévocables, tenait surtout à la parfaite conformité spontanée d'une pareille opération avec l'ensemble des besoins, alors prépondérans, finalement déterminés par la nouvelle situation des sociétés modernes, à l'issue du mouvement général de décomposition qui s'accomplissait graduellement depuis le quatorzième siècle. Sans cette corelation nécessaire, un semblable succès serait, à moins d'un miracle, évidemment inexplicable, pour des tentatives dissolvantes qui, malgré le mérite spécial de leurs auteurs, n'auraient certainement obtenu, quelques siècles auparavant, aucune grande influence sociale. Une telle opportunité se manifeste alors hautement par l'unanime disposition de tous les grands hommes contemporains à seconder spontanément cet indispensable ébranlement philosophique, quand ils n'y prenaient point une part active; comme le témoignent si clairement, chacun à sa manière, non-seulement d'Alembert, mais aussi Montesquieu, et même Buffon: en sorte que l'on ne peut citer, à cette époque, aucun esprit éminent qui n'ait réellement participé, sous des formes et à des degrés quelconques, à cette commune élaboration négative, presque toujours assistée d'une éclatante adhésion chez les classes mêmes contre lesquelles devait finalement tourner son ascendant social. Quoique la primitive consécration dogmatique de la dictature temporelle dût heureusement dissimuler la tendance directement révolutionnaire d'une telle doctrine au vulgaire des hommes d'état, incapables de rien apprécier au-delà d'immédiates conséquences matérielles, on ne peut douter qu'un génie politique aussi pénétrant que celui du grand Frédéric n'eût certainement saisi la vraie portée sociale de cette agitation mentale, bien qu'il ne pût en craindre personnellement les atteintes ultérieures. La haute protection constamment accordée, par un juge aussi compétent, à l'active propagation universelle de l'ébranlement philosophique, dont les principaux chefs étaient presque devenus ses amis privés, ne saurait donc tenir qu'à l'intime pressentiment de l'indispensable nécessité provisoire d'une pareille phase négative pour aboutir enfin à l'avénement normal de l'organisation rationnelle et pacifique vers laquelle avaient toujours instinctivement tendu, sous des formes plus ou moins nettes, depuis l'entier accomplissement de la conquête romaine, les vœux spontanés de tous les hommes vraiment supérieurs, quelle que pût être leur caste ou leur condition.

A cette appréciation fondamentale de l'école philosophique proprement dite, par laquelle le siècle dernier dut être surtout caractérisé, il ne nous reste plus enfin, suivant la marche déjà indiquée, qu'à joindre la considération très sommaire de l'école spécialement politique, qui en constitua bientôt la dérivation nécessaire et l'indispensable complément, destinée à préparer immédiatement la grande explosion révolutionnaire, en provoquant directement à la désorganisation temporelle, quand la désorganisation spirituelle put être suffisamment accomplie. Sans doute, cette dernière école, dont Rousseau fut le chef distinct, apportait encore moins d'idées vraiment nouvelles, même négatives, que l'école principale dirigée par Voltaire; puisque tous les divers dogmes politiques propres à la métaphysique révolutionnaire avaient dû se trouver spontanément développés, quoique d'une manière accessoire et sous des formes incohérentes, dans la plupart des attaques purement philosophiques dirigées contre l'ancien système social pendant la période que je viens d'examiner. Aussi l'élaboration négative spécialement réservée à Rousseau ne put-elle présenter d'autre difficulté intellectuelle que la coordination directe de ces notions préexistantes mais éparses, et dut-elle surtout tirer son principal caractère de cet intime appel à l'ensemble des passions humaines, véritable source fondamentale de son énergie ultérieure; tandis que l'école voltairienne s'était, au contraire, toujours essentiellement adressée à l'intelligence, quelque frivoles que fussent d'ailleurs ses conceptions habituelles. Malgré la désastreuse influence sociale propre à l'école de Rousseau, à laquelle il faut particulièrement rapporter, même aujourd'hui, les plus graves aberrations politiques, une juste appréciation historique conduit à reconnaître que non-seulement son avénement fut inévitable, ce qui est certes assez évident, mais aussi qu'elle dut remplir un dernier office indispensable, dans le système total de l'ébranlement révolutionnaire. Nous avons reconnu les avantages essentiels que l'école purement philosophique avait toujours retirés de la tendance fondamentale que Hobbes lui avait, dès l'origine, spontanément imprimée, à maintenir immédiatement intact l'ensemble des institutions relatives à la dictature temporelle partout établie depuis le seizième siècle. D'après cette disposition naturelle, quoiqu'un tel respect ne pût être assurément que provisoire, en vertu de sa contradiction croissante avec l'essor même de la philosophie négative, cependant l'esprit critique, s'étant pour ainsi dire épuisé sur la démolition spirituelle, et d'ailleurs implicitement retenu par la crainte confuse d'une entière anarchie, devait passer sans énergie à l'attaque directe des institutions temporelles, et se montrer peu décidé à surmonter avec opiniâtreté des résistances vraiment sérieuses. Cette inévitable influence devait se faire d'autant plus sentir que, par suite de l'ascendant croissant d'une telle élaboration, la masse philosophique tendait graduellement à se composer surtout d'esprits de plus en plus vulgaires unis à des caractères de moins en moins élevés, très enclins à concilier personnellement, autant que possible, les honneurs d'une facile émancipation mentale avec les profits d'une indulgente approbation politique, à l'exemple de beaucoup de leurs précurseurs protestans. Or, d'un autre côté, il est clair que le développement simultané de la dictature temporelle devait naturellement devenir de plus en plus rétrograde et corrupteur, par suite de l'incapacité croissante de la royauté qui y présidait, et d'après la démoralisation progressive de la caste qui y déployait son vain orgueil, après avoir servilement abdiqué l'indépendance politique et la destination sociale sur lesquelles il avait jadis légitimement reposé. La situation était donc telle alors que la critique spécialement sociale serait précisément devenue moins énergique à mesure qu'elle devenait plus urgente, si l'ardente impulsion de Rousseau n'eût spontanément prévenu, à cet égard, une torpeur universelle, en rappelant directement, par les seuls moyens qui, dans ce cas, pussent obtenir une suffisante efficacité, que la régénération morale et politique constituait nécessairement le véritable but définitif de l'ébranlement philosophique, désormais tendant à dégénérer en une stérile agitation mentale. A la vérité, il faut reconnaître que déjà le consciencieux Mably s'était montré suffisamment capable de formuler la systématisation politique de la doctrine révolutionnaire, et même en tempérant spontanément, par une heureuse influence du point de vue historique, les principales aberrations qui devaient s'y rattacher ensuite: ce qui ne laisse essentiellement en propre à Rousseau que ses sophismes et ses passions, mutuellement solidaires. Mais, quoique cette opération dogmatique dispensât Rousseau d'une élaboration rationnelle peu convenable à sa nature, bien plus esthétique que philosophique, cette froide exposition abstraite, seulement destinée aux esprits méditatifs, auxquels les célèbres publicistes du siècle précédent auraient même pu, sous ce rapport, presque suffire, était bien loin de rendre superflue l'audacieuse explosion de Rousseau, dont le paradoxe fondamental vint partout soulever directement l'ensemble des penchans humains contre les vices généraux de l'ancienne organisation sociale, en même temps que malheureusement il contenait aussi le germe inévitable de toutes les perturbations possibles, par cette sauvage négation de la société elle-même, que l'esprit de désordre ne saurait sans doute jamais dépasser, et d'où découlent, en effet, toutes les utopies anarchiques qu'on croit propres à notre siècle. Pour apprécier dignement la haute nécessité temporaire de cet énergique ébranlement, quelle qu'en ait pu être la désastreuse influence ultérieure, il faut considérer que, d'après l'extrême imperfection de la philosophie politique, les meilleurs esprits étaient alors conduits à voir le terme final de l'évolution sociale des peuples modernes en de stériles ou chimériques modifications du régime ancien privé de ses principales conditions d'existence réelle, ce qui tendait à écarter indéfiniment toute vraie réorganisation. On sait que le grand Montesquieu lui-même, malgré sa juste aversion des utopies, guidé par une impuissante métaphysique, comme je l'ai expliqué au quarante-septième chapitre, ne put échapper à cette fatale illusion, qui lui montra la régénération sociale dans une vaine propagation universelle de la constitution transitoire particulière à l'Angleterre, qu'il appuya si dangereusement de sa puissante recommandation. Un tel exemple est bien propre à démontrer que, sans l'indispensable intervention de l'école anarchique de Rousseau, l'ébranlement philosophique du dernier siècle allait pour ainsi dire avorter au moment même d'atteindre à son but final; à moins d'une suffisante rénovation préalable de la vraie philosophie politique, à peine possible aujourd'hui, et qui d'ailleurs serait certainement toujours restée chimérique, suivant les indications du quarante-septième chapitre, sans la crise révolutionnaire dont cette extrême élaboration négative devait être suivie: tant est inévitable, par sa nature, cette douloureuse nécessité qui condamne les conceptions sociales à n'avancer que sous le funeste antagonisme spontané des diverses aberrations empiriques, jusqu'à ce que l'ascendant général de la philosophie positive ait convenablement rationnalisé ce dernier ordre fondamental de spéculations humaines.

Pour achever de caractériser la marche naturelle de la critique temporelle spécialement réservée à Rousseau, il faut considérer la tendance croissante de cette école, même à partir de Mably, à une sorte de rétrogradation spirituelle, qui la rattachait davantage au mouvement purement protestant qu'à l'ébranlement philosophique proprement dit, d'où elle était d'abord issue, et contre lequel néanmoins elle élevait une énergique rivalité. Dans l'école voltairienne, qui ménageait essentiellement l'organisation temporelle, le déisme systématique n'était vraiment qu'une simple concession provisoire, qui n'y pouvait acquérir d'importance sérieuse, et à laquelle devait bientôt succéder spontanément, même chez le vulgaire, l'entière émancipation théologique; malgré l'indignation peu profonde dont la vieillesse de son chef se montra animée contre l'athéisme de la nouvelle génération, bien plus par un instinct personnel de rivalité philosophique que d'après de véritables convictions religieuses. Au contraire, l'école de Rousseau et de Mably, poussant jusqu'à ses plus extrêmes limites la critique temporelle, et poursuivant directement la régénération politique, devait de plus en plus s'attacher essentiellement au déisme comme à son point d'appui fondamental, seule garantie apparente contre sa tendance immédiate à l'anarchie universelle, en même temps que seule base intellectuelle ultérieure de son utopie sociale. L'influence croissante de cette disposition naturelle tendait nécessairement à ramener cette école au pur socinianisme, ou même au calvinisme proprement dit, à mesure qu'elle devait spontanément sentir, quoique confusément, la haute inanité sociale d'une religion sans culte et sans sacerdoce. On peut même remarquer ensuite cette tendance, surtout en Allemagne, jusque dans la nature propre de la métaphysique préférée par une telle école, et qui, bien plus rapprochée du platonisme protestant que de l'aristotélisme catholique, prend de plus en plus le caractère théologique du protestantisme officiel. C'est ainsi que les deux principales écoles philosophiques du siècle dernier ont été simultanément conduites, sous l'impulsion opposée de leur instinct particulier, à considérer le déisme comme une sorte de station temporaire, destinée à faciliter la marche, des uns en avant, et des autres en arrière, dans la désorganisation moderne du système religieux: ce qui explique aisément l'impression très différente que les deux écoles, malgré l'apparente conformité de leurs dogmes théologiques, ont dû produire, surtout de nos jours, sur l'instinct sacerdotal.