Cours de philosophie positive. (5/6)
Part 43
Telle est donc, enfin, l'importante et difficile appréciation historique, d'abord politique, puis philosophique, de la première période générale, purement protestante, propre à la phase systématique du grand mouvement révolutionnaire. Il était ici spécialement indispensable de caractériser avec soin, à tous les égards essentiels, ce point de départ commun de l'avénement final de la philosophie négative et de toutes les crises sociales correspondantes. La diversité nécessaire des nombreux aspects sous lesquels j'ai dû faire successivement ressortir une époque aussi mal jugée jusqu'ici, explique aisément l'extension considérable d'une telle discussion, que j'ai toujours tendu à resserrer autant que possible sans nuire à mon but principal. Malgré ces développemens, où j'ai tâché de n'omettre aucune indication capitale, je dois craindre qu'un point de vue aussi nouveau, dans une question aussi profondément compliquée, ne soit pas encore suffisamment familier au lecteur judicieux, à moins d'une étude patiemment réitérée de l'ensemble de cette opération, confirmée ensuite par une rationnelle vérification historique, où je ne saurais entrer ici.
Nous devons maintenant, pour avoir entièrement apprécié les résultats définitifs du mouvement général de décomposition, considérer sa phase la plus extrême et la plus décisive, où la doctrine révolutionnaire a été enfin directement systématisée avec toute sa plénitude nécessaire. Mais, malgré l'importance plus immédiate de cette dernière période critique, d'ailleurs presque aussi longue que la précédente, son examen pourra être maintenant plus aisément complété, parce qu'elle n'a pu être, à tous égards, qu'un prolongement général de l'autre, où nous avons déjà soigneusement montré les véritables germes de tous les ébranlemens ultérieurs. On aura donc ici presque toujours une suffisante notion rationnelle de la marche historique propre à la métaphysique révolutionnaire, en s'y bornant essentiellement à rattacher, dans les cas principaux, les conséquences déistes aux principes protestans. En outre, notre attention doit rester désormais exclusivement concentrée, jusqu'à la fin de ce chapitre, sur le progrès de la désorganisation spirituelle. Car, la désorganisation temporelle, tant que l'ébranlement philosophique n'a pas été pleinement consommé, n'a pu alors présenter, comme je l'ai déjà indiqué, que les caractères politiques précédemment établis pour l'autre période; et, quant à l'immense explosion finale qui a dû succéder à cette opération, son importance prépondérante m'en fait renvoyer la juste appréciation au cinquante-septième chapitre, quand nous aurons, dans le cinquante-sixième, convenablement analysé l'essor croissant du mouvement élémentaire de réorganisation, qui s'était toujours développé conjointement avec la décomposition dont nous allons terminer l'étude générale.
Ce serait bien peu connaître la marche lente et incertaine de notre faible intelligence, surtout à l'égard des conceptions sociales, que de supposer l'esprit humain susceptible de se dispenser de cette élaboration finale de la doctrine critique, par cela seul que, tous les principes essentiels en ayant été préalablement ébauchés par le protestantisme, le développement graduel de leurs conséquences nécessaires aurait pu être abandonné à son cours spontané, sans exiger aucune série spéciale de travaux systématiques pour la formation directe de la philosophie négative. D'abord, il n'est pas douteux que l'émancipation humaine eût ainsi inévitablement subi un immense retard, dont on pourra se faire une juste idée en réfléchissant sur la malheureuse aptitude de la plupart des hommes à supporter, avec une résignation presque indéfinie, un état d'inconséquence logique pareil à celui que le protestantisme avait consacré, surtout tant que notre entendement reste encore soumis au régime théologique. Aujourd'hui même, dans les pays protestans où l'ébranlement philosophique n'a pu suffisamment pénétrer, en Angleterre, et encore davantage aux États-Unis, ne voit-on pas les sociniens, et les autres sectes avancées qui ont rejeté presque tous les dogmes essentiels du christianisme, s'obstiner néanmoins à maintenir leur puérile restriction primitive de l'esprit d'examen dans le cercle purement biblique, et nourrir des haines vraiment théologiques contre tous ceux qui ont poussé plus loin l'affranchissement spirituel? Mais, en outre, par une appréciation plus spéciale et mieux approfondie, on peut aisément reconnaître, ce me semble, que l'indispensable essor de la doctrine révolutionnaire aurait fini par être essentiellement étouffé, sans ce mémorable ébranlement déiste qui a surtout caractérisé le siècle dernier, et qu'on peut justement qualifier de voltairien, du nom de son principal propagateur. Car, le protestantisme, après avoir pris l'initiative des principes critiques, les avait implicitement abandonnés partout où il avait pu triompher; depuis que, sous la forme luthérienne, il s'était profondément combiné avec le gouvernement temporel, son génie n'était certes pas moins hostile que celui du catholicisme lui-même envers toute émancipation ultérieure: l'élan révolutionnaire n'était plus réellement représenté dès-lors que par les sectes dissidentes, déjà presqu'en tous lieux cruellement comprimées, et que leurs innombrables divergences empêchaient d'ailleurs d'acquérir aucun véritable ascendant mental. Telle était, à cet égard, la vraie situation générale de la chrétienté, aussi bien protestante que catholique, vers la fin du XVIIe siècle, lorsque la grande dictature temporelle, monarchique ou aristocratique, eut pris son caractère définitif, après l'expulsion des calvinistes français et le triomphe simultané de l'anglicanisme; d'où date essentiellement, pour l'un et l'autre cas, l'organisation complète du système de résistance plus ou moins rétrograde, graduellement devenu de plus en plus systématique en même temps que l'esprit révolutionnaire. Cette immense concentration politique autour de pouvoirs déjà instinctivement éveillés sur l'imminent danger de tout prolongement ultérieur du mouvement de décomposition, et l'espèce de défection spontanée que venait ainsi de faire le protestantisme envers l'ensemble de la cause révolutionnaire qu'il avait jusque alors exclusivement représentée, tout ce concours d'obstacles universels exigeait évidemment que la désorganisation spirituelle prît une nouvelle marche, et trouvât des chefs plus conséquens, propres à la conduire jusqu'à son dernier terme nécessaire, par des moyens adaptés à la nature de l'opération et à la difficulté des circonstances. Du reste, il serait certainement superflu d'insister ici davantage sur l'indispensable intervention d'une influence philosophique dont l'avénement était pleinement inévitable, comme nous l'allons spécialement reconnaître. Mais il n'était point inutile de vérifier directement, en cette nouvelle occasion capitale, cette invariable correspondance que nous a jusqu'ici toujours offert spontanément, en tant d'autres cas, l'ensemble du passé, entre les grandes exigences sociales et leurs modes naturels de satisfaction simultanée. Il est clair, en général, d'après la série de nos explications antérieures, que la période protestante avait graduellement amené l'ancien système social à un état de décomposition intime où il devenait essentiellement impropre à diriger aucunement l'évolution ultérieure des sociétés modernes, envers laquelle son ascendant politique devenait, au contraire, de plus en plus hostile. Aussi l'imminence d'une révolution universelle et décisive commençait-elle alors à se faire déjà vaguement pressentir aux penseurs suffisamment pénétrans, comme le grand Leibnitz nous en offre surtout l'exemple. D'une autre part, néanmoins, ce système eût prolongé presque indéfiniment, par la seule force d'inertie, son ascendant oppressif, malgré cet état de quasi-putréfaction, de manière à entraver profondément, même en idée, toute vraie réorganisation sociale, sans cependant pouvoir réaliser sa propre utopie rétrograde, si le ferment révolutionnaire, acquérant spontanément une nouvelle et plus complète énergie, ne fût venu, par l'importante opération philosophique qui nous reste à apprécier, faire hautement ressortir enfin l'inévitable tendance de l'ensemble du grand mouvement de décomposition vers une régénération totale, constituant sa seule issue nécessaire, qui, en toute autre hypothèse, serait demeurée constamment enveloppée sous la nébuleuse indétermination politique de la métaphysique protestante.
Il est maintenant facile de concevoir la tendance naturelle de la philosophie négative vers cet état définitif de pleine systématisation, en résultat, direct ou indirect, du mouvement purement hérétique, ci-dessus apprécié. Car, cette disposition graduelle de l'esprit humain à l'entière émancipation théologique s'était déjà manifestée avant même que la décomposition spontanée du monothéisme catholique commençât à devenir sensible. En remontant autant que possible, on la verrait pour ainsi dire précéder l'organisation du catholicisme, si l'on a convenablement égard aux explications de la cinquante-troisième leçon sur la tendance remarquable de certaines écoles grecques, sous la décadence du régime polythéique, à dépasser spéculativement les bornes générales du simple monothéisme. Un effort aussi éminemment prématuré, en un temps où toute saine conception de philosophie naturelle était évidemment impossible, ne pouvait, sans doute, aboutir qu'à une sorte de panthéisme métaphysique, où la nature était, au fond, abstraitement divinisée: mais une telle doctrine différait peu, en réalité, de ce qu'on a depuis qualifié abusivement d'athéisme; elle s'en rapprochait surtout quant à l'opposition radicale envers toutes les croyances religieuses susceptibles d'une véritable organisation, ce qui est ici le plus important, puisqu'il s'agit d'idées essentiellement négatives. Quoique cette disposition anti-théologique ait dû, ainsi que je l'ai expliqué, s'effacer spontanément sous l'ascendant nécessaire de l'esprit d'organisation monothéique, pendant la longue période d'ascension sociale du catholicisme, elle n'avait jamais entièrement disparu; et les traces en sont fort sensibles à tous les âges de la grande élaboration catholique, ne fût-ce que par les persécutions qu'eut alors à subir la philosophie d'Aristote, à raison d'un tel caractère, qui, en effet, s'y trouvait implicitement consacré. La scolastique proprement dite résulta ensuite, comme on l'a vu, d'une sorte de transaction spontanée entre les deux métaphysiques antagonistes, et ouvrit elle-même une nouvelle issue normale à l'esprit d'émancipation, qui, à travers la théologie officielle manifestait une prédilection croissante pour les plus libres penseurs de la Grèce, dont l'influence indirecte s'était toujours maintenue, à divers degrés, chez beaucoup d'hommes spéculatifs, et principalement dans le haut clergé italien, constituant alors la portion la plus pensante de l'espèce humaine. Cette métaphysique radicalement négative était déjà très répandue, au treizième siècle, parmi les esprits cultivés; de manière à laisser encore de nombreux souvenirs, tels que ceux des deux principaux amis et prédécesseurs de Dante, ou du célèbre chancelier de Frédéric II, etc. Sans prendre une part très active aux grandes luttes intestines des deux siècles suivans, où la désorganisation spontanée du système catholique fut surtout dirigée, comme je l'ai montré, par une métaphysique plus théologique, source immédiate du pur protestantisme, cette tendance irréligieuse y trouva naturellement une nouvelle stimulation, ainsi qu'un essor plus facile, et dut y prendre aussi un caractère plus systématique, en même temps que plus prononcé. Au seizième siècle, elle laisse agir le protestantisme, en s'abstenant soigneusement de concourir à son élaboration, et profite seulement de la demi-liberté que la discussion philosophique venait ainsi d'acquérir nécessairement pour commencer à développer directement sa propre influence mentale, soit écrite, soit surtout orale: c'est ce qu'indiquent alors hautement les illustres exemples d'Érasme, de Cardan, de Ramus, de Montaigne, etc.; et c'est ce que confirment, avec encore plus d'évidence, les plaintes naïves de tant de vrais protestans sur le débordement croissant d'un esprit anti-théologique qui menaçait déjà de rendre essentiellement superflue leur réforme naissante, en faisant enfin ressortir immédiatement l'irrévocable caducité du système qui en était l'objet. Les luttes ardentes et prolongées alors déterminées par les dissentimens religieux, durent puissamment contribuer ensuite à fortifier et à propager un tel esprit, dont l'essor, cessant désormais d'être une simple source de satisfaction personnelle pour les principales intelligences, trouvait dès-lors spontanément, comme je l'ai indiqué, au sein même du vulgaire, une noble destination sociale, puisqu'il devenait ainsi le seul refuge général de l'humanité contre les fureurs et les extravagances des divers systèmes théologiques, partout dégénérés maintenant en principes d'oppression ou de perturbation. Aussi reconnaîtrons-nous ci-après que l'élaboration systématique de la philosophie négative s'est réellement opérée, en tout ce qu'elle offrait de plus fondamental, vers le milieu du dix-septième siècle, malgré qu'elle soit communément rapportée au siècle suivant, réservé seulement à son active propagation universelle.
Cet avénement naturel d'une telle philosophie a dû être alors puissamment secondé par un mouvement mental d'une tout autre nature et d'une bien plus haute destination, quoique habituellement confondu avec le premier dans les appréciations actuelles. On conçoit qu'il s'agit de l'essor direct du véritable esprit positif, qui, jusque alors concentré en d'obscures recherches scientifiques, commençait enfin, dès le XVIe siècle, et surtout pendant la première moitié du XVIIe, à manifester hautement son propre caractère philosophique, non moins hostile au fond à la métaphysique elle-même qu'à la pure théologie, mais qui devait d'abord concourir spontanément avec l'une pour l'entière élimination de l'autre, comme je l'indiquerai spécialement au chapitre suivant. J'ai déjà annoncé que ce nouvel esprit avait peu aidé à l'ébranlement protestant, auquel son essor distinct est réellement postérieur, et d'ailleurs peu sympathique, tandis qu'il avait dû beaucoup faciliter l'émancipation ultérieure; c'est ici le lieu de le signaler sommairement. Or, cette inévitable influence résultait directement, chez les intelligences supérieures, de sa tendance nécessaire à favoriser l'empiètement toujours croissant de la raison sur la foi, en disposant au rejet systématique, au moins provisoire, de toute croyance non démontrée. Sans supposer à Bacon et à Descartes aucun dessein formellement irréligieux, peu compatible en effet avec la mission fondamentale qui devait absorber leur active sollicitude, il est néanmoins impossible de méconnaître que l'état préalable de plein affranchissement intellectuel qu'ils prescrivaient si énergiquement à la raison humaine devait désormais conduire les meilleurs esprits à l'entière émancipation théologique, en un temps où déjà l'éveil mental avait été, à cet égard, suffisamment provoqué. Ce résultat naturel devenait ainsi d'autant plus difficile à éviter qu'il devait d'abord être moins soupçonné, comme conséquence d'une simple préparation logique, dont aucun homme judicieux ne pouvait guère contester alors la nécessité abstraite. Tel est toujours, en effet, l'irrésistible ascendant spirituel des révolutions purement relatives à la méthode, et dont les dangers ne peuvent, d'ordinaire, être aperçus que lorsque leur accomplissement est assez avancé pour ne pouvoir plus être réellement contenu. Aussi, dans le cas actuel, le grand Bossuet lui-même, malgré son sincère attachement à des croyances caduques, a-t-il involontairement cédé à la séduction logique du principe cartésien, quoique la tendance anti-religieuse en eût été déjà suffisamment signalée par le janséniste Pascal, qui, en sa qualité de nouveau sectaire, devait avoir une foi plus inquiète en même temps que plus vive. Pendant que cette inévitable influence s'exerçait insensiblement chez les esprits d'élite, le vulgaire ne pouvait manquer, d'une autre part, d'être profondément troublé, dans ses convictions chancelantes, par le conflit non moins nécessaire qui dès-lors commençait à s'élever directement, avec une énergie croissante, des découvertes scientifiques contre les conceptions théologiques. La mémorable persécution, si aveuglément suscitée au grand Galilée pour sa démonstration du mouvement de la Terre, a dû faire alors plus d'incrédules que toutes les intrigues et les prédications jésuitiques n'en pouvaient convertir ou prévenir; outre la manifestation involontaire que le catholicisme faisait ainsi de son caractère désormais hostile au plus pur et au plus noble essor du génie humain; beaucoup d'autres cas analogues, quoique moins prononcés, ont dû pareillement développer, à divers degrés, cette opposition de plus en plus décisive, avant la fin du XVIIe siècle. Ce qu'il faut surtout noter ici à l'égard de cette double influence nécessaire, à la fois exercée sur tous les rangs intellectuels, c'est sa tendance également contraire aux diverses croyances qui se disputaient encore si vainement le gouvernement moral de l'humanité, et par suite sa convergence spontanée vers l'effort général d'émancipation finale de la raison humaine contre toute théologie quelconque, dont l'incompatibilité radicale avec l'essor total des connaissances réelles était enfin par-là directement dévoilée.
A ces diverses sources générales de la grande impulsion intellectuelle d'où la philosophie négative devait tirer son principal ascendant, il faut joindre, comme ayant puissamment secondé, non sa formation systématique, mais son active propagation, l'assistance naturelle des dispositions morales presque universelles qui devaient ensuite tant influer d'ailleurs sur son énergique application sociale. J'ai déjà suffisamment signalé ci-dessus l'intime affinité nécessaire de l'esprit d'émancipation religieuse avec l'essor légitime de la libre activité individuelle, si indispensable au développement propre de la civilisation moderne; et la leçon suivante donnera spécialement lieu à de nouvelles explications sur cette importante relation mutuelle. On ne peut douter davantage que le besoin, de plus en plus imminent, de lutter avec énergie contre l'ascendant oppressif de la dictature rétrograde, n'ait dû tendre à soulever directement, dès la fin du XVIIe siècle, toutes les passions généreuses en faveur de la doctrine critique pleinement systématisée, qui pouvait seule alors servir d'organe universel au progrès social. Mais, outre ces nobles influences, maintenant partout reconnues, et sur lesquelles leur haute évidence doit ici nous dispenser d'insister plus long-temps, l'impartialité historique exige véritablement que, sans tomber dans les vaines récriminations déclamatoires des champions religieux, on ose apprécier aussi la puissante stimulation que cette indispensable élaboration révolutionnaire a dû secrètement recevoir, dès son origine, et pendant tout son cours, des vicieuses inclinations qui prédominent si malheureusement dans l'ensemble de la constitution fondamentale de l'homme, comme on l'a vu au quarante-cinquième chapitre, et qui devaient accueillir si avidement toute conception purement négative, soit spéculative, soit surtout sociale. Relativement au principe absolu du libre examen individuel, base commune de toute la doctrine critique, il serait superflu d'expliquer la séduction spontanée qu'il devait immédiatement exercer sur la puérile vanité de presque tous les hommes, dont la raison privée était ainsi érigée en souverain arbitre des plus hautes discussions: j'ai déjà montré, au quarante-sixième chapitre, comment cet irrésistible attrait attache réellement aujourd'hui à cette doctrine ceux-là même qui s'en constituent avec le plus d'ardeur les adversaires systématiques. En outre, quoique les haines théologiques aient souvent abusé indignement de la dénomination expressive si long-temps appliquée aux libres penseurs, pour susciter contre eux de calomnieuses imputations morales, l'usage unanime, et fréquemment inoffensif, d'une telle qualification jusqu'au siècle dernier, ne doit être d'abord interprété que comme une naïve manifestation de l'impulsion instinctive des passions humaines vers une philosophie qui affranchissait notre nature de l'ancienne discipline mentale, et par suite morale, sans pouvoir encore y substituer réellement aucun équivalent normal. Tous les autres dogmes essentiels de la doctrine critique comportent évidemment de semblables remarques, d'une manière d'autant plus prononcée qu'ils intéressent des passions plus énergiques. C'est ainsi que l'ambition devait naturellement accueillir avec ardeur le principe, provisoirement indispensable, de la souveraineté populaire, qui ouvrait à son essor politique une carrière presque indéfinie, en rendant pour ainsi dire continue la pensée de nouveaux bouleversemens, dont rien ne semblait d'avance devoir limiter la portée graduelle. On ne peut davantage se dissimuler que l'orgueil, et même l'envie, n'aient été, à beaucoup d'égards, de puissans auxiliaires permanens de l'amour systématique de l'égalité, qui, abstraction faite de toute hypocrisie, d'ailleurs si facile à ce sujet, ne tient point essentiellement, dans les natures peu élevées, à un actif sentiment généreux de la fraternité universelle, mais bien plutôt à une secrète réaction du penchant à la domination, entraînant spontanément, par suite d'une insuffisante satisfaction effective, à la haine instinctive de toute supériorité quelconque, afin d'obtenir au moins le niveau. Ce n'est point ici le lieu d'apprécier les perturbations pratiques qui ont dû successivement résulter de cette irrécusable corelation des différens principes critiques aux diverses passions prépondérantes de l'organisme humain. Je n'ai voulu maintenant que signaler, en général, sous ce rapport, comment les influences mentales qui poussaient directement à l'élaboration nécessaire d'une telle doctrine ont été naturellement fortifiées par d'énergiques influences morales, dont la coopération spontanée devait se manifester surtout dans les crises insurrectionnelles, où l'on a pu si fréquemment remarquer la tendance instinctive de l'action révolutionnaire à y accueillir sans répugnance l'active participation volontaire de ceux-là même qui supportent impatiemment le frein habituel des règles sociales.