Cours de philosophie positive. (5/6)
Part 37
Cette longue et déplorable phase de la désorganisation finale du catholicisme a été, dès sa naissance, principalement systématisée par la grande institution caractéristique de la célèbre compagnie de Jésus, qui, de nature éminemment rétrograde, fut alors spécialement fondée, avec un admirable instinct politique, pour servir d'organe central à la résistance générale du catholicisme contre la destruction universelle dont il était directement menacé par l'essor croissant de l'émancipation spirituelle. Il est clair, en effet, d'après nos indications antérieures, que la papauté, de plus en plus absorbée, depuis le siècle précédent, par les intérêts et les soins de sa principauté temporelle, n'était même plus propre, en réalité, à diriger convenablement cette immense opposition active, dont elle eût souvent sacrifié, sans doute, les besoins essentiels aux seules exigences de sa situation particulière. Aussi les chefs, presque toujours éminens, de cette puissante corporation se sont-ils dès-lors, sous un titre modeste, spontanément substitués peu à peu aux papes eux-mêmes, pour organiser une suffisante convergence continue entre des efforts partiels que le grand mouvement de décomposition entraînait instinctivement à diverger de plus en plus. Il n'est pas douteux, ce me semble, que, sans une telle centralisation, ordinairement aussi habile qu'énergique, l'action ou plutôt la résistance du catholicisme n'aurait pu offrir, pendant le cours des trois derniers siècles, aucune véritable consistance politique. Mais, malgré d'éclatans services partiels, soit au dedans, soit au dehors, on ne peut davantage méconnaître que l'ensemble de cette politique des jésuites, par une suite nécessaire de son hostilité fondamentale envers l'évolution finale de l'humanité, devait avoir un caractère à la fois éminemment corrupteur et radicalement contradictoire. D'une part, en effet, son principal moyen de succès consistait réellement à intéresser autant que possible toutes les influences sociales quelconques, spirituelles ou temporelles, à la conservation ou à la restauration de l'organisme catholique, en persuadant à tous les esprits éclairés, sous la réserve tacite d'une secrète émancipation personnelle, que la consolidation de leur propre puissance exigeait, en général, de leur part, une certaine participation permanente, soit active, soit au moins passive, au système d'efforts de tous genres destinés à maintenir le vulgaire sous la tutelle sacerdotale. Or, une telle combinaison politique ne pouvait, évidemment, comporter, par sa nature, qu'un succès fort précaire, limité au seul temps où l'émancipation théologique restait suffisamment concentrée: par son inévitable diffusion ultérieure, ce procédé, d'abord odieux, a fini par devenir, de nos jours, essentiellement ridicule, en conduisant à organiser ainsi une sorte de mystification universelle, où chacun devrait être à la fois, et pour le même dessein, trompeur et trompé. En second lieu, les efforts indispensables de cette intelligente corporation afin d'acquérir ou de conserver la direction, de plus en plus exclusive, de l'instruction publique, l'ont partout entraînée à concourir puissamment elle-même à la propagation croissante du mouvement mental, par un enseignement continu qui, malgré son extrême imperfection, n'en devait pas moins bientôt se tourner nécessairement, soit chez les élèves, soit jusque chez les maîtres, contre la destination primitive de ce système contradictoire. Les célèbres missions extérieures, si habilement dirigées, en général, par cette compagnie, et les seules qui aient jamais obtenu un véritable succès social, présentent, sous cet aspect, un contraste fort analogue, quoique moins tranché, par l'hommage involontaire qu'une telle politique était ainsi conduite à rendre, surtout quant aux sciences, à ce même développement intellectuel des sociétés modernes dont elle s'efforçait de combattre, en Europe, les conséquences nécessaires, tandis que, au dehors, elle s'honorait à juste titre d'y puiser les principales bases de son ascendant spirituel, utilisé ensuite pour l'introduction des croyances qu'elle se sentait d'abord forcée d'écarter ou de dissimuler. Il serait d'ailleurs superflu d'insister ici sur les périls évidens que devait offrir à cette institution une position aussi exceptionnelle dans l'ensemble de l'organisme catholique, où le sentiment naturel de sa supériorité, en vertu de sa haute destination spéciale, devait profondément stimuler l'active jalousie permanente de toutes les autres congrégations religieuses, dès-lors graduellement privées de leurs plus importans attributs réels, et dont l'invincible antipathie a plus tard tant neutralisé, comme on sait, au sein même du clergé catholique, les regrets que devait lui inspirer la chute irréparable d'un tel soutien.
Tel est donc le seul effort vraiment grand qu'ait pu tenter le catholicisme moderne contre l'irrésistible progrès du mouvement général de décomposition, en organisant ainsi le maintien, et, autant que possible, la restauration, de la constitution catholique, sous la commune direction des jésuites, et sous la protection spéciale de la monarchie espagnole, désormais devenue le meilleur appui naturel de cette politique, comme mieux préservée qu'aucune autre des contacts hérétiques. Le célèbre concile de Trente ne pouvait, en effet, produire, sous ce point de vue, qu'un résultat purement négatif, que l'instinct des papes semble avoir pressenti, d'après leur profonde répugnance à réunir et à prolonger cette impuissante assemblée; qui, dans sa longue et consciencieuse révision de l'ensemble du système catholique, n'a pu que constater, avec une stérile admiration, la parfaite solidarité, à la fois mentale et sociale, de toutes ses parties importantes, et a dû, dès-lors, malgré les dispositions les plus conciliantes, conclure à la douloureuse impossibilité de consentir à aucune des concessions alors jugées propres à amener la pacification universelle. Toutes les saines méditations historiques sur ce sujet capital aboutiront, je ne crains pas de l'assurer, à reconnaître que, comme je l'ai indiqué au début de ce chapitre, tout l'effort essentiel de réformation dont l'organisme catholique était vraiment susceptible sans se dénaturer, avait déjà été, trois siècles auparavant, convenablement tenté, et bientôt épuisé, par la double institution, intellectuelle et politique, des franciscains et des dominicains. Aussi la vaine formule populaire qui, depuis le commencement du quinzième siècle, indiquait le vœu prépondérant de la catholicité pour l'universelle régénération de l'église, ne constituait-elle, au fond, qu'une manifestation involontaire de l'ascendant spontané que l'esprit critique acquerrait alors partout, d'après le progrès continu du mouvement général de décomposition. Déjà nécessairement entraîné vers son entière dissolution, le système catholique ne pouvait plus, à cette époque, comporter d'autre transformation réelle que cette organisation, ici suffisamment caractérisée, de son active résistance permanente à l'évolution ultérieure de l'élite de l'humanité. C'est ainsi que le catholicisme, désormais réduit, en Europe, à ne plus former qu'un véritable parti, a été partout conduit à perdre, non-seulement la faculté, mais même la simple volonté, de remplir convenablement son antique destination sociale. Absorbé dès-lors par l'intérêt, de plus en plus exclusif, de sa seule conservation, il s'est vu souvent entraîné, dans son intime solidarité avec la royauté, à inspirer ou à sanctionner les mesures les plus contraires à son esprit caractéristique; comme ne le témoigne que trop, par exemple, l'histoire complète du plus exécrable attentat politique qui peut-être ait jamais été consommé. Par ces déplorables recours à la compression matérielle, devenus néanmoins inévitables depuis l'entière subordination de l'influence catholique au pouvoir royal, le système de résistance ne faisait que constater de plus en plus son impuissance intellectuelle et morale, et accélérait indirectement la décadence qu'il tentait d'arrêter. En un mot, l'ensemble de la scène politique a pris, dès cette époque, le caractère essentiel qui s'est prolongé jusqu'à nos jours; depuis Philippe II jusqu'à Bonaparte, c'est toujours, sauf la diversité naturelle des circonstances et des moyens, la même lutte fondamentale entre l'instinct rétrograde de l'ancienne organisation, et l'esprit de progression négative propre aux nouvelles forces sociales: il n'y a d'autre différence essentielle, sinon qu'une telle situation était alors pleinement inévitable, tandis qu'elle ne conserve vicieusement aujourd'hui la même physionomie que d'après la seule absence d'une philosophie vraiment appropriée à la phase actuelle de l'évolution générale, comme l'établira spontanément la suite de notre élaboration historique.
Sans doute, cette tendance rétrograde de plus en plus prononcée n'a pas empêché la hiérarchie catholique de renfermer, depuis le XVIe siècle, beaucoup d'hommes éminens, soit intellectuellement, soit moralement, quoique le nombre en ait dû décroître avec rapidité, par suite des répugnances instinctives ainsi fréquemment excitées parmi les êtres supérieurs. Mais la dégénération sociale du catholicisme se marque toujours involontairement chez les personnages même qui l'ont le plus justement illustré pendant cette période finale. Dans l'ordre mental surtout, on ne peut certes que profondément admirer en Bossuet l'un des plus sublimes penseurs qui aient honoré notre espèce, et peut-être la plus puissante intelligence des temps modernes après Descartes et Leibnitz. Néanmoins, l'ensemble de sa propre vie me semble éminemment propre, à tous égards, à constater, de la manière la plus expressive, l'irrévocable désorganisation de la constitution catholique; soit par la déplorable situation logique d'un tel esprit, que les exigences contemporaines condamnent, malgré l'intime répugnance de son instinct pontifical, à défendre dogmatiquement les inconséquences gallicanes, et à justifier directement la moderne subordination de l'église à la royauté; soit aussi par cette existence politiquement subalterne, qui réduit à la vaine condition de panégyriste officiel des principaux agens de Louis XIV celui qui, aux temps de Grégoire VII ou d'Innocent III, eût été unanimement regardé comme leur digne successeur dans l'énergique antagonisme de l'autel envers le trône. On ne peut donc justement envisager le beau génie philosophique de Bossuet comme un véritable produit du catholicisme, dont la déchéance politique fut, au contraire, essentiellement défavorable à son libre essor, qui eût été sans doute, plus complet pour l'humanité et plus satisfaisant pour un tel esprit si sa position sociale avait pu être celle d'un penseur indépendant, à la manière de Descartes ou de Leibnitz: tandis que, au moyen-âge, le système catholique avait, au contraire, puissamment concouru au développement normal des hautes intelligences qui l'illustrèrent alors, en leur fournissant à la fois un champ et une situation convenables. L'ordre moral comporte aussi, quoiqu'à un degré naturellement moindre, une appréciation essentiellement analogue, applicable même aux plus nobles types dont l'église puisse honorer son déclin universel pendant les trois derniers siècles. Quelque juste vénération, par exemple, que doive sans cesse inspirer le touchant souvenir des sublimes vertus de saint Charles Borromée et de saint Vincent de Paule, leur infatigable charité, aussi éclairée qu'ardente, n'avait, au fond, aucun caractère, soit ascétique, soit politique, qui dût la rattacher exclusivement au catholicisme, comme dans les âges antérieurs: sauf le mode de manifestation, de telles natures pouvaient désormais recevoir un développement équivalent parmi les autres sectes religieuses, ou même en dehors de toute croyance théologique.
Au reste, il ne faudrait pas croire que l'esprit général de résistance plus ou moins active à l'émancipation intellectuelle, et le caractère correspondant d'hypocrisie plus ou moins systématique chez les classes dirigeantes, aient dû être, depuis le XVIe siècle, particuliers au catholicisme: le protestantisme les a nécessairement présentés aussi, d'une manière non moins réelle au fond, quoique sous d'autres apparences, partout où il a obtenu la prépondérance politique; car, sa propriété progressive ne pouvait lui appartenir essentiellement qu'autant qu'il resterait à l'état d'opposition, seul pleinement convenable à sa nature; passé à l'état de gouvernement, il a dû bientôt devenir radicalement hostile au développement ultérieur de la raison humaine. Cet instinct rétrograde du catholicisme moderne, évidemment contraire à sa propre constitution, n'y ayant pris l'ascendant que par une suite inévitable de la désorganisation de l'ancien pouvoir spirituel et de son assujétissement graduel au pouvoir temporel, comment le protestantisme, qui érigeait directement cette irrationnelle sujétion en une sorte de principe fondamental, aurait-il pu éviter de telles conséquences de son triomphe légal? L'orthodoxie anglicane, par exemple, néanmoins si rigoureusement exigée, chez le vulgaire, pour les besoins politiques du système correspondant, pouvait-elle, en réalité, donner lieu habituellement à des convictions très profondes et à un respect fort sincère chez ces mêmes lords dont les décisions parlementaires en avaient tant de fois altéré arbitrairement les divers articles, et qui devaient officiellement concevoir le réglement même de leurs propres croyances comme une des attributions essentielles de leur caste? Quant à la compression matérielle envers tout essor ultérieur de l'esprit d'émancipation, elle ne fut, pour le catholicisme, qu'une suite inévitable de sa désorganisation moderne: tandis que, pour le protestantisme, elle était, au contraire, nécessairement inhérente à sa nature générale, d'après l'intime confusion qu'il consacrait entre les deux disciplines; et elle devait s'y manifester aussitôt que sa prépondérance effective serait suffisamment réalisée, comme une longue expérience ne l'a que trop prouvé partout. Ce double effet ne s'est pas seulement développé dans la phase primitive du protestantisme, considérée par rapport à toutes les formes postérieures, par l'esprit despotique du luthéranisme, soit anglican, soit germanique: il a pareillement caractérisé les sectes où la désorganisation spirituelle était plus avancée[29], quand le pouvoir a passé, même momentanément, entre leurs mains, ainsi que le témoignent tant de déplorables exemples, très propres à faire justement apprécier le prétendu esprit de tolérance des doctrines qui subordonnent l'ordre spirituel à l'ordre temporel.
Note 29: Sans anticiper mal à propos sur la seconde période du mouvement critique, je crois utile de noter ici, à ce sujet, que le déiste Rousseau a lui-même été conduit à proposer directement, dans son ouvrage le plus dogmatique, l'extermination juridique de tous les athées, comme l'une des conditions essentielles de l'ordre politique qu'il avait conçu: ses disciples n'ont quelquefois que trop témoigné leur disposition spontanée à pratiquer une telle maxime, toujours par suite du dogme de l'asservissement général du pouvoir spirituel au pouvoir temporel, principale source historique, à mes yeux, de la plupart des aberrations ultérieures, et qui, sous ce rapport, pousse spontanément à remplacer la persuasion par la violence.
Relativement à ce système de résistance qui distingue le catholicisme moderne, il faut surtout remarquer enfin que, loin d'avoir été, comme on le suppose aujourd'hui, exclusivement nuisible à l'évolution sociale correspondante, il a constitué, au contraire, l'un des deux élémens essentiels de l'antagonisme général qui devait présider à la progression politique pendant tout le cours des trois derniers siècles. Je ne parle pas seulement de son office continu pour l'indispensable maintien de l'ordre public, qui, alors comme aujourd'hui, devait essentiellement appartenir à la force de résistance des anciens pouvoirs, malgré son caractère plus ou moins rétrograde, tant que les tendances progressives ne pouvaient elles-mêmes avoir qu'un caractère éminemment négatif: cette importante explication se trouve déjà suffisamment opérée dans le premier chapitre du volume précédent, auquel je puis ici renvoyer le lecteur, en l'invitant à rapporter à ce passé, par des motifs pleinement semblables, ce qui n'y est appliqué qu'au présent, puisque, sous cet aspect, la situation sociale a radicalement conservé jusqu'ici la nouvelle nature qu'elle dut manifester au XVIe siècle. Par une considération plus spécialement propre à la première phase de la doctrine critique, je voudrais y faire sentir aux esprits vraiment philosophiques les avantages essentiels, à la fois intellectuels et politiques, que l'évolution finale de l'humanité a retiré de cette active opposition du catholicisme à la propagation spontanée du mouvement protestant. Dans l'ordre purement mental, il est d'abord évident que ce premier essor incomplet de l'esprit d'examen, en vertu des demi-satisfactions qu'il procure à la raison humaine, doit tendre à retarder ensuite son entière émancipation, surtout chez le vulgaire, en flattant directement l'inertie naturelle de notre orgueilleuse intelligence. Il en est à peu près de même sous le rapport politique, où l'on voit le protestantisme apporter à l'ancienne organisation des modifications qui, malgré leur insuffisance radicale, doivent long-temps maintenir une funeste illusion sur la tendance nécessaire des sociétés modernes vers une vraie régénération fondamentale. Aussi les nations protestantes, après avoir, à divers titres, devancé alors, dans leur progrès social, les peuples restés catholiques, sont-elles ensuite, malgré les apparences contraires, essentiellement demeurées en arrière pour le développement final du mouvement révolutionnaire, comme nous le reconnaîtrons ci-dessous. Si ce premier triomphe du protestantisme était devenu universel, ce qui était heureusement impossible, il n'est pas douteux, ce me semble, qu'il eût encore empêché jusqu'ici l'extension totale du grand phénomène de décomposition que nous étudions: par suite, la situation sociale, sans être réellement moins orageuse qu'elle ne l'est de nos jours, se trouverait certainement beaucoup plus éloignée, à tous égards, de sa véritable issue générale, qui, dans une telle hypothèse, semblerait dépendre de la conservation indéfinie de l'ancien organisme à l'état de demi-putréfaction consacré par la politique protestante. La résistance nécessaire du catholicisme a donc involontairement exercé, en général, une réaction très salutaire sur l'état définitif, soit intellectuel, soit politique, de l'ensemble du mouvement révolutionnaire, en retardant spontanément son inévitable essor jusqu'à ce qu'il pût devenir, à l'un et à l'autre titre, suffisamment décisif. En comparant, sous cet aspect, les divers cas principaux, il est aisé de sentir que le plus favorable dut être réellement celui de la France, où le levain protestant avait d'abord assez pénétré pour exciter immédiatement à l'émancipation spirituelle, sans pouvoir néanmoins y obtenir un ascendant légal qui en eût gravement entravé et altéré l'entier développement ultérieur: quand la rétrogradation catholique y fut ensuite poussée jusqu'à l'expulsion violente des protestans, une telle mesure dut avoir, à divers égards partiels, de déplorables conséquences politiques, surtout quant au progrès industriel; mais elle n'y pouvait offrir aucun danger essentiel pour la principale évolution sociale, qui, au point qu'elle y avait alors atteint, en fut bien plus accélérée que ralentie.
Après avoir ainsi convenablement apprécié la première phase générale de la doctrine critique dans sa destination la plus directe et la plus importante, en ce qui concerne la dissolution politique de l'ancienne constitution spirituelle, il est aisé de caractériser sommairement son influence nécessaire sur la désorganisation temporelle qui continuait alors à s'accomplir, en résultat continu de la décomposition spontanée que nous avons reconnue propre aux deux siècles précédens. Déjà nous venons de démontrer implicitement, à ce sujet, la tendance générale de cette époque à compléter systématiquement une telle opération préalable, par la concentration régulière de tous les anciens pouvoirs sociaux autour de l'élément temporel prépondérant, soit que, comme en France et presque partout, ce dût être la puissance royale, ou que ce fût, au contraire, la force aristocratique, par une anomalie particulière à l'Angleterre et à quelques autres pays, ainsi que je l'ai expliqué. Dans les deux cas, l'unique élément demeuré actif s'est dès-lors trouvé naturellement investi d'une sorte de dictature permanente extrêmement remarquable, dont l'établissement, retardé par les troubles religieux, n'a pu toutefois être pleinement caractérisé, de part et d'autre, que pendant la seconde moitié du XVIIe siècle, et qui, malgré sa constitution exceptionnelle, a dû se prolonger essentiellement jusqu'à nos jours, en même temps que la situation sociale correspondante, afin de diriger le système politique durant tout le reste de la grande transition critique, vu la profonde incapacité organique, évidemment propre, d'après nos démonstrations antérieures, aux agens spéciaux de cette transition. On ne peut douter que cette longue dictature, royale ou nobiliaire, ne fût à la fois la suite inévitable et l'indispensable correctif de la désorganisation spirituelle, qui, sans cela, eût certainement poussé au démembrement universel des sociétés modernes: nous reconnaîtrons d'ailleurs, au chapitre suivant, son heureuse influence nécessaire pour hâter simultanément l'essor spontané des nouveaux élémens sociaux, et même pour seconder, à un certain degré, leur avénement politique.