Cours de philosophie positive. (5/6)
Part 4
Une telle manière de philosopher n'est pas moins parfaitement adaptée, par sa nature, au vrai caractère moral de l'humanité naissante qu'à sa première situation mentale. Nous avons reconnu, au chapitre précédent, que le sens général de l'évolution humaine consiste surtout à diminuer de plus en plus l'inévitable prépondérance, nécessairement toujours fondamentale, mais d'abord excessive, de la vie affective sur la vie intellectuelle, ou, suivant la formule anatomique, de la région postérieure du cerveau sur la région frontale; d'une manière d'ailleurs essentiellement commune au développement de l'espèce et à celui de l'individu. Or, cet empire, évidemment plus prononcé à l'origine, des passions sur la raison, et qui doit alors, comme je l'ai montré, nous disposer spécialement à la philosophie théologique, est certainement plus favorable encore à la théologie fétichiste qu'à aucune autre. Tous les corps observables étant ainsi immédiatement personnifiés, et doués de passions ordinairement très puissantes, selon l'énergie de leurs phénomènes, le monde extérieur se présente spontanément, envers le spectateur, dans une parfaite harmonie, qui n'a pu jamais se retrouver ensuite au même degré, et qui doit produire en lui un sentiment spécial de pleine satisfaction, que nous ne pouvons guère qualifier aujourd'hui convenablement, faute de pouvoir suffisamment l'éprouver, même en nous reportant, par la méditation la plus intense et la mieux dirigée, à ce berceau de l'humanité. On conçoit aisément combien cette exacte correspondance intime entre le monde et l'homme doit nous attacher profondément au fétichisme, qui réciproquement tend aussi, de toute nécessité, à prolonger spécialement un tel état moral. Cette co-relation spontanée peut encore se vérifier, même quand l'évolution humaine est la plus avancée, en considérant les organisations ou les situations, dès lors plus ou moins exceptionnelles, où la vie affective acquiert, à un titre quelconque,le plus spécialement une prédominance très rapprochée de l'irrésistibilité. Malgré la plus grande culture intellectuelle, les hommes qui, pour ainsi dire, pensent naturellement par le derrière de la tête, ou ceux qui se trouvent momentanément dans une disposition semblable (dont personne peut-être, même parmi les meilleurs esprits, n'a jamais été entièrement préservé), ont besoin d'exercer presque incessamment sur leurs propres pensées une très active surveillance, pour ne pas se laisser essentiellement entraîner, dans l'état très prononcé de crainte ou d'espérance déterminé par un passion quelconque, à une sorte de rechute aiguë vers le fétichisme fondamental, en personnifiant, et ensuite divinisant, jusqu'aux objets les plus inertes qui peuvent intéresser leurs affections actuelles. Ces tendances partielles ou passagères peuvent nous suggérer aujourd'hui une faible idée de la puissance primordiale d'un tel état moral, lorsque, à la fois complet et normal, il était d'ailleurs permanent et commun. La constitution, encore si métaphorique, du langage humain, dans les idiomes même les plus perfectionnés, en offre aussi, à mes yeux, un témoignage universel et prolongé, irrécusable quoique indirect. On ne saurait douter, en effet, que la formation du fond essentiel de ce langage ne remonte, en grande partie, jusqu'à cet âge du fétichisme proprement dit, qui a dû persister plus long-temps qu'aucun autre peut-être, par la lenteur plus spéciale des progrès qu'il comportait, comme je vais l'expliquer. En second lieu, l'opinion ordinaire, qui attribue surtout le fréquent usage des expressions figurées à la seule disette de signes directs, est sans doute trop rationnelle pour devenir suffisamment admissible, autrement qu'envers une époque très avancée de l'évolution intellectuelle. Jusque alors, et précisément pendant les temps qui ont dû le plus influer sur la formation ou plutôt le développement de la langue humaine[4], l'excessive surabondance des figures a dû tenir bien davantage au régime philosophique alors dominant, qui, surtout à l'état de fétichisme, assimilant directement tous les phénomènes possibles aux actes humains, devait faire introduire, comme essentiellement fidèles, des expressions qui ne peuvent plus nous sembler que métaphoriques, depuis que nous avons complétement dépassé l'état mental qui en motivait le sens littéral. Cet aperçu scientifique serait, au besoin, suffisamment confirmé par une remarque intéressante, déjà faite depuis long-temps, sur le décroissement graduel d'une telle tendance à mesure que l'esprit humain se développe: ce qui, toutefois, n'en rendrait point superflue l'ultérieure vérification spéciale, d'après un ensemble suffisant d'analyses philologiques convenablement instituées. Pour faciliter la conception d'un tel travail, je me bornerai à ajouter ici une indication caractéristique, relative aux temps modernes, où la nature des métaphores se transforme insensiblement de plus en plus, en ce que, au lieu de transporter, comme dans l'état primitif, au monde extérieur les expressions propres aux actes humains, la révolution fondamentale qui s'accomplit graduellement dans notre manière de philosopher nous conduit, au contraire, à appliquer toujours davantage aux divers phénomènes de la vie des termes primitivement destinés à la nature inerte, dont la considération prépondérante constitue, comme je l'ai tant établi, la base nécessaire du véritable esprit scientifique, qui exercera désormais sur la constitution du langage humain une influence de plus en plus profonde.
Note 4: J'emploie ici à dessein le singulier, afin d'indiquer ma conviction bien arrêtée sur l'unité fondamentale du langage humain, quoique la nature et la destination de cet ouvrage ne me permettent pas d'y examiner, même sommairement, cet important sujet. Dans le Traité spécial que j'ai annoncé, je pourrai ultérieurement justifier ce lumineux principe, qui peut seul conduire à constituer, en temps opportun, une vraie philosophie du langage, et que l'esprit positif doit envisager, ce me semble, comme l'une des grandes données préalables fournies à la sociologie par la biologie. Car chaque espèce d'animaux supérieurs étant toujours douée, en vertu de son organisation, d'un certain langage propre, dont l'identité nécessaire se fait partout sentir à travers les diverses modifications quelconques, souvent très notables, de climat et même de race, une vaine et fallacieuse métaphysique me paraît seule pouvoir conduire à concevoir irrationnellement notre espèce comme arbitrairement soustraite à cette loi universelle du règne animal, sans que rien, dans notre organisme, pût certes motiver cette étrange anomalie. Quand les hautes recherches philologiques, qui, du reste, commencent déjà spontanément à converger avec évidence vers une telle tendance, pourront être enfin convenablement instituées, par l'indispensable concours permanent d'une plus saine éducation préliminaire avec l'usage régulier d'une théorie sociologique vraiment directrice, je ne doute pas qu'elles ne fassent alors de rapides progrès dans la manifestation irrécusable des vrais élémens fondamentaux de la langue humaine.
Après avoir ainsi directement établi, sous le point de vue général propre à cet ouvrage, l'inévitable nécessité de ce premier âge théologique, et suffisamment expliqué son vrai caractère fondamental, il nous reste à apprécier sommairement son influence propre sur l'ensemble de l'évolution humaine, et ensuite, plus spécialement, la transformation graduelle qui en fait spontanément dériver le second âge naturel de la philosophie théologique.
Lorsque, sans s'arrêter aux premières impressions, on compare, d'une manière convenablement approfondie, toutes les grandes phases religieuses de l'humanité, il n'est plus douteux, comme je l'ai ci-dessus indiqué, que le fétichisme ne constitue réellement, du moins quant à l'existence individuelle, l'état théologique le plus intense, c'est-à-dire celui où cet ordre d'idées exerce la plus vaste et la plus intime prépondérance dans tout notre système mental. Quelque monstrueux que nous semble aujourd'hui, chez les auteurs anciens, l'inépuisable dénombrement des divinités du paganisme, nous trouverions un résultat bien plus étrange encore s'il était possible d'exécuter suffisamment une telle revue envers les dieux des purs fétichistes, ainsi que j'aurai lieu ci-après d'en signaler le principal motif. Cette multiplicité supérieure devait, en effet, résulter du caractère essentiellement individuel et concret des croyances fétichiques, où chaque corps observable devient spontanément le sujet propre d'une superstition distincte. Mais indépendamment d'une telle complication numérique, cette liaison immédiate et continue doit alors donner une bien plus grande influence mentale aux conceptions théologiques, à travers lesquelles, pour ainsi dire, s'effectuent nécessairement toutes les observations; sauf quelques rares notions pratiques sur les divers ordres de phénomènes naturels, inévitablement fournies par l'expérience involontaire, et qui, dans l'origine, sont peu supérieures aux connaissances réelles que les plus éminens animaux acquièrent d'une manière analogue. A aucun autre âge religieux, les idées théologiques n'ont certainement pu être aussi directement ni aussi complétement adhérentes aux sensations elles-mêmes, qui alors les rappelaient presque sans délai et sans discontinuité; en sorte qu'il devait être presque impossible à l'intelligence d'en faire essentiellement abstraction, même d'une manière partielle et momentanée. L'immense progrès qui nous sépare heureusement de cette première enfance, doit en rendre maintenant très difficile l'exacte appréciation, outre l'embarras croissant des explorations directes de plus en plus rares. Mais, en se plaçant au point de vue convenable[5], je ne doute pas que la plupart des juges compétens ne reconnaissent enfin la justesse de cette importante observation sur la prépondérance intellectuelle de l'esprit théologique, beaucoup plus prononcée au temps du fétichisme que sous aucun autre régime religieux: ce qui tend à confirmer, dès le point de départ, ma proposition générale sur le décroissement continu d'un tel esprit à mesure que l'évolution intellectuelle s'accomplit, suivant ma théorie fondamentale du développement humain. Toutefois, la confusion trop ordinaire où tombent presque tous les philosophes entre l'empire mental des croyances religieuses et leur influence sociale, empêche essentiellement, à cet égard, toute saine appréciation générale, parce que ce n'est point alors en effet que la philosophie théologique a pu obtenir son plus grand, et surtout son plus heureux ascendant politique, dont le développement propre a dû être plutôt en sens inverse, par une remarquable coïncidence, que la suite de notre opération historique expliquera spontanément. Afin de dissiper ici, à ce sujet, toute incertitude essentielle, il faut donc maintenant caractériser le motif principal de la moindre puissance du fétichisme comme moyen de civilisation, malgré son extension intellectuelle certainement supérieure; d'où résultera ensuite aisément la détermination sommaire de sa véritable influence sociale.
Note 5: C'est uniquement au très petit nombre d'esprits pleinement philosophiques qui ont pu essentiellement accomplir déjà la grande évolution mentale, qu'il appartient aujourd'hui d'entreprendre avec succès de telles comparaisons, à cause de l'heureuse faculté que leur procure exclusivement une entière émancipation personnelle, de transporter presque indifféremment leurs pensées à tous les degrés de l'échelle théologique, sans aucune prédilection perturbatrice. J'aurai plus d'une occasion naturelle de faire nettement sentir, dans les deux chapitres suivans, que ce n'est point des philosophes religieux qu'on doit finalement attendre une histoire vraiment rationnelle de la religion, conçue et exécutée d'une manière impartiale et lumineuse. A la vérité, l'esprit de dénigrement systématique qui caractérisait, à cet égard, les encyclopédistes du siècle dernier, devait certainement les rendre encore moins propres à cette haute appréciation philosophique. Elle ne saurait convenir qu'à des intelligences aussi pleinement affranchies des préventions métaphysiques que des préjugés théologiques, et pour lesquelles ces deux ordres d'idées antagonistes soient désormais pareillement ensevelis dans un irrévocable passé, où la part nécessaire de chacun d'eux devient exactement assignable, d'après la vraie théorie générale du développement humain.
On doit, à cet effet, remarquer d'abord que, malgré les récriminations modernes contre l'autorité sacerdotale, une telle autorité est néanmoins strictement indispensable pour utiliser réellement la propriété civilisatrice de la philosophie théologique. Non-seulement toute doctrine quelconque exige évidemment des organes spéciaux, qui puissent toujours en diriger et en surveiller l'application sociale. Mais, en outre, les croyances religieuses sont, par leur nature, beaucoup plus complétement assujéties que toutes les autres à cette nécessité commune, à cause du vague indéfini qui les caractérise spontanément, et qui ne peut être suffisamment contenu que par l'exercice permanent d'une très active discipline, convenablement organisée. Sans cette indispensable condition, les idées théologiques peuvent avoir beaucoup d'extension et d'énergie, au point même d'occuper presque exclusivement l'intelligence, et ne comporter néanmoins qu'une très faible consistance politique, en suscitant plutôt des divergences que des convergences: comme nous le confirme éminemment la grande expérience des trois derniers siècles, où, par la désorganisation générale de l'ancienne autorité théologique, les croyances religieuses sont devenues bien plus un puissant principe de discorde qu'un véritable lien social, contrairement à leur destination essentielle, que l'étymologie semble aujourd'hui rappeler avec une sorte d'ironie. Or, en ayant convenablement égard à cette considération fondamentale, il est facile d'expliquer la moindre influence sociale de la philosophie théologique à l'époque du fétichisme, malgré qu'elle occupât certainement alors beaucoup plus de place dans l'ensemble de l'entendement humain.
Cette coïncidence nécessaire tient, en effet, à ce que le fétichisme comportait infiniment moins que le polythéisme et le monothéisme le développement propre d'une autorité sacerdotale distinctement organisée en classe spéciale, par une suite nécessaire du caractère essentiel des croyances correspondantes. Presque tous les dieux du fétichisme sont éminemment individuels, et chacun d'eux a sa résidence inévitable et permanente dans un objet particulièrement déterminé; tandis que ceux du polythéisme ont, de leur nature, une bien plus grande généralité, un département beaucoup plus étendu quoique toujours propre, et enfin un siége infiniment moins circonscrit. Cette différence fondamentale constitue sans doute, pour le fétichisme, une aptitude plus prononcée à correspondre spontanément, avec une exacte harmonie, à l'état primitif de l'esprit humain, où toutes les idées sont nécessairement, au plus haut degré, particulières et concrètes; et de là résulte, comme je l'ai ci-dessus noté, la multiplicité très supérieure des divinités de cette première enfance. Mais, sous le point de vue social, il est pareillement évident que de telles croyances offrent, par leur nature, beaucoup moins de ressources, soit pour réunir les hommes, soit pour les gouverner. Quoiqu'il existe, sans doute, des fétiches de tribu, et même de nation, la plupart néanmoins sont essentiellement domestiques, ou même personnels, ce qui offre bien peu de secours au développement spontané de pensées suffisamment communes. En second lieu, le siége immédiat de chaque divinité dans un objet matériel nettement déterminé, doit rendre le sacerdoce proprement dit presque inutile, et, par suite, tend à empêcher directement l'essor d'une classe spéculative, vraiment distincte et influente. Ce n'est pas que le culte ne soit alors fort étendu, car il tient, au contraire, bien plus de place, qu'à aucune époque théologique plus avancée, dans l'ensemble de la vie humaine, qui en est plus intimement pénétrée, chaque acte particulier de l'homme ayant pour ainsi dire son propre aspect religieux. Mais c'est presque toujours un culte essentiellement personnel et direct, dont chaque croyant peut être le ministre immédiat, sans aucune interposition forcée envers ses divinités spéciales, constamment accessibles par leur nature. C'est surtout la croyance ultérieure à des dieux habituellement invisibles, plus ou moins généraux, et essentiellement distincts des corps soumis à leur arbitraire discipline, qui a dû déterminer, à l'âge du polythéisme, le développement rapide et prononcé d'un vrai sacerdoce, susceptible d'une haute prépondérance sociale, comme constituant, d'une manière régulière et permanente, un intermédiaire indispensable entre l'adorateur et sa divinité. Le fétichisme, au contraire, n'exigeait point évidemment cette inévitable intervention, et tendait ainsi à prolonger extrêmement l'enfance de l'organisation sociale, dont le premier essor, comme je l'ai établi au chapitre précédent, devait certainement dépendre de la formation distincte d'une classe spéculative, c'est-à-dire alors sacerdotale. Dans l'analyse, beaucoup mieux connue, des âges théologiques ultérieurs, on peut observer encore des traces très marquées de ce caractère nécessaire des cultes primitifs, aux temps même de la plus entière extension intellectuelle et sociale du polythéisme grec ou romain, en considérant le mode spécial, très précieux à remarquer sous ce rapport, qui y distinguait l'adoration des dieux lares et pénates, divinités essentiellement domestiques, où l'on doit, à mon gré, reconnaître de purs fétiches, dont le culte, particulièrement modifié chez les diverses familles, s'y célébrait toujours directement, sans intervention sacerdotale, chaque fidèle, ou du moins chaque chef de famille, étant resté, à cet égard, une sorte de prêtre spontané.
Toutefois, l'observation plus complète et plus variée des populations fétichistes semble indiquer que ce premier âge religieux n'est point entièrement incompatible avec la formation ébauchée d'une certaine classe sacerdotale, commençant à se détacher assez distinctement de la masse sociale, comme l'indiquent divers cas relatifs à des professions spéciales de devins, de jongleurs, etc., chez plusieurs peuplades nègres, qui ne sont point cependant sorties entièrement du vrai fétichisme. Mais, par un examen plus approfondi de ces degrés de l'échelle sociale, soit dans l'antiquité, soit de nos jours, on reconnaîtra toujours, ce me semble, que le fétichisme est alors essentiellement parvenu à l'état d'astrolâtrie, qui constitue son plus haut perfectionnement propre, et sous lequel s'effectue, comme je l'expliquerai bientôt, sa transition générale au polythéisme proprement dit. Or, cette phase plus éminente, mais aussi beaucoup plus tardive, du fétichisme fondamental, tend, en effet, par sa nature spéciale, à provoquer directement le développement distinct d'un vrai sacerdoce. D'abord, la considération des astres porte en elle-même un caractère d'évidente généralité, qui les rend immédiatement aptes à devenir des fétiches vraiment communs; et c'est toujours aussi de cette source exclusive que l'analyse sociologique nous les montre essentiellement tirés chez des populations un peu étendues. En second lieu, quand leur situation pleinement inaccessible a été suffisamment reconnue, ce qui a dû être beaucoup moins immédiat qu'on ne le croit d'ordinaire, le besoin d'intermédiaires spéciaux a dû se faire sentir, à leur égard, d'une manière irrécusable. Tels sont les deux caractères essentiels, généralité supérieure, et accès plus difficile, qui, sans altérer directement la nature fondamentale du fétichisme universel, ont dû y rendre l'adoration des astres particulièrement propre à déterminer la formation d'un culte vraiment organisé et d'un sacerdoce pleinement distinct, sans lesquels le développement politique serait demeuré essentiellement impossible. On conçoit ainsi combien sont radicalement vicieuses les tendances vagues et absolues de la philosophie politique actuelle, qui nous font, par exemple, condamner aveuglément le culte des astres comme un principe universel de dégradation humaine; tandis que l'avènement de l'astrolâtrie constitue réellement, au contraire, non-seulement un symptôme essentiel, mais aussi un puissant moyen, de progrès social, pour les temps correspondans, quoique sa prolongation démesurée ait dû ultérieurement devenir une source d'entraves. Mais il a dû s'écouler un temps fort considérable avant que l'adoration des astres ait pu prendre un ascendant prononcé sur les autres branches du fétichisme, de manière à imprimer à l'ensemble du culte les caractères essentiels d'une véritable astrolâtrie. Car, l'esprit humain, d'abord préoccupé des considérations les plus directes et les plus particulières, ne pouvait alors nullement placer les corps célestes au premier rang des substances extérieures. Ils ont dû long-temps avoir pour lui beaucoup moins d'importance qu'un grand nombre de phénomènes terrestres; tels, par exemple, que les principaux effets météorologiques, qui, à un âge bien plus avancé, et pendant presque tout le règne théologique, ont essentiellement fourni les attributs caractéristiques du suprême pouvoir surnaturel. Tandis qu'on reconnaissait alors si généralement à tous les magiciens habiles une autorité fort étendue sur la lune et les étoiles, personne n'aurait osé leur supposer aucune participation quelconque au gouvernement du tonnerre. Il a donc fallu préalablement une suite très prolongée de modifications graduelles dans les conceptions humaines, pour intervertir en quelque sorte l'ordre primordial, en plaçant enfin les astres à la tête des corps naturels, quoique toujours nécessairement subordonnés à la terre et à l'homme, suivant l'esprit fondamental de la philosophie théologique, parvenue même à son plus haut perfectionnement total. Or, c'est seulement quand le fétichisme s'est ainsi élevé enfin à l'état d'astrolâtrie, qu'il a pu exercer, d'une manière permanente et régulière, une influence politique vraiment capitale, par le double motif ci-dessus indiqué. Telle est donc, désormais, en général, l'explication rationnelle de ce singulier caractère, source inextricable de confusion dans les jugemens ordinaires sur ces degrés inférieurs de l'échelle sociale, qui fait alors coïncider essentiellement une plus grande extension intellectuelle de l'esprit théologique avec une moindre influence sociale. Ainsi, non-seulement le fétichisme, comme toute autre philosophie quelconque, n'a pu s'étendre aux considérations morales et sociales qu'après avoir d'abord suffisamment dirigé toutes les spéculations moins compliquées: mais, en outre, des motifs spéciaux très puissans ont dû, comme on le voit, retarder extrêmement l'époque où il a pu acquérir une véritable consistance politique, malgré son immense extension intellectuelle préalable.