Cours de philosophie positive. (5/6)
Part 41
Pour compléter suffisamment cette sommaire appréciation historique de l'universelle ébauche préliminaire de la doctrine critique proprement dite sous l'impulsion, directe ou indirecte, de l'ébranlement protestant, il importe enfin d'y signaler les hautes attributions provisoires de morale sociale dont cette doctrine s'est alors trouvée naturellement investie, par suite de la sorte d'abdication spontanée que le catholicisme en faisait implicitement. Depuis que le pouvoir spirituel avait irrévocablement perdu son ancienne indépendance politique, en se subordonnant de plus en plus à l'élément temporel prépondérant, comme je l'ai établi, le catholicisme tendait partout à dégénérer essentiellement en servile instrument de domination rétrograde, et ne pouvait plus conserver que d'insignifians vestiges de sa propre dignité sociale. Sa doctrine morale, en apparence identique, mais dès-lors radicalement dépourvue de l'énergie politique qui en avait constitué, au moyen-âge, la principale vigueur, n'avait plus, au fond, d'efficacité réelle qu'envers les faibles, auxquels elle prescrivait habituellement une soumission de plus en plus passive à l'égard des puissances quelconques, dont elle proclamait hautement les droits absolus, sans avoir désormais la force d'insister aussi sur leurs devoirs, lors même qu'elle ne ménageait point systématiquement leurs vices dans le simple intérêt isolé de l'existence sacerdotale. Ce nouvel esprit de servile condescendance pour toutes les grandeurs temporelles, qui d'abord concernait seulement les rois, devait ensuite s'étendre graduellement, dans les divers ordres de relations sociales, à des forces de moins en moins supérieures, et par suite multiplier partout son influence corruptrice, ainsi devenue de plus en plus vulgaire, jusqu'à affecter souvent la morale domestique elle-même. Que, malgré son admirable perfection politique, l'organisme catholique, d'après l'insuffisance radicale de la philosophie théologique qui en constituait la base intellectuelle, n'ait pu éviter, suivant la théorie exposée au chapitre précédent, de descendre finalement à un tel abaissement social; cette explication rationnelle, en écartant les vaines considérations personnelles auxquelles on a coutume de rapporter surtout cette immense décadence, n'altère nullement les conséquences nécessaires d'une telle situation effective, et les rend, au contraire, plus évidemment insurmontables. Or, il est clair que la doctrine critique a dû, en résultat général de ce nouvel état de choses, hériter provisoirement des éminentes attributions morales auxquelles le catholicisme était ainsi conduit à renoncer essentiellement; car, les principes critiques étaient alors les seuls propres à rappeler, avec une suffisante énergie, les droits réels de ceux auxquels la morale officielle ne savait plus parler que de leurs devoirs. Telle est, en effet, la tendance évidente, et seulement trop exclusive ou absolue, de chacun de ces divers principes, envisagé sous l'aspect moral; comme je l'ai déjà indiqué, au quarante-sixième chapitre, en ce qui concerne l'époque actuelle, mais d'une manière également applicable à tout l'ensemble de la seconde phase générale du grand mouvement révolutionnaire que nous étudions. C'est ainsi que le dogme fondamental de la liberté de conscience rappelait, à sa manière, la grande obligation morale, d'abord établie par le catholicisme, mais qu'il avait alors si hautement abandonnée, de n'employer que les seules armes spirituelles à la consolidation des opinions quelconques. Il en est de même, par suite, dans l'ordre purement politique, où le dogme de la souveraineté populaire signalait énergiquement la haute subordination morale de tous les pouvoirs sociaux à la considération permanente de l'intérêt commun, trop sacrifié dès-lors par la doctrine catholique au seul ascendant des grands; pareillement, le dogme de l'égalité relevait spontanément la dignité universelle de la nature humaine, directement méconnue par un esprit de caste, déjà dépourvu de son ancienne destination sociale, et désormais affranchi de tout frein moral régulier; enfin, le dogme de l'indépendance nationale pouvait seul, après la dissolution des liens catholiques, inspirer un respect efficace pour l'existence des petits états, et imposer quelques restrictions morales à l'esprit d'incorporation matérielle. Quoique ce grand office moral n'ait pu être alors que très imparfaitement rempli par la doctrine critique, que son caractère nécessairement hostile empêchait, dans l'application, de pouvoir devenir suffisamment habituelle, son aptitude exclusive à maintenir, pendant tout le cours des trois derniers siècles, un certain sentiment réel des principales conditions morales de l'humanité, n'en reste pas moins évidemment incontestable, sauf l'irrégularité du mode, d'ailleurs impérieusement prescrite par la nature exceptionnelle d'une telle situation sociale. Pendant que la dictature temporelle faisait définitivement reposer le système de résistance sur l'emploi continu d'une force matérielle convenablement organisée, il fallait bien que l'esprit révolutionnaire, seul organe alors possible du progrès social, recourût finalement aux tendances insurrectionnelles, afin d'éviter à la fois l'avilissement moral et la dégradation politique auxquels cette situation devait exposer les sociétés modernes, jusqu'à l'avénement lointain d'une vraie réorganisation, seule susceptible de résoudre enfin ce déplorable antagonisme.
Notre appréciation historique de l'ensemble de la doctrine critique ébauchée par le protestantisme, d'après son principe fondamental du libre examen individuel, serait aisément confirmée par l'étude spéciale, ici déplacée, des diverses phases successives qui ont graduellement amené la dissolution systématique de l'ancienne organisation spirituelle: car on y remarque presque toujours que ces dissidences théologiques, alors si décisives, ne sont essentiellement que la reproduction, sous des formes nouvelles, des principales hérésies propres aux premiers siècles du christianisme, et qui avaient dû primitivement s'effacer devant l'irrésistible ascendant de l'unité catholique. Au lieu d'éclairer aujourd'hui les philosophes de l'école rétrograde, un tel rapprochement, mal observé et mal interprété, n'a fait qu'entretenir leurs vaines illusions sur la restauration chimérique de l'antique constitution. Mais, du point de vue propre à ce Traité, il est, au contraire, évident que ce mémorable contraste général entre la chute des hérésies primitives et le succès de leurs modernes équivalens, ne fait que confirmer essentiellement l'opposition des unes et la conformité des autres aux principales tendances des situations sociales correspondantes, comme nous l'avions déjà directement établi. Toujours et partout, l'esprit d'hérésie est nécessairement plus ou moins inhérent au caractère vague et arbitraire de toute philosophie théologique; seulement cet esprit se trouve, en réalité, contenu ou stimulé, suivant les exigences variables de l'état social: telle est la seule explication rationnelle que puisse évidemment comporter cette sorte de grand paradoxe historique.
Quoique nous devions éviter ici de nous engager aucunement dans cet examen spécial des diverses phases propres au protestantisme, j'y dois cependant signaler brièvement au lecteur le principe historique d'après lequel il pourra pénétrer dans l'appréciation graduelle, d'abord si confuse et si désordonnée, de cette multitude de sectes hétérogènes, dont chacune prenait la précédente en pitié et la suivante en horreur, selon la décomposition plus ou moins avancée du système théologique. Il suffit de distinguer, à cet égard, trois degrés essentiels, nécessairement successifs, où l'ancien organisme religieux a été radicalement ruiné, d'abord quant à la discipline, ensuite quant à la hiérarchie, et enfin quant au dogme lui-même, qui en était l'âme: car, si chaque grand ébranlement protestant devait simultanément produire cette triple altération, il n'en a pas moins dû affecter surtout un seul de ces caractères, de manière à se distinguer suffisamment de l'effort précédent. On arrive ainsi à reconnaître trois phases consécutives, nettement représentées par les noms respectifs de leurs principaux organes, Luther, Calvin et Socin, qui, malgré leur faible intervalle chronologique, n'ont réellement obtenu qu'à de notables distances leur véritable influence sociale, et seulement quand la protestation antérieure avait été convenablement réalisée. Il est clair, en effet, que l'ébranlement luthérien primitif n'a introduit que d'insignifiantes modifications dogmatiques, et qu'il a même essentiellement respecté partout la hiérarchie, sauf la consécration solennelle de cet asservissement politique du clergé qui ne devait rester qu'implicite chez les peuples catholiques: Luther n'a vraiment ruiné que la discipline ecclésiastique, pour la mieux adapter, comme je l'ai expliqué, à cette servile transformation. Aussi cette première désorganisation, où le système catholique était le moins altéré, constitue-t-elle réellement la seule forme sous laquelle le protestantisme ait jamais pu s'organiser provisoirement en une vraie religion d'état, au moins chez de grandes nations indépendantes. Le calvinisme, d'abord ébauché par le célèbre curé de Zurich, est venu ensuite ajouter à cette démolition initiale celle de l'ensemble de la hiérarchie qui maintenait l'unité sociale du catholicisme, en continuant d'ailleurs à n'apporter au dogme chrétien que des modifications simplement secondaires, quoique plus étendues que les précédentes. Cette seconde phase, qui ne peut évidemment convenir qu'à l'état de pure opposition, sans comporter aucune apparence organique durable, me semble dès-lors constituer la vraie situation normale du protestantisme, si l'on peut ainsi qualifier une telle anomalie politique: car, l'esprit protestant s'y est alors développé de la manière la plus convenable à sa nature éminemment critique, qui répugne à l'inerte régularité du luthéranisme officiel. Enfin, l'explosion anti-trinitaire, ou socinienne, a naturellement complété cette double dissolution préalable de la discipline et de la hiérarchie, en y joignant finalement celle des principales croyances qui distinguaient le catholicisme de tout autre monothéisme quelconque: son origine italienne, presque sous les yeux de la papauté, annonçait déjà hautement la tendance ultérieure des esprits catholiques à pousser la décomposition théologique beaucoup plus loin que leurs précurseurs protestans, comme nous le reconnaîtrons bientôt. Ce dernier ébranlement universel était évidemment, par sa nature, le seul pleinement décisif contre tout espoir de restauration catholique: mais, à ce titre même, le protestantisme s'y rapprochait trop du simple déisme moderne pour que cette phase extrême pût rester suffisamment caractéristique d'une telle transition métaphysique, dont le presbytérianisme demeure historiquement le plus pur organe spécial. Après cette filiation principale, il n'y a plus réellement à distinguer, parmi les nombreuses sectes postérieures, aucune nouvelle différence importante à l'étude rationnelle de l'évolution moderne, sauf toutefois la mémorable protestation générale que tentèrent directement les quakers contre l'esprit militaire de l'ancien régime social, lorsque la désorganisation spirituelle, enfin suffisamment consommée par l'accomplissement successif des trois opérations précédentes, dut spontanément conduire à systématiser aussi, à son tour, la décomposition temporelle. J'ai déjà noté ci-dessus l'antipathie naturelle du protestantisme, à un état quelconque, envers toute constitution guerrière, qu'il n'a pu jamais sanctionner que momentanément, dans les luttes entreprises pour le maintien ou le triomphe de ses propres principes: mais il est clair que la célèbre secte des amis, malgré ses ridicules et même son charlatanisme, a dû servir d'organe spécial à une telle manifestation, qui la place au-dessus de toutes les autres sectes protestantes pour l'essor plus complet du grand mouvement révolutionnaire.
Afin que notre exposition rationnelle du mode général de formation convenable à cette première ébauche effective de l'ensemble de la doctrine critique puisse toujours demeurer suffisamment historique, j'y crois devoir ajouter, en dernier lieu, une importante considération supplémentaire, destinée à prévenir la disposition trop systématique dans laquelle, contre mon gré, le lecteur pourrait envisager une telle appréciation. C'est seulement, en effet, par contraste envers la phase primitive, toujours essentiellement spontanée, du mouvement de décomposition, que la phase protestante peut être caractérisée comme réellement systématique, en tant que dirigée surtout d'après des doctrines réformatrices, au lieu du simple conflit naturel des anciens élémens politiques: mais la pleine systématisation de la philosophie négative, autant du moins qu'elle en était susceptible, n'a pu véritablement s'accomplir que sous la phase déiste, ci-après examinée, dont une telle opération devait constituer le principal attribut. Sous le protestantisme proprement dit, l'élaboration graduelle des principes critiques a dû rester éminemment empirique, et s'effectuer successivement, au milieu des variations religieuses, d'après l'impulsion instinctive d'une situation fondamentale de plus en plus révolutionnaire, à mesure que le cours général des événemens faisait spécialement ressortir chacune des faces essentielles du besoin uniforme de décomposition radicale, et par suite y sollicitait de nouvelles applications politiques du dogme universel de libre examen individuel, comme base intellectuelle de toute cette série de maximes dissolvantes. En ce sens, seul strictement historique, on ne saurait isoler la considération de ces opérations mentales de celle des diverses révolutions correspondantes, qui leur ont réellement donné lieu, ou sans lesquelles du moins elles n'eussent jamais pu obtenir une haute influence sociale, en vertu de l'extrême incohérence logique que nous avons reconnue propre à de telles conceptions, où l'on tendait toujours à régénérer l'ancienne organisation spirituelle en détruisant de plus en plus les différentes conditions indispensables à son existence effective. Mais, par suite même de cet inévitable caractère commun, ces explosions politiques, quelque intense ou prolongée qu'ait pu être leur action successive, ne devaient jamais devenir pleinement décisives, de manière à constater irrévocablement la tendance finale des sociétés modernes vers une entière rénovation, tant qu'elles n'avaient point été précédées d'une préparation critique vraiment complète et systématique, ce qui n'a dû avoir lieu que sous la phase suivante. C'est pourquoi nous devons ici nous borner à signaler sommairement ces révolutions purement protestantes, qui, abstraction faite de leur importance locale ou passagère, ne pouvaient constituer que de simples préambules au grand ébranlement final destiné directement à caractériser l'issue nécessaire du mouvement général de l'humanité, comme je l'expliquerai au cinquante-septième chapitre. La première de ces révolutions préliminaires est celle qui affranchit complétement la Hollande du joug espagnol; elle restera toujours mémorable, comme une haute manifestation primitive de l'énergie propre à la doctrine critique, dirigeant ainsi l'heureuse insurrection d'une petite nation contre la plus puissante monarchie européenne. C'est à cette lutte vraiment héroïque qu'il faut rapporter la première élaboration régulière de cette doctrine politique: mais elle dut s'y borner surtout à ébaucher spécialement le dogme de la souveraineté populaire, et celui de l'indépendance nationale, que les légistes coordonnèrent bientôt à leur conception spontanée du contrat social; suivant les exigences naturelles d'un tel cas, où l'organisation intérieure ne devait être qu'accessoirement modifiée, et dont le principal besoin révolutionnaire devait seulement consister à briser un lien extérieur devenu profondément oppressif. Un caractère plus général, plus complet, et même plus décisif, une tendance mieux prononcée vers la régénération sociale de l'ensemble de l'humanité, distinguent ensuite noblement, malgré son avortement nécessaire, la grande révolution anglaise, non la petite révolution aristocratique et anglicane de 1688, aujourd'hui si ridiculement prônée, et qui ne devait satisfaire qu'à un simple besoin local, mais la révolution démocratique et presbytérienne, dominée par l'éminente nature[34] de l'homme d'état le plus avancé dont le protestantisme puisse jamais s'honorer. L'ébauche primordiale de l'ensemble de la doctrine critique y dut recevoir spécialement son principal complément naturel par l'élaboration directe du dogme de l'égalité, jusque alors à peine manifesté, et qui n'avait pu certes ressortir suffisamment des inclinations calvinistes de la noblesse française; tandis qu'on le voit enfin nettement surgir, sous cette mémorable impulsion, de la conception métaphysique sur l'état de nature, ancienne émanation de la théorie théologique relative à la constitution humaine avant le péché originel. On ne peut douter, en effet, que cette révolution n'ait surtout consisté historiquement dans l'effort généreux, mais trop prématuré, qui fut alors directement tenté, avec tant d'énergie, pour l'abaissement politique de l'aristocratie anglaise, principal élément temporel de l'ancienne nationalité: la chute de la royauté sous le protectorat n'y fut, au contraire, comparativement à l'audacieuse suppression de la Chambre des lords, qu'un incident secondaire, dont les temps antérieurs avaient souvent offert l'équivalent, et qui n'a trop préoccupé les esprits français que par suite des irrationnelles habitudes de vicieux rapprochemens historiques que j'ai déjà suffisamment signalées. C'est essentiellement ainsi qu'un tel ébranlement social, quoiqu'il n'ait pu réussir politiquement, en vertu de l'insuffisante préparation mentale d'où il émanait, a néanmoins constitué, en réalité, dans la série générale des opérations révolutionnaires, le principal symptôme précurseur de la grande révolution française ou européenne, seule destinée à devenir décisive, comme je l'expliquerai en son lieu. Il faut enfin rattacher aussi à cette suite préliminaire d'explosions politiques une troisième révolution, dont la vraie nature ne fut pas, au fond, moins purement protestante que celle des deux précédentes, quoique son avénement chronologique, spontanément retardé par les circonstances spéciales de ce dernier cas, la fasse d'ordinaire rapporter abusivement à un état plus avancé du mouvement général de décomposition. La révolution américaine, à laquelle aucune importante élaboration nouvelle de la doctrine critique ne fut réellement due, n'a pu être, en effet, à tous égards, qu'une simple extension commune des deux autres révolutions protestantes, dont les conséquences politiques y ont été ultérieurement développées par un concours spontané de conditions favorables, les unes locales, les autres sociales, particulières à une telle application. Dans son principe, elle se borne évidemment à reproduire, sous de nouvelles formes, la révolution hollandaise; dans son essor final, elle prolonge la révolution anglaise, qu'elle réalise autant que le protestantisme puisse le comporter. Sous l'un ni l'autre aspect, la saine philosophie ne permet point d'envisager comme socialement décisive une révolution qui, en développant outre mesure les inconvéniens propres à l'ensemble de la doctrine critique, n'a pu aboutir jusqu'ici qu'à consacrer, plus profondément que partout ailleurs, l'entière suprématie politique des métaphysiciens et des légistes, chez une population où d'innombrables cultes incohérens prélèvent habituellement, sans aucune vraie destination sociale, un tribut fort supérieur au budget actuel d'aucun clergé catholique. Aussi cette colonie universelle, malgré les éminens avantages temporels de sa présente situation, doit-elle être regardée, au fond, comme étant réellement, à tous les égards principaux, bien plus éloignée d'une véritable réorganisation sociale que les peuples d'où elle émane, et d'où elle devra recevoir, en temps opportun, cette régénération finale, dont l'initiative philosophique ne saurait lui appartenir nullement; quelles que soient aujourd'hui les puériles illusions relatives à la prétendue supériorité politique d'une société où les divers élémens essentiels propres à la civilisation moderne sont encore si imparfaitement développés, sauf la seule activité industrielle, ainsi que je l'indiquerai plus spécialement au chapitre suivant.
Note 34: Les admirateurs fanatiques de Bonaparte dédaigneraient aujourd'hui son ancienne comparaison politique avec le grand Cromwell, comme trop inférieure à la sublimité de leur héros, qui leur semble ne pouvoir comporter de digne parallèle historique qu'avec Charlemagne ou César. Néanmoins, avant même que les influences contemporaines aient pu être aussi effacées pour l'un qu'elles le sont maintenant pour l'autre, la postérité éclairée mettra, sans doute, au contraire, un immense intervalle définitif entre la dictature éminemment progressive de Cromwell, s'efforçant d'améliorer l'organisation anglaise fort au-delà de ce qui était alors possible, et la tyrannie purement rétrograde de Bonaparte, entreprenant, à grands frais, après tant d'autres empiriques, la vaine résurrection, en France, du régime féodal et théologique, sans même en comprendre réellement l'esprit ni les conditions. Quant à la comparaison militaire, qui n'offre d'ailleurs qu'un intérêt très secondaire, ceux qui voudraient l'établir judicieusement devraient, avant tout, prendre en suffisante considération l'exiguïté des moyens employés par Cromwell, eu égard à l'importance et à la stabilité des résultats obtenus, par opposition à la monstrueuse consommation d'hommes indispensable à la plupart des succès de Bonaparte, sauf sa première expédition.
Notre appréciation générale de cette ébauche préliminaire de la doctrine révolutionnaire ne serait pas entièrement suffisante, si, après avoir ainsi jugé l'ébranlement mental du protestantisme conformément à sa principale destination sociale, nous n'accordions pas enfin une attention sommaire mais distincte à la considération historique des aberrations inévitables qui l'accompagnèrent accessoirement. Il importe, en effet, de concevoir nettement la véritable origine commune de ces déviations caractéristiques, d'abord intellectuelles, ensuite morales, qui, développées surtout pendant la période suivante, et prolongées essentiellement jusqu'à nos jours, avec un effrayant surcroît de gravité, prennent toujours leur source réelle dans cette dangereuse position spirituelle, consacrée par le protestantisme, où la liberté spéculative est proclamée pour tous sans qu'aucun puisse établir solidement les principes propres à en diriger convenablement l'usage. Du reste, il faut évidemment réduire ici un tel examen aux aberrations pour ainsi dire, normales, c'est-à-dire à celles qui furent une conséquence naturelle et universelle de la situation générale, en évitant soigneusement de s'arrêter aux anomalies locales ou passagères, signalées avec une aveugle partialité par la plupart des philosophes catholiques, et dont l'équivalent pourrait se retrouver aux plus beaux temps du catholicisme lui-même, d'après la tendance plus ou moins inévitable de toutes les doctrines théologiques quelconques à favoriser spontanément le désordre intellectuel, et par suite moral.